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SURVEILLER ET PUNIR LES CLIENTS DES PROSTITUÉ(E)S... ET LES PROSTITUÉ(E)S ELLES-MÊMES

Le samedi 26 octobre 2013, plusieurs centaines de travailleurs du sexe manifestaient à Paris contre le projet de pénalisation des clients. DR

NEWS NEWS NEWS. Après un nouvel aller-retour entre les deux chambres, l'Assemblée nationale a adopté  définitivement la loi sur la prostitution mercredi 6 avril. La pénalisation des clients est maintenue avec la création d'une amende de 1 500 euros pour l'achat d'actes sexuels et de 3750 euros en cas de récidive, tandis que le délit de «racolage passif» instauré sous la présidence de Nicolas Sarkozy est supprimé pour les prostituées. Retour sur l'histoire et les présupposés juridiques, policiers, philosophiques et humains d'un texte très contesté.

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Six mois de prison, 7 500 euros d’amende, c’est la sanctionque réclamaient fin septembre 2013 les députés socialistes Maud Olivier (Essonne) et Catherine Coutelle (Vienne) pour tout client «récidiviste» d’une prostituée adulte et consentante.

Six mois de prison, c’est une sanction forte dans un pays qui ne se dit pas prohibitionniste de la prostitution. C’est la peine à laquelle a été condamné un habitant alcoolisé de La Flèche (Maine) après avoir gravement blessé de quatre coups de couteau un autre homme, puis avoir menacé une femme en lui mettant l’arme sous la gorge.

C’est la condamnation qu’a infligée le tribunal de Montbéliard au propriétaire d’une mitraillette Kalachnikov qui avait montré l’arme sur Facebook.

C’est le tarif dont a écopé un ancien boxeur qui a roué de coups à Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire) un voisin inconnu, lui causant plusieurs traumatismes crâniens.

Au terme d’un débat rapide, le texte de Maud Olivier et Catherine Coutel avait reçu le mardi 1er octobre 2013, sur le fond, le soutien du groupe socialiste de l’Assemblée nationale. Cependant, si principe de lapénalisation des clients était conservé, la peine-phare – l’emprisonnement de six mois – était finalement retirée : des députés avaient fait valoir qu’à une époque où les prisons sont surpeuplées et les peines de probation conseillées, aller remplir les cellules avec les clients des prostituées serait malvenu.

A la manifestation du 26 octobre 2013 à Paris. DR

Le 6 avril 2016, après avoir été retoqué trois fois de suite par le Sénat pour ses « effets délétères », le principe de pénalisation des clients a donc été confirmée par l'Assemblée. Ainsi l'article 611-1 de la nouvelle loi dispose-t-il que « le fait de solliciter, d'accepter ou d'obtenir des relations de nature sexuelle d'une personne qui se livre à la prostitution, y compris de façon occasionnelle, en échange d'une rémunération, d'une promesse de rémunération, de la fourniture d'un avantage en nature ou de la promesse d'un tel avantage est puni de l'amende prévue pour les contraventions de la cinquième classe. » Des amendes de 1 500 euros pour l'achat d'actes sexuels et de 3750 euros pour récidive sont prévues. La France devient ainsi le cinquième pays européen à pénaliser les clients de prostituées, après la Suède, la Norvège, l'Islande, et le Royaume Uni (qui a vu depuis le Policing and Crime Act de 2010 le nombre des maisons closes exploser), des pays dits abolitionnistes ou néo-abolitionnistes : ils veulent faire disparaître la prostitution, sans pour autant pénaliser les prostituées, qu'ils jugent être toutes des victimes. Mais ils interdisent qu'on les fréquente : et pour cela, la police les surveille. C'est un paradoxe. 

A l'inverse, en Allemagne, en Autriche, au Danemark, en Lettonie, aux Pays Bas, en Suisse, la prostitution est reconnue par la loi comme un travail, donnant droit aux personnes qui l'exercent à une protection sociale et à un contrat de travail - elle est par ailleurs tolérée, sans pénalisation des clients, en Belgique, en Espagne et au Portugal.

Quelles autres peines ont été retenues en France contre les nouveaux délinquants ? En plus d'être surveillés et mis à l'amende, les clients arrêtés par la police se verront contraints à des «stages de sensibilisation » aux conditions de la prostitution, sur le modèle de ceux mis en place pour les chauffards et les fumeurs de cannabis. Il s’agit de « faire réfléchir les acheteurs (de rapports sexuels) sur les conséquences de leurs actes ». Il sera intéressant de voir quels documents seront montrés pour insuffler cette rééducation socialiste. 

CYBERPATROUILLEURS ET FLAGRANTS DÉLITS

Manifestation appelée par le Syndicat du Travail Sexuel à Paris en juin 2012.DR

Comment les inspecteurs de police vont-t-ils s’y prendre pour traquer les nouveaux délinquants, les clients ? Un des dirigeants d’une fondation abolitionniste, par ailleurs magistrat et auteur d’un livre sur la cybercriminalité, a donné des pistes intéressantes dans un entretien paru le 26 septembre 2013 dans le Nouvel Observateur. A la question « Très concrètement, on fait comment pour courir après les clients ? », l’homme de loi a répondu : en se concentrant sur « leurs traces numériques », qu’elles soient « en ligne ou sur les portables ». On a compris : on surveillera les ordinateurs, on écoutera les mobiles. Ensuite, précise-t-il, des « cyberpatrouilleurs » se lanceront sur des « cyberinvestigations ». Traduisons : les mouvements sur Internet des clients présumés seront traqués sans qu'ils en sachent rien.

Au final, on procédera à des arrestations en flagrant délit. Visualisons la scène : des inspecteurs pénétreront de force dans les appartements des prostituées, visiteront brutalement les voitures et les lieux isolés, se saisiront des fautifs, les conduiront au poste pour les verbaliser, les ficher en relevant leur ADN - tandis que les prostituées seront poussées à les accuser. C'est toute l'hypocrisie de la position abolitionniste qui prétend ne pas pénaliser les prostituées, mais dans les faits mène à les harceler.

Le magistrat ajoute que « les enquêteurs savent faire désormais » pour mener ces investigations. Ils sont même, dit-il, capables « d'infiltrer les sites de rencontres » et les services d'annonces en ligne. Cela va faire beaucoup de monde à contrôler : en 2012, 300,000 hommes cherchaient des contacts sur Meetic, 224,000 sur Grindr (gay), 120,000 surAttractive World. Le magistrat prévient encore : on arrive aujourd’hui à retrouver les clients par l’argent, en surveillant les paiements par carte bancaire. Tout cela donne à penser qu'une surveillance de masse pourrait s'installer. Cet énorme travail de police, précise le pénaliste, réclamera des moyens : « au moins 200 millions d’euros par an ». Au fait, quel est le budget dévolu pour la traque policière des terroristes islamistes ?

Manifestation de prostitué(e)s lyonnais(e)s en juillet 2012.DR

 UNE DÉCISION ILLUSOIRE POUR DE NOMBREUX POLICIERS

Que pense-t-on de la loi socialiste du côté des policiers, qui sont des bons connaisseurs du dossier des prostitutions - car il n'y a pas, comme nous verrons, une seule prostitution ? DansLe Figaro, Patrice Ribeiro, le secrétaire général de Synergie Officiers (CGC), s’inquiétait déjà en octobre 2014 : « Il est illusoire de penser que l'on asséchera la prostitution, le plus vieux métier du monde, en s'attaquant aux clients. » Il prévenait : « On prend le problème à l'envers. » Selon lui, au contraire, « il faut s'attaquer à la base du problème » c’est-à-dire aux « groupes criminels internationaux qui trafiquent les prostituées comme du bétail ».

C’est selon lui sur cet objectif prioritaire que les effectifs de police devraient se mobiliser, pas sur les clients adultes et non violents d'une passe consentie. Un gradé affirme encore qu’en pénalisant les clients, on devra fatalement s’en prendre aux prostituées indépendantes. Celles-ci, pour éviter d’être poursuivies et amendées, « se replieront dans des zones de non-droit où la police ne pourra pas entrer sans être repérée, comme le font les dealers dans les cités ». Dans ces lieux de périphérie, elles seront fragilisées, susceptibles d’être violentées, obligée de vivre dans des conditions très dures. 

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Manifestation de juin 2012 - Paris - DR

« CLIENTS PÉNALISÉS, PUTES ASSASSINÉES »

On les entend peu, les personnes qui se prostituent. Les quelque trois cents "travailleurs du sexe" qui manifestaient en juin 2012 contre le projet de loi dans Paris portaient des pancartes où on lisait : « Clients pénalisés… Putes assassinées ». Discutant avec les passants, elles avançaient que punir le client n’aura que des effets retour désastreux pour elles. Elles distribuaient un manifeste, signé par quelque 200 associations de «travailleuses du sexe » à travers le monde - 200, ce n'est pas rien. On y lit : « Nous sommes unanimes à considérer que la pénalisation des clients ne fera pas disparaître la prostitution, mais accentuera la précarisation des prostituées en les forçant à davantage de clandestinité » (texte complet ici). En France, l'associationMédecins du Monde, en contact quotidiennement avec la réalité de la prostitution, dont l'expertise et l'indépendance sont reconnues, tire les mêmes conclusions : la pénalisation des client entraînera l'isolement des prostituées, leur fragilisation, des risques d'agressions, des problèmes de santé publique, des conditions de vie aggravées, et même l'infiltration par les mafias.

Sans tenir compte des analyses des ONG et des associations de prostituées, des féministes, des ministres, des commissions, des fondations, des députés, des célébrités parlent à leur place, dénoncent la situation des femmes enrôlées dans des réseaux mafieux, les décrivent comme étant en majorité des victimes ou des femmes (parfois des hommes) au bout du rouleau, contraints par la misère. Beaucoup affirment qu’elles et ils sont 5 % à choisir cette vie et, à 95 %, des personnes enrôlées par des réseaux de proxénètes et de mafieux. Tous ces chiffres, d'après le Syndicat du travail sexuel en France (Strass), et l'association Ana (Avec nos ainées) proviennent des rapports officiels ou policiers, qui ne recensent que les affaires criminelles. Le nombre de prostitué(e)s est estimé entre 30 000 et 50 000 en France. Or, des études montrent qu'un tiers passe par Internet. D'après le Strass, il y aurait 10,000 indépendantes sur les réseaux d'annonces et d'escorts de la Toile, qui, peu s'en faut, ne sont pas tous aux mains de maquereaux. Pour ces personnes, comme pour les "traditionnelles" de la rue et les occasionnelles, la prostitution est un métier choisi - éprouvant et rude parfois, dangereux à l'occasion, pas toujours aussi lucratif que prévu, mais choisi, consenti et non indigne.

Au Strass, pendant les manifestations, les prostituées parlent d’un « service sexuel » rendu,indispensable à toute société; d'un travail spécialisé fait par des sortes d'infirmières du plaisir, exerçant une forme de sexualité à part, non affective, reposant sur l’offre et la demande de jouissance, réconfortant les solitudes, assouvissant les éternelles envies de rencontre charnelle, compensant la misère érotique de certains : jeunes et vieux célibataires, veufs, époux n'ayant plus de vie sexuelle, personnes à la sexualité difficile, qu'ils soient des hommes ou des femmes -  la prostitution masculine à destination des femmes existe, même si elle reste très minoritaire (quoique se développant).

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Manifestation appelée par le Syndicat du Travail Sexuel à Paris en juin 2012.DR

Sans tomber dans le cliché phallocratique du «plus vieux métier du monde» - la prostitution change et évolue sans cesse - , il faut rappeler que dans de nombreuses civilisations, avant l'ère chrétienne, en Mésopotamie, à Chypre, en Grèce dionysiaque, à Corinthe, en Afrique de l’Ouest, au Japon, en Inde, j’en oublie, les prostituées étaient tolérées sinon reconnues voire, parfois, sacralisées. Dans certains pays comme la Grèce pré-chrétienne, elles vivaient dans les temples, qu'elles servaient tout en donnant des passes; elles étaient ainsi protégées, et même respectées pour le plaisir qu'elles offraient. Dans l’Inde shivaïte tardive, avant l’arrivée des Anglais qui tentèrent de l'éradiquer, la caste des danseuses des temples, les «Devâ-devasi », pratiquaient une prostitution reconnue (et même raffinée), au titre d'un métier complet où l'érotisme le disputait à l'art de la danse, la musique, la décoration florale, les récits chantés - une légende indienne raconte que le Kâma Sûtra fut écrit par un lettré shivaïte, Vâtsyâyana, qui essaya toutes les positions de l’ouvrage avec les Devâ-devasi.

Ceci pour dire : la prostitution est ancienne, et n'a pas toujours été méprisée, ou jugée criminelle, ou indigne. D'ailleurs, elle a longtemps été tolérée et même soutenue par les bons pères de l'Église (qui a longtemps géré des bordels), étant considérée comme  inévitable et indispensable à la stabilité des familles - elle contient l'adultère et aide à échapper à la frustration sexuelle.

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Manifestation à Paris contre la pénalisation des clients. DR

Aujourd'hui, à côté d'une prostitution de rue précaire, une prostitution indépendante se développe dans les grandes villes, repérée par les sociologues. Elle répond aux demandes des célibataires des classes moyennes des pays riches et émergés, posée sur le vaste maillage d'Internet, comme le montre par exemple l'étude de l'indien-américain Sudhir Venkatesh : Comment les nouvelles technologies changent la prostitution new-yorkaise (2011), ici : 1-wired magazine). Bien sûr, la prostitution est très souvent la fille de la pauvreté, de l'immigration et du chômage - comme de nombreux métiers physiques difficiles -,  et les escort-girls " travailleurs du sexe" ne doivent pas servir de cache-sexe à la prostitution féroce, exploiteuse, souvent violente des réseaux mafieux. Cela dit, c’est justement pour combattre celle-ci, et protéger la prostitution indépendante choisie, que plusieurs pays européens sont « réglementaristes » comme la Suisse,  l'Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark : ils dédient des quartiers à une prostitution encadrée, lui reconnaissent un statut social et la protègent, tout en s'attelant à démanteler le trafic des êtres humains.

Quant aux associations de prostitué(e)s, la plupart sont partisanes d’une dépénalisation totale de la prostitution indépendante, refusent d'être enrôlées dans des "love hotels", et parlent de l'acceptation du « service sexuel » comme une activité reconnue, au même titre que d’autres formes de travail du sexe : danseuses topless, strip-teaseuses, actrices du porno, etc. En France, elles réclament à travers le Strass « l’augmentation du minimum vieillesse pour les travailleur(SE)s du sexe qui ne touchent pas leurs retraites, le financement du projet de maisons de retraites pour ex-travailleur(SE)s du sexe de l’ANA (l'association "Avec Nos Ainées"), l’abrogation des lois qui pénalisent le travail sexuel et l’arrêt immédiat de la répression qui nous précarise toujours davantage

Manifestation à Paris en juin 2011.DR

 SAINT LOUIS TOLÉRAIT LA PROSTITUTION

Selon les manifestantes de Paris et plusieurs ONG, les socialistes soutiennent en fait une position prohibitionniste, en pénalisant les clients : ils cherchent à en finir avec la prostitution en rendant très difficile son activité. Or la prohibition de la prostitution, outre qu'elle est revendiquée dans des pays très répressifs (la Chine, les Emirats, l'Iran, le Maroc, la Russie, le Vietnam, le Yemen), a toujours mal tourné, historiquement - comme toute prohibition dans les mœurs, qui génère à chaque fois des effet pervers désastreux contraires à la vertueuse intention initiale : voyez la prohibition de l'alcool ou de l'homosexualité. 

Ainsi en 1254, déjà, de retour de la septième croisade, Louis IX ou Saint Louis  avait décidé très catholiquement l'expulsion des « femmes publiques » des villes. Aussitôt, les clients sans vie sexuelle les cherchèrent quand même, et les prostituées entrèrent en clandestinité, en devinrent plus misérables - et des viols et des violences suivirent du fait de la précarité et de l'isolement. Deux ans plus tard, en 1256, le roi révoquait son ordonnance, ce qui va faire jurisprudence dans la réglementation de la prostitution. Pragmatique, il autorisa les "ribaudes" de travailler sur les bord des Seine (d'où l'expression "bordel") et aux abords des villes (d'où la rue du Tire-Vit près de l'ancienne porte Saint-Denis à Paris). Il fait aussi ouvrir des maisons pour celles qui voulaient quitter le métier - une proposition qui devrait intéresser les socialistes). D'après les livres de compte royaux, son gouvernement paya quelque 10,000 prostituées afin qu'elles accompagnent la huitième croisade - où Saint Louis décéda.

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Manifestation appelée par le Syndicat du Travail Sexuel à Paris en juin 2012.DR

  INCOHÉRENCE LÉGALE

On peut s’interroger sur la constitutionnalité de cette volonté de punir et rééduquer le client et de le surprendre en "flagrant délit". En effet, dans le droit commun français, il existe déjà plusieurs principes qui le pénalisent s'il se montre non respectueux des lois : il n’a pas le droit de tenter d’obtenir un rapport sexuel par la menace ou la violence ; il lui est interdit de solliciter sexuellement des mineures et des personnes n’ayant pas toute faculté de consentement (handicapé, malade mental). De fait, il tombe déjà sous le coup de la loi s’il commet un acte répréhensible ou criminel avec une prostituée. Avec la nouvelle législation, il sera en plus puni pour avoir participé à une activité qui n'est pas illégale en France : « Cette loi est peu cohérente, écrit le philosophe Ruwen Ogien, qui parle d'un "socialisme punitif"puisqu'il laisse des personnes libres de vendre ce que personne n’aurait le droit d’acheter. Il est ensuite peu respectueux des droits fondamentaux, puisqu'il préconise l’usage de la menace et de la force contre des citoyens qui ne commettent aucun délit. » Il ajoute, non sans humour :  « Finalement, celles et ceux qui proposent des services sexuels et leurs clients sont des innocents au sens légal ou moral. Ils ne le sont peut-être pas au sens "religieux" du mot. Mais qui est vraiment innocent en ce sens, après notre péché originel?  Et s’ils sont innocents, n’est-ce pas une injustice flagrante de vouloir les punir ? »

L'avocat et maître de conférences à Sciences-Po Paris, Nicolas Gardères, défenseur du Collectif Droits et Prostitution, parle de son côté d'une "loi d'hygiène mentale et d'infantilisation, bien plus que de protection", et avance qu'il faudrait s'appuyer sur les sénateurs opposés à la loi pour saisir le Conseil Constitutionnel.

Les associations des travailleurs du sexe rappellent  encore que pénaliser le client revient à « prohiber des contacts sexuels entre deux personnes majeures et libres ». Qu’il y ait rémunération ou non, font-ils remarquer, ne concerne que ces personnes. Pourquoi l’État et les policiers devraient-ils s'en mêler, dès lors que tous deux sont consentants ? D’où leur interrogation légitime sur les conséquences d'une telle juridiction quant aux libertés individuelles - et sur sa constitutionnalité encore  : « Faudrait-il accorder aux forces de l’ordre le pouvoir de s’introduire dans des lieux privés, de violer l’intimité de toute personne suspectée de vouloir un contact sexuel moyennant rémunération ? Cela conduirait à contrôler la sexualité de tous. Le droit au respect de la vie privée de tous, tel que consacré par la Convention européenne des droits de l'homme, est pourtant un droit fondamental. »(texte du Strass)

Manifestation de personnes se prostituant à Lyon le 19 mars 2011. DR

  LES CINQ ARGUMENTS DES PROHIBITIONNISTES

Les prohibitionnistes, dont sont très proches les néo-abolitionnistes, avancent encore plusieurs arguments très discutables, même s'ils remuent les cœurs et les passions. En achetant un service sexuel, le client attenterait au principe de « non-commercialisation » du corps, protégé par le Code civil. Mais en fait, cet article du Code entend interdire la vente, l’achat et le trafic de tissus et d’organes détachés du corps humain, pas d’interdire la fellation, un massage érotique ou un acte sexuel payant - qui relèvent, pour les associations de prostituées indépendantes, de la libre disposition de son corps.

Autre argument : le client pratiquerait une forme de mise en « esclavage » de la prostituée, et tomberait sous le coup des Conventions internationales de 1926 et 1956. Mais l’esclavage ne concerne que l’obtention d’un « droit de propriété » sur une personne, se manifestant par la vente ou l’achat de celle-ci en totalité, ce qui constitue le crime. Une prostituée non forcée, qui fait une passe d'une demi-heure avant d'aller chercher sa fille à l'école, qui paye ses impôts et la sécurité sociale, change de travail si elle le décide, n’est pas une esclave.

Nouvelle affirmation : le client d’une prostituée consentante commettrait un acte contraire à « la dignité de la personne humaine », et violerait l'article 16-1 du code. Il faut savoir que la prostitution indépendante et vaccinée n’a jamais été concernée par une condamnation pour «atteinte à la dignité» par des tiers – celle-ci n’a été retenue que dans le cas d’une affaire de « lancer de nain » par une sorte de canon. Il apparaît aussi difficile de comparer l'activité d'une prostituée avec la gestation pour autrui - le fait de porter l'enfant d'un autre contre rétribution -  interdite en France.

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Manifestation de prostituées à Lyon (juillet 2012)  (AFP)

Un autre thème prohibitionniste et néo-abolitionniste récurrent : la pénalisation des clients en Suède et en Norvège montrerait qu’elle a permis d’en finir avec la prostitution, cette vieille servitude. Or, de nombreuses études révèlent que la prostitution s’est en fait déplacée sur les bateaux reliant la Suède au Danemark, avec la participation active de la mafia, russe notamment (voir ici : l'analyse de la sociologue Marie-Elisabeth Handman (EHESS) ). Par ailleurs, si les marcheuses de la rue ont disparu, ou se cachent pour pratiquer, beaucoup d'indépendantes exercent aujourd'hui via Internet. Le Danemark, qui a choisi la dépénalisation  et la réglementation - les clients préfèrent des prostituées libres, socialisées et vaccinées - a récemment fait paraître un document public où les responsables défendent leur choix face aux Suédois (voir ici la presse danoise : copenhague-renonce-a-interdire-la-prostitution - et ici un étude sur la situation en Norvège : un-rapport-critique-la-loi-sur-la-penalisation-de-la-prostitution-en-norvege)

Quant à l’argument qu’une relation sexuelle payante est moralement répréhensible et inférieure à une relation sexuelle gratuite, nous entrons là dans le domaine hautement discuté des considérations éthiques. Qui pourrait prétendre définir le seul rapport sexuel juste et authentique, imposer à tous ce qui serait « la vie bonne » et le véritable amour dans une société démocratique pluraliste, où les conceptions du bien et du juste sont nombreuses et discutées ? Si toute rencontre suspectée de vénalité est condamnable, faut-t-il envoyer la police interdire un possible mariage d'argent, surveiller les amours entre les riches et les pauvres, inspecter les hommes qui payent à dîner à des femmes ou les entretiennent (ou l'inverse), arrêter tous les supposés gigolos ou les croqueuses de diamants ?

Autre questionnement, à rebours : on ne rencontrerait donc aucune violence et aucun manque de respect au sein des couples mariés officiellement ? Il n'y aurait que des relations d'exploitation et d'irrespect avec une prostituée ou une personne qu'on soutient financièrement, jamais un rapport consenti, pacifique, où chacun trouve un avantage ? Ne faut-il pas des preuves fortes et établies, dans un monde libre, pour pouvoir récuser le choix personnel et le consentement individuel d'une prostituée indépendante - et de quiconque ? (voir mon article "Peut-on consentir à se prostituer ? - LE MONDE | 30 novembre 2013 ici )

Enfin, les prohibitionnistes avancent qu’un client ne pourra jamais savoir si la prostituée qu’il paye n’est pas asservie dans un réseau mafieux, forcée à vendre ses charmes, ou réduite à cette extrémité par la misère. Il ignorera qu’il participe à une exploitation violente, ou encore profite d’un désespoir social (ou  fera semblant de l’ignorer). Mais c’est là considérer la prostitution comme étant toujours univoque : toujours pratiquée par des victimes obligées ou des personnes au bout du rouleau. Un rapport récent de l’Inspection générale des affaires sociales, très complet, relativise cette vision, montrant qu’il existe plusieurs formes d’amour vénal : prostituées de rue, de bars, habituées d’hommes mariés, réseaux proxénètes et mafieux, escorts indépendantes,  etc.  Ce rapport (PDF) précise encore que « les seules données disponibles » dont dispose le gouvernement concernent « la seule prostitution de rue », et qu’elles « ne saurai(en)t être extrapolé(es) » à l'ensemble des prostituées. Il ajoute que « la commission a relevé des degrés très variables dans la contrainte ou au contraire dans la liberté », précisant que le libre choix s’y exerçait – c’est pourquoi il préférait utiliser le terme « personnes qui se prostituent » plutôt que le méprisant « personnes prostituées ».

Pendant la manifestation du 26 octobre à Paris.DR

Toutes ces critiques et ces questionnements posent des questions légitimes : le projet de loi n'est-il pas à la fois inutile et anticonsitutionnel ? Ne contribue-t-il à aggraver le mépris et l'intolérance avec lesquels nos sociétés traitent les personnes qui se prostituent. Voyez le numéro de juin 2013 du journal Causette, d'habitude si drôle et si féministe, qui les représente comme une pastèque où l’homme plonge son sexe. Voyez encore ces intellectuels de droite qui s'indignent dans leur manifeste «Touche pas à ma pute !» (les 343contre la seule pénalisation du client, sans dire un mot sur les poursuites policières et les maltraitances que subissent les prostituées, ou sur l'indignité où on les tient. Il faut lire la réponse que leur a fait Morgane Merteuil, du Syndicat du Travail Sexuel, dont le titre parle de lui-même, «Nous sommes les putes de personne et encore moins les vôtres» : http://www.lexpress.fr/actualite/manifeste-des-343-salauds-l-abjection-n-a-plus-de-limites_1295514.html#6Lom8U2SlRXfKU1r.99 )

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