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UNE CAMPAGNE ANTIRACISTE TRÈS COUP DE POING

NEWS NEWS NEWS Le gouvernement a lancé une campagne de vidéos anti-racistes relayés par le service public et les réseaux sociaux jusqu'au 13 avril. La violence des images montrées et la thématique  - la haine et le passage à l'acte - ont suscité un vaste débat. Fallait-il montrer ces violences ? N'est-ce pas les banaliser ? Etait-ce nécessaire ?

« Le racisme, l’antisémitisme, les actes ­antimusulmans, ça commence par des mots, ça finit par des crachats, des coups, du sang. » Le même message est répété à la fin de chacune des six vidéos de la campagne choc du gouvernement « Tous unis contre la haine », lancée le 21 mars.

En trente secondes, toutes montrent des agressions physiques et des actes de vandalisme, précédés par un cartouche « inspiré de faits réels »  : un jeune Noir roué de coups par deux skinheads, un juif attaqué par une bande dans un escalier, un musulman bastonné dans une ruelle, un couple d’amoureux agressé par des antiarabes, une synagogue taguée « Mort aux juifs », une tête de porc plantée sur les grilles d’une mosquée. En fond sonore, des voix égrènent des clichés racistes  : « Les juifs contrôlent tout, les médias, les banques (…), et en plus, ils se font passer pour des victimes » ; « Les Noirs, ils sont pas pareils, c’est génétique (…), on dira ce qu’on voudra, ils en foutent pas une… » ; « Tous ces musulmans, ça me fait peur(…), c’est tous des terroristes. »

Arrêt sur image d'un des clips de la campagne montrant l'agression d'un jeune juif par des jeunes à capuche

Arrêt sur image d'un des clips de la campagne montrant l'agression d'un jeune juif par des jeunes à capuche 

Un intense débat sur Internet et dans les journaux

Le message de cette campagne, diffusée sur les chaînes de télévision publique et les réseaux ­sociaux jusqu’au 10 avril, se veut clair  : les paroles racistes banales mènent à des actes de violence. Depuis deux semaines, il suscite un intense débat, notamment sur Internet. Devait-on jouer sur la violence et l’émotion, plutôt que sur la pédagogie ? Pourquoi montrer le racisme dans ses manifestations extrêmes - qui demeurent rares - et non sous ses formes les plus insidieuses  ? Certains sites identitaires, Riposte laïque par exemple, ont aussi critiqué le fait que la campagne ne prenne pas en compte ce qu’ils appellent le racisme antiblanc.

Le 21 mars, au Musée de l’immigration, François Hollande a défendu la thématique de la campagne, déclarant  : « Il est très important de montrer que des mots peuvent conduire à des gestes, et les gestes à des actes de haine, et qu’il faut d’abord condamner le premier mot. » Le directeur du Service d’information du gouvernement, Christian Gravel, explique ce choix  :« Nous avons voulu frapper les esprits après les résultats des enquêtes du ministère de l’intérieur, qui révèlent une forte progression des actes antisémites et ­antimusulmans depuis l‘attaque contre Charlie Hebdo  : on en compte plus de 2 000 en 2015. Les actes antimusulmans ont triplé, et 806 actes et menaces antisémites ont été répertoriés. Il fallait les montrer, quitte à choquer, pour lancer un débat national. »

De son côté, Gilles Clavreul, le directeur de la ­ Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra), justifie la violence de la campagne par le souci de « réveiller les anticorps de la société civile ». Aujourd’hui, ­observe-t-il, « la société se mobilise de moins en moins contre le racisme violent. Elle s’habitue ». Il rappelle qu’en 1990, après la profanation du cimetière juif de Carpentras, un million de personnes avaient manifesté en France, le président de la ­République compris. Par contre, après l’affaire Ilan Halimi, séquestré et torturé en 2006, 30 000 personnes seulement sont descendues dans la rue. « Nous avons voulu montrer le racisme violent sans prendre de gants, ajoute-t-il.Rappeler qu’il est insupportable, et que son effet de souffle est dévastateur. Aujourd’hui, des familles juives veulent partir vivre en Israël, des musulmans vivent dans la peur d’une agression. Ce n’est pas acceptable en république ! »

Capture d'écran de la campagne où on voit une tête de porc plantée sur une mosquée

Capture d'écran de la campagne où on voit une tête de porc plantée sur une mosquée

Au comité scientifique de la Dilcra, composé de spécialistes des sciences humaines et sociales, plusieurs chercheurs émettent de fortes réserves sur ce choix d’une campagne « choc » sur laquelle ils n’ont pas été consultés. ­Christine Lazerges, présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH, rapporteur national sur la lutte antiraciste depuis 1990), se dit ainsi « stupéfaite » des présupposés théoriques véhiculés par les vidéos  : « En montrant essentiellement des violences, on laisse entendre qu’il y a racisme seulement lorsqu’on bat à mort, ou presque. C’est très réducteur. Frapper quelqu’un, l’agresser en bande est un acte de délinquance, voire un geste pathologique, et, fort heureusement, les passages à l’acte restent très minoritaires en France. Cela ne veut pas dire que le racisme n’est pas un problème. Il s’exprime au quotidien par d’autres infractions pénales, à travers des insultes, des préjugés, des paroles humiliantes… »
Extrait d'un clip de la campagne où un jeune Noir se fait tabasser

Extrait d'un clip de la campagne où un jeune Noir se fait tabasser

Réduire le racisme à la haine est schématique

Christine Lazerges critique l’intitulé même de la campagne – « Tous unis contre la haine »  : « Associer la haine et le racisme est schématique. Il existe un racisme sans haine, qui passe par des regards, des petites phrases, des méfiances, des blagues, des réticences à l’embauche, etc. Il me semble qu’une campagne “Tous unis contre l’humiliation” aurait été plus juste. »

Une autre figure du comité scientifique de la Dilcra, la sociologue Nonna Mayer, présidente de l’Association française de science politique, s’interroge sur le sens de la formule mise en exergue –« Le racisme, ça commence par des mots, ça finit par des crachats, des coups, du sang ». « Elle suppose qu’il existe un lien mécanique entre le racisme ordinaire et le passage à l’acte. Qu’il y aurait comme un enchaînement obligatoire vers la violence. C’est inquiétant d’avancer cela ! »

Pour la chercheuse, il manque dans ces films « une réponse forte », qui fasse un pendant aux scènes de violence  : « Le seul moment critique tient dans la petite phrase lancée à la fin de chaque vidéo, concluant les propos racistes  : “Vous croyez à ce que vous dites, là ?” C’est court. Presque inaudible. Aucune issue n’est proposée, aucun message positif, aucune réflexion sur le vivre-ensemble. »

Une des phrases qui revient pendant les clips de la campagne

Une des phrases qui revient pendant les clips de la campagne

« Aucune échappatoire »

Le fait que la violence soit filmée « sans aucun recul » lui semble aussi dommageable. « On joue seulement sur le choc émotionnel. Le spectateur est saisi sans pouvoir réfléchir ou se distancier. Regardez les films de Tarentino  : la violence y est toujours traitée avec de la dérision, de l’humour. Et dans les films de Spike Lee, les violences racistes naissent d’un contexte, d’une situation. Pas ici. »

Nonna Mayer s’interroge  : comment des films aussi violents peuvent-ils être reçus, psychologiquement ? La présidente de la CNCDH, pour sa part, se demande comment des clips si chargés de haine peuvent servir de« support pédagogique » dans les écoles et les lycées. Serge Guimond, chercheur au Laboratoire de psychologie sociale et cognitive de l’université ­Blaise-Pascal (Clermont-Ferrand, CNRS), a visionné la campagne.

Sur la question de l’impact émotionnel, il fait la comparaison avec les campagnes sur la sécurité routière  :« Elles choisissent souvent de montrer des accidents graves, avec des voitures se percutant à toute allure, des blessés. Il n’est pas sûr que ce soit efficace. Les gens peuvent se dire  : “Ça ne m’arrivera pas, je ne conduis pas aussi vite.” Quand on propose une scène suscitant une émotion forte, il faut offrir une solution. Il faut ajouter  : “Mettez votre ceinture”, “Respectez les limitations de vitesse”, etc. Or, dans cette campagne, aucune échappatoire à l’émotion n’est proposée, aucune issue. »

Banaliser les agressions ?

Plus gravement, Serge Guimond craint que ces clips, qui passent à la télévision – d’après le gouvernement, au 1er avril, 21,7 millions de personnes, soit 79,6 % des 25-59 ans, les ont vus au moins une fois – « banalisent » les agressions racistes  : « On nous dit  : “Les violences augmentent”, et on les montre sans autre forme de procès  : cela risque de les présenter comme de nouvelles normes. Le message semble dire  : “Regardez, beaucoup de gens font ça.” Le risque, c’est que certains peuvent alors penser  : “S’ils le font, on peut le faire.” »

Autre risque de banalisation  : les agresseurs des vidéos sont présentés, avance Serge Guimond, « comme des vainqueurs »  : « Ils agissent en toute impunité, sans affronter aucune conséquence. Quant aux victimes, elles subissent sans résister. Or, des recherches nous montrent qu’il est toujours important, dans une campagne gouvernementale, de réaffirmer clairement les valeurs républicaines, liberté, égalité, fraternité, car elles constituent des normes sociales fortes, implantées, dans lesquelles les gens se retrouvent. » Et grâce auxquelles ils peuvent résister à la violence.

 

Campagne de la Licra abordant tous les racismes, y compris anti-asiatique et anti-blanc

Aucune action proposée

Serge Guimond n’est pas seul à regretter l’absence de proposition permettant de réagir à la violence. La jeune conceptrice de clips publicitaires de DDB, Mélanie Pennec, a conçu la campagne 2015 de la Licra. On y découvre, en 7 clips, une série de propos racistes banals tenus avec désinvolture. Outre le fait que des gens de tous âges et de toutes origines s’y montrent racistes (le racisme anti-blanc et anti-asiatique sont abordés), le film pointe la violence des seuls mots. Et il est très dérangeant. En plus, la campagne propose de faire un acte : lancée sur Facebook, elle est associée à une touche DISLIKE, inventée pour l’occasion. «Si vous désapprouvezvous pouvez le manifester, explique Mélanie Laurent. Vous retrouver sur la page Facebbok tous ceux qui l’ont fait. Il y a eu 80,000 DISLIKE en quelques jours. Dans «Tous Unis contre la Haine », si je comprends que ses concepteurs aient voulu trancher dans le mainstream publicitaire en montrant la violence, ils laissent le spectateur face à celle-ci sans offrir aucun suivi, aucune action possible.»

Le réalisateur Diastème, auteur du film Un Français (2015), où il raconte la vie d’un skinhead, pense aussi que la parole raciste est un acte de violence grave - et qu’elle se libère aujourd’hui. S’il trouve que le gouvernement a fait preuve de courage dans sa campagne en montrant des actes durs - «Je trouve aussi que la haine monte», dit le cinéaste, qui a été pendant des semaines la cible de la fachopshère - il se demande à qui elle s’adresse : «Aux humanistes ? Ils sont déjà convaincus. A ceux qui tiennent de propos racistes ? C’est ceux-là qu’il faut atteindre. Il faudrait qu’ils se sentent mal. Mais en voyant ces vidéos d’agression, ces racistes-là vont se dire : je ne suis pas violent, je ne suis pas concerné.»

Pour Diastème, le fait le plus grave aujourd’hui, qui mériterait une campagne nationale, est «le lâchage général dans le langage, dans l’insulte, toute cette violence verbale qui se répand sur la toile, qui s’en prend aux personnes, aux œuvres.» Tous unis contre les paroles de haine. 

 

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