Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

latino

  • PEDRO ALMODOVAR : NOUVEAU FILM AVEC PENELOPE CRUZ, “LES ETREINTES BRISEES”. UNE HISTOIRE DE MULTIPERSONNALITE

    etreintesbrisees-1.jpg

    Penelope Cruz dans "Etreinte brisées", une histoire d'amour fou et de multipersonnalité. DR

    NEWS NEWS NEWS “Les Etreintes brisées”, "Los abrazos rotos", le nouveau film de Pedro Almodovar, sortira le 18 mars prochain en Espagne. À proros de ces "Abrazos rotos",  Pedro Almodovar a déclaré la presse : "Ce film est né dans l’obscurité ". En effet, contraint de rester de longues heures dans le noir suite à des migraines  persistantes, le cinéaste  a encore expliqué : « Il fallait que mon esprit se concentre sur un autre lieu, loin de ma chambre. Comme je ne pouvais ni parler ni lire ni regarder la télévision, je serais celui qui converserait avec moi-même. Ce serait à moi de me raconter des histoires. J’ai découvert que c’était possible, que je pouvais enchaîner une action à l'autre. » C'est ainsi qu'il a imaginé le héros du film "Les étreintes brisées", un personnage a la personnalité double.

    Synopsis : Après un violent accident, le cinéaste Mateo Blanco perd la vue et sa femme adorée, Lena (Peneope Cruz). Cet homme possède un deuxième nom, Harry Caine, sous lequel il signe ses travaux littéraires et ses scénarios. Après l'accident, Mateo Blanco, désespéré, incapable de survivre à la disparition de Léna, disparait pour laisser sa place à Harry Caine. Il ne tournera donc plus de film… En regard de ce nouvel opus du grand cinéaste espagnol - avec Penelope Cruz et Lluis Homar - voici un récit souvenir sur les débuts de Pedro Almodvar pendant la “movida madrilène”, dans les années 1980, alors qu’il lançait son groupe de rock déjanté “Almodovar et Mc Namara”. Le cinéaste en plein décollage...

    cartel-de-pepi-luci-bom-y-otras-chicas-del-monton-1980-de-pedro-almodovar.png

    En cet automne 83, Madrid exultait, en pleine movida - le grand mouvement de liberté qui secouait l’Espagne ces années-là, après la disparition de Franco. Les cafés ne désemplissaient plus, les nuits s’offraient à tous les amoureux, longues et joyeuses, les fêtes se succédaient dans les bars, chez les particuliers, on fumait les joints de "chocolate" au nez des gardes civils, une flopée de groupes de rock, provocateurs, punk, hurons, tenait les clubs, une toute jeune presse se lançait, des peintres de vingt ans apparaissaient, des cinéastes bricolaient leurs premiers films. C’était la « movida », ou la « Nova Ola », la nouvelle vague artistique. Le magazine Actuel, que nous venions de lancer à Paris, se devait d'y dépêcher un reporter. Pedro Almodovar en était une des figures provocantes. Deux ans auparavant, il avait formé un groupe new wave délirant et perruqué, Almodovar et Mac Namara. Et puis il avait concentré toute son énergie sur le cinéma, et réalisé deux films assez déjantés, racontant avec drôlerie les milieux marginaux et homosexuels madrilènes: "Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier" (Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montòn, 1980),  "Le Labyrinthe des passions" (Laberinto de pasiones, 1982)

    Je l’ai rencontré une première fois sur la terrasse d’un grand appartement madrilène désaffecté, envahi par une centaine de noctambules. L’appartement était voué à la destruction et l’ancien propriétaire avait demandé à tous ses amis peintres, graphistes, connus et inconnus, de barbouiller à la va-vite quelques décors de fête, pour une ultime et folle soirée. Des monstres verts chou grimaçaient au plafond, les couloirs bifurquaient en explosions de couleurs fauves, et Ceesepe, le timide dessinateur Ceesepe du journal de bédés érotiques El Vibora,  l'auteur des premières affiches kitch et colorées des films d'Almodovar, avait peint une de ses chicas nue, bariolée et graphique à l’entrée du salon.

    entretinieblas.jpg

    Sur la terrasse bondée, El Hortelano, auteur de vidéos très délirantes, me désignait les plantations de marijuana en pots et m’expliquait « la culture en terrasse », une tradition madrilène : « Nous faisons tout sur les terrasses ici ! Nous déjeunons, nous dînons, nous festoyons, nous cuvons, nous baisons, et nous plantons de l’herbe. » Cristina, une jeune journaliste blonde comme le sable d’une arène, m’avait montré un jeune type trapu, à la dégaine de petit rocker teigneux, aux yeux faits, au sourire irrésistible. Elle m’avait dit : « Regarde, le petit buffle là, c’est Pedro Almodovar, un cinéaste. Il faut que tu le rencontres. »

    J’avais accosté Pedro sur la terrasse, et pris rendez-vous avec lui pour le lendemain soir. Il m’avait juste fait jurer d’aller voir son film "Entre tinieblas", Entre les ténèbres, qui passait dans plusieurs salles madrilènes. Entre les ténèbres, son troisième long métrage, raconte l’histoire loufoque d’une chanteuse de variétés qui se réfugie dans un couvent pour décrocher de l’héroïne. Elle s’aperçoit peu à peu que la mère supérieure aime les femmes et se pique à l’héroïne. Qu’une des sœurs vit une grande histoire d’amour avec un tigre du Bengale. Qu’une autre écrit des romans de gare érotiques. Le couvent d’Almodovar abrite des joies secrètes, délirantes, présentées par petites touches à la manière du cinéma psychologique, mais tout à fait délirantes - quoique données comme naturelles, presque innocentes. Vous en arrivez à vous dire, c’est là tout le génie, la fraîcheur de Pedro Almodovar, que toute cette folie serait... presque... possible. Il décrit si bien ce couvent, espace confiné et mystérieux, si  secret, si déconnecté du monde, si kitsch, si spiritualisé qu’au fond, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que des femmes s’y livrent clandestinement à toutes les folies. Personne ne le saurait jamais. Et Almodovar nous en donne une peinture fantasmatique, imaginaire, perverse. Au fond, derrière l’ombre des hauts murs des maisons religieuses, que se passe-t-il vraiment ?

    Tout l’art d’Almodovar des premiers films d’Almodovar - qui gagna à dix ans, un prix religieux pour un essai sur l’Immaculée Conception ! - consiste à rendre crédibles, poétiques, tout à fait plausibles, les délires amoureux et artistiques des personnages les plus normaux. Si Buñuel - un de ses maîtres - fait naître le rêve, l’obsession, le surréel du monde le plus ordinaire, Almodovar s’attache à rendre le fantastique, la folie douce et la perversion érotique acceptables, omniprésents au cœur de la vie quotidienne. Il nous communique cette idée envoûtée : regardez bien, nous sommes tous des délirants et des rêveurs plongés dans un monde rude, plus ou moins drogués d’amour comme de stupéfiants pour échapper à l’ennui et au travail, tous jouisseurs et innocents. À la fin de « Entre les ténèbres », j’ai compris combien l’Espagne avait changé depuis la disparition du vieux caudillo. La salle applaudissait. Des jeunes, des lycéens, mais aussi des gens de quarante ans, des couples âgés, quelques familles. Ils avaient ri du début jusqu’au générique. Une mère supérieure qui se shoote devant un autel couvert d’images de Marilyn et de Greta Garbo, cela fait gentiment rire le public espagnol, quelques années après la mort de Franco.

    affiche_Matador_1986_2.jpg

    Le soir, je faisais avec Pedro la tournée des bars du quartier Azca, les grouillants bars madrilènes, la foule débordait sur les trottoirs, tchatchant, fumant sans gène des porros – les pétards. Allez faire la même chose à Paris, vous serez aussitôt arrêté. Almodovar m’expliquait qu’à Madrid, au printemps, il y avait davantage de monde dehors la nuit que le jour. Pedro adore Madrid. Il jubilait, car il pensait qu’enfin l’Espagne allait jusqu’au bout de son énergie latine. -L’énergie latine Pedro ? -Ne jamais oublier le plaisir et l’amusement. Avoir le contact facile. Travailler le jour et renaître la nuit. Aimer la philosophie et l’art, mais ne pas se prendre au sérieux. Etre fier, ambitieux, mais ne pas perdre son âme et sa joie dans le busizness.

    En cet automne 1983, Almodovar était en pleine « alegria » - comme toute l’Espagne. L’alegria, la joie, le goût pour la fête, la convivialité, la vie nocturne, la feria, la création - l’alegria, cette part essentielle de l’âme espagnole chantée par Garcia Lorca le poète fusillé, étouffée sous le franquisme. Elle explosait dans les rues, les bars, les nuits, les arts. Partout. Pour la retrouver, les jeunes Espagnols cultivaient la provocation, l’insolence, l’érotisme tapageur, la destruction systématique des valeurs tragiques, morbides, de la vieille Espagne. Almo était au premier rang de cette vague impertinente et joyeuse.

    J’ai revu Almodovar trois ans plus tard, au printemps 1986. Encore à Madrid. Il avait réalisé trois nouveaux films formidables d’insolence et de talent. Un par un. Sans aucun moyen, avec la rage de créer. Dans « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? » Carmen Maura campe une formidable femme de ménage s’épuisant dans un HLM plein de personnages dingues, entourées par des gosses défoncés, un dentiste obsédé sexuel, une voisine prostituée. Dans « Matador », un torero défroqué assassine ses maîtresses, il ne peut renoncer au plaisir de tuer. Un jour, il rencontre une passionnée de corrida qui porte l’estocade à ses amants avec une longue aiguille d’acier. Une passion rouge naît entre eux. Ave « La loi du désir », on croit voir un roman de Jean Genet porté à l’écran. Un beau voyou s’éprend d’un cinéaste dragueur. Il va le poursuivre jour et nuit, tuer son rival et mourir d’amour.

    En 1986, pour Almodovar, l’époque de la movida, des nuits sans fin et des provocations rock s’achevait. « Almo » travaillait dur, sortait peu et ne grimaçait plus, emperruqué sur les scènes rock de Madrid. Cheveux ras, teints blond pâle, le rocker ironique avait fait place à un dandy pressé, bosseur, en pleine explosion créatrice. Il disait : « Je ne veux plus être à la mode, je veux devenir un classique».  Il conservait cependant un humour provoquant et radical. Il disait : « Aujourd’hui, la seule attitude courageuse est de résister à la vague conservatrice. Il faut bloquer les effets en retour désastreux du Sida sur la morale publique. Les réacs en profitent déjà de façon sordide. Il faut rester radical. Défendre à tout prix la liberté des mœurs que nous avons conquises de haute lutte. Il faut tenir. »

    Pedro, en vivant à Madrid, pensait que l’Espagne était devenue le pays le plus libre d’Europe. Les joints dépénalisés, l’absence totale de censure, la rue envahie par la foule chaque nuit de printemps, les flics discrets, les facilités accordées au bizness, la liberté sexuelle affichée. Quel autre pays d’Europe pouvait offrir une telle palette, une telle qualité de vie ? Almodovar réfléchissait beaucoup sur l’Espagne, son histoire prodigieuse, ses traditions enracinées, son art hier si florissant. Le rejet viscéral et jovial de l’époque franquiste faisait place à une redécouverte des valeurs profondes de l’Espagne, l’ancienne maîtresse du monde. La corrida et sa mythologie fascinaient à nouveau la jeunesse qui, trois ans plus tôt, la rejetait comme un des spectacles morbides des sinistres dimanches après-midi de l’époque franquiste. De nouveaux toreros, audacieux, artistes, étaient apparus, El Espartaco, Paco Ojeda (qui comparait l’art de toréer à l’écriture).

    Le flamenco et toute la riche tradition de la musique andalouse resurgissaient jusqu’au cœur de la scène rock, jusqu’ici radicalement punk, violente, ne supportant aucune concession à la moindre espagnolade. Pour la première fois, des milliers de jeunes Espagnols se déplaçaient pour écouter les nouveaux chanteurs de flamenco, Chocolate, et le prodigieux  El Camaron.pedro_almodovar.jpg (DR)

    Pedro, lui aussi, se replongeait dans la tradition espagnole, pour la renouveler, avec Matador, un de ses films les plus denses, les plus forts, longue variation sur ce thème de la mort et du plaisir – qui commence par une scène où un ancien matador se masturbe devant un film gore. L’amour, interroge le film, n’est-il pas une parodie du meurtre ? Tuer serait un art ? Jusqu’où notre soif de jouissance et de crime peut-elle s’épancher dans la sexualité ? Almodovar apporte une réponse très belle, fouriériste à ces interrogations : les gens fascinés par la mort doivent se trouver, jouer et jouir ensemble, comme des initiés, sans renoncer à leur folie, à leur passion, au contraire, en les exacerbant. Jusqu’à frôler le crime. Un film qu’aurait aimé George Bataille.

    Dans ces trois films réalisés au forcing , Almodovar interroge l’âme tragique espagnole, mais aussi l’Espagne moderne, la nouvelle comédie des moeurs confrontée à la liberté, la joie de vivre au cœur de la dureté pour la survie. Dans « Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », son héroïque femme de ménage est accablée de boulot, elle prostitue son fils, elle se bagarre contre son mari, un ancien fasciste obsédé par une chanteuse allemande  - qu’elle finit par assassiner à coups de gigot. Imaginez un film français mettant en scène une femme de ménage comme personnage principal, cela semble impensable – et en dit long sur notre snobisme artistique. La vie de cette « bonne espagnole » revue par Almodovar est hilarante et géniale : toute les folies urbaines y passent, le kitsch populaire des appartements, la drogue pour s’évader, les tics sexuels maladifs des médecins, la fatigue qui rend fou, tandis que Pedro peaufine ce qu’il appelle son « néoréalisme fantastique », sorte de synthèse joyeuse de Buñuel, Hitchcock et Billy Wilder.

    ley_Almodovar.jpg

    À cette époque, le printemps 1986, j’étais allé trouver Almodovar pour la sortie parisienne - et confidentielle - de la « Loi du désir », son quatrième film. Il raconte l’histoire d’un romancier gay et chaud lapin, qui séduit des garçons à tour de bras jusqu’au jour où il tombe sur un jeune loubard passionné, digne de Jean Genet. Le voyou s’immisce dans sa vie privée, le sépare de sa femme, tue son favori, le harcèle, et vient exiger une dernière heure d’amour avant de se suicider passionnément en se jetant du balcon. L’intellectuel, libre et cool, habitué aux histoires passagères, découvre stupéfait la violence d’une passion exclusive : la loi du désir. « C’est quoi la loi du désir, Pedro ? - Elle te fait violence. Elle dicte ses conditions. Tu la subis ou tu la fais subir. Quand tu as satisfais à cette puissance, tu dois payer. Quelqu’un qui vient de se jeter par la fenêtre est confronté à la force implacable de la loi de la gravitation. De la même manière, tu ne peux pas échapper à la loi du désir. Tu lui obéis malgré toi ». Dans ce film encore, Almodovar explore nos passions sexuelles, et les pousse jusqu’à leurs extrêmes manifestations. S’il aime tant peindre nos folies amoureuses, c’est qu’elles nous arrachent à la banalité, nous rendent délirant, amoraux, plein d’invention, même au cœur des vies les plus tristes. Les passions, chez Almo, constituent l’art des gens ordinaires, elles leur apportent magie, tragédie et fantastique. Même ridicules ou hilarantes, elles restent essentielles. Et merveilleuses, car elles nous font faire n’importe quoi.

    Qu'est-ce que la passion, Pedro ?

    -Chacun rêve toujours un peu de mourir d’amour. La passion te met continuellement en danger. Elle te fait dire des phrases pleines d’esprit. Elle te rend capable d’affronter le danger. jusqu’à être torturé par des pirates comme Jean Harlow et Clark Gable dans Singapour ! »

    femmes_bord_crise_nerfs.jpg

    En janvier 1989 « Femmes au bord de la crise de nerfs » sortait à Paris. Dans quelques grandes salles, pour la première fois. Almodovar continuait à mettre en scène ses comédies de mœurs vitriolées et excessives. L’histoire est désopilante. Une femme, abandonnée par son amant, se lance dans une poursuite échevelée à travers Madrid. Elle apprendra, en quarante-huit heures de cavale désespérée, que ce prétendu célibataire est marié à une femme démente, élève un fils d’une naïveté à pleurer et entretient une jeune maîtresse idiote. Almodovar m’a envoyé un courrier où il explique pourquoi il aime tant ce personnage de femme lancée derrière son amant.

    -Seules les femmes savent se comporter comme il faut, lorsque leurs compagnons les abandonnent. Elles ignorent la honte et l’amour-propre. Elles n’ont aucun sens du ridicule. Dans cette guerre éternelle, tous les coups sont permis. Si son amant lui préfère une rivale, elle le traquera et tuera sans merci. Le meilleur remède à une rupture consiste à comprendre qu’au fond, ce n’était qu’un pauvre type, parfaitement indigne que vous lui consacriez une minute de plus !

    J’ai revu Pedro Almodovar après qu’il venait de passer à l’émission de France 2 « Bain de minuit », où il avait réussi à choquer le présentateur Thierry Ardisson  - royaliste, sous ses dessous iconoclastes - en se moquant du roi d’Espagne Juan Carlos le traitant de séducteur rassis et autres drôleries. Ce soir-là, nous avons très peu parlé de cinéma, sinon de cette notion de « comédie sophistiquée » par laquelle Almodovar définit « Femmes au bord de la crise de nerfs ».

    -Qu’est-ce qu’une comédie sophistiquée,  Pedro ?

    -La comédie sophistiquée exclut toute espèce de naturalisme ou de réalisme décoratif. Les héros habitent toujours d’immenses et luxueuses demeures, même lorsqu’ils sont complètement fauchés. Ils se téléphonent et reçoivent leurs amis à longueur de journée, ils parlent à toute allure sans prendre le temps de réfléchir. »

    "Femmes au bord de la crise de nerfs" vient de recevoir un accueil magistral aux Etats Unis. Ce sont les jeunes femmes américaines et latinas – Almodovar circule dans le circuit latino-américain désormais - qui honorent le film. Pedro Almaodovar a cessé d’être un cinéaste confidentiel. Il est déjà devenu un des metteurs en scène européens les plus originaux. En sept films. À trente-huit ans. Demain, comme il l’a prédit, il sera un classique.

    (publié en partie dans Actuel, février 1989)

  • DANS SON NOUVEAU ROMAN, UNE TÊTE COUPEE PARLE. ENTRETIEN AVEC CARLOS FUENTES : "LE MEXIQUE, DEMOCRATIE FRAGILE"

    medium_indexgr.jpg

    NEWS NEWS NEWS.  La tête coupée de Josué refuse de se mordre la langue, elle veut encore parler, parler, pour nous raconter l'histoire tragique du Mexique moderne. Josué est l’un des deux héros de "La Voluntad y la Fortuna", le nouveau roman du mexicain Carlos Fuentes, qui décrit comment son pays a sombré dans la corruption, l'assassinat politique, les affrontements de gangs, sur fond de guerre des narcotrafiquants. Un roman politique où s'affrontent Josué et Jericó, deux amis d’enfance devenus des ennemis implacables.  « Trahisons, morts, décapitations, crimes et vengeances tissent la trame d’un discours qui se veut la voix de la conscience nationale. La Voluntad y la Fortuna est une œuvre réflexive et critique sur la terreur criminelle qui va de pair avec le narcotrafic » lit-on dans quotidien mexicain Excelsior. « C’est le roman d’un pays dont le corps n’a plus de tête, plus de cerveau qui contrôle ses mouvements.».

    Que se passe-t-il au Mexique, où pendant plusieurs mois Lopez Obrador, le leader de la gauche, a contesté les résultats des élections présidentielles, mobilisant d’immenses manifestations, au risque de rendre le pays ingouvernable ? Où les gangs montés d'Amérique Latine sèment la terreur dans les banlieues de Mexico, jusque dans le Chiapas ? Où les leaders politiques se voient décribilisés par la corruption, les coups de main de leurs milices, les tripotages des urnes ? Profitant du passage à Paris en novembre 2006 du grand écrivain mexicain Carlos Fuentes, ancien ambassadeur du Mexique en France, prix Cervantès, auteur du pamphlet récent "Contre Georges W Bush", je me suis entretenu avec lui sur la situation de la grave crise politique et sociale que traverse son pays,  de la victoire des partis de gauche dans toute l'Amérique Latine - mais aussi du prodigieux métissage à l'oeuvre dans l'art mexicain, qui a tant fasciné les surréalistes ou Antonin Artaud. À l'époque de l'entretien, Carlos Fuentes travaillait déjà au roman qu'il vient de publier au Mexique.

    ------------------------------------------------------------------------------------------------

    RENCONTRE AVEC CARLOS FUENTES À PARIS
    Costume sombre, élégant, toujours bel homme à 78 ans, l’esprit rapide, une courte moustache taillée de près, Carlos Fuentes vous accueille avec amabilité, pressé de parler, de donner quelques éclaircissements sur la chaotique situation mexicaine dont il voit bien que nous ne comprenons pas grand chose, d’ici, à Paris. Rappelons que l’homme fut ambassadeur du Mexique de 1974 à 1977 à Paris, et qu’il connaît les « fausses idées » lyriques ou misérabilistes, ou encore « les utopies » que les intellectuels français se sont faites sur l’Amérique Latine. Nous étions convenus de parler politique, quoique avec Carlos Fuentes, à la fois romancier, essayiste, tête politique, ancien diplomate, le choix d’un sujet d’entretien s’avère toujours difficile. Nous aurions aussi bien parlé de la politique internationale américaine : Fuentes a rencontré Théodore Roosevelt, Bill Clinton, et a écrit en 2004 un récit intitulé « Contre Georges W. Bush » (Gallimard), où il critiquait l’invasion de l’Irak et réfutait avec force les thèses conservatrices sur le « péril métis » et les affrontements entre civilisations du professeur de Harvard, Samuel P. Huttington. Deux ans plus tard, les analyses de ce court texte frappent par leur pertinence. « Bush et Cie, par leurs actions atrabilaires et destructrices de l'ordre international, déclarait-il alors, vont transformer le monde en une pépinière de terroristes.»

    Nous aurions pu aussi discuter littérature, du « réalisme magique » des grands romans latino-américains, de ses rencontres avec les plus fameux écrivains du continent, Gabriel Garcia Marquez, Octavio Paz, Alejo Carpentier, Julio Cortazar ou Pablo Neruda. Ou encore de ses propres livres, romans, essais, nouvelles, recueils d’articles, scénarios, pièces, cette œuvre riche et puissante qui lui a valu en 1987 l’attribution de la plus haute récompense des lettres hispaniques, le prix Cervantès. Carlos Fuentes semble ne pas vieillir, ne s’arrête jamais d’écrire, de voyager, de polémiquer. Il vit aujourd’hui entre Mexico (« J’y rencontre tous mes amis, sort au restaurant, discute politique ») et Londres (« Là-bas, au calme, j’écris »). Un Cahier de l’Herne lui a été consacré fin 2006,, mis en scène par son traducteur Claude Fell. Des écrivains comme Milan Kundera, Gabriel Garcia Marquez, Nadine Gordimer ou Jorge Volpi vous présentent le personnage, ses passions et ses combats. Lui-même a fait cadeau de quelques-unes de ses correspondances avec Luis Buñuel, William Styron, Günter Grass, Norman Mailer ou Henri Miller. Un énorme cahier à lire comme un jeu de pistes, où l’histoire tourmentée du Mexique et de l’Amérique Latine font la musique de fond.

    Cahier de l’Herne Carlos Fuentes (2006). 330 p. 36€.Des textes de Garcia Marquez, Nadine Gordimer, Milan Kundera et beaucoup  d’autres réunis par le traducteur de Fuentes, Claude Fell, et l’écrivain mexicain Jorge Volpi. Les éditions de L’Herne republient « Cervantès ou la critique de la lecture » (Carlos Fuentes, coll Glose, 190p, 18€) et l’extraordinaire roman d’Elena Garro, femme d’Octavio Paz, « La maitresse d’Ixtepec » (350p, 19€), le livre pionnier du « réalisme magique ».

    BIBLIOGRAPHIE CARLOS FUENTES

    Lire la suite

  • ZOOT SUIT... L'HISTOIRE D'UN COSTUME DEMESURE, SYMBOLE DE LA FIERTE DES MEXICAINS EN AMERIQUE

    3e53c195021ee19638dcfe127d6b5824.jpegLe "pachuco" de Los Angeles vêtu d'un "zoot suit", la tenue fétiche des jeunes latinos californiens. DR

    NEWS NEWS NEWS D’après une étude publiée début mai 2008 par le Wall Street Journal, la population d’origine espagnole aux Etats Unis – majoritairement mexicaine – atteint désormais 15% de la population américaine. Le gouvernement fédéral, qui recensait 35,7 millions d’«hispaniques » en 2000, en décompte aujourd’hui 45,5 millions. Cette augmentation d'importance vient des naissances, non de l’immigration. Elle révèle combien les « brown » - les "marrons", comme les appellent avec mépris certains californiens - deviennent une minorité puissante, nombreuse et influente. Et pas seulement électoralement ou politiquement. Leur présence active dans la culture, le style de vie en témoignent : depuis les chaînes de télévision en espagnol, qui se multiplient, jusqu'aux musiques « latines » - hip hop, jazz latino, salsa... - qui gagnent en influence.

    Sur la difficile et longue histoire de l’intégration des Mexicains et des «Latinos » aux Etats-Unis, voici un reportage paru en partie dans Actuel en 1982. Il tente de remonter aux origines du « zoot suit », le costume extravagant des « pachucos » californiens des années 1940, ces jeunes Mexicains de deuxième génération qui furent les premiers à se révolter contre le racisme américain et les violences policières … lors des célèbres « zoot suit riots » de l'été 1942.

    Lire la suite

  • CARLOS LISCANO PARLE DE L'IMPUNITE DES BOURREAUX

    09b68e20dac91c80ebeca09a1c2924d8.jpg

    NEWS NEWS NEWS Difficile pour un pouvoir politique, dans un pays longtemps soumis par une dictature, de se déshabituer des habitudes autoritaires quand la démocratie revient. Il y a quatre mois, le militant urugayen anti-mondialiste FERNANDO MASSEILOT, sans casier judiciaire ni antécédent judiciaire, était arrêté chez lui, dans sa maison, comme un assassin, et accusé de "sédition", pour avoir manifesté contre la venue du président américain Georges Bush en Uruguay. Aujourd'hui, le jeune homme est toujours emprisonné, ce qui étonne beaucoup tous ceux qui soutiennent le nouveau gouvernement de l'Uruguay, le "Front Elargi" de la gauche. Assiste-t-on a un durcissement du régime, qui peine à mener des réformes sociales dans un pays où les traditions démocratiques restent fragiles ? Pour mieux comprendre la situation de l'Uruguay aujourd'hui, son passé dictatorial, et les difficultés à mettre en place des usages et des institutions démocratiques dans une Amérique Latine habituée aux "caudillos", aux classes dirigeantes avides et aux "golpes" à répétition, écoutez l'histoire noire et magnifique racontée par le grand écrivain urugayen Carlos Liscano dans son dernier livre "L'impunité des bourreaux" (Bourin Editeurs, mai 2007).

    Rencontré à Barcelone, où il présentait son livre, il nous a raconté la vie de Maria Macarena, l'enfant enlevée à sa naissance par des soldats de la dictature argentine qui ont tué ses parents, puis l'ont exilée à Montevideo, capitale de l'Uruguay, où elle a été élevée par un chef de la police urugayenne - avant de découvrir, à 20 ans, qu'elle était la petite fille du plus grand poète argentin vivant, Juan Gelman, une des voix libres de la gauche argentine persécutée, dont le fils et la belle fille avaient été assassinés. Juan Gelman, qui n'a jamais renoncé, vingt ans durant, à la retrouver - et dont voici l'histoire...

    ---------------------------------------------
    De Buenos-Aires à Montevideo :
    Maria Macarena, l’enfant volée
    ---------------------------------------------
    « Lettre à mon petit-fils ou à ma petite-fille »
    « Dans six mois, tu auras 19 ans.
    Tu as du naître un jour d’octobre 1976 dans une prison. Peu avant, ou peu après ta naissance, le même mois de la même année, ton père a été tué d’une balle dans la nuque tirée à bout portant. Ton père était prisonnier et sans défense, un commando militaire l’a assassiné. Peut-être est-ce le même commando qui l’a enlevé avec ta mère le 24 août à Buenos-Aires, et les ont conduits dans le camp de détention du « Garage Orletti », en plein quartier Floresta, que les militaires avaient baptisé « Le jardin ». Ton père s’appelait Marcelo. Ta mère, Maria Claudia.
    Ils avaient tous deux 20 ans. Et toi, dans le ventre maternel, tu avais sept mois.
    Je ne sais pas si tu es un garçon ou une fille. Je sais seulement que tu es né(e) (…) Maintenant tu as presque l’âge de tes parents quand ils les ont tués. »

    Le grand poète argentin Juan Gelman fait publier cette lettre le 12 avril 1995 dans Pagina 12, un quotidien de Buenos-Aires. Vingt ans après l’assassinat de son fils et de sa belle fille, arrêtée enceinte par des soldats de la dictature, il ignore le sort réservé à l’enfant, et s’il s’agit d’une fille ou d’un garçon. Il a juste appris en février 1978, que les militaires argentins avait fait passer un message succin au Vatican : « The child was born ». Sans préciser son sexe, ni où il vivait...

    3808f4ae37d0eb7c4f8b43a92603497e.jpg
    (Photo de Juan Gelman)

    Lire la suite