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DANS LA TÊTE D'UN DJIHADISTE FRANÇAIS KAMIKAZE

Illustration : Jean-François Martin

 

NEWS NEWS NEWS. « Ils se sont fait exploser. » L’expression revient, dans les journaux, sur les écrans, banale déjà. Que se passe-t-il dans la tête de ces tueurs qui s’enroulent autour du ventre une ceinture d’explosifs pour être sûrs de faire une hécatombe ? Qu’est-ce qui motive ces jeunes gens nés en France à commettre ces actes criminels, puis à se tuer ? ­Depuis l’attentat-suicide de 1981 contre l’ambassade d’Irak à Beyrouth (61 morts), qui inaugurait la longue série des opérations ­kamikazes, des bataillons de chercheurs, dans le monde entier, tentent de défricher la figure de ce tueur total des temps nouveaux : le «terroriste suicidaire » (publié en partie dans Le Monde Culture&Idées du 9/01).

 

En France, la revue Etudes sur la mort a ­consacré un numéro à cette nouvelle inquiétante figure : «  Mourir pour tuer  : les kamikazes » (2006, n° 130). Le psychiatre italien Antonio Preti nous y apprend que le « suicide par intention hostile » a une longue histoire. C’est une forme d’immolation où le suicidé détruit ceux qu’il juge responsables de sa déchéance. Il n’a trouvé que cette manière de se venger. C’est une violence de ­désespéré, une revanche par sa propre mort. Dans la ­Bible, Samson enchaîné se tue en détruisant le palais des Philistins, qui l’écrase. Pendant l’occupation de la Galilée ­ (66-70 ap. J.-C.), les sicaires juifs poignardent les Romains en pleine rue, au risque d’être tués – des historiens les considèrent comme les premiers « terroristes » politiques. En 1945, alors que la guerre est perdue, les kamikazes japonais s’écrasent sur les navires américains. Mohamed Merah, l’assassin de Toulouse, leur ressemble, qui se présentait comme un « moudjahid » engagé dans une guerre sainte et répondait aux négociateurs du Raid : « Sachez qu’en face de vous, vous avez un homme qui n’a pas peur de la mort. Moi, la mort, je l’aime, comme vous vous aimez la vie. »

Une personnalité mortifère ?

D’où leur vient cette passion pour la mort ? Pourquoi ont-ils choisi d’assassiner des civils en se sacrifiant, plutôt que toute autre forme de combat ? Est-ce que le tueur suicidaire ­relève d’une « personnalité type » – mortifère ? D’abord popularisée dans les médias, cette analyse semble insuffisante. Rédactrice en chef du numéro « Mourir pour tuer », Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psycho­pathologie à l’université Louis-Pasteur de Strasbourg, estime qu’il n’y a pas de « structure de la personnalité » propre aux kamikazes terroristes, qui présentent tous des profils psychologiques dissemblables.

« Il serait rassurant, explique-t-elle, de constater que les ­actes kamikazes résultent des effets d’un ­contexte historique sur des esprits particuliers, des esprits malades, des aliénés poussés au massacre par une folie meurtrière. Mais nous sommes obligés de constater qu’il n’en est rien. »

Les terroristes ne sont pas des psychopathes, ce sont des tueurs conscients. Et des hommes « normaux ». « Tout comme le procès de Nuremberg, poursuit-elle, avait abouti à la conclusion d’Hannah Arendt soulignant le fait qu’une plate normalité pouvait mener un individu à devenir acteur du génocide, nous sommes amenés à reconnaître que les porteurs de bombes et les dérouteurs d’avions sont ­majoritairement des personnes “normales”. »

La volonté de puissance de la terreur

Si un portrait-robot psychologique n’explique pas le tueur suicidaire, la sociologie et l’anthropologie pourraient-elles nous aider  ? L’anthropologue Scott Atran, qui a rencontré des combattants de l’organisation Etat ­islamique et de jeunes djihadistes européens, avance plusieurs explications. Dans l’allocution inquiète qu’il a prononcée, le 23 avril 2015, au Conseil de sécurité des Nations unies, il parle du « côté obscur de la mondialisation » : « humiliés » par la manière dont on les traite, eux et leurs parents, ne se considérant plus « ni Français ni Arabes  », rejetés comme musulmans, rompant avec leur ­famille, une poignée de jeunes Européens «  sans aucune attache, qui se débattent dans une quête d’identité sociale  », récusent les normes et les valeurs de nos sociétés. Ils se ­radicalisent, cherchent des formes d’action et d’existence « qui leur apportent du sens et de la gloire  ».

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«  L’être ­humain éprouve un sentiment de délice particulier face au spectacle de la terreur », Edmund Burke, philosophe irlandais opposé à la "Terreur" de la Révolution de 1789 (1729-1797)

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Mais cette explication par le « terreau  » ne nous dit pas pourquoi ces jeunes Français tuent à l’arme de guerre, lâchement, en plein concert, des compatriotes désarmés. Elle suscite même des critiques indignées. A l’Assemblée nationale, le 25 novembre 2015, le premier ministre, Manuel Valls, s’est emporté : «  Aucune excuse ne doit être cherchée. Aucune excuse sociale, sociologique et culturelle. » Mais Scott Atran ne cherche pas à excuser, il veut comprendre. Il avance encore, citant le philosophe irlandais Edmund Burke (1729-1797), que répandre la terreur peut fasciner certains : «  L’être ­humain éprouve un sentiment de délice particulier face au spectacle de la terreur, car il y voit la manifestation de forces supérieures, sans ­limite et incompréhensibles, proche de la terreur de Dieu.  »

Ce serait cette force de sidération de l’acte terroriste qui fascine les jeunes kamikazes, parce qu’elle leur apporte, analyse l’anthropologue, un terrible « sentiment de puissance ». Dans nos sociétés où donner un coup de poing peut mener devant un officier de police judiciaire, l’attentat terroriste induit un état de stupeur qui « prive l’esprit de tous ses pouvoirs d’action et de raisonnement ». C’est cet effroi que répandent les terroristes, cette terreur devant la mort qu’eux-mêmes défient – parfois en prenant des amphétamines pour commettre leur crime – qui les fascineraient. Tout en leur assurant une notoriété médiatique instantanée. « Ce qui les inspire au plus haut point, poursuit Scott Atran (revue Cerveau & Psycho n° 66, 2014), n’est pas tant le Coran ou les enseignements religieux qu’une cause excitante et un appel à l’action qui promet la gloire. »

Une nouvelle forme de nihilisme fascisant

Historiquement, la destruction radicale, le nihilisme activiste à la Netchaïev (1847-1882), ce terroriste russe qui effrayait Bakounine lui-même, a toujours fasciné les jeunes générations rêvant de s’affirmer. Nous y revoilà aujourd’hui. Au terme de son enquête, Scott Atran n’est pas le seul à le penser. Le politologue Olivier Roy parle aussi, dans un article paru dans Le Monde du 24 novembre 2015, de ­ « nihilisme générationnel » et rapproche les terroristes d’aujourd’hui de l’ultragauche des années 1970  : « Ils choisissent l’islam parce qu’il n’y a que ça sur le marché de la révolte radicale. Rejoindre Daech, c’est la certitude de terroriser », estime-t-il.

Ce serait cette volonté de semer la peur et le chaos, de répandre la mort et la violence dans un monde détesté, auréolé de l'aura noire du destructeur marquant son époque qui les animerait. Des motivations qui ne sont pas sans rappeler l'arrogance, la détermination criminelle et la cruauté publique des jeunes fascistes des années 1930, recrutés dans un lumpen-prolétariat bagarreur et sans idéal, comme l'analyse plusieurs théoriciens, parmi lesquels le philosophe proche de l'extrême-gauche Alain Badiou. Dans "Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre " (Fayard, 2015), il donne cette vision des djihadistes parisiens : "D'un côté, le jeune va devenir quelqu'un comme un mafieux fier de l'être, capable d'un héroïsme sacrificiel et criminel : tuer des Occidentaux, vaincre les tueurs des autres bandes, pratiquer une cruauté spectaculaire (...) De l'autre, des touches de "belle vie", de satisfactions diverses (...) C'est donc un mélange de propositions héroïques mortifères et, en même temps, de corruption occidentale par les produits. Et ça, c'est un mélange consistant, qui a toujours été l'une des caractéristiques principales des bandes fascistes"

Pour Badiou, comme pour Oliver Roy, l'idéologie, à savoir la religion, est secondaire, juste un "référent anti-occidental" dans le choix de vie et de mort des djihadistes : "Disons, analyse le philosophe, que c'est la fascisation qui islamise, et non l'islam qui fascise"

Dimension religieuse, fanatique et sectaire

De nombreux spécialistes du monde ­musulman, anthropologues des religions, pensent toutefois que l’analyse par le nihilisme fascisant néglige la dimension religieuse, dans sa version fanatique et sectaire, de ces crimes. Antony Samrani, journaliste au célèbre quotidien libanais L’Orient-Le Jour, qui connaît bien la réalité du djihad, conçoit que la force «spectaculaire et mortifère » des attentats « attire des jeunes avides de violence », mais il décrit aussi l'apparition d'une nouvelle « martyrologie » religieuse, qui fascine les jeunes combattants.

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« Sur leurs visages, j’ai vu la félicité, et j’ai senti l’odeur de musc qu’exhalent leurs dépouilles. »

Un djihadiste français toulousain en Syrie

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De fait, les études de la littérature djihadiste, des sites Internet et des pages Facebook révèlent que les auteurs des attentats-suicides se pensent comme des martyrs – à l’image de Chérif Kouachi, qui affirmait sur BFM-TV le 9 janvier 2015  : « On est les défenseurs du Prophète. » Au Bataclan, les meurtriers ont hurlé être des « soldats du califat » venus venger « les femmes et les enfants de Syrie ».

Ces assassins s’exaltent au nom d’une martyrologie connue, dont ils reprennent l’imagerie symbolique. Elle remonte à la guerre d’Afghanistan, pendant l’occupation russe (1979-1989), rappelle le chercheur au Centre international de criminologie comparée de l’université de Montréal Benjamin Ducol (« Martyrologie 2.0 », dans la revue Signes, discours et sociétés, juin 2015). C’est là qu’en 1981 l’imam palestinien Abdallah ­Azzam fait fusionner la résistance afghane et les groupes islamistes radicaux, transformant la lutte de libération nationale en guerre sainte – un djihad par les armes – pour libérer une terre musulmane. Il appelle aussi tous les croyants, dans tous les pays, à venir se battre avec eux, et théorise le « djihad individuel » : chacun doit s’engager. Les djihadistes français qui partent aujourd’hui en Syrie s’en réclament.

Dans ses écrits, Azzam canonise les « martyrs » morts au combat, faisant état de récits surnaturels – comme dans toute martyrologie. Les corps morts ne se décomposent pas, ils sentent le musc, ils sourient avec béatitude  : autant de preuves d’une présence divine. Pendant la guerre d’Irak (2003-2011), alors que la tradition sunnite condamne le suicide, cette martyrologie s’élargit  : les religieux reconnaissent le martyre kamikaze comme s’inscrivant dans la guerre sainte. Des sites ­Internet glorifient les martyrs aux côtés des résistants morts au combat  ; des biographies des « grands martyrs » circulent, accompagnées de vidéos sur les effets dévastateurs des bombardements américains et la répression de l’Intifada en Israël  : enfants tués, femmes en deuil, quartiers détruits. Le message est clair  : les terroristes se battent pour les venger.

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« Il s'agit d'une véritable secte, vivant refermée sur elle-même, jetant l’anathème - ou takfir - sur toutes les autres formes de foi ». Malek Chebel

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Les Lions de l'islam

Avec la guerre en Syrie, une djihadosphère internationale se met en place, relayée par les réseaux sociaux. Complotiste, martyrologue, fondamentaliste, elle prétend revenir à l’islam littéral, l’islam combattant des débuts, mettant en scène des portraits de martyrs, exaltant la figure des « lions de l’islam » : que ce soit Hamza, l’oncle paternel de Mahomet, le premier martyr musulman, ou Oussama – « le lion » – Ben Laden.

Cette propagande grandiloquente fait des adeptes. Sous l’image d’un grand lion, le site djihadiste français (interdit) Ansar El-Ghuraba proclame : « On vit comme des lions, on meurt comme des lions. » Un djihadiste français installé en Syrie, Abou Mariam, Toulousain converti de 24 ans, déclare à la journaliste ­syrienne Loubna Mrie  : « Le martyre est probablement le chemin le plus court vers le paradis, et ce n’est pas quelque chose qu’on m’a appris. Je l’ai directement vu sur mes camarades martyrs. Sur leurs visages, j’ai vu la félicité, et j’ai senti l’odeur de musc qu’exhalent leurs dépouilles. » Il conclut : « La seule chose qui nous manque pour atteindre le paradis est la mort. » (Slate, 5 octobre 2014.)

Une dérive sectaire

Si cette martyrologie ne laisse pas indifférents des jeunes musulmans en quête d'une identité héroïque, c'est aussi parce qu'elle est répercutée, idéologisée par les militants de mouvements radicaux qui ont commencé de s'implanter en Europe dans la mouvance traditionaliste salafiste.  Fin connaisseur de l'islam, Malek Chebel, anthropologue des religions, rappelle que le tueur de Charlie Hebdo, Cherif Kouachi, se réclamait du « tafkirisme », un mouvement né en Egypte en 1971 d’une scission puriste des Frères Musulmans. « Il s'agit d'une véritable secte, vivant refermée sur elle-même, jetant l’anathème - ou takfir - sur toutes les autres formes de foi » explique Chebel.

Il n'est pas le seul à proposer à parler en termes d'idéologie totalitaire et de renfermement de secte. Montrer une telle détermination à vouloir mourir en martyr en tuant des infidèles pour aller au paradis, expliquent Dounia Bouzar et son équipe du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI), relève d’une logique d’«embrigadement au radicalisme qui utilise les techniques de dérives ­sectaires » menée par des militants radicaux associés à l'organisation Etat Islamique, ou encore au tafkirisme, et rompus à la propagande via Internet. Une nouvelle forme d’endoctrinement religieux, associant propagande émotionnelle, appel à la gloire du djihad et prêcheurs fondamentalistes, que l’on commence à peine à décrypter et à combattre.

 

À LIRE
« La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes », de Dounia Bouzar, Christophe Caupenne et Sulayman Valsan (CPDSI, 2014). En accès libre sur Internet.

« Au nom du seigneur. La religion au crible de l’évolution », de Scott Atran (Odile Jacob, 2009).

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