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ENTRETIENS À VIF - Page 3

  • POURQUOI L'EUROPE VIRE À DROITE ? PARCE QUE LA GAUCHE S'EST PERDUE

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    NEWS NEWS NEWS. L’ouvrage de Raffaele Simone « Le Monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite ? » sort enfin en France (Gallimard, Le Débat). Il a fait couler beaucoup d’encre en Europe dans les milieux de gauche dès sa sortie en Italie, début 2009. En septembre dernier, la revue Le Débat lui consacrait cinq articles importants dans son dossier « Déclin de la gauche occidentale ?». En janvier 2010 Laurent Fabius et la fondation Jean Jaurès l’invitaient pour le colloque « La gauche à l’heure de la mondialisation. ». À l’époque, le monde entier subissait les graves contrecoups de la crise financière née des excès du libéralisme, et pourtant la gauche européenne s’était effondrée aux élections européennes. Comment l’expliquer ? L’essai de Raffaelle Simone, qui est linguiste et se présente comme un philosophe s’intéressant à notre modernité, aide à comprendre. Son constat est sévère. Selon lui, la gauche n’est plus porteuse d’espoir et d’un grand projet « à la hauteur de notre temps ». Face à elle, la droite nouvelle l’emporte parce qu’elle a compris notre époque consumériste, individualiste, pressée et médiatique, et sait se montrer pragmatique et sans idéologie. Cette droite conquérante s’est associée aux chefs d’entreprises comme aux hommes des médias pour promouvoir une société de distraction et de défense des intérêts immédiats, tout en promettant la sécurité et la résistance à l’immigration. Un projet que Raffelle Simone, s’appuyant sur Alexis de Tocqueville, appelle « Le Monstre doux ».

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    (La vague bleue des partis de droite aux élections européennes de 2009,

    juste après grave la crise financière de 2008)

    On pourrait s’étonner d’une telle critique de la gauche quand un sondage Viavoice publié le 23 août dans Libération la donne victorieuse à 55% gauche aux élections présidentielles de 2012. Des chiffres jamais vus, qu’il faut cependant tempérer. Ces sondages arrivent en effet en pleine affaire « Woerth-Bettancourt » qui coûte cher à la crédibilité du gouvernement et son ministre de l’économie. Ensuite, le sondage de Libération révèle que 57% des sondés jugent que la gauche « ne ferait pas mieux que la droite ». Quant au programme de gouvernement du parti socialiste, il n’est pas bouclé après l’université d’été, tandis que le PS n’a toujours pas élaboré une position claire tant sur les retraites que sur les questions de sécurité et l’immigration. C’est pourtant là une problématique cruciale, où les Français l’attendent au tournant, et plus encore Nicolas Sarkozy, à qui la politique brutale de cet été envers les Roms n’a pas attiré que des inimitiés. Deux sondages ont montré que 65% des personnes interrogées étaient favorables à l’expulsion des Roms « sans papiers » (sondage Le Figaro) et 48% à leur reconduite en Roumanie avec ou sans papiers (Le Parisien). Il n’est pas exclus que la droite engrange ces réactions au moment d’un vote décisif, d’autant que la gauche est souvent apparue peu crédible, sinon laxiste, dans ces domaines. Enfin, n’oublions pas que Nicolas Sarkozy n’a jamais craint de s’opposer à Martine Aubry, face à laquelle, comme il l’a déclaré en mai 2010, il dit représenter « l’archaïsme » et lui « la modernité ».

    C’est à ces questions sur l’archaïsme de la gauche et la modernité de la droite que Raffelle Simone a répondu à cet entretien réalisé pour le Monde Magazine (14 sept 2010)

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  • VITE, C'EST LA RENTREE, IL FAUT ACCELERER.

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    GRAND ENTRETIEN AVEC HARTMUT ROSA, AUTEUR DE l'ESSAI

    "ACCELERATION. UNE CRITIQUE SOCIALE DU TEMPS" (LA DECOUVERTE)

    NEWS NEWS NEWS. L’homme contemporain court désespérément sur une pente qui s’éboule. Nous fonçons pour rester à la même place, dans un présent qui fuit sans cesse. Car si nous arrêtons une seconde de courir – après le travail, nos courriels, nos rendez-vous, nos obligations, notre argent, après le temps qui file – nous tombons. Dans le chômage, la pauvreté, l’oubli, la désocialisation. Voilà le portrait du moderne, selon le sociologue allemand Hartmut Rosa. Le temps désormais s’accélère et nous dévore, comme hier Cronos ses enfants. L’accélération technique, au travail, sur les écrans, dans les transports, la consommation, a mené à l’accélération effrénée de notre rythme de vie. Puis à précipité le changement social. Rien n’y résiste. Les métiers changent en quelques années, les machines en quelques mois, aucun emploi n’est assuré, les derniers logiciels sont déjà dépassés, les traditions et les savoir-faire disparaissent, les couples ne durent pas, les familles se recomposent, l’ascenseur social descend, le court-terme règne, les événements glissent, les informations défilent en bas des écrans. L’impression de ne plus avoir de temps, que tout va trop vite, que notre vie file, d’être impuissant à ralentir nous angoisse et nous stresse. Ainsi Harmut Rosa, 45 ans, professeur à l’université Friedrich Shiller de Iéna, développe sa « critique sociale du temps » de « la modernité tardive » dans sa magistrale étude, « Accélération » (La Découverte, mai 2010). Après les études inquiètes de Paul Virilio sur la vitesse, il nous interroge sur la dissolution de la démocratie, des valeurs, de la réflexion, de notre identité, emportés par la vague de l’accélération.

    Entretien de rentrée, alors que déjà, tous, congés derrière nous, on blinde, on cavale, on se magne... (publié dans Le Monde Magazine, 28 août)

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  • LA SOCIETE DU "CARE" SELON MARTINE AUBRY. GRAND ENTRETIEN.

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    News News News Selon des propos tenus le 12 mais à l'Elysée devant quelques parlementaires UMP empressés d'aller les rapporter, Nicolas Sarkozy a annoncé qu'il se présenterait à la présidentielle en 2102. C'est désormais officiel. Il  en  aprofité pour lancer un pique contre son éventuelle rivale, Martine Aubry, en pleine ascension dans les sondages. Selon le président, elle représenterait "l'archaïsme" et lui « la modernité». Depuis, Martine Aubry a moqué « l’inélégance" et la "vulgarité" du président, et même raillé ses "leçons de rigueur budgétaire", disant que c’était « un peu Mr Madoff administrant quelques cours de comptabilité. »
    Le duel des personnes, la valse des petites phrases a donc commencé.
    Mais qu’en est-il des propositions des socialistes pour gouverner ? Des idées concrètes, dez solutions à la crise actuelle et à l’inquiétude des Français ? Le 30 mai, aux Docks de Paris à la Seine-Saint-Denis, le PS a adopté son « projet de société », présenté comme "la première pierre" de leur programme de gouvernement pour 2012. Pour la première fois depuis longtemps, le parti a retrouvé son unité et parlé d’une seule voix. C’est déjà une victoire pour Mme Aubry. Seule note discordante, celle du maire de Lyon, Gérard Collomb, qui trouve que le texte « s’aligne sur les positions irréalistes de la gauche du parti. »
    Que propose ce projet ? Rien de moins qu’un « nouveau modèle économique, social et écologique ». Nous l’avons lu dans le détail avant cet entretien. Il se situe classiquement à gauche, entend renforcer les services publics, défendre la protection sociale, imposer les hauts revenus. Il ajoute des propositions innovantes sur l’économie verte, le soutien au monde industriel, le « compte formation » et le « compte retraite » qui devront courir toute la vie d'un salarié. Il reprend encore quelques idées importantes sur une « société du bien être » plutôt que de « l’avoir », un société dite du « care », du « soin, du soutien » déjà développées par Martine Aubry en avril.
    Depuis, partout dans la presse, on beaucoup du "care" comme de la nouvelle philosophie politique des socialistes - ou de leur dernier gadget. Mais qu'en es-il de ce "care" et de cette société du soin pour le P.S ? Entretien avec la première secrétaire...

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  • LE SAVOIR PARADOXAL DE JEAN BAUDRILLARD. ENTRETIEN SUR LE RÊVE EUROPEEN

    (Guillem Cifré - in Fronteres)

    NEWS NEWS NEWS. La revue Lignes, dirigée par Michel Surya, consacre son dernier numéro au "gai savoir" de Jean Baudrillard. Dans sa présentation, la revue  rappelle que "les rapports de Jean Baudrillard avec la classe philosophante française n’ont pas toujours été cléments, non plus qu’avec la classe académique (universitaire) (même si) sa célébrité à l’étranger a pourtant été considérable (...) La vitesse et la désinvolture (apparente) de sa pensée ont souvent irrité. Sa radicalité (ses coups d’éclat) aussi  : ne se représentait-il pas ses interventions comme des délits  ?"

    En regard de cet hommage, voici réalisé avec Jean Baudrillard pour Le Monde Magazine en mai 2005, à la veille du réferendum sur la constitution européenne, quand la plupart des intellectuels français et des directeurs de médias appelaient à la victoire du OUI. On verra, qu'une fois encore, avec son humour si caustique, Jean Baudrillard entendait commettre un délit contre la classe philosophante : il prédisait, avec raison, la victoire du NON, qu'il analysait comme le retour du négatif face à une forme du dictature du bien. 

    BIBLIOGRAPHIE JEAN BAUDRILLARD

    LIGNES 31. Avec des contributions de Jean-Paul Curnier, Michel Surya, Olivier Penot-Lacassagne, Ludovic Leonelli, Véronique Bergen, Boyan Manchev, Frédéric Neyrat, Olivier Jacquemond, Gérard Briche, René Capovin, Marine Baudrillard. 192 P. 19 €. Editions Lignes.

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    ENTRETIEN AVEC JEAN BAUDRILLARD
    LE MONDE MAGAZINE (MAI 2005)
     
    -Nous sommes à la veille du référendum sur l’Europe, comment analysez-vous l’affrontement incertain du Non et du Oui ?

    -Les forces du Bien – du oui – n’ont pas tenu compte des effets pervers de cette évidence incontestable du oui. Elles ont voulu ignorer cette lucidité inconsciente qui nous dit qu’il ne faut jamais donner raison à ceux qui l’ont déjà. Bel exemple de réponse à l’hégémonie du Bien, des forces du Bien, de l’axe du Bien. Mais ce retour du non n’est pas l’effet d’une pensée critique (les raisons politiques du non ne sont pas des raisons politiques). Il s’agit d’une réponse en forme de défi pur et simple à la saturation d’un système, la mise en œuvre (automatique ?) d’un principe de réversion, de réversibilité, contre un principe hégémonique. D’ailleurs, le balancier peut fort bien revenir au oui pour les mêmes raisons, et nous ramener dans l’axe du Bien.
    Ce non nous donne le profil du nouveau type d’affrontement qui caractérise notre ère de l’hégémonie. Non plus celui d’une lutte de classes ou de libération au niveau mondial, mais celui d’une irréductibilité, d’un antagonisme irréductible au principe mondial de l’échange généralisé. C’est-à-dire un affrontement qui n’est même plus exactement politique, mais métaphysique et symbolique au sens fort, une fracture qui passe au cœur même de la puissance occidentale et de nos existences individuelles. Au cœur de cette hégémonie consensuelle, une dualité se réinstalle presque automatiquement. Elle peut prendre des formes terrifiantes, comme le 11 septembre 2001, ou des formes plus anodines, mais cependant significatives, comme le non au référendum. Sa montée soudaine est le plus bel exemple d’une réaction vitale ou viscérale de défense contre le chantage consensuel au oui – à cet ultimatum à peine déguisé qu’est devenu le référendum. Il n’y a même pas besoin de conscience politique pour avoir ce réflexe : c’est le retour de flamme automatique de la négativité à l’excès de positivité, à cette coalition de l’Europe " divine ", celle de la bonne conscience, celle qui est du bon côté de l’universel, les autres étant renvoyées dans les ténèbres de l’Histoire, sur lesquelles plane l’ombre de Le Pen

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  • UN GRAND ENTRETIEN AVEC DANIEL COHN-BENDIT SUR L'ECOLOGIE POLITIQUE ET LA SITUATION FRANCAISE. "SORTONS DU NUCLEAIRE, N'ATTENDONS PAS TOUT DE L'ETAT NI DU MARCHE, OSONS LE GREEN DEAL"

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    NEWS NEWS NEWS Une semaine avant le sommet de Copenhague, une rencontre avec le leader d'Europe Ecologie, fort de son succès aux élections européennes - 16,28% des voix pour 16,48% pour le PS - et le théoricien de l'intelligence collective et des réseaux Yann Moulier-Boutang (paru dans le Monde Magazine, 5 décembre 2009)

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    Etait-ce la répétition, sur les planchers de l’Assemblée Nationale, de ce qui se passera au sommet international de Copenhague sur le climat ? Les partis politiques français, conviés par Europe Ecologie et Daniel Cohn-Bendit à venir débattre de la position française ont traîné les pieds. Les partis de gauche ont déclaré ne pas « vouloir débattre avec la droite ». Seul Michel Rocard s’est déplacé, Jacqueline Fraysse du PCF aussi, mais à titre personnel, ainsi que deux députés de l’UMP et du Nouveau centre. Le seul grand rallié fut le patron du Modem, François Bayrou, qui s’est réconcilié avec Daniel Cohn-Bendit pour déclarer : «Pour faire quelque chose de sérieux sur ce sujet (du climat), il faut se rassembler. » Une alliance qui fait des remous chez les Verts, et inquiète le parti socialiste à la veille des élections régionales : une nouvelle force politique Vert-Centre gauche se dessinerait-elle en France, qui bouleverserait le paysage politique ?

    En l’absence de dirigeants de gauche et de droite, ce forum de l’Assemblée a laissé un sentiment désolant de division. On pourrait craindre qu’à l’image des leaders français, les dirigeants mondiaux n’arrivent pas à s’entendre à Copenhague, et que le sommet s’achève sur une série de vœux pieux, sans véritable engagement ferme des pays. Ce serait désastreux. Il semble pourtant que les gros pollueurs comme le Brésil, la Chine, l'Inde et les Etats-Unis soient décidés à prendre date devant l’opinion mondiale - les leaders parlent de se fixer des objectifs précis de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais faut-il les croire ? Le gouvernement indien annonçait hier qu'il refusera de se laisser dicter toute décision internationale.

    « C’est l’intérêt commun qui nous pousse à faire ce genre de débat » déclarait, très remonté, Daniel Cohn-Bendit à l’Assemblée Nationale. L’homme a changé depuis les résultats d’Europe Ecologie aux élections européennes, où son parti a fait jeu égal avec les socialistes. Il défend un programme original, s’affirme comme un leader national. Mais quelle est sa philosophie politique ? Nous connaissons les écrits d’Alain Lipietz sur le dépassement de l’affrontement « droite-gauche », les positions d’Yves Cochet sur l’encouragement à la « sobriété », mais que pense Daniel Cohn-Bendit ? Se dit-il toujours « libéral-libertaire » ? De gauche ? Le Monde Magazine l’a rencontré chez lui, à Francfort. Au cours de cet entretien, auquel participait un de ses proches, l’économiste spécialiste des réseaux sociaux Yann Moulier-Boutang, il défend l’écologie politique, le seul « réformisme radical » selon lui. Daniel Cohn-Bendit retrace ici comment l’écologie politique est apparue, ses combats, ses penseurs, et comment elle s’est constituée à la fois contre l’étatisme « infantilisant » et le libéralisme « destructeur ». Il avance plusieurs idées stratégiques pour changer la société française : sortir du nucléaire, engager un « new deal » des énergies propres, encourager les industries vertes, démocratiser la veille France centralisatrice et autoritaire.

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  • "INFANTILISATION DES ADULTES, PUERILISATION DES ENFANTS". UN ENTRETIEN AVEC BERNARD STIEGLER

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    NEWS NEWS NEWS. La pensée est aussi une activité de scène, de confrontation avec un public, d'échanges animés et parfois polémiques. Le philosophe Bernard Stiegler en un de ces batailleurs de pleine salle, qui intervient sur plusieurs fronts en ce mois d'octobre. Il développait une critique de la "perte actuelle du savoir", mais aussi du stalinisme, à la Maison de la Poésie, invité par le journal L'Humanité. Il défendait les amateurs d'art contre les consommateurs de culture à la soirée lancée par l'association Libre Accès consacrée au logiciel libre. Il sera le 13 à Lille pour le nouveau cycle de conférences l'Espace Culturel de la ville. Voici un entretien que j'ai fait avec Bernard Stiegler, en otant les questions,  pour la revue RAVAGES, dont le thème est "l'infantilisation générale" - ce qui a constitué le thème de nos discussions, qui ont ensuite été regroupées en un texte cohérent.

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    « L’infantilisation des adultes, la puérilisation des enfants, la destruction des rapports de générations, tout cela revient à réfléchir au pouvoir immense du marketing sur une société devenue un troupeau de consommateurs. Permettez-moi un détour… Le capitalisme a muté au début du vingtième siècle, avec le fordisme. Nous sommes alors sortis de l’époque productiviste du capitalisme, celle de la révolution industrielle de la fin du XIXe siècle et début du XXe siécle qui a transformé nos vies – des chemins de fer à l’électricité alimentant l’usine et les nouvelles concentrations urbaines. Ce capitalisme a transformé les ouvriers, les artisans, les paysans en prolétaires. Grâce aux avancées techniques, aux nouvelles machines, la productivité s’est trouvée multipliée par dix, cent, parfois par mille… Ces énormes gains de production ont assuré la prospérité de la la petite bourgeoisie intellectuelle, de la moyenne bourgeoisie des entrepreneurs et des commerçants, et de la grande bourgeoisie industrielle, de la finance et du capital. Henri Ford invente la voiture bon marché et le consommateur Au début du siècle, de nouvelles méthodes de travail vont être expérimentées pour accroître encore la productivité. C’est d’abord le taylorisme, imaginée par l'ingénieur américain Frederick Winslow Taylor (1856-1915). On cherche à organiser scientifiquement le travail, « The One Best Way », la meilleure façon de produire, le rendement maximum grâce à l'analyse des techniques de production (gestes, cadences). C’est aussi le  passage du salaire à la tâche au salaire à l'heure. La méthode de Taylor prouvera son efficacité dans la sidérurgie, qu’il formalisa en 1911 dans « Les principes du management scientifique ».

    C’est alors que Henri Ford, fondateur de la Ford Motor Company, apparaît. Pour produire la fameuse Ford T, il va encore perfectionner le travail à la chaîne - que Charlot met en scène dans les « Temps modernes ». En même temps, il se dit : On peut encore augmenter considérablement la productivité. Pour cela, il faut inventer une nouvelle logique de distribution et de vente. En conséquence, il installe des concessionnaires Ford dans le monde entier, vend des voitures par centaines de milliers. Il développe encore l’idée que le peuple doit consommer, profiter des nouvelles inventions techniques - c’est selon lui la seule façon de développer l’industrie, mais aussi la bonne manière d’obtenir la paix sociale et civile. Ce faisant, il invente le concept de « consommateur ».

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  • BENJAMIN BARBER, PHILOSOPHE POLITIQUE AMERICAIN : "NOUS VIVONS UNE INFANTILISATION GENERALE"

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    NEWS NEWS NEWS. Le philosophe politique Benjamin Barber, ancien conseiller du présdent  Clinton, auteur d'une critique du "fondamentalisme néolibéral américain" (Mc World versus Jihad, Fayard) qui participe au grand projet de  Wikipedia de construire un riche corpus encyclopédique consacrée à la « Politique », vient de publier dans la revue radicale Nation un bel article  sur « l’espace public » à New York (ici : barber ) où il appelle à la création d’espaces sans voitures et piétonniers, à la manière des Ramblas de Barcelone, où les new yorkais pourraient se promener et dériver, les artistes se montrer, les enfants jouer, etc – bref à une accaparation de la ville par le public en divers lieux de la Grosse Pomme. Benjamin Barber a fait beaucoup parler de lui au moment de la grande crise financière de l’automne 2008 dans plusieurs articles retentissants.

    En pleine débâcle du système financier, quand nous avons vu chavirer un monde que nos maîtres-penseurs et grands politiques célébraient comme le « meilleur système possible » - que certains philosophes naïfs annonçaient même la « fin de l’histoire » -, le philosophe politique américain Benjamin Barber riait noir. C’était dans The Guardian du 20 octobre 2008. Il riait de l’effondrement du stupide dogme néolibéral selon lequel l’Etat et le bien public sont « le problème » - « the villain » - et le capitalisme consumériste et financier « la solution »  à tous nos problèmes. Il riait noir Benjamin Barber, parce que cela fait trente ans que cette chape de plomb pèse sur nos sociétés. Trente ans que cette pensée unique sert à cacher « l’horrible petit secret », « the dirty little secret » de notre époque. Lequel ? Hé bien… « non, ce ne sont pas seulement les crédits pourris, les financiers, traders et banquiers cupides, les investisseurs pressés et ignorants qui ont généré cette crise mondiale. Ce sont ces décades d’affaiblissement de la démocratie et du capital social ». Le capital social ?

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  • POURQUOI LES ILES NOUS FASCINENT ?

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    (photo Erwan Bourcy. DR)

    NEWS NEWS NEWS. Chaque année, depuis 1999, l’île d’Ouessant accueille le « Salon du livre insulaire » (www.livre-insulaire.fr). Il se tiendra du mercredi 19 au 23 août, autour de plusieurs thèmes : « Le roman policier insulaire » - « La littérature des îles d’Atlantique Nord : Saint Pierre et Miquelon, les îles de la Madeleine » - « Ecrire et éditer en français dans les îles » - « Hommage à l’écrivain crétois, Nikos Kazantzakis, auteur de « Zorba le grec ». ». Plusieurs prix seront décernés : Grand prix du Ponant, Beaux livres, sciences, poésie, fiction, jeunesse. Le salon édite aussi la revue « L’archipel des Lettres ». On trouve une très riche « Bibliothèque insulaire virtuelle » sur le site « Vers les îles ». Pour parler, en cette chaude fin d’été, de la fascination que les îles exercent sur l’âle humaine, voici le récit d’une rencontre avec Louis Brigand, géographe à l’université de Brest et « nissonologue » c’est-à-dire spécialiste des îles. Il vient de publier un joli essai personnel intitulé « Besoin d’îles » (Stock, 2009) - article publié dans Le Monde 2 du 14 août.

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    L’« Enez Eussa III » s’éloigne du port, les cuivres déchirants d’un orchestre - parmi la dizaine embarquée pour le festival « Fanfares ! »  qui tourne entre Brest et les îles de Molène et Ouessant - saluent le départ. Sur les quais les mouchoirs, au bastingage les grands gestes d’adieu, nous sommes partis. La mer est tranquille, la journée belle, déjà sur le pont arrière la foule s’agite, les uns cherchent le bar, d’autres se penchent au-dessus du sillage, les amoureux s’embrassent, on ressent le frémissement de l’adieu à la Terre. En route pour Ouessant, la dernière île au-delà du Finistère, l’extrême pointe de l’Europe. Cent trente musiciens, autant de visiteurs et de gens des îles, la fanfare joue « Arizona Dream » dans le soleil, les bouteilles tournent. Très peu de roulis, pour une fois, dans cette mer d’Iroise. Imaginez la folie quand un grand dauphin luisant jaillit devant l’étrave, pour nous accompagner un bon kilomètre. La côte disparaît enfin, le vent souffle fort comme pour nettoyer les derniers liens qui nous relient à la terre. Nous allons vers les îles, où disent les légendes tout peut s’oublier.

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  • L'ESSAYISTE AMERICAIN, JEREMY RIFKIN : "J'AI FAIT UN RÊVE, L'EUROPE"

     NEWS NEWS NEWS. Alors que l'Europe vote pour renouveler son parlement et que l'absention risque d'atteindre des sommets - en France  les sondages l'annoncent à 60%  - il fait bon lire l'essai pro-européen de l'économiste écologiste américain Jeremy Rifkin : "Le rêve européen. Comment l'Europe se substitue peu à peu à l'Amérique dans notre imaginaire."

     

    Depuis 15 ans, Jeremy Rifkin dérange, et soulève un vigoureux débat mondial à chaque fois qu'il publie un essai. Cet économiste et écologiste américain basé à Washington, président de la Foundation of Economics Trends chargée d'évaluer les nouvelles tendances économiques associées aux évolutions technologiques, longtemps conseiller du président Clinton puis, à titre personnel, de l'ancien président de la Commission européenne Romano Prodi, possède un don pour repérer des enjeux de société colossaux dans des domaines sous-estimés. Prenez son livre-enquête de 1993 "Beyond Beef", (Au-delà du bœuf) (The rise and fall of the cattle culture, Plume, New York, 1993). Il a fait sourire d'abord. Et puis les chiffres massifs sur l'obésité sont tombés. Dans "Beyond beef," Rifkin parlait de la boulimie américaine de viande, des 6,7 milliards de hamburgers aux graisses saturées mangés chaque année, du surpoids des adolescents et des maladies de la malnutrition - et, au delà, des 1,28 milliard de bœufs, vaches, veaux, moutons vivant en permanence sur la terre, occupant 20% des terres cultivées, dévorant un tiers des céréales mondiales, contribuant à l'appauvrissement du Tiers Monde en attendant l'abattoir.

    Voyez son autre essai "La fin du travail" (La découverte,1995), un titre qui pourrait énerver, en ces temps de chômage. Rifkin y poursuit la réflexion ouverte par le grand économiste Georges Friedmann sur "le travail en miettes", et montre comment la révolution technologique a mis fin à l'emploi stable et protégé pour tous, comme au rêve d'une société sans chômeurs. Qu'il faut donc s'adapter. Innover. Trouver des solutions de société. Les 35 heures, la semaine de quatre jours, associés à des travaux d'intérêt général, un renforcement des réseaux d'entraide sociale, promouvoir des associations de bénévoles comme dans la tradition américaine, etc. Partout ces idées ont été discutées, certaines ont été reprises par la gauche européenne.


    Prenez maintenant "Le siècle biotech" (La découverte, 1997), enquête fouillée sur les avancées extraordinaires permises par les biotechnologies -thérapie génique, élimination de la souffrance, prolongation de la vie- et les risques nouveaux qu'elles font courir -pollution irréversible par les OGM, confiscation industrielle du patrimoine génétique, individus catalogués par génotype, etc. "Le siècle biotech" est un best-seller mondial. Il pose des questions douloureuses à tout le monde : aux écologistes qui bloquent des recherches d'avenir, aux assurances qui exigent le profil génétique de leurs clients, aux compagnies pharmaceutiques.

    Quatrième enquête : "L'âge de l'accès"( La découverte, 2000). Rifkin y réfléchit sur les conséquences humaines et sociales du développement rapide d'Internet à haut débit, la circulation accélérée des produits culturels, la délocalisation du travail grâce à "l'accés" au réseau mondial. Il repère comment cette nouvelle ère électronique étend comme jamais la sphère marchande, autant que le "libre accès". Il s'interroge : "Existe-t-il encore une différence entre communication, communion et commerce ?".

    Cinquième enquête : "L'économie hydrogène. Après la fin du pétrole, la nouvelle révolution économique."( La découverte, 2002). Cette fois, quand le baril est passé à 60 dollars, tout le monde a compris -les Etats-Unis en premier lieu, pionniers dans le développement la voiture à hydrogène.

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  • "INDE, DEMOCRATIE FRAGILE". ENTRETIEN AVEC ARAVIND ADIGA, ROMANCIER À BOMBAY, EN PLEINE CAMPAGNE ELECTORALE INDIENNE

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    NEWS NEWS NEWS Les élections s'achèvent en Inde sur la victoire inattendue du parti du congrés, fondé par Gandhi et Nehru. Un jeune auteur indien impertinent, Aravind Adiga, booker prize de l'année pour son roman "Le tigre blanc", nous en parle.

     Balram Halwaï, le jeune patron d’une entreprise de taxis de Bangalore, à la fois cynique, inculte, mégalomane, écrit une longue lettre au premier ministre chinois Wen Jiabo de visite en Inde.« Je suppose, votre excellence, que moi aussi je devrais commencer par embrasser le cul d’un dieu quelconque. Mais lequel ? Le choix est vaste. Les musulmans ont un dieu. Les chrétiens en ont trois. Nous, les hindous, trente-six millions. Soit un total de trente-six millions et quatre culs divins parmi lesquels choisir (…) Ces dieux, il faut bien l’admettre, semblent accomplir peu de choses - comme la plupart de nos politiciens - pourtant ils continuent d’obtenir leur réélection sur les leurs trônes dorés, au paradis, année après année.»  Ensuite, lui raconte sa réussite exceptionnelle, et ce faisant sa vie - « l’autobiographie d’un Indien à demi-cuit » - ponctuée de tirades féroces sur la cruauté de la société indienne.

    Nous le suivons depuis Laxmangarth, son village natal près de Bodh Gaya, où Bouddha a atteint « l’Eveil Suprême » : « Je me demande si Bouddha a traversé Laxmangarh, écrit Balram. Moi je pense qu’il l’a traversé en courant - aussi vite que possible. » Et pourquoi ? Le Gange sacré, « le fleuve noir » coule ici, « rivière de la Mort, aux berges gorgées de boue grasse, sombre et visqueuse, qui agrippe et emprisonne tout ce qui s’y enfonce… » Dans son village, quel est le personnage le plus important ? « La bufflonne. » : « C’était l’individu le plus gras de notre famille. Comme de toutes les familles. » Et après la bufflonne ? « Le Buffle », le propriétaire terrien et son ami « Le Sanglier » : « Le Buffle était le plus gourmand… Il avait avalé les rickshaws et les voies de circulation. Ainsi, tous ceux qui avaient un rickshaw ou qui empruntaient la route devaient lui verser sa ration : un tiers de leurs gains pas moins. »


    « Le Tigre Blanc » (Buchet-Chastel, 2009), le premier roman d’Aravind Adiga, 34 ans, booker prize 2008 (l’équivalent anglais du prix Goncourt étranger), commence par cette peinture  féroce de la campagne indienne, où les élections sont de véritables farces : « C’est toujours la même chose, me dit mon père ce soir-là. J’ai connu douze élections, cinq générales, deux régionales, et deux locales. Chaque fois, on a voté à ma place. J’ai entendu dire qu’ailleurs, en Inde, les gens votent eux-mêmes. C’est quelque chose hein ? ».  Ensuite Balram devient le chauffeur de monsieur Ashok, un bourgeois de Delhi : « La première chose à savoir sur Delhi est que les routes sont bonnes et les gens mauvais. La police est pourrie jusqu’à la moelle.» Là, il comprend que toute promotion, tout avantage s’obtient par pot-de-vin, en courbant l’échine. Surtout auprès de ceux qui affichent Gandhi et « le Grand Socialiste » dans leur bureau.

    J'ai rencontré Aravind Adiga, de passage à Londres, pour qu’il nous parle des élections indiennes - 714 millions d'inscrits. Un mois avant les résultats, il pensait que le parti du Congrès allait l'emporter parce qu'il prônait et mettait en oeuvre, surtout dans les campagnes, d'importantes mesures sociales. Un visage d’étudiant, un débit rapide, Aravind Adiga se présente comme un fils de « la classe aisée » qui a rompu un tabou indien : aller à la rencontre des « Intouchables » et des « basses castes ». Après des études de journalisme à New York, il s’est lancé dans l’enquête de terrain ( comme son confrère et écrivain Suketu Metha, l’auteur du reportage de 800 pages « Bombay Maximum City » - Buchet-Chastel, 2006). Après plusieurs articles remarqués dans le Times, dont un sur les rickshaws de Calcutta, il s’est consacré à l’écriture du "Tigre Blanc". Aujourd’hui, vendu à 150 000 exemplaires en Inde, et autant an Angleterre, le livre fait scandale. Sa description bouffonne et sombre d’un pays corrompu, sans illusion, où il semble impossible de sortir de la misère sans tricher, trahir, sinon tuer - comme son héros Balram - a suscité de fortes critiques dans la presse indienne.

    Aravind Adiga, qui vit à Bombay, dit admirer Guy de Maupassant et Vidiadhar Surajprasad Naipaul - l’auteur de « L’Inde brisée » et de « L’illusion des ténèbres » - raconte ici son Inde et défend sa cause.

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