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PÉNALISER LES CLIENTS DES PROTITUÉES : LA LOI RETOQUÉE PAR LE SÉNAT

Le samedi 26 octobre, quelque 300 personnes se prostituant ont manifesté à Paris contre la pénalisation des clients. DR

News News News. Alors qu'en décembre dernier l'Assemblée nationale, par 268 voix contre 138, a voté la pénalisation des clients des prostituées, le Sénat a retoqué mardi 8 juillet cette mesure contestée. Par 16 voix pour, 14 voix contre et 2 abstentions, les 36 sénateurs de la commission se sont prononcés pour la suppression de l'article 16 de la loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, qui prévoyait 1500 euros d'amende (3750 en cas de récidive, en remplacement d'une peine de prison). L'article 17, qui associait à l'amende un stage de sensibilisation, a également été supprimé. Par ailleurs, l'ensemble du nouveau texte, comprenant la suppression du délit de racolage institué par Nicolas Sarkozy, a été adopté.

«Après de longs débats, et ce dans tous les groupes politiques, nous avons considéré que la pénalisation pouvait dégrader la situation de nombreuses prostituées», a déclaré la sénatrice de la Loire-Atlantique, Michelle Meunier. Elle a précisé : «Au fil de nos entretiens nous avons rencontré beaucoup de personnes sur le terrain qui s'alarmaient d'un possible danger.» Le nouveau texte de loi sera présenté en séance au Sénat d'ici quelques mois, puis à l'Assemblée nationale : son parcours parlementaire est loin d'être terminé. Ce blog analyse ici pourquoi les amendements du Sénat semblent salutaires tant pour les clients, que pour les prostituées.

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Six mois de prison, 7 500 euros d’amende, c’est la sanction que réclamaient encore fin septembre les députés socialistes Maud Olivier (Essonne) et Catherine Coutelle (Vienne) pour tout client « récidiviste » d’une prostituée adulte et consentante. Une activité, rappelons-le, légale en France, qui n’est pas prohibitionniste.

Ces dispositions faisaient partie de l’arsenal punitif de leur projet de loi qui entend « sanctionner le fait de solliciter, d'accepter ou d'obtenir des relations de nature sexuelle d'une personne qui se livre à la prostitution, y compris de façon occasionnelle, en échange d'une rémunération ou d'une promesse de rémunération ».

A la manifestation du 26 octobre à Paris. DR

Six mois de prison, c’est une sanction forte. C’est la peine à laquelle a été condamné le 7 octobre un habitant alcoolisé de La Flèche (Maine) après avoir gravement blessé de quatre coups de couteau un autre homme, puis avoir menacé une femme en lui mettant l’arme sous la gorge.

C’est la condamnation qu’a infligée le 4 octobre le tribunal de Montbéliard au propriétaire d’une mitraillette Kalachnikov qui avait montré l’arme sur Facebook.

C’est le tarif dont a écopé un ancien boxeur qui a roué de coups en juillet à Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire) un voisin inconnu, lui causant plusieurs traumatismes crâniens.

Pourquoi infliger une peine aussi lourde - même si elle n'est que symbolique - à un client payant les services offerts par une prostituée, sans montrer de violence, au cours d'une relation consentie par les deux, au cours d'une activité non réprimée par la loi ? Quel est le crime commis, méritant un tel châtiment – six mois de prison et 7500 € d'amende ? 

STAGES DE MORALISATION

Au terme d’un débat rapide, le texte de Maud Olivier et Catherine Coutel a reçu, sur le fond, le soutien du groupe socialiste de l’Assemblée nationale le mardi 1er octobre. Le principe de la pénalisation des clients a été conservé : une surveillance est instituée, des amendes sont annoncées, une rééducation est prévue. La peine-phare, quant à elle – l’emprisonnement – a été retirée (des députés ont fait valoir qu’à une époque où les prisons sont surpeuplées et les peines de probation conseillées, aller remplir les cellules avec les clients des prostituées serait malvenu).

Quelles autres peines ont été retenues contre les nouveaux criminels ? Une « infraction » est instituée, sanctionnée par une « contravention de 5e classe » (1 500 €). Cette somme double en cas de récidive : 3 000 €. Les clients arrêtés par la police se verront contraints à des « stages de sensibilisation » sur le modèle de ceux mis en place pour les chauffards et les fumeurs de cannabis. Il s’agit de « faire réfléchir les acheteurs (de rapports sexuels) sur les conséquences de leurs actes ». Bref, de moraliser leur sexualité : il sera intéressant de voir quels documents seront montrés pour insuffler cette rééducation socialiste.

C'est une décision sans précédent en France, exceptionnelle en Europe – seule la Suède et la Norvège pénalisent le client –, initiée le 6 décembre 2011 par le vote PS-UMP unanime, d’une proposition de loi interdisant "le commerce des corps". Si l’adoption d’une telle loi passe, les conséquences seront immédiates. Pour commencer, comme le disent toutes les associations de terrain, françaises et internationales, la vie des personnes qui se prostituent se trouvera aussitôt rendue très difficile. La surveillance va redoubler, la suspicion se généraliser, la chasse au racolage reprendre (la fameuse loi contre le "racolage passif" instituée par Nicolas Sarkozy vient pourtant d'être supprimée après 10 ans) - tandis qu'on va chercher à arrêter les clients en flagrant délit.

Manifestation appelée par le Syndicat du Travail Sexuel à Paris en juin 2012.DR

CYBERPATROUILLEURS ET FLAGRANTS DÉLITS

Comment la police va-t-elle s’y prendre pour traquer les clients ? Un des dirigeants d’une fondation abolitionniste, par ailleurs magistrat et auteur d’un livre sur la cybercriminalité, a donné des pistes intéressantes dans un entretien paru le 26 septembre dans le Nouvel Observateur. A la question : « Très concrètement, on fait comment pour courir après les clients ? », l’homme de loi a répondu : en se concentrant sur « leurs traces numériques », qu’elles soient « en ligne ou sur les portables ». Compris : on surveillera les ordinateurs, on écoutera les mobiles.

Ensuite, précise-t-il, des « cyberpatrouilleurs » se lanceront sur des « cyberinvestigations ». Traduisons : les mouvements sur Internet des clients présumés seront traqués sans qu'ils en sachent rien. Au final, on procédera à des "flagrants délits". Visualisons la scène : des inspecteurs pénétreront de force dans les appartements de prostituées, visiteront brutalement les voitures et les lieux isolés, se saisiront des fautifs, les conduiront au poste pour les verbaliser et les ficher en relevant leur ADN.

Le sévère magistrat ajoute que « les enquêteurs savent faire désormais » pour mener ces investigations. Ils sont même capables «d'infiltrer les sites de rencontres ». Cela va faire beaucoup de monde à contrôler : en 2012 en effet, 300,000 hommes cherchaient des contacts sur Meetic, 224,000 sur Grindr (gay), 120,000 sur Attractive World. Mais qu'importe, le magistrat prévient : on arrive aujourd’hui à retrouver les clients par l’argent, en surveillant les paiements par carte bancaire.

Cet énorme travail de police, précise ce pénaliste, réclame des moyens : « au moins 200 millions d’euros par an ».

Manifestation de prostitué(e)s lyonnais(e)s en juillet 2012. AFP

UNE DÉCISION ILLUSOIRE POUR LES POLICIERS

Que pense-t-on de ce projet de loi socialiste du côté des policiers, qui sont des bons connaisseurs du dossier des prostitutions - car il n'y a pas, comme nous verrons, une seule prostitution ? Dans Le Figaro du 2 octobre, Patrice Ribeiro, le secrétaire général de Synergie Officiers (CGC), s’inquiète : « Il est illusoire de penser que l'on asséchera la prostitution, le plus vieux métier du monde, en s'attaquant aux clients. » Il prévient : « On prend le problème à l'envers. » Selon lui, au contraire, « il faut s'attaquer à la base du problème » c’est-à-dire aux « groupes criminels internationaux qui trafiquent les prostituées comme du bétail ».

C’est sur cet objectif prioritaire que les effectifs de police devraient se mobiliser, pas sur les clients non violents d'une passe consentie. Un gradé affirme encore qu’en pénalisant les clients, on devra fatalement s’en prendre aux prostituées indépendantes. Celles-ci, pour éviter d’être poursuivies et amendées, « se replieront dans des zones de non-droit où la police ne pourra pas entrer sans être repérée, comme le font les dealers dans les cités ». Dans ces lieux de périphérie, elles seront fragilisées, susceptibles d’être violentées, obligée de vivre dans des conditions très dures. Le récit en images ci-dessous, raconté par une prostituée du bois de Boulogne, en témoigne.

042_cs_85712_805008 Manifestation appelée par le Syndicat du Travail Sexuel à Paris en juin 2012.DR

A voir : Témoignage de Sandra, travailleuse du sexe au Bois de Boulogne

« CLIENTS PÉNALISÉS, PUTES ASSASSINÉES »

Les quelque trois cents prostituées qui manifestaient samedi dans Paris criaient « Clients pénalisés… Putes assassinées ». Discutant avec les passants, elles avançaient que punir le client n’aurait que des effets retour désastreux pour elles. Fragilisation, isolement, agressions, risques de santé publique, conditions de vie aggravées, infiltration par la mafia. Elles distribuaient un manifeste, signé par quelque 200 associations de « travailleuses du sexe » à travers le monde - 200, ce n'est pas rien. On y lit : « Nous sommes unanimes à considérer que la pénalisation des clients ne fera pas disparaître la prostitution, mais accentuera la précarisation des prostituées en les forçant à davantage de clandestinité » (texte complet ici).

On les entend peu, les personnes qui se prostituent. Des féministes, des ministres, des commissions, des fondations, des célébrités parlent à leur place, dénoncent la situation des femmes enrôlées dans des réseaux mafieux, les décrivent comme étant toutes des victimes ou des femmes (parfois des hommes) au bout du rouleau. Beaucoup affirment qu’elles et ils sont 5 % à choisir cette vie et, à 95 %, des personnes forcées par la misère ou par leurs proxénètes. Tous ces chiffres proviennent des rapports officiels ou policiers, qui ne recensent que les affaires criminelles. Le nombre de prostitué(e)s est estimé entre 30 000 et 50 000 en France. Un tiers passe par Internet. D'après le Syndicat du travail sexuel en France (le Strass), il y aurait bien 10,000 indépendantes sur les réseaux d'escorts de la Toile, qui ne sont pas tous aux mains de proxénètes. Pour ces personnes, comme pour les "traditionnelles" de la rue et les occasionnelles, la prostitution est un métier choisi - éprouvant et rude parfois, dangereux à l'occasion, pas toujours aussi lucratif que prévu, mais choisi, consenti et non indigne.

Elles parlent d’un « service sexuel » rendu, indispensable à toute société; d'un travail spécialisé fait par des sortes d'infirmières du plaisir, exerçant une forme de sexualité à part, non affective, reposant sur l’offre et la demande de jouissance, réconfortant les solitudes, assouvissant les éternelles envies de rencontre charnelle des hommes, compensant la misère érotique de certains.

imgres Manifestation appelée par le Syndicat du Travail Sexuel à Paris en juin 2012.DR

Sans tomber dans le cliché phallocratique du «plus vieux métier du monde» - la prostitution change et évolue sans cesse - , il faut rappeler que dans de nombreuses civilisations, avant l'ère chrétienne, en Mésopotamie, à Chypre, en Grèce dionysiaque, à Corinthe, en Afrique de l’Ouest, au Japon, en Inde, j’en oublie, les prostituées étaient tolérées sinon reconnues vire sacralisées. Dans certains pays comme en Inde shivaïte ou en Grèce pré-chrétienne, elles vivaient dans les temples, qu'elles servaient tout en donnant des passes; elles étaient ainsi protégées, parfois respectées pour le plaisir qu'elles offraient. Dans l’Inde shivaïte tardive, jusqu’à l’arrivée des Anglais qui tentèrent de l'éradiquer, la caste des danseuses des temples, les «Devâ-devasi », pratiquaient une prostitution reconnue et parfois raffinée, au titre d'un métier complet où l'érotisme le disputait à l'art de la danse, la musique, la décoration florale, les récits chantés - une légende indienne raconte que le Kâma Sûtra fut écrit par un lettré shivaïte, Vâtsyâyana, qui essaya toutes les positions de l’ouvrage avec elles).

Ceci pour dire : la prostitution est ancienne, et n'a pas toujours été méprisée, ou jugée indigne. D'ailleurs, elle a longtemps été considérée comme étant aussi inévitable qu'indispensable à la stabilité des familles - pour contenir l'adultère - et la pacification des désirs violents par les bons pères de l'Église : qui a longtemps géré des bordels.

les-prostituees-ont-manifeste-a-paris-contre-la-penalisation_713330_510x255 Manifestation à Paris contre la pénalisation des clients. DR

La prostitution indépendante contemporaine, d'après plusieurs sociologues, se développe dans les grandes villes, répondant aux demandes des célibataires des classes moyennes des pays riches et émergés, posée sur le vaste maillage d'Internet (voir l'étude de l'indien-américain Sudhir Venkatesh, "Comment les nouvelles technologies changent la prostitution new-yorkaise" (2011), ici : 1-wired magazine). Bien sûr, elle est souvent la fille de la pauvreté, de l'immigration et du chômage et ne doit pas servir de cache-sexe à la prostitution violente des réseaux mafieux. D'ailleurs, c’est justement pour combattre celle-ci, et protéger la prostitution choisie, que plusieurs pays européens sont « réglementaristes » - la Suisse, l'Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark : ils dédient des quartiers à une prostitution encadrée, lui reconnaissent un statut social et la protègent, tout en s'attelant à démanteler le trafic des êtres humains.

Quant aux associations de prostitué(e)s, presque toute sont partisanes d’une dépénalisation totale de la prostitution indépendante et de l'acceptation du « service sexuel » comme une activité reconnue et digne, au même titre que d’autres formes de travail du sexe : danseuses topless, strip-teaseuses, actrices du porno, etc. En France, elles réclament à travers le Syndicat du Travail Sexuel (Strass) « l’augmentation du minimum vieillesse pour les travailleur(SE)s du sexe qui ne touchent pas leurs retraites, le financement du projet de maisons de retraites pour ex-travailleur(SE)s du sexe de l’ANA (l'association "Avec Nos Ainées"), l’abrogation des lois qui pénalisent le travail sexuel et l’arrêt immédiat de la répression qui nous précarise toujours davantage. »

Manifestation à Paris en juin 2011. DR

SAINT LOUIS TOLÉRAIT LA PROSTITUTION

Selon les manifestantes de Paris, en pénalisant les client en vue d'en finir avec la prostitution, les socialistes soutiennent aujourd'hui une position plus prohibitionniste qu’abolitionniste. C'est le problème. Car la prohibition de la prostitution, historiquement, a toujours mal tourné (comme toute prohibition dans les mœurs, qui génère à chaque fois des effet pervers contraires à l'intention initiale : voyez la prohibition de l'alcool). Elle n’a jamais fait qu’aggraver les conditions de vie des prostituées, augmenter le nombre d'agressions, renforcer le proxénétisme - elle a gâché une vie plus pacifiée. En 1254 déjà, de retour de la septième croisade, Louis IX ou Saint Louis avait décidé l'expulsion des « femmes publiques ». Aussitôt, les prostituées entrèrent en clandestinité, les clients les cherchèrent, des viols et des violences suivirent. Deux ans plus tard, en 1256, le roi révoquait son ordonnance, ce qui va faire jurisprudence dans la réglementation de la prostitution. Pragmatique, il autorisa les "ribaudes" sur les bord des Seine et aux abords des villes (d'où la rue du Tire-Vit près de l'ancienne porte Saint-Denis à Paris), ouvrit des maisons pour celles qui voulaient quitter le métier (une proposition qui devrait intéresser les socialistes), et, d'après les livres de compte royaux, paya quelque 10,000 prostituées afin qu'elles accompagnent la huitième croisade.

images Manifestation appelée par le Syndicat du Travail Sexuel à Paris en juin 2012. DR

INCOHÉRENCE LÉGALE

On peut s’interroger sur la légalité de cette volonté de punir à tout prix le client. En effet, dans le droit commun français, il existe déjà plusieurs principes qui le pénalisent s'il se montre non respectueux des lois : il n’a pas le droit de tenter d’obtenir un rapport sexuel par la menace ou la violence ; il lui est interdit de solliciter sexuellement des mineures et des personnes n’ayant pas toute faculté de consentement (handicapé, malade mental). De fait, il tombe déjà sous le coup de la loi s’il commet un acte répréhensible ou criminel avec une prostituée. Avec la nouvelle législation, il sera de plus puni pour un acte qui n'est toujours pas illégal en France : « Ce projet de loi est peu cohérent, écrit le philosophe Ruwen Ogien, puisqu'il laisse des personnes libres de vendre ce que personne n’aurait le droit d’acheter. Il est ensuite peu respectueux des droits fondamentaux, puisqu'il préconise l’usage de la menace et de la force contre des citoyens qui ne commettent aucun délit. » Il ajoute, non sans humour : « Finalement, celles et ceux qui proposent des services sexuels et leurs clients sont des innocents au sens légal ou moral. Ils ne le sont peut-être pas au sens "religieux" du mot. Mais qui est vraiment innocent en ce sens, après notre péché originel? Et s’ils sont innocents, n’est-ce pas une injustice flagrante de vouloir les punir ? »

Les responsables du Syndicat des travailleurs du sexe (Strass) rappellent encore que pénaliser le client revient à « prohiber des contacts sexuels entre deux personnes majeures et libres». Qu’il y ait rémunération ou non, font-ils remarquer, ne concerne que ces personnes. Pourquoi l’État et les policiers devraient-ils s'en mêler, dès lors que tous deux sont consentants ? D’où leur interrogation légitime sur les conséquences d'une telle juridiction quant aux libertés individuelles : « Faudrait-il accorder aux forces de l’ordre le pouvoir de s’introduire dans des lieux privés, de violer l’intimité de toute personne suspectée de vouloir un contact sexuel moyennant rémunération ? Cela conduirait à contrôler la sexualité de tous. Le droit au respect de la vie privée de tous, tel que consacré par la Convention européenne des droits de l'homme, est pourtant un droit fondamental.»

Manifestation à Lyon le 19 mars 2011. DR

LES CINQ ARGUMENTS DES PROHIBITIONNISTES

Les prohibitionnistes et les abolitionnistes punitifs avancent encore plusieurs arguments difficilement recevables, même s'ils remuent les cœurs et les passions. En achetant un service sexuel, le client attenterait au principe de « non-commercialisation » du corps, protégé par le Code civil. Mais en fait, cet article du Code entend interdire la vente, l’achat et le trafic de tissus et d’organes détachés du corps humain, pas d’interdire la fellation, un massage érotique ou un acte sexuel payant - qui relèvent, pour les associations de prostituées indépendantes, de la libre disposition de son corps.

Autre argument : le client pratiquerait une forme de mise en « esclavage » de la prostituée, et tomberait sous le coup des Conventions internationales de 1926 et 1956. Mais l’esclavage ne concerne que l’obtention d’un « droit de propriété » sur une personne, se manifestant par la vente ou l’achat de celle-ci en totalité, ce qui constitue le crime. Une prostituée non forcée, qui fait une passe d'une demi-heure avant d'aller chercher sa fille à l'école, qui paye ses impôts et la sécurité sociale, change de travail si elle le décide, n’est pas une esclave.

Nouvelle affirmation : le client d’une prostituée consentante commettrait un acte contraire à « la dignité de la personne humaine », et violerait l'article 16-1 du code. Il faut savoir que la prostitution indépendante et vaccinée n’a jamais été concernée par une condamnation pour «atteinte à la dignité» par des tiers – celle-ci n’a été retenue que dans le cas d’une affaire de « lancer de nain » par une sorte de canon. Il apparaît aussi difficile de comparer l'activité d'une prostituée avec la gestation pour autrui - le fait de porter l'enfant d'un autre contre rétribution - interdite en France.

661823-000_par7896335 Manifestation de prostituées à Lyon (juillet 2012) (AFP)

Un autre thème prohibitionniste récurrent : la pénalisation des clients en Suède et en Norvège montrerait qu’elle a permis d’en finir avec la prostitution, cette vieille servitude. Or, de nombreuses études révèlent que la prostitution s’est en fait déplacée sur les bateaux reliant la Suède au Danemark, avec la participation active de la mafia, russe notamment (voir ici : l'analyse de la sociologue Marie-Elisabeth Handman (EHESS) ). Par ailleurs, si les marcheuses de la rue ont disparu, ou se cachent pour pratiquer, beaucoup d'indépendantes exercent aujourd'hui via Internet. Le Danemark, qui a choisi la dépénalisation et la réglementation - les clients préfèrent des prostituées libres, socialisées et vaccinées - a récemment fait paraître un document public où les responsables défendent leur choix face aux Suédois (voir ici la presse danoise : copenhague-renonce-a-interdire-la-prostitution - et ici un étude sur la situation en Norvège : un-rapport-critique-la-loi-sur-la-penalisation-de-la-prostitution-en-norvege)

Quant à l’argument qu’une relation sexuelle payante est moralement répréhensible et inférieure à une relation sexuelle gratuite, nous entrons là dans le domaine hautement discuté des considérations éthiques. Qui pourrait prétendre définir le seul rapport sexuel juste et authentique, imposer à tous ce qui serait « la vie bonne» et le véritable amour dans une société démocratique pluraliste, où les conceptions du bien et du juste sont nombreuses et discutées ? Si toute rencontre suspectée de vénalité est condamnable, faut-t-il envoyer la police interdire un possible mariage d'argent, surveiller les amours entre les riches et les pauvres, inspecter les hommes qui payent à dîner à des femmes ou les entretiennent (ou l'inverse), arrêter tous les supposés gigolos ou les croqueuses de diamants ?

Autre questionnement, à rebours : on ne rencontrerait donc aucune violence et aucun manque de respect au sein des couples mariés officiellement ? Il n'y aurait que des relations d'exploitation et d'irrespect avec une prostituée ou une personne qu'on soutient financièrement, jamais un rapport consenti, pacifique, où chacun trouve un avantage ? Ne faut-il pas des preuves fortes et établies, dans un monde libre, pour pouvoir récuser le choix personnel et le consentement individuel d'une prostituée indépendante - et de quiconque ? (voir mon article "Peut-on consentir à se prostituer ? - LE MONDE abonnés | 30 novembre 2013 )

Enfin, les prohibitionnistes avancent qu’un client ne pourra jamais savoir si la prostituée qu’il paye n’est pas asservie dans un réseau mafieux, forcée à vendre ses charmes, ou réduite à cette extrémité par la misère. Il ignorera qu’il participe à une exploitation violente, ou encore profite d’un désespoir social (ou fera semblant de l’ignorer). Mais c’est là considérer la prostitution comme étant toujours univoque : toujours pratiquée par des victimes obligées ou des personnes au bout du rouleau. Un rapport récent de l’Inspection générale des affaires sociales, très complet,relativise cette vision, montrant qu’il existe plusieurs formes d’amour vénal : prostituées de rue, de bars, habituées d’hommes mariés, réseaux proxénètes et mafieux, escorts indépendantes, etc. Ce rapport (PDF) précise encore que « les seules données disponibles » dont dispose le gouvernement concernent « la seule prostitution de rue », et qu’elles « ne saurai(en)t être extrapolé(es) » à l'ensemble des prostituées. Il ajoute que « la commission a relevé des degrés très variables dans la contrainte ou au contraire dans la liberté », précisant que le libre choix s’y exerçait – c’est pourquoi il préférait utiliser le terme « personnes qui se prostituent » plutôt que le méprisant « personnes prostituées ».

Pendant la manifestation du 26 octobre à Paris.DR

Toutes ces critiques et ces questionnements poussent à se demander très sérieusement si nous ne sommes pas en face d’un projet de loi à la fois inutile et liberticide, qui contribue à aggraver le mépris et l'intolérance avec lesquels nos sociétés traitent les personnes qui se prostituent. Voyez le dernier numéro du journal Causette, d'habitude si drôle, qui les assimile à une pastèque où l’homme plonge son sexe, ou ces intellectuels très à droite qui s'indignent patriarcalement dans leur manifeste «Touche pas à ma pute », sans dire un mot sur la maltraitance que subissent les prostituées et l'indignité où on les tient : voyez « le manifeste des 343 salauds » sur le site Causeur.fr et la réponse faite par Morgane Merteuil, du Syndicat du Travail Sexuel : "Nous sommes les putes de personne et encore moins les vôtres. ("http://www.lexpress.fr/actualite/manifeste-des-343-salauds-l-abjection-n-a-plus-de-limites_1295514.html#6Lom8U2SlRXfKU1r.99 )

ps / l'auteur de ce blog a publié en 2014 un roman de moeurs d'aujourd'hui : "Maladie d'amour", chez NOVA éditions (ici)

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