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PROCÈS PIP. LES PROTHÈSES CONTENAIENT UNE ÉNORME DOSE DE CYNISME GLUANT

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Beaucoup de femmes qui se font refaire les seins « ne sont pas bien dans leur peau », elles « sont fragiles », quant aux plaignantes « elles veulent de l'argent » a déclaré le 17 avril Jean-Claude Mas, le directeur de l'entreprise Poly Implants Prothèses (PIP) à la première audience de son procès devant la 6e chambre correctionnelle de Marseille.

Cela lui a un valu un retentissant « connard » venu des bancs des victimes.

À cette même audience, Jean-Claude Mas a reconnu qu’il utilisait un gel de silicone contenant un additif pour carburant non homologué médicalement, mais moins coûteux, pour fabriquer trois prototypes d’implants utilisés en chirurgie esthétique et réparatrice – voyez les publicités ci-dessous. On connaît la suite : cas répétés de rupture, invasion du « gel maison » dans le corps des femmes, inflammation de la peau. Ces incidents ont fini par alerter les services médicaux. Si bien qu'en décembre 2011, le ministre de la santé a dû recommander aux femmes opérées de changer d’implant "à titre préventif". 

Elles sont nombreuses les femmes qui ont acheté les faux seins de l’entreprise PIP : 30.000 en France avance le ministère. Finalement, 14.990 d’entre elles se sont faites explantées. C'est une intervention pénible, sans compter les incidences psychologiques rappellent les parties civiles.

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A cette première audience d'avril, on a appris que n’est pas la première fois que Mr Mas trompe des femmes avec des produits médicaux douteux. Il avait déjà mis en vente début 1990 des prothèses mammaires dont beaucoup s’étaient rompues. Puis, il a lancé sur le marché un hydrogel contenant une silicone interdite de 1995 à 2001 en France. D’après le Dr Bricout, une spécialiste du sein, ce gel était hydrophile. Mouillée, la poitrine des femmes se mettait à gonfler. 

Ensuite, Jean-Claude Mas a lancé le Poly Implant Prothèse ou PIP, suscitant l'énorme scandale international que l'on sait.

Si 30.000 femmes ont acheté ses prothèses douteuses en France, les avocats estiment que 15.000 Argentines et 20.000 Brésiliennes ont fait la même chose - là-bas peu d'entre elles se sont faites explantées depuis, car cela coûte trop cher. Certaines ont déclaré avoir l'impression de vivre avec « une bombe à retardement » dans la poitrine. Depuis, 5.250 femmes ont déposé plainte contre PIP - en Autriche, en Argentine, au Brésil, en Colombie, en France, en Grande-Bretagne et au Venezuela.

Jean-Claude Mas est-il un « connard » quand il prétend que les femmes qui pratiquent la chirurgie esthétique sont « fragiles » ? Est-ce une faiblesse de vouloir s’embellir, rajeunir et  reconstruire son corps nous qui vivons 80 ans et plus ? N’est-il pas méprisant et stupide - « con » -  d’avancer un tel jugement de valeur ? Sans doute. Mais le directeur de PIP est d’abord un cynique. Il a profité d’une supposée faiblesse - en tout cas une demande médicale sensible et intime -, pour vendre ses implants dangereux et non garantis. Il a trompé sciemment des milliers de femmes, prenant le risque de les blesser, tout en trahissant l'éthique médicale.

Circonstance aggravante, sa démarche est frauduleuse : en effet, il s’est présenté aux autorités médicales comme un professionnel certifié. On touche là au cynisme de l’escroc abusant de la confiance qu’il suscite pour vendre une marchandise toxique. Moralement, nous sommes proches du cynisme au sens du « salaud » défini par Jean-Paul Sartre, l'homme de la mauvaise foi : il fait le mal sciemment alors qu’il est libre de faire autrement. Il se dédouane avec le vieux raisonnement cynique :  « Si ce n’est pas moi qui fait la saloperie payante, un autre la ferait. »

La cour de l'entreprise PIP après sa mise en liquidation (DR)

À ce cynisme classique, cette affaire PIP ajoute d’autres niveaux de mauvaise foi et de misogynie qui en font une sorte d’archétype d’époque. En affirmant qu’il traitait avec des femmes « mal dans leur peau », Mr Mas sous-entend qu'elles méritaient d’être escroquées. Elle étaient au fond des victimes consentantes, à qui il vendait leur rêve à bas prix. Ce cynisme condescendant n'est pas isolé. Il court dans certains forums Internet traitant l'affaire P.I.P. On y entend tous les arguments conservateurs, naturalistes, religieux et moralisateurs opposés à la chirurgie esthétique : ces femmes voulaient tromper leur monde... elles sont incapables d’accepter les lois physiologiques... elles dénigrent l’œuvre de Dieu ... elles refusent d’accepter leur âge... c’est du jeunisme... elles sont frivoles... elles se soumettent à la domination du désir masculin. Autrement dit : « elles l'ont bien cherché ». 

Derrière toutes ces critiques, une fois encore, c’est une des conquêtes majeures du féminisme qui est visée : la libre disposition de leur corps par les femmes. Une plaignante, le premier jour du procès,  a expliqué à la télévision qu'elle s'était faite opérer pour « continuer à être désirable»  et le revendiquait. C'est bien cela que beaucoup ne leur pardonnent pas.

Dans cette affaire PIP, on retrouve un des retournements favoris de la misogynie d’aujourd’hui : la victime est la fautive, du fait qu’elle est une femme. Ce tour de passe-passe, qui constitue le fond de la défense de Jean-Claude Mas, est fréquent pendant les procès pour viol. Bien souvent, l'agresseur affirme cyniquement que la femme était mal dans sa peau, ne savait pas ce qu'elle voulait, l'aurait provoqué à devenir violent. Il trouve mille raisons pour l'accuser : elle ne devait pas s'habiller comme ça, d'été, aussi léger, aéré... elle l'a excité en montrant ses jambes, dévoilant ses seins... en vérité, elle cherchait à être touchée et brutalisée. 

Conclusion : c'est elle la responsable, pas l’homme - surtout le "vrai homme", cette créature libidinale qui se contrôle mal. 

Si ces propos sont de plus en plus récusés au pénal dans un pays occidental, n’oublions pas qu’en février 2011 l’officier de police canadien Michel Sanguinetti avait lancé au cours d’un atelier de réflexion sur la sécurité publique : « Une femme ne devrait pas s’habiller comme une salope si elle ne veut pas être victime d’abus sexuel ». Cette déclaration avait jeté trois mille femmes en colère dans les rues de Toronto, la moitié en short et mini-jupes, brandissant des pancartes : « Notre corps nous appartient », «Assez d’excuses pour les violeurs », « Arrêtez de nous rendre responsables », « Une salope n’est pas une victime », « Les vrais hommes ne violent pas ». Ce fut la première «marche des salopes », revendiquées, contre le viol et pour la liberté des femmes de se promener et s'habiller comme elles l'entendent - bientôt suivies par des centaines d’autres dans 70 villes autour du monde.

A la "slut walk" de Séoul : une manifestante pour la liberté de s'habiller librement (DR) 

Au procès PIP, Jean-Claude Mas est-il bien dans sa peau ? Il a été mis en examen pour « blessures involontaires ». Autour de moi, des amies se montrent enragées. Blessures involontaires ? Alors qu'il savait ce qu'il faisait ! N’a-t-il pas montré, comme la secrétaire d’État chargée de la Santé Nora Berra l'a déclaré, « un mépris inouï des femmes » ? N’a-t-il pas commis une violence physique contre des dizaines de milliers d’entre elles ? Après plusieurs jours de procès, le vendredi 26 avril, Jean-claude Mas a déclaré à la barre « du bout des lèvres » selon le journal La Provence :  « Je demande pardon aux patientes pour la tromperie faite par PIP et j'espère que la conclusion des débats sera de nature à les conforter. »

Cela a soulagé la tension qui régnait dans le tribunal de Marseille, où des dizaines de victimes assistent aux audiences, écoeurées de ce qu'elles apprennent. Mais le vendredi 3 mai, après des témoignages douloureux de femmes dont les prothèses avaient craqué, le directeur a de nouveau nié la nocivité de son produit et les conséquences médicales de leur implantation. L’avocat de 2000 plaignantes, Laurent Gaudon, a réagi : « Ses excuses ne sont pas sincères ». Voulait-il dire : l'homme est un cynique au carré ?

On pourrait le croire à entendre les employés de PIP, qui ont raconté dans le détail des scènes éclairantes qui se sont déroulées dans l’entreprise. Certains, qui se montraient inquiets des dangers du « gel maison » - appelées « les pleureuses » par Jean-Claude Mas - se sont entendues répondre : « La France, on s'en fout. Vous ne représentez que 10 % du chiffre d'affaires ». En effet, le directeur de PIP faisait 85% de son chiffre en Amérique Latine, où les contrôles médicaux sont moins rigoureux, voire inexistants. Par contre en France, les fûts de gel non conforme étaient stockés dans un local isolé à chaque visite des organismes de surveillance, puis effacés des bilans. L’avocat Me Castagnet a parlé d’«une entreprise qui magouille, qui trifouille» et fait de la « carabistouille ». Cela n’empêchait pas Mr Mas de défendre avec fierté ses marges et ses gains devant son personnel : 1,2 millions d’euros de bénéfices grâce au gel frauduleux selon les parties civiles.

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Nous retrouvons ici une autre forme de cynisme d’époque, celui de la réussite économique qui excuse tout. Ce cynisme, nous le connaissons bien  aujourd’hui, suite à la formidable crise qui a secoué le monde occidental, le menant au bord d’un krach bancaire global, où le cynisme des acteurs du secteur financier a joué un rôle central - « ils ont joué au casino avec la vie et l'argent des autres » a résumé en une formule le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz. Une phrase qui en rappelle une autre, tout aussi retentissante, lancée passionnément par le négociant en bourse Yvan Boesky, en 1986, devant un parterre d'étudiants, reprise dans le film prémonitoire « Wall Street » : « La cupidité est bonne. Vous pouvez être cupide et vous sentir bien dans votre peau ». 

Un ancien directeur commercial de PIP a raconté au procès comment, les jours où ils étaient contrôlés par les autorités sanitaires, il procédait à une « bascule informatique », pour supprimer des dossiers toutes traces des « fournisseurs indésirables » : ceux qui leur vendaient le gel douteux. « Je ne faisais pas ces bascules de gaieté de cœur, a-t-il déclaré à la barre. A un moment, j'ai voulu quitter l'entreprise, mais je n'ai pas retrouvé d'emploi au même salaire ». La directrice qualité de la société, Hannelore Font, s'est retrouvée elle aussi prise dans une contradiction douloureuse. Maitre Boudot, son avocat, a tenté de faire comprendre ce qu'elle a vécu, confrontée « à la terrible normalité de l'anormalité de la société PIP ». Il a déclaré à la barre : « C'est tellement facile de ne pas respecter la règle, quand on le fait tous ensemble. »

On découvre ici une autre forme de cynisme d’aujourd'hui : celui de l’employé du mal, non pas modèle - comme a pu le définir Hannah Arendt - mais coincé à son travail, n'agissant pas de gaité de coeur, amer, obligé de trahir sa propre éthique et son métier s'il veut survivre. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk a bien décrit ce cynisme ordinaire dans sa Critique de la raison cynique (Ed. Christian Bourgois, 1983), où il parle d’un « solitaire amer » devenu « un phénomène de masse » en Europe. Il décèle dans ce cynisme désabusé des employés prêts à tout pour trouver du travail - des emplois qui parfois détruisent sa propre vie ou l'environnement -  un nouveau mal du siècle, une sorte de déprime généralisée, menant à toutes les capitulations. Il y voit apparaître une  «conscience malheureuse » revenue de tout idéal, traumatisée par l’histoire sanglante du XXe siècle, incapable d'espoir après le retournement tragique des utopies, des idéologies et des rêves la grande industrie, écoeurée de l’homme après la dictature communiste et la barbarie nazie, sceptique face aux avancées du Progrès, qu'il soit social, manufacturier et technique, incapable de croire encore aux Lumières européennes. « Nous nous interdisons les optimismes bon marché, écrit Sloterdijk. (…) Nos égoïsmes prennent leurs aises en manquant d’élan. (…) Il se développe partout une négativité blasée. (…) C’est l’époque du mauvais réalisme … de la logique du démenti … De nouvelles valeurs ? Non merci ! ».

Surtout, constate le philosophe, bousculé par l’accélération permanente du travail, du rendement et de l'existence, perdant sa vie en la gagnant, déstabilisé par la victoire du néolibéralisme et du capitalisme financier pour qui seul le profit à court terme et la bottom line comptent, l’homme européen est devenu un salarié inquiet, en sursis perpétuel, sans véritable protection syndicale, menacé par le plan de dégraissage : un chômeur en puissance, une valeur interchangeable.  Alors, conclut Peter Sloterdijk « en allant travailler pour 2 000 marks par mois, on fredonne "N’attends pas des jours meilleurs"...» Puis, on fait la bascule informatique pour cacher le crime industriel sans gaité de coeur. 

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Suite à une première publication de ce post, j'ai reçu ce mail d'une des victimes des prothèses PIP. Je l'en remercie. Il me semble qu'il doit être versé au dossier de ce procès. 

« Merci, mille fois merci pour ce billet, …enfin ! Et vous êtes un homme, ouf !
Je suis concernée par ce procès dont je suis une des victimes, ayant fait une reconstruction après un cancer. Je suis descendue de Paris à Marseille pour assister aux trois premiers jours, qui ont été un grand choc, pour beaucoup d’entre nous. Je « redescends » la semaine prochaine pour le réquisitoire.
C’est une affaire monstrueuse, cela a été dit, par le nombre de victimes concernées, évaluées à 500000 potentiellement, donc beaucoup sont étrangères, M. Mas cherchant d’abord à exporter là où la réglementation n’existait pas, et monstrueuse par les péripéties que l’on découvre tous les jours : argent au Luxembourg, probablement lié à une affaire de blanchiment, et silence très curieux des organismes de contrôle, rôle des chirurgiens et j’en passe.
Mais quand je parle de choc, pour ce qui me concerne, il a concerné deux autres aspects : d’une part la rencontre les autres femmes, à Marseille, et l’écoute de leur état, pour certaines horrible et catastrophique – auquel s’ajoute le fait que les chirurgiens demandent des sommes astronomiques, et donc pour elles l’impossibilité de se faire remplacer les prothèses défectueuses. Ces femmes, en vraie détresse, se font insulter à longueur de temps sur tous les blogs, j’y reviendrai ; le deuxième choc a concerné le cynisme dont vous parlez, le mépris auquel on a toutes été confrontées en tant que femmes, et aussi la vérité impossible à admettre que dans l’entreprise, tout le monde savait et que personne n’a dénoncé ce qui se passait.
Quand je suis revenue j’avais envie de parler de tout ça : j’ai donc écrit, de ci, de là, sur le net, dans mes blogs préférés. J’ai parlé d’Hannah Arendt, et de la défense d’Eichmann, comment ne pas y penser, même si les tenants et les aboutissants de cette affaire ne sont pas du tout les mêmes ; j’ai été horrifiée des commentaires, dont une partie immanquablement disaient, « oui, mais ce sont des femmes qui voulaient se faire des gros seins, c’est bien fait pour elles »
Commentaires qui venaient pour majorité d’hommes … même si pas exclusivement, dont je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si ensuite ils étaient allés à une terrasse de café se décortiquer le cou pour regarder les seins et les fesses des femmes, ou se louer un film porno. Bref. L’histoire continuait en somme : chacun essayant de se faire un personnage supérieur sur le dos des autres, sur fond de sexisme généralisé.

Merci à vous donc : vous êtes le premier billet que je lis qui enfin, parle du fond des problèmes de notre société à propos de cette histoire. »

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