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LES SALAFISTES FONT TAIRE SHÉHÉRAZADE

Le « Schéhérazade » de Rimski-Korsakov, interprété par les Ballets Russes en 1910 à Paris. Affiche IMA

NEWS NEWS NEWS Derniers jours de l'exposition Schéhérazade à l'Insitut du Monde arabe. Une visite guidée avec le spécialiste de la littérature érotique arabe, Malek Chebel, auteur du "Kama Sutra arabe. 2000 ans de littérature érotique en Orient" (Pauvert, 2006)

"Les femmes qui accompagnaient la sultane se découvrirent le visage et quittèrent de longs habits qu’elles portaient par dessus d’autres plus courts. Mais Schahzenan, roi de Grande Tartarie, fut extrêmement étonné de voir que dans cette compagnie, il y avait dix Noirs qui prirent chacun leur maîtresse (...) Les plaisirs de cette troupe amoureuse durèrent jusqu’à minuit." Nous sommes au début des Contes des Mille et Une Nuits, dans leur traduction Galland. Témoin de cette scène, le roi Schahzenan révèle à son frère le sultan Schahriar les orgies de la reine. Celui-ci, fou de colère, décide d’épouser chaque jour une jeune vierge, puis de l’immoler au matin. Alors, ayant "dessein d’arrêter le cours de cette barbarie", Schéhérazade, la fille du grand vizir, "heureusement appliquée à la philosophie, à la médecine, à l’histoire et aux arts" s’offre au sultan. Nous connaissons la suite, Les Mille et Une Nuits étant un des livres les plus lus au monde : chaque soir, Schéhérazade commence le récit de contes si captivants que Schahriar renonce à l’exécuter...

LITS MAGIQUES, LIBIDO EFFERVESCENTE

Les Mille et Une Nuits servent de trame à la grande exposition proposée par l’Institut du Monde Arabe jusqu’au 28 avril, annoncée par une magnifique affiche tirée d’une aquarelle inspirée par le Schéhérazade de Rimski-Korsakov, interprété par les Ballets Russes en 1910 à Paris. On y voit Nijinsky en "Nègre d’Or" jeté aux pieds de la sultane Zobéïde à moitié déshabillée. Cette affiche est sans doute la pièce la plus audacieuse de l’exposition, enfin c’est l’avis du  fin connaisseur des lettres arabes, l'algérien Malek Chebel, qui voit là l’occasion de donner sa vision des Mille et Une nuits – selon lui le plus formidable manifeste anti-intégriste jamais écrit. "Les Mille et Une Nuits sont pleines d’histoires de désir fou et de maris trompés, de lits magiques et de scènes lubriques, rappelle-t-il. Le grand historien de l’art Elie Faure, disait que "l’adultère et le cocuage en sont le sujet permanent, et à peu près unique". Il a raison. C’est la rançon de la polygamie, la face cachée d’un monde viril où les femmes rusent sans cesse pour satisfaire leurs désirs." Rieur, le regard pétillant, toujours intarissable dès qu'il s'agit d'évoquer la littérature amoureuse, il reprend :  "L’affiche montre bien cette libido effervescente, tout comme la traduction plus littérale faite ces années-là par Joseph-Charles Mardrus, l’ami d’André Gide, beaucoup moins édulcorée que celle d’Antoine Galland."

          Shéhérazade captive le sultan Shariar de ses récits. Huile de Paul Emil Destouches (1824) exposée à l'Institut du Monde Arabe (Paris)
pour l'exposition "Les Mille et Une Nuits" (IMA)

Anthropologue des religions, traducteur du Coran (Fayard, 2009), Malek Chebel a publié un fourmillant Dictionnaire amoureux des Mille et Une Nuits (Plon, 2010, 920 pages), qui lui a valu d’être consulté par le comité scientifique de l’IMA. Il publie ces jours-ci deux essais percutants  "L’islam de chair et de sang", consacré aux manière dont le Coran parle du corps, tout juste sorti (Librio), et Changer l’islam en janvier, un dictionnaire des grands réformateurs de l'islam (Albin Michel).

Remontant le vaste labyrinthe de l’exposition, parfois enchanteur, où se mêle l’univers arabe des contes (les dédales palais des sultans et des villes médiévales, les artisans des souks, les harems revus par les orientalistes, les portraits d'Aladin et de Sinbad, les génies fusant des lampes, les danseuses du ventre...) et ses interprétations européennes (cinéma hollywoodien ou italien, délire foutraque de Méliès, chorégraphie des années 1920...), il regrette qu’il n’y ait pas eu assez de place pour montrer toute "la gourmandise érotique et l’impertinence des Nuits". C’est-à-dire ? "L’éphèbe 'beau comme la lune' aimantant des jeunes filles de l’Histoire du Portefaix, Myriam qui donne du haschich à son mari pour rejoindre le séduisant Nour-Eddin, les amours et les cajoleries entre femmes comme dans l’histoire du Capitaine Moïn, devant qui l’adolescente s’écrie : 'Sache, que je suis une femme éperdument éprise d'une jouvencelle. Et son amour est dans mes entrailles à l'égal d'un feu pétillant.' Sans oublier les coups de foudre entre garçons, entrecoupés de poèmes lyriques, comme dans l’histoire de Kamar ou de Grain de Beauté..."

POURQUOI "LES NUITS" DÉRANGENT LES INTÉGRISTES

A entendre Malek Chebel parler des Mille et Une Nuits, "un chef-d’œuvre universel qui ne finit pas de s’écrire et a influencé le Voltaire de Zadig, le Diderot des Bijoux indiscrets, mais encore Shakespeare, Poe, Borges ", nous assistons depuis trente ans, dans tout le monde musulman, et désormais dans une certaine élite européenne, à un gigantesque "refoulement" de la grande culture arabe classique et populaire, érotique aussi, une véritable démolition d’un passé brillant – "celui de la dynastie des Abassides [sunnites, VIIIe-XIVe], du monde arabo-andalou [Xe-XVe] et des grands réformateurs de l’islam du XIXe et XXe siècle".

Selon lui, les puristes et les piétistes actuels de l’islam, les salafistes et la plupart des Frères musulmans veulent revenir à la religion du IXe siècle – une véritable "régression intellectuelle", qui, en retour, alimente la virulence des nationalistes européens contre tous les musulmans.

Manuscrit syrien des Mille et Une Nuits (XVe siècle) (IMA)

Nous continuons notre visite après un aparté moqueur sur l’Union des organisations islamiques de France, proche justement des Frères musulmans, qui ont affirmé le 14 novembre dernier que le mariage homosexuel risque de mener la France à reconnaître "la polyandrie et la zoophilie" : "Ils devraient relire les Mille et Une Nuits, qui s’ingénient à montrer, s'amuse Malek Chebel, toutes les formes d’amour imaginables, orgie, homosexualité, bisexualité, sado-masochisme, fétichisme, narcissisme, usages d’aphrodisiaques, travestissement et même la zoophilie dans l’histoire de Wardan le boucher. Ces vieux barbons apprendraient peut-être la tolérance !"

Il rappelle qu’en 1980, la version arabe populaire des Nuits dite "de Boulaq" (un quartier du Caire) a été interdite à la demande des Frères Musulmans, puis brûlée en place publique en 1985. Une seconde version édulcorée, publiée par le gouvernement Moubarak en 2010, fut attaquée par des avocats islamistes pour "offense à la décence" et "encouragement au vice et au péché".  Un autre fin connaisseur des Nuits, Jamel Eddine Benckheikh, co-traducteur de l’édition La Pléiade (Gallimard) estime que les Mille et Une Nuits choquent les officiels et les religieux arabes depuis leurs premières publications (sans doute au XIIIe) : "Les clercs ont qualifié de futile un texte pervers pour en annuler les effets."

(IMA)

Devant le tableau orientaliste de Paul Emile Destouches représentant une toute jeune Schéhérazade ensorcelant le sultan (1824), Malek Chebel reprend : "Des versions réécrites des Nuits circulent aujourd’hui dans le monde arabe, où on a ajouté un narrateur masculin à Schéhérazade. Ils veulent rétablir l’autorité du roi berné. Ils ne supportent pas qu’une femme se montre plus intelligente, cultivée et rusée qu’un homme. Ils détestent qu’elle raconte des histoires d’amour qui dissocient la jouissance et la maternité, l’amour du devoir, et se gaussent des maris." D’ailleurs, l’extraordinaire personnage de Schéhérazade, au nom "immortellement familier" selon Proust (qui a dévoré les contes enfant), continue de séduire les féministes de culture arabe (et pas seulement), qu’elles se réclament de sa parole émancipatrice – comme Assia Djebar, Leïla Sebar en France –, ou qu’elles veulent se libérer de toute tutelle, comme la libanaise Joumana Haddad dans J’ai tué Schéhérazade (Actes Sud, 2010).)

LE GRAND REFOULEMENT 

(IMA)

Après une pause devant une scène de danse au harem (une laque iranienne du XIXe), Malek Chebel constate que partout où les islamistes – en Arabie, au Yémen, en Egypte, au Soudan – font pression pour interdire l’étude des Mille et Une Nuits et les bannir des bibliothèques, ils font aussi la chasse aux homosexuels (très presents dans les Nuits) et condamnent un des plus vieux arts d’Orient, la danse du ventre, l’ancienne "danse de fertilité" (mais aussi le maquillage, le maillot de bains et les tenues occidentales). Aujourd’hui en Egypte, après un âge d’or lié à l’essor du cinéma dans les années 1930, puis après-guerre, seules quelques dizaines de professionnelles de danse classique exercent encore dans les lieux touristiques, la plupart étrangères (Brésiliennes ou même Coréennes), alors qu’il y en avait plus de 5 000 dans les années 1950. Les islamistes, sait-on, les maltraitent sans cesse. Il y a quelques jours, Sama al-Masri, une danseuse égyptienne partie exercer à Londres, a même posté sur YouTube une vidéo dansée où elle dénonce la nouvelle constitution des Frères Musulmans, qu’elle traite de "marchands de religion" et de "terroristes".

Cette peur des musulmans radicaux pour la danse du ventre et ses jeux de voilages fait sourire Malek Chebel. Formé à la psychanalyse (il a exercé un temps), auteur d’une Encyclopédie de l’amour en islam (Payot, 2003), il sait bien que le désir de liberté et l'Eros refoulé ressurgit toujours : "On vient de s’en apercevoir pendant le printemps arabe, s'exclame-t-il, redevenant grave, et le retour d’une opposition laïque, qui a commencé de résister !"

Il propose encore cette analyse nuancée de l’Eros islamique, qui fait autant grincer des dents les talibans de tous les pays que les pourfendeurs de toute culture islamique. "Depuis des siècles, le voile traditionnel oriental, le simple hijab qui encadre le visage, est un code dans un monde qui se veut vertueux, familial et patriarcal. Longtemps, le voile a protégé les femmes des désirs trop violents des hommes, mais il n’a jamais empêché toute une stratégie de séduction. Les yeux doux, les clins d’œil, les paroles troubles, les billets, les signes secrets, sans compter tout l’art de le broder, le décorer, et celui de se dévoiler. Cet Eros arabe a toujours existé dans les grandes villes comme Le Caire, Bagdad, Damas, Téhéran, Marrakech. D’ailleurs, une femme qui se cache de tous sous un grand châle va peut-être, comme dans les Mille et Une Nuits, retrouver son amant en dessous affriolants. Allez aujourd’hui à Casa, à Beyrouth, à Alexandrie, à Amman ou à Tunis, vous trouverez des magasins de dessous sexy devant lesquels les femmes se bousculent."

"Les Fleurs des Mille et Une Nuits" de Pier Paolo Pasolini (1974). (DR)

Il faut se plonger dans Le Kama Sutra arabe, 2000 ans de littérature érotique en Orient, une anthologie réalisée par Malek Chebel en 2006 (chez Pauvert), pour comprendre son profond rejet du rigorisme musulman, tout comme des discours anti-islamistes brutaux - "Que d’ignorance crasse !", dit-il, haussant une épaule. En effet, la littérature érotique persane et arabe, lyrique ou crue, est riche et foisonnante. Il faut se rappeler qu’à la fin du VIIIe siècle, Bagdad comptait un million d’habitants, 70 000 juifs y vivaient, la ville connaissait une vie nocturne agitée, il y avait des salons littéraires, athées et réformistes religieux s’exprimaient, on buvait du vin dans les tavernes. Cette effervescence intellectuelle et des mœurs, parfois soumise à des répressions dures, mais jamais démentie, va durer cinq siècles.

(DR)

L’AGE D’OR DE L’ISLAM

Malek Chebel n’est pas seul à remettre à l’honneur cette époque. L’universitaire marocain Driss Belmlih, spécialiste de littérature abasside, Abdelfattah Kilito, le professeur de Rabat qui a enseigné à Harvard le font aussi. Ils nous parlent des odes à l’amour du poète Omar Ibn Rabia (644-712), lues dans les mosquées. De l’écrivain Abû Nuwâs (mort en 815), un des plus grands poètes classiques, qui a passé sa vie à défier la religion : grivois, libertin, plein d’humour, ivrogne, chantant l’homosexualité, la masturbation et la débauche féminine, il fut soutenu par le calife Al-Amin. Du sceptique Al Maari (973-1057), qui écrivait "Tous les hommes se hâtent vers la décomposition. Toutes les religions se valent dans l'égarement", et rendait les oulémas responsables de la corruption et l’ignorance. Et, bien sûr, du mathématicien et poète perse Omar Khayyam (1048,1131), hédoniste et d’esprit libre, qui disait : "S’il existait un enfer pour les amoureux et les buveurs, le paradis serait désert."

L’épisode arabo-andalou, du XIe au XV siècle, a lui aussi donné de grands écrivains irrévérencieux, des réformateurs, une musique langoureuse et des libres-penseurs. André Miquel, co-traducteur des Mille et Une Nuits pour La Pléiade, a montré combien Ibn Hazm (994-1064), le poète de Cordoue, a contribué à fonder l’amour courtois français, lyrique et passionnel, et développé un scepticisme philosophique. Malek Chebel reprend : "Aujourd'hui, l'islam et le monde arabe paient encore le prix de la disparition de la société arabo-andalouse, urbaine, inventive, tolérante et amoureuse, détruite au XVe siècle par la Reconquista catholique, oubliée par tous les radicaux musulmans."

La dernière fois que je l’ai rencontré, Malek Chebel revenait d’une visite au département permanent des Arts de l’islam, au Louvre. Ce jour-là, il était très remonté par tous ceux qui, en Europe, rejettent la civilisation de l’islam - "les islamophobes, les frères ennemis des fondamentalistes, leur miroir inversé " dit-il -,  la considérant comme intolérante et agressive depuis toujours, ou alors anachronique et incapable de s'adapter à la modernité, sans en rien savoir, ignorant ses plus grands chefs d'oeuvre : "En déniant au monde arabe et à l’islam toute incursion dans le domaine du beau, des arts et de l’érotisme, hier comme aujourd’hui, ces artificiers entretiennent la haine et la suspicion du musulman, où qu’il se trouve."

Pourtant, l’exposition du Louvre révèle de nombreuses œuvres "admirables", que ce soit, s'enthousiasme Malek Chebel "les miniatures, les calligraphies, l’art extraordinaire du tapis, le métal incrusté, la mosaïque, la céramique, le travail de l’or, du verre et de l’argent, mais encore les armures, les frises murales, la sculpture sur ivoire, j’en oublie..." Il ajoute non sans tristesse d'un coup : " A titre personnel, je prétends que la beauté est une arme contre l’oubli et le déni de soi. Elle permet aux jeunes Français issus de l’immigration de se connecter à une histoire plus flamboyante. L’oubli des chefs-d’œuvre de sa propre culture, encouragée par des intégristes bornés, contribue à isoler les populations immigrées dans leurs cages d’escalier, y compris celles qui sont nées en France."

(une version courte de cet article a été publié dans Le Monde Week-end de vendredi)

On trouve "Les Mille et Une Nuits" en "bouquins" Laffont (traduction Mardrus, plus crue, plus érotisée, avec les poèmes), en Folio (traduction Galland, très littéraire et réécrite) et à La Pléiade (plus proche de l'original).

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