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ALAIN FINKIELKRAUT, L'ANTIMODERNE

Alain finkielkraut. Photo Fred Kihn

 NEWS NEWS NEWS La seule exactitude d’Alain Finkielkraut (Stock) vient de sortir en librairie. C'est un recueil de chroniques écrites au fil de l’actualité, entre janvier 2013 et juin 2015, à l'origine présentées à RCJ (la Radio de la Communauté Juive) et sur le magazine Causeur. Déjà très médiatisées, elles traitent de sujets sensibles, sur un ton volontiers polémique, tel que le mariage pour tous, le nouveau Front national, les manifestations du 11 janvier 2015, l’affaire Leonarda, mais aussi des révélations du magazine Closer sur les amours de François hollande ou de Django Unchained, le film de Quentin Tarentino - « une mixture d’Auschwitz et du Goulag passée au broyeur de l’industrie du divertissement » écrit-il : Finkielkraut ou la formule osée.

Quels sont les grands axes de la pensée de l'académicien, qui se présente désormais comme l’une des grandes voix de la lutte contre la « bien-pensance », ce qui pourra sembler paradoxal au regard des thèmes qu'il aborde, depuis longtemps, dans ses ouvrages ?  Retour aux sources (Cet article a été publié en partie dans le Monde Culture&Idées

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I - La défaite de la « haute culture »

L’essai séminal d'Alain Finkielkraut est La ­Défaite de la pensée (1987), conclu par un retentissant : « La barbarie a donc fini par s’emparer de la culture », qui a beaucoup frappé à l'époque, alors en pleine ébullition culturelle : les radios étaient libres et émettaient dans tout le pays, sept chaînes de télévision naissaient (TV 5, Canal +, TMC, la Cinq, TV 5, TV6, la Sept, la future Arte), le prix unique du livre consolidait quelque peu l'édition, Internet fusionnait avec l'ordinateur individuel, architecture, design, cinéma, mode, photographie, presse renaissaient avec d'importants créateurs français. Qu’entend le philosophe par cette défaite ? Il l’explique dès la première page : « Le terme de culture a aujourd’hui deux significations. La première affirme l’éminence de la vie avec la pensée ; la seconde la récuse. » Hélas, ajoute-t-il, « on constate aujourd’hui qu’il est courant de baptiser culturelles des activités où la pensée n’a aucune part ». Or, celles-ci, assure-t-il, dominent désormais notre monde, partout présentées dans les médias, chez les intellectuels, les critiques, jusque par les ministres comme étant la véritable ­culture. Un affreux « relativisme » règne, si bien qu'aujourd'hui, s’indigne-t-il, « une bande dessinée (…) vaut un roman de Nabokov; un slogan publicitaire efficace vaut un poème d'Apollinaire (...); un rythme de rock vaut une mélodie de Duke Ellington (...) ».

Quelle est-elle, cette culture qui ne pense pas,  étouffant la «haute culture» ? C’est «la culture de masse» et de «divertissement», c'est-à-dire Hollywood, mais aussi l’avant-garde « post-moderne » et les sous-cultures : «ce n’est plus seulement Hollywood qui édulcore Le docteur Jivago, écrit-il, ce sont les metteurs en scène d’avant-garde qui introduisent au théâtre l’esthétique du music-hall ou celle de la télévision et nul, ou presque, ne s'émeut». Ce sont les mille nouvelles radios qui «chantent, presque toutes sur le même air de guitare, le bonheur d’en finir avec la conversation» (il les a donc toutes écoutées). C'est le rock ou «la régression dans le simplisme absolu d’un rythme universel». Ce sont encore le reggae et toutes les musiques «pour qui le feeling l’emporte sur les mots» (rien n'est dit sur les mots à feeling). Ce sont les séries télévisées des nouvelles télévisions. C’est la chanson populaire façon Renaud. Le rap, régulièrement honni. La bande dessinée. Le graf, le street art, tous ces arts «mineurs». La mode et ses faux « créateurs ». Ce sont les comiques à la Coluche -«Coluche et Renaud font-ils partie de la culture ?». Autrement dit : pour le philosophe inquiet, une bonne part de la culture de son temps ne pense pas, elle est mineure - c'est de la basse culture. 

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II - La bande dessinée, déclassée

 

Si défendre le livre et la pensée importe en ces années 1980 où les arts

visuels nées des technologies photographiques deviennen omniprésents,

cinéma en tête, défiant l'écrit, l'opération consistant à séparer la «haute

culture» de la culture dite «de consommation» et de "divertissement",

de les minoriserde les opposer comme des frères ennemis, n’est pas

sans risque. Serge Gainsbourg, idole de la chanson et du rock, un des

grands poètes français de la fin du XXe siècle, s'amusait à brouiller les

pistes ces années-là : "Je suis un art mineur qui encule les arts majeurs"

ironisait-il. Plus savamment, de nombreux historiens de la culture se

sont interrogés sur la robustesse de cette distinction entre la culture qui

pense et celle qui ne penserait pas, la haute et la basse - est-elle si

tranchée ? Et n'aboutit-elle pas à déconsidérer des pans entiers de la

création vive du XXe siècle?

L’historien Pascal Ory, professeur à Paris-I, rappelle que l'époque

moderne est associée, ­depuis le romantisme, à la légitimation d’une

série de «non-arts» en «arts». Souvent, « ce sont les avant-gardes, non

les incultes, qui les ont adoubés, comme les surréalistes dans les années

1920-1930, qui ont exalté le roman, l’illustration et le cinéma

“populaires”. » Prenant, à titre d’exemple, la bande dessinée, déclassée

par Finkielkraut, l'historien explique qu’en soixante ans « elle s’est

déployée, sophistiquée, à la croisée de toutes les écritures

(autobiographie, roman, reportage…) et de tous les graphismes ». Elle

est devenue le neuvième art. La légitimation des « arts mineurs » n’est

donc pas un facteur d’affaiblissement, estime l'historien, mais « de

montée des exigences ». Le même processus de légitimation – études,

séminaires, expositions, analyses des styles, ventes en galerie – a eu

lieu pour le ­roman noir, avec ses maîtres aujourd'hui considérés comme

des auteurs majeurs (de Jim Thompson à Jean-Patrick Manchette). Elle

s'est passée pour le street art, aujourd'hui un véritable mouvement

artistique utilisant la ville comme  atelier :  des artistes comme Banksy,

Basquiat, Shepard Fairey, Keith Haring ou Ernest Pignon-Ernest 

seraient mineurs? Autre remarque de l’historien : « On notera que c’est

de France qu’est généralement parti le mouvement de reconnaissance

et de légitimation (cinéma, roman policier, jazz, BD, cirque…), et que,

dans tous ces domaines, notre pays continue à occuper une place

enviable, du roman graphique au “nouveau cirque” ».

 

Et que penser de la minorisation générale de la «culture de

consommation» - cinéma, télévision, photographie populaire, radio,

séries, variétés, chanson, rock, pop musique ? Déjà, déprécier de façon

aussi hautaine l'importance artistique de la pop et du rock’n’roll  -«la

musique, le rock, est-ce la même chose ?» ironise Finkielkraut - relève

d'une déroutante méconnaissance. Le rock vient du jazz et du blues,

dont il réinvente la rythmique, le rock qui est aussi roll, déploie un

domaine musical vaste et exploratoire, il s'est frotté à beaucoup d'autres

musiques, classiques comprises, qui s'en sont inspiré, il a donné des

très grands poètes. Cette culture de divertissement, ne pense-t-elle

jamais, ne produit-elle à aucun moment du grand art ?

 

Edgar Morin est un des premiers sociologues à l'avoir sérieusement

étudiée. Dans L’Esprit du temps (Grasset, 1962), il montre comment

cette culture populaire touche aussi ceux qui la considèrent comme de

la « camelote » ou du «kitsch ». Il voit comment elle participe, avec ses

films d'action, ses comédies, ses thrillers, ses stars (Morin

révèle l'importance iconique des stars), ses variétés, son Eros, du « ton »

et de la sensibilité d’une époque - de son esprit. Morin avance encore

qu’il est aléatoire de définir comment ces œuvres sont accueillies par le

public et d’affirmer qu’elles abêtissent ou ne font pas penser. Interrogé

par Le Monde, il est très circonspect sur l’abrupt fossé entre « haute

culture » et « culture populaire » : « Prenez les séries télévisées

d’aujourd’hui, elles renouvellent l’art cinématographique. Il a toujours

existé une relation à la fois antagonique et complémentaire entre la

production, cherchant des recettes de réussite, et la création, en quête

d’originalité et d’art. » Cela pour dire : Alain Finkielkraut défend sur

ce qui serait la vraie culture des idées fort traditionalistes. 

 Alain-Finkielkraut

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III - Les sciences humaines ont tout relativisé

Reprenons le raisonnement du philosophe ... Comment en sommes-nous arrivés  à ce triomphe du relativisme culturel qui, ­selon le philosophe, nous fait accepter l’inacceptable : le délitement des fondements de notre civilisation de l'écrit ?

Dans un court chapitre de La Défaite de la  pensée, « La trahison généreuse », il en rend responsable beaucoup de monde : les philosophes de la décolonisation (Aimé Césaire, Frantz Fanon, Sartre, mais il ignore Gandhi et Nehru, les pères de la ­démocratie indienne…), les grandes figures de l’Unesco, la sociologie (Pierre Bourdieu est visé), l’anthropologie, les historiens qui « dispersent » l’histoire « au lieu de la ramener à une forme unique »autrement dit, les sciences humaines et plusieurs de leurs grandes figures.

 Alain Finkielkraut réactive contre elles une vieille querelle : à force de  s’intéresser aux « cultures au pluriel », de recenser les « différences » et  les « styles de vie », de « s’ouvrir à la raison des autres », ces sciences  auraient perdu le sens de l’universel : elles auraient tout mis au même  niveau, tout relativisé, et ce faisant amoindri les valeurs fortes de la  culture occidentale. Ce « travail de sape opéré sur les lointaines tribus  d’Amazonie », ironise-t-il, a mis « à égalité » des cultures et des arts  impossibles à comparer, rendu tout « culturel », tout « équivalent » : «  pensée sauvage » et « pensée savante », « bricolage » et «formalisation »,  « croyance » et « universalisme ».

 Ce relativisme culturel a, selon le philosophe, son pendant  politique. Par générosité pour « les humbles et les déshérités », hantés  par la «volonté d’expiation» d’avoir été un pays ­colonisateur,  sociologues et anthropo­logues, comme tous ceux ayant réfléchi aux  effets nocifs du colonialisme, auraient fini par ne plus voir que « les  torts de leur propre civilisation », par la déconsidérer – la « désarmer ». Evoquant les antiracistes et les philosophes de la décolonisation, il leur adresse cette critique : « Ils veulent réhabiliter l'étranger : voilà  pourquoi ils abolissent toutes communauté de conscience entre les  hommes (...) Xénophiles, ils épousent la cause des humbles et des  déshérités, ils décrètent la mort de l'Homme au nom de l'homme  différent. »

Ce mouvement de dévalorisation de notre culture se serait perpétué  avec les sciences humaines travaillant sur l'exclusion, les minorités, la  pauvreté, la xénophobie. A trop idéaliser les victimes du racisme, à trop  culpabiliser nos sociétés sur les échecs de l'intégration et la «misère du monde», ces chercheurs auraient perdu le sens des valeurs universelles, jusqu’à justifier les pires ­dérives des ostracisés  : les partis uniques et tyranniques d’après l’indépendance, l’antisémitisme des banlieues, la violence des cités.

Le philosophe y voit le triomphe d'une forme de politiquement correct  : un discours du bien qui fait beaucoup de mal. Ce faisant, il propose  un retournement complet des enjeux critiques et humanistes de la sociologie et de l'anti-racisme : ceux-ci auraient fini par «trahir », au nom de leur «générosité», leur propre culture et dénigrer leur propre histoire. « Réglant son compte à leur propre tradition, soutient-il, ils s'efforcent de dissiper l'illusion de maîtrise totale où s'est longtemps complue l'Europe. Contre le moi collectif, ils prennent sans hésitation le parti du non-moi, de l'exclu, du proscrit, de l'exclu, de l'homme du dehors.» 

 Bien sûr, un bon nombre de représentants des sciences humaines ont protesté. Pour eux, la critique des zones d’ombre et des engagements de la sociologie et de l’antiracisme n’autorise pas le philosophe à jeter aux orties tous les travaux des sciences ­humaines sur l'exclusion, la misère, les différences sociales, les crimes du colonialisme et ses suites, les problèmes de l'immigration et de racisme - celui-ci en effet perdure. Ils refusent qu'on oppose à tout prix la tradition humaniste généreuse et la défense de l'universalisme occidental : elle en fait partie, comme la Révolution et les Lumières font partie du patrimoine français. Ils s'inquiètent qu'on fasse passer les xénophiles pour des xénophobes, les chercheurs de réalité pour des anti-Lumières et qu'on casse le ­thermomètre des analyses sociales.

En 2011, le sociologue François Dubet, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, souvent mis en cause par Finkielkraut, publiait A quoi sert vraiment un sociologue ? (Armand ­Colin, 2011). Il sert, explique-t-il, à analyser les pouvoirs et leurs méthodes, à démasquer les dominations et les injustices, à combattre l’ignorance et mieux comprendre les travers de notre monde par des enquête de terrain. Il apporte aux acteurs sociaux et aux décideurs une rationalité et des éléments de réalité sur le monde du travail, la pauvreté, les inégalités, l'exclusion, mais aussi sur les retours sur expérience, les effets concrets des politiques. Il aide à produire plus de réflexion critique, plus de conscience sur ce que nous réalisons, sur les effets pervers des nos réalisations, les retournements du progrès, l'enfer de nos utopies – contribuant en cela à développer ce que le sociologue anglais Anthony Giddens appelle « la modernité réflexive » : cette capacité des irremplaçables individus, dotés de nouveaux instruments

d'analyses, enrichis par ces enquêtes de proximité, à réfléchir par eux-mêmes, à intervenir dans le débat public - et à en tirer des enseignements pour mener leur vie personnelle comme ils l'entendent. 

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IV - Le grand renversement polémiste

Pour d’autres chercheurs en sciences humaines, le philosophe monte de toutes pièces un faux procès. « Croyez-vous véritablement qu’on ne peut pas être universaliste sans admettre la diversité des œuvres et des cultures ? », lui demande l’anthropologue Gérard Lenclud lors d’un entretien, en 1991 (revue Terrain, n° 17). Et de lui ­rappeler que l’anthropologie vient de la tradition universaliste des Lumières, qu’elle a révélé « l’unité du genre humain » et « l’unité du psychisme humain » - à la manière de Claude Lévi-Strauss qui a constaté l'existence de formes de rationalité dans toutes les cultures, mêmes  les moins techniques, les plus isolées (et très massacrées, comme les Indiens d'Amazonie). Avec sa soeur l'ethnologie, elle a encore découvert des pratiques artistiques élaborées, touchant un public universel, dans des pays considérés comme les moins civilisés – comme Malraux, qui préférait nommer «primordial » l’art dit « primitif ». Lenclud ajoute  : « On a ­l’impression que vous transformez la tension entre l’unité du genre humain et la ­diversité des cultures en un antagonisme presque nécessaire. »

 Il est vrai que l’antagonisme de principe, la controverse aiguisée dans des formules frappantes, est une manière du philosophe. Il veut se faire entendre. C’est souvent un polémiste qui se complait à renverser les positions adverses en les caricaturant d'une formule forte - l'homme a du style. Dans «Notables, esthètes et polémistes » (Le Discours “néo-réactionnaire”, CNRS, 380 p., 25 euros), une directrice de recherche au CNRS, la sociologue Gisèle Sapiro, remarque que cette posture du «polémiste » décidé à retourner les valeurs critiques et humanistes est récurrente chez plusieurs écrivains d’après-guerre : ils se sont sentis détrônés, explique-t-elle, par les sciences ­humaines, du fait qu'elles proposent un regard aiguisé sur notre monde. Analysant un vaste corpus de textes rattachés à la mouvance réactionnaire française avec laquelle Alain Finkielkraut montre des sympathies (Renaud Camus, ­ Philippe Muray...), l'ouvrage repère derrière ce style polémiste, qui se veut anti-conformiste, des constantes et des thèmes communs (par ailleurs très conformistes) : le respect souverain de la hiérarchie des valeurs culturelles, la dénonciation de l’antiracisme et du multi­culturalisme, le pathos du déclin français et occidental. Des leitmotivs qu’on retrouve chez Finkielkraut dès La Défaite de la pensée, puis de plus en plus présents dans son oeuvre, souvent traités d’une plume acerbe et polémique (∗1).

 Si l'étude du CNRS prend soin de distinguer les réactionnaires – réactifs  et acérés – et les conservateurs – un traditio­nalisme antimoderne inquiet  et assumé, plus proche du philosophe –, Gisèle ­Sapiro pointe une rhétorique renversante propre à ce style polémiste : celle qui consiste à dénoncer comme «politiquement correctes» les critiques des anti- racistes sur les diatribes chauvinistes des réactionnaires. Le renversement est complet : l'anti-raciste devient un raciste anti- Français, et le raciste devient sa victime. Quant à la véritable victime du racisme, minoritaire, en butte aux agressions, elle est escamotée - elle est rendue coupable de ce qui lui arrive : «rendre les persécutés  responsables des crimes perpétrés contre eux » rappelle la chercheuse, est un retournement qui a beaucoup servi chez les réactionnaires.

 Ce renversement de polémiste revient régulièrement chez Finkielkraut depuis La défaite de la pensée. Il accuse à longueur d'entretiens les associations antiracistes et les défenseurs des minorités maltraitées de développer un «totalitarisme ». Le professeur de sciences-politiques à Oxford, Sudhir Hazareesing, s’est étonné de cette «hypothèse paradoxale» : il veut « rendre l’anti­racisme aussi pernicieux que le racisme » écrit-il dans son essai, Ce pays qui aime les idées (Flammarion) . Une sorte de relativisme absolu.

 
 
 
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V - Internet nous a déréalisés

 Dans son essai Internet, l’inquiétante extase (Mille et Une nuits, 2001), le philosophe développe un critique de la technique, et surtout des technologiques de la communication : c'est pour lui un autre cheval de bataille. Il estime qu’à l’Ere de l’information et des réseaux sociaux, les hommes modernes sont devenus des internautes «en état d’apesanteur», déréalisés, « désaffiliés », accaparés par le défilement des images et du multimédia, soumis aux publicités et aux marchands, arrachés à la culture du livre et du sacré. Ils y perdent en même temps leur âme, leur réalité, et leur attachement à leur tradition culturelle. Il n’est pas le seul  théoricien à s’alarmer des risques de déréalisation dans le  «cyberspace» : l'urbaniste et philosophe Paul Virilio l'évoque dans L'accident originel (Galilée, 2005); Jean Baudrillard parle du «meurtre de la réalité», absorbée par le monde virtuel des écrans, dans Le crime parfait (Galilée, 1995).

 De nombreuses voix, chez ceux qui utilisent régulièrement ces techniques et surfent sur Internet, chez les philosophes qui réfléchissent aux machines, chez les sociologues étudiant les effets des technologies, s’opposent aujourd’hui à cette vision déréalisante et acculturante d’Internet, soulignant l’extrême méconnaissance d'Alain Finkielkraut sur tous ces domaines. Par exemple, le sociologue du Centre Edgar  Morin Antonio A. Casilli avance que plutôt que de parler de  l’improbable «déréalisation» de plusieurs milliards d’individus, il serait plus réaliste d’évoquer une nouvelle « présence » au monde, à la fois physique et connectée, d'une nouvelle anthropotechnique où se joue une interaction plus forte, plus réflexive, entre les hommes et les machines - qui perpétue celle du XXe siècle, déjà très avancée.

 De fait, insiste un autre chercheur sur les usages d'Internet, le pionnier du domaine Pierre Levy, les allers retours entre le monde virtuel et le réel sont désormais massifs et permanents dans la vie quotidienne : il suffit de voir le succès des sites de rencontres amoureuses et érotiques.

Et puis, depuis 10 ans, on le constate à chaque mouvement de masse, à chaque soulèvement contre un régime despotique : Internet permet de retourner en force vers la réalité, d'y agir en nombre par la puissance de son réseau. En Tunisie, en Egypte pendant les révolutions dite du «printemps arabe », lors des manifestations récentes en Iran et en Turquie, ou encore en Chine, le cyberspace a permis d'organiser la révolte de rue, les manifestations, de faciliter les regroupements et l'intense circulation des idées et des textes.

Quant à l'« acculturation » apportée par Internet, comment interpréter alors les succès d'une plateforme de cours magistraux en ligne  comme edX, qui regroupe 63 universités, dont Harvard et Berkeley :  elle attirait 4 millions d’étudiants début 2015. Sans oublier Wikipédia, l’encyclopédie en langue anglaise, qui mettait en ligne en janvier 2015 l’équivalent de 7471 volumes de 700 pages. Ici encore, on peut  s'interroger : Alain Finkielkraut n'aiguise-t-il pas à plaisir les fausses polémiques ? Son idée  de «déconnecter l’école d'Internet» n'est-elle  pas pour le moins déraisonnable ?  « Nul besoin d’Internet pour lire » écrit-il.

 Le professeur des Arts et Sciences de l’Art à Paris 1, Christophe Genin, co-directeur du site Wikicréation, se demande si le philosophe n'agite pas un « marronnier » : « C’est le procès qui fut fait à l’imprimerie, à la photographie, au téléphone, au cinématographe, à la télévision. Les arguments sont récurrents : ces machines nous font perdre notre âme et nous privent du vrai monde en lui substituant une simulation abêtissante. » Génin voit là un grand mépris des hommes et des « outils produits par le fleuron de l’intelligence humaine », négligeant un facteur décisif : « la façon dont les individus, les sujets libres et prudents, s’accommodent des techniques ».

 
 
 
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VI - L’école des maîtres fout le camp

Finkielkraut a toujours montré son souci pour l’école, et surtout l'école laïque, et l'a confirmé en lançant le 28 novembre 1989 l’appel « Profs ne capitulons pas ! » avec Elizabeth Badinter, Régis Debray, Elizabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, où ils s’opposent au port du voile islamique au collège. Ils y défendent avec force le principe que l’école laïque et républicaine doit être « un lieu d’émancipation », où « les appartenances ne doivent pas faire la loi », et qu’elle « soit dévolue à l’universel » et à la formation de l'esprit critique. Cet appel inquiet, qui a été très médiatisé, a mis fin aux incohérences et aux atermoiements des  socialistes, qui hésitaient à trancher dans le sens d'une grande fermeté. Il sera entendu par la société, puisque le 10 février 2004, l’Assemblée nationale adoptait à une large majorité la « loi sur les signes religieux à l’école » - interdisant les tenues « ostensibles » mais autorisant les signes « discrets » - que droite et gauche ont votée de concert. Avec cet engagement, le philosophe a montré combien la défense de la tradition universaliste et laïque lui était chère.

Sur le contenu de l'enseignement, Alain Finkielkraut est aussi beaucoup intervenu, comme on le voit dans La Querelle de l’école (Stock-Panama, 2007), un ouvrage d'entretiens. Dans le vieux débat entre pédagogues réformateurs et partisans du cours magistral et de l'autorité des maîtres, qui remonte à Jules Ferry – celui-ci écrivait, en 1880 : « Les méthodes nouvelles (…) consistent, non plus à dicter comme un arrêt la ­ règle à l’enfant, mais à la lui faire trouver » –, le philosophe prend  parti. Il défend fermement les valeurs d’« émulation », de «  transmission », de « mérite », de « discipline », perdues, selon lui, à la suite de réformes dévastatrices. Les tentatives pédagogiques en vue de  corriger les inégalités, faire évoluer les programmes, accueillir et écouter une adolescence de plus en plus nombreuse, touchée par une culture teenager, lui semblent malencontreuses et dangereuses.

 En 2000, dans Une voix vient de l’autre rive (Gallimard), il critique le professeur en sciences de l’éducation Philippe Meirieu, qui a influencé la loi Jospin de 1989 sur l’école – laquelle voulait « mettre l’élève au centre ». A l’entendre, Meirieu enjoint aux maîtres « de s’effacer pour que [les élèves] existent, de se taire pour qu’ils ouvrent la bouche et d’accueillir leur richesse créative plutôt que de les conformer ». Pour le philosophe, s’occuper de la manière dont l’élève reçoit la parole scolaire revient à renier la prééminence du maître. C’est mettre l’éduqué « en équivalence » avec l’éducateur. Sa critique est féroce. Aucune réforme ne trouve grâce à ses yeux, les pédagogues sont pour lui de dangereux démagogues.

 Il va parfois très loin dans sa charge. Trop ? Citant L’Ecole ou la guerre civile (Plon, 1997), l'ouvrage de Meirieu, il va jusqu’à dire : « Ce noble souci de guérir la culture de ses inclinaisons barbares conduit à placer l’universel sous la juridiction exclusive de la rationalité instrumentale : celle-là même qui a été mobilisée pour les usines de la mort. » Cette reductio ad Hitlerum de la réflexion pédagogique, l'associant à la pire instrumentalisation, a suscité de nombreuses réactions indignées : que ce soit Jacques Derrida, Philippe Sollers, Jean-Pierre Vernant ou Claude Lanzmann, le réalisateur du film Shoah (1985). Dans un tribune au Monde du 1 juillet 2000, ce dernier avance qu'en transformant un pédagogue en artisan d'une pensée totalitaire, Alain Finkielkraut continue son travail «d'inversion maligne » et de négation de toute les valeurs humanistes et progressistes commencé avec La défaite de la pensée. 

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« L’heure du désastre  »

Au delà de cette polémique, Alain Finkielkraut, n'a cessé d'affirmer que toutes les réformes pédagogiques qui ont suivi Mai 68 ont échoué. « Cette nuit du 4 août permanente » a mené, selon lui, à un abaissement continu du niveau scolaire, du bac et de la qualité de l’enseignement. « Nous sommes aujourd’hui à l’heure du désastre » déclarait-t-il sur RMC, le 21 mai dernier. Faut-il vraiment parler de désastre scolaire, comme hier de défaite de la grande culture ou de déclin de la pensée du fait d'Internet ? L’historien de l’éducation Vincent Troger tient des propos moins catastrophistes sur l'école et l'université. Il souligne qu’en France « on a commencé à se plaindre du niveau des bacheliers dès 1820 ». Quant au baccalauréat, il a plus évolué que régressé. Si les professeurs se montrent plus indulgents sur la notation que dans les années 1960, les matières étudiées sont plus nombreuses : sciences économiques et sociales, sciences de la vie et de la Terre, informatique… Les contenus des matières classiques sont devenus plus complexes (mathématiques, histoire, géographie, lettres). « Un bachelier d’hier serait incapable de passer un bac d’aujourd’hui» estime l'historien.

 Alain Finkielkraut, constate-t-il encore, déplore essentiellement le recul de l’étude des « humanités classiques », sans considérer la richesse actuelle des programmes. « Il regrette l’ancien pouvoir des agrégés de lettres sur les autres matières, moins bien considérées ». Il faut savoir qu’en 1890, comme l’a montré l’historien Claude Lelièvre, on étudiait en moyenne, de la sixième à la terminale, 60 heures de latin-grec par semaine pour 10 heures de langues vivante : il fallait bien réformer. L'académicien, avance Vincent Troger, regrette une école qui n’existe plus, celle de la Troisième République, « conçue comme un sanctuaire isolé du monde ». Depuis, la démocratisation et la massification de l’école a eu lieu : en 1965, 11% d’une classe d’âge passait le bac, pour 71% en 2011, 78% en 2014. L’adolescence, ouverte au monde, connectée, mixte, amatrice de pop culture, est entrée au collège. Et tout a changé.

 

VII - La malheureuse identité

En octobre 2013, Alain Finkielkraut publie L’Identité malheureuse (Stock), qui suscite aussitôt une importante polémique du fait qu’il vient après les débats houleux  sur l’identité nationale lancés sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Même s’il l’explique avec des circonvolutions, invoquant Charles Péguy et son attachement « charnel » à la nation (mais qui fut aussi un anti-raciste dreyfusard), la thèse du livre est claire : notre identité est malheureuse par la faute de l’immigration musulmane des dernières décennies. Très présentes dans certaines villes, ces populations mettraient à mal les anciens « modes de vie » et le « vivre-ensemble », développant un «communautarisme» mal venu, désespérant les « Français de souche ».

Le philosophe rejoint là le constat fait dans certains quartiers des grandes villes, surtout en banlieue, où l'insécurité s'installe, les incivilités sont nombreuses, le sexisme et l'homophobie courantes, souvent du fait des jeunes générations déclassées, que la France n'a passu intégrer et éduquer, presque tous des enfants d'immigrés. On sesouvient aussi des inquiétants ­récits sur « les territoires perdus de la République », publiés par un groupe d’enseignants en 2002 (Fayard, réédités en 2012).  Le philo­sophe généralise cette situation, qu’il étend à la France entière, dont l'intégrité historique et l'identité culturelle seraient partout menacée par les musulmans. Parlant des Français «autochtones », il écrit, moqueur, non sans manifester un violent rejet pour tout ce qui serait pas "de souche" : « Quand le cybercafé s’appelle Bled.com et que la boucherie ou le fast-food ou les deux sont halal, ces sédentaires font l’expérience déroutante de l’exil. »

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L'ouvrage enfonce ce clou page après page, listant le non autochtone, assurant que les classes populaires ont rejoint la « France de Maurice Barrès et d’Amélie Poulain, la France qui  regrette le bon vieux temps » - il avance comme preuve que le Front national est désormais le «premier parti ouvrier de France» : une thèse qui a été invalidée par les démographes. Dans cet essai, paradoxalement, le philosophe privilégie la seule nation sur les valeurs universelles de la République (les droits de l’homme, le droit d’asile, le droit du sol, l'autre acquis de l'histoire nationale) qu’il soutenait dans La Défaite de la pensée. Il met de côté la question de savoir comment la République laïque, séparée des églises mais respectueuse de la liberté de penser, devrait traiter l’islam de France et ses quatre millions de plus ou moins fidèles - 2, 1 millions de pratiquants réguliers, environ 15000 salafistes piétistes, de 800 à 1500 partis pour la Syrie, attirés par l'extrémisme (takfirisme, djihadisme).

Après la sortie du livre, ses critiques ont rappelé qu'il existe une majorité de Français fils d’immigrés de deuxième et troisième génération qui réussissent professionnellement, s’intègrent, font des mariages mixtes, critiquent les intégristes, rejettent le sexisme. Une étude de l’Observatoire des inégalités, publiée en 2012, montrait qu’à milieu social égal les enfants d’immigrés réussissent mieux que les autres. L'académicien semble aussi oublier, rappellent des sociologues de terrain, qu’il existe depuis longtemps, comme dans les pays anglo-saxons, des « quartiers immigrés » où les nouveaux venus s'installent. Si l'existence des ces ghettos ont toujours créé des tensions avec les habitants plus anciens, ces quartiers, où les lois de la République s'appliquent parfois avec des heurts, ont aussi contribué à l'intégration des immigrés dans la société française.

Au final, la vision de l'académicien réduit l’immigration aux seules incivilités et à une montée du fondamentalisme musulman, allant jusqu’à évoquer, comme son ami l'écrivain Renaud Camus, « une désintégration nationale » et la déliquescence du « contrat social ». C’est un essai pessimiste. C’est aussi un livre qui condamne le «multiculturalisme », c'est-à-dire la multiplicité culturelle de la France, historique, géographique, outrageusement résumée au «communautarisme » et aux seuls affrontements «civilisationnels» - que tous les partis sans exception dénoncent. Le cofondateur de L’Observatoire des inégalités, Patrick Savidan, auteur de l'essai Multiculturalisme (Que sais-je ?, 2011), regrette qu’aujourd’hui, suite à la montée de l'extrême-droite et aux diatribes des identitaires et des polémistes, les débats constructifs sur la diversité culturelle hexagonale - si manifeste dans les musiques, les gastronomies, les arts, les cinémas, les littératures, sans compter le cross over, les échanges, les brassages, les influences, sans oublier bien sûr les grands affrontements sur la tolérance, la liberté des femmes, la démocratie, l'homosexualité - soit étouffés par la doxa ambiante : « Les enquêtes interculturelles sont peu développées, les polémiques sur le communautarisme surexploités, versant souvent dans l’affrontement de principe» nous dit Patrick Savidan. Il rappelle qu’il est illusoire et desséchant de rejeter la ­société pluriculturelle dans laquelle nous baignons tous : « La diversité est là et n’est pas près de disparaître. C’est une donnée de base des sociétés contemporaines. »

 Ce qui se dessine, au terme de ce périple intellectuel, c’est une pensée inquiète, passionnée par son époque, traversée par des vents contraires : héraut de l’universalisme, Alain Finkielkraut s'est converti à la défense d’une identité nationale agressive ; grand défenseur de la ­république et de l'école laïque, c’est surtout la IIIe  et son école coupée du monde qu’il voudrait voir revenir ; protecteur du livre et de la « haute culture », subtil commentateur des grands romanciers, il ignore des pans entiers des cultures et des technologies de son temps. Dans Ce pays qui aime les idées, l'amoureux de la philosophie française qu'est le professeur de l'université d'Oxford Sudhir Hazareesingh avance que l'académicien est  « de plus en plus nationaliste et de moins en moins républicain»et qu'il « défend une ­conception hiérarchique de l’ordre culturel et social ». Hiérarchiser, c’est sans doute le maître mot d’Alain Finkielkraut.

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∗1) Sur cette tendance à polémiquer, présentée comme une forme de pensée critique anti-conformiste et politiquement incorrecte, rappelons qu'elle occupe une place particulière au coeur des débats d'idées, qu'a bien circonscrite Michel Foucault dans "Polémique, politique et problématisations" (Dits et écrits, Gallimard, 1994) : "Le polémiste, lui, s’avance bardé de privilèges qu’il détient d’avance et que jamais il n’accepte de remettre en question. Il possède, par principe, des droits qui l’autorisent à la guerre et qui font de cette lutte une entreprise juste ; il n’a pas en face de lui un partenaire dans la recherche de la vérité, mais un adversaire, un ennemi qui a tort, qui est nuisible et dont l’existence même constitue une menace. Le jeu pour lui ne consiste donc pas à le reconnaître comme sujet ayant droit à la parole, mais à l’annuler comme interlocuteur de tout dialogue possible, et son objectif final ne sera pas d’approcher autant qu’il se peut d’une difficile vérité, mais de faire triompher la juste cause dont il est depuis le début le porteur manifeste."

  

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