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"PAR SA JOIE MA DAME PEUT GUÉRIR, PAR SA COLÈRE ELLE PEUT TUER" GUILLAUME DE POITIERS

L'amour courtois ou le "fol amour"

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NEWS NEWS NEWS En France, l'historienne des mentalités Marilyn Yalom est connue pour son essai préfacé par Elisabeth Badinter, Le Sein. Une histoire (Galaade éditions, 2010). Aux Etats-Unis, elle enseigne à l'"Institut Clayman pour la recherche sur le genre" de l'université Stanford, et s'est faite remarquer par un premier travail historique sur l'évolution des pouvoirs de la "Reine" dans le jeu d'échecs. Son dernier, ouvrage  Comment les Français ont inventé l'amour (Galaade éditions), est paru en France en mai. Entretien.

C'est en France qu'est né l'amour courtois, au XIIe siècle. En quoi cela a-t-il changé les relations entre hommes et femmes en France ?

En imaginant une forme de courtoisie amoureuse, en inventant un discours sentimental à deux voix, en écrivant des romans et des poèmes d'amour, les Français de l'époque opèrent un véritable retournement conceptuel qui va, peu à peu, affecter les relations entre les sexes. D'abord, ils mettent la femme au coeur du jeu amoureux. Elle devient le sujet de son propre désir, elle n'est pas en reste vis-à-vis des hommes dans l'amour, elle se met à écrire sur la passion dès cette époque, inaugurant la tradition des Françaises écrivaines.

Ensuite, cet amour plus respectueux oblige les femmes et les hommes à se dégrossir, à se hausser au niveau des normes amoureuses qu'ils inventent, où les amants se doivent d'être attirants, les hommes avenants, les femmes séduisantes. Il contribue à développer des qualités personnelles propres à chaque sexe, comme l'esprit de finesse des femmes, leur engagement dans la réflexion et l'entretien de la passion, tout comme le courage et la fidélité amoureuse des hommes.

Enfin, l'amour est vécu et présenté comme une expérience de vie intense, magnifique, douloureuse, passant par toutes sortes d'obstacles et d'épreuves qui le magnifient et en font un des épisodes essentiels de l'existence...

Comment l'amour courtois apparaît-il ?

Dans le sud de la France, le puissant duc d'Aquitaine, Guillaume IX de Poitiers, un féodal brutal, a été excommunié pour avoir fait enlever la femme de son frère. Il compose en langue d'oc des chants d'amour repris par les premiers troubadours, les poètes musiciens qui jouent dans les châteaux. Cet homme puissant et grossier se civilise, écoute ses sentiments, met la femme, la « donna », sur un piédestal, loue ses charmes infinis et ses qualités, subit le joug de l'amour. Il écrit : « Par sa joie ma Dame peut guérir, par sa colère elle peut tuer. »

La femme, qui n'était jusqu'alors pas beaucoup plus considérée qu'un bon « destrier », un cheval de guerre ou de tournoi, conquiert peu à peu un nouveau statut. Elle est reconnue par les chants et les romances comme l'égale de l'homme dans la passion. Souvent, elle y mène le jeu amoureux, fait souffrir et languir son soupirant dont elle exige des exploits et des preuves. Nous sommes au début de ce qu'on appelle le « fin' amor » ou « fol' amor », l'amour courtois, que le philosophe suisse Denis de Rougemont (1906- 1985) a si bien décrit. Bientôt, une nouvelle chevalerie amoureuse se met en place à côté de celle d'épée, avec ses règles de bienséance et ses idéaux, où l'homme apprend à respecter et honorer la femme, même si celle-ci reste une proie érotique à conquérir...

 

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Ce mouvement s'étend au pays ?

Il séduit la noblesse du Sud, puis  gagne celle du Nord, où les trouvères, l'équivalent des troubadours, passent de château en château. Un profond changement de sensibilité se développe dans l'aristocratie, jusqu'ici plus habituée à guerroyer et faire des tournois. Les hommes et les femmes de rang se retrouvaient à égalité dans le jeu, tout en se parlant d'amour. C'est à Troyes, à la cour de Marie de Champagne, la fille d'Aliénor d'Aquitaine et de Louis VII, que cette nouvelle sensibilité courtoise fut la plus célébrée. Elle faisait entendre un tout autre discours que celui de l'Eglise, qui présentait bien souvent les femmes comme inférieures à l'homme dans tous les domaines, accusées d'avoir pactisé avec le diable.

Le peuple est-il touché par cette nouvelle courtoisie ?

Nous savons que les moeurs passionnées et adultères des cours médiévales influençaient les plus pauvres, jusque dans les petites villes et les bourgs. Une chanson médiévale populaire, La mal mariée, en témoigne : elle décrit bien le trio épouse-mari-amant, très typique de la comédie française, et moque le cocu.

L'amour physique est aussi fort chanté...

L'idée selon laquelle l'amour est source de "joie" se répand. C'est un des mots-clés des troubadours et des trouvères. La joie signifie que la passion saisit les âmes mais aussi les corps, dans une même ferveur, un même plaisir. La comtesse Béatrice de Die, une des rares femmes troubadours, décrit tous les plaisirs qu'elle attend de son amant : « Bel ami, si avenant, si beau - Quand vous tiendrai-je en mon pouvoir - Couchée avec vous un soir - Pour vous donner baiser d'amour. » Dans son Lancelot ou le chevalier de la charrette, reprenant les légendes arthuriennes et les colorant de « fin' amor », Chrétien de Troyes (1135-1183) invente le grand roman d'amour, même s'il est en vers.

La passion de Lancelot pour Guenièvre, semée d'épreuves, se réalise un soir dans une chambre. Il ne s'agit pas seulement d'un amour passion, mais d'une attirance érotique. D'ailleurs, les Français conservent toujours une attitude très libérale vis-à-vis du plaisir amoureux et des passions adultérines. Je me rappelle, quand l'affaire Bill Clinton-Monica Lewinsky offusquait l'Amérique, mes amis français ne comprenaient pas. Ils me racontaient en souriant l'histoire de la fille secrète de François Mitterrand et les frasques de Jacques Chirac.

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L'Angleterre est le berceau des légendes arthuriennes, l'Italie voit naître Pétrarque et Dante... Vous n'exagérez pas la singularité de l'amour à la française ?

Il se trouve que c'est en France que cette forme d'amour romantisé, passionnel et attentif se vivifie et se raffine, les siècles passant. On voit apparaître, au XVIe et surtout au XVIIe siècle, l'« amour galant », qui me semble une forme érotisée de l'amour courtois. L'homme français, qui n'est ni un séducteur latin brutal ni un froid homme du Nord, se doit de respecter toute une étiquette dans sa conduite auprès des femmes. Un code de conduite fait de respect, d'attention, mais aussi de séduction et d'esprit festif.

Du côté des femmes, la réflexion passionnelle se manifeste par une extrême connaissance des états amoureux. Pour moi, le grand livre du XVIIe siècle européen qui en décrit le mieux toutes les nuances psychologiques, déclinant ce qui relève de l'embarras, du trouble, de l'inclination, de la flamme, sans oublier la tendresse et la jalousie, est La Princesse de Clèves, de Madame de La Fayette. Ce livre ajoute à la peinture clinique des passions un regard critique nouveau. Amie de François de La Rochefoucauld, l'auteure partage avec lui un certain pessimisme et décrit sans fard les illusions et les retournements de l'amour. Quand, dans le roman, la princesse de Clèves se refuse au duc de Nemours, qu'elle aime follement, elle lui déclare : « J'avoue (...) que les passions peuvent me conduire, mais elles ne sauraient m'aveugler (...), Vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur. »

J'ai été très choquée quand le président Nicolas Sarkozy, en 2009, a déclaré que ce chef d'oeuvre n'avait rien à faire dans les programmes scolaires. Toute la grande littérature d'analyse du sentiment amoureux qui va suivre, Les Liaisons dangereuses, de Pierre Choderlos de Laclos, et l'échec du libertinage, les analyses sur la cristallisation amoureuse de Stendhal dans De l'amour, le romantisme exacerbé de George Sand et Musset, la passion contenue de Madame Bovary se profilent dans le livre de Madame de Lafayette.

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Selon vous, quel écrivain contemporain se situe encore dans cette tradition de l'amour magnifique ?

Philippe Sollers se défend depuis les peintures de Parisiennes libres, indépendantes et séduisantes qu'il a faites dans Femmes (Gallimard, 1983). J'aime assez son Trésor d'amour (Gallimard, 2011), sa façon de revisiter Stendhal, même si je trouve qu'au fond il est mal à l'aise avec la liberté nouvelle des femmes, le fait qu'elles travaillent, font vivre leur famille. Dans mon livre, je lui demande : « Allons Sollers, dans quel siècle vivez-vous ? »

Quant à Michel Houellebecq, sa vision nihiliste et sombre me rebute, même si elle n'est pas sans force. Dans ses romans, il parle beaucoup plus de masturbation, de tourisme sexuel, de prostitution que des femmes et d'amour. J'ai trouvé Catherine Millet courageuse d'écrire Jour de souffrance et d'avouer sa jalousie, après La Vie sexuelle de Catherine M. (Seuil, 2001).

Cela montre combien l'amour résiste à la liberté. Mais je dois dire que je trouve le roman français actuel bien pauvre sur l'amour.

Propos recueillis par Frédéric Joignot (publiés dans Le Monde Culture&Idées)

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