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"LA CHIENLIT", HISTOIRE D'UN MOT ET D'UNE AFFICHE

Charles de Gaulle à la télévision, le 16  mai  1968. Trois jours plus tard, il troussera une formule emblématique de Mai-68 au conseil des ministres  : «  La réforme oui, la  chienlit non  !  » Sipa

News News News Il est parfois sage de se méfier des mots au passé chargé, et surtout des images moqueuses qu’ils ont suscitées. En dénonçant, le mardi 6 octobre, « la chienlit » qui régnerait dans le pays, après l’agression de deux responsables d’Air France par des syndicalistes en colère, Nicolas Sarkozy a pris des risque

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Le mot « chienlit » est entré dans l’histoire politique grâce au général de Gaulle, qui l’a prononcé pendant les événements de Mai-68. Il aurait, selon le chef du gouvernement d’alors, Georges Pompidou, ouvert le conseil des ministres du 19 mai avec cette formule forte : « La réforme oui, la chienlit non ! »

A peine médiatisée, cette expression inconnue du grand public va être raillée. Car «chienlit » est un idiotisme composé du verbe « chier » et du mot « lit ». A l’époque où de Gaulle le remet en circulation, le mot a disparu du vocabulaire courant. Sa première apparition recensée remonte au Gargantua (1534) de Rabelais : il s’agit d’une injure qui désigne les fouaciers (les fabriquant de fouaces, des pains cuits sous la cendre), qui seraient des « chienlicts », aussi appelés « boyers detrons » et « bergiers de merde ».

Le mot traverse le temps, jusqu’au XIXe siècle. D’après le Dictionnaire de l’Académie française de 1835, il désigne un ­personnage masqué du Mardi gras et du carnaval de Paris qui court les rues en chemise de nuit, le postérieur couvert de moutarde. Zola l’évoque dans L’Assommoir (1877) et dans Nana (1880). A la fin du XIXe siècle, il évolue, se transforme en un substantif féminin, « la chienlit », qui signifie le désordre social, la pagaille, mais aussi les folles mascarades du carnaval parisien. Mathias Lair cite une expression des ­années 1870, « cribler à la chienlit », c’est-à-dire crier à tue-tête, à l’occasion d’un vol ou d’une agression.

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                                             Exemples de détournements dont ont fait les                                                    frais Charles de Gaulle et Nicolas Sarkozy 
                       
                       Une affiche donne le ton

 

C’est ce sens négatif que Charles de Gaulle prête à la chienlit en mai 1968 : il ­dénonce une grande pagaille. Pour les grévistes et les étudiants mobilisés, dans les usines et les facultés occupées, où la parole se libère, la désuétude du mot semble exprimer le décalage entre le vieux général et le pays réel. Sa ­connotation péjorative choque, mais sa ­sonorité amuse. Aussitôt, « la chienlit » est déclinée en chansons et en slogans dans les manifestations, sur des tracts, mais c’est surtout une affiche qui donne le ton.

Elle est réalisée par des étudiants et des artistes de l’« atelier populaire » formé dans l’Ecole des beaux-arts de Paris, alors occupée. C’est une sérigraphie montrant un buste stylisé du chef de l’Etat, portant képi, levant les mains en l’air, en posture victorieuse, mais évoquant plutôt une marionnette. Un slogan calligraphié l’accompagne : « La chienlit, c’est lui ! » L’his­torien des images Laurent Gervereau, auteur d’une étude sur les affiches de Mai-68 ­(Matériaux pour l’histoire de notre temps, BDIC, 1988, vol. 11), parle d’une « affiche essentielle et fondatrice » du fait de son « insolence ». Non seulement elle retourne l’accusation méprisante contre son auteur, mais en outre elle le fait sur-le-champ : elle sera collée le jour même à 3 000 exemplaires dans Paris.

L’image rejoint les phrases virulentes ou poétiques graffitées sur les murs de Paris. Surtout, elle inaugure les dizaines d’affiches drôles et féroces de l’atelier des Beaux-Arts qui, grâce à leur fort impact ­visuel, deviennent des icônes du mouvement : « Sois jeune et tais-toi », « La beauté est dans la rue », « Réformes, chloroforme ». Reproduite dans tout le pays, elle inaugure un style épuré, aux grands aplats de couleur, calligraphié, utilisant le pochoir, qui sera repris ensuite par le street art et les graffeurs. Les sérigraphies d’Arthur Rimbaud réalisées par Ernest ­Pignon-Ernest en 1978, les images de femmes légendées de Miss Tic comme les œuvres poétiques et railleuses de Banksy s’en inspirent.

 

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La deuxième affiche de Mai 68 sortie de l' "Atelier populaire des Beaux Arts"

 

Mai 68, une grande pagaille ?

Dans l’agitation de mai 1968, la chienlit a fait une deuxième apparition remarquée. Le 24 mai, alors que la grève générale se maintient, le général de Gaulle annonce pour juin un référendum sur la « réforme » promise le 19 mai, et dont il est question dans la fameuse phrase sur la chienlit. Ce sera la « participation » : employés, travailleurs et étudiants « participeront » désormais aux décisions des directions. Mais le président ne donne aucun contenu réel à cette proposition, qui ne rencontre pas d’écho dans le pays et est abandonnée. Une nouvelle affiche sort alors de l’atelier des Beaux-Arts : « La chienlit, c’est encore lui ! »

Il fallait s’y attendre : en évoquant « la chienlit » qui, selon lui, régnerait dans le pays, Nicolas Sarkozy a déclenché sur ­Internet une vaste campagne graphique inspirée par les affiches du printemps 1968, sur le thème « La chienlit, c’est lui ! ». Des tee-shirts portant ce slogan ont même été imprimés, représentant le président du parti Les Républicains (LR) faisant le V de la victoire en Ray-Ban. Il faut dire que le président de LR a été très offensif pour justifier l’emploi d’un mot aussi fort. Il a parlé de « délitement de l’Etat », vilipendé des syndicats qui ne respectent rien et dénoncé un gouvernement incapable de faire régner l’ordre. A l’entendre, la situation actuelle de la France ressemble à celle de Mai 68, ce mois où la France s'est réveillée, et qui n’aura donc été pour lui qu’une «chienlit » : une grande pagaille.

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