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UN PSYCHOLOGUE AU CHEVET DE L'ÉCONOMIE... ET DES FINANCIERS

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NEWS NEWS NEWS Alors que le ministre de l’économie, Pierre Moscovici, défend son projet pour réguler les activités bancaires, il faut lire le dernier essai de Paul Kahneman, le psychologue prix Nobel d’économie 2002 (de passage à Paris fin 2012), qui analyse sans concession dans son dernier essai les travers de comportements des financiers, des traders et des acteurs de l'économie - et accepté d'illustrer sa pensée avec des exemples d'actualité (article paru dans Le Monde Culture&idées du 15/01/13)

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Le 23 octobre 2008 est pour Daniel Kahneman « un des moments les plus émouvants de la crise économique » de 2007-2008. Ce jour-là, Alan Greenspan, l'ex-président de la Réserve fédérale américaine, surnommé le « maestro » de la finance, reconnaît devant le Congrès s'être trompé sur la capacité des marchés à s'autoréguler et sur celle des acteurs de l'économie à agir rationnellement - bref qu’il qu’il a été fourvoyé par deux des grands dogmes de l’orthodoxie économique néo-libérale.

Daniel Kahneman, né en Israël en 1934, obligé de porter l'étoile jaune à Paris durant l'Occupation, est professeur à l'université de Princeton. Il est le seul psychologue à avoir obtenu le prix Nobel d'économie (en 2002) pour sa « théorie des perspectives ». Pour lui, Alan Greenspan a gravement sous-estimé « les facteurs psychologiques » et « les erreurs cognitives » qui faussent les raisonnements des acteurs économiques et financiers, ce qui les pousse parfois à prendre des décisions déraisonnables, voire  catastrophiques, comme on a l'a vu pendant la crise des subprimes et comme on le constate encore.

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Kahneman est considéré comme l'un des pionniers de l'économie et de la finance « comportementales », un concept qui peut sembler barbare mais qui est très enseigné dans le monde. Comme en France, à l'Ecole d'économie de Paris. Pour son vice-président, Daniel Cohen, « Kahneman a inventé un nouveau champ de recherche, et l'influence de la finance comportementale sur les économistes est considérable ». Ses adeptes, s'appuyant sur les résultats de la psychologie cognitive (qui s’occupe des processus de connaissance, comme par exemple Stanislas Dehaene du Collège de France), repèrent depuis vingt ans les « travers de comportement » et les emballement psychologiques des financiers et des investisseurs : excès de confiance, mimétisme, habitudes ancrées, effet de foule, a priori, raisonnements biaisés, etc. En résultent, selon Kahneman, un irréalisme fâcheux, des prises de risques inconsidérées, de fortes anomalies boursières, des surestimations qui mènent à des krachs et à des bulles.

LE RISQUE BANCAIRE OU L'ACTUALITÉ PERMANENTE

C'est peu dire que l'économie et la finance comportementales sont d'actualité. Il ne se passe pas un mois sans que l'on apprenne qu'une banque ou un trader a perdu de grandes sommes dans des opérations financières risquées. On a su en février qu'entre 2006 et 2009 la banque italienne Monte dei Paschi, la plus vieille du monde européen, a multiplié les transactions périlleuses sur les produits dérivés pour maquiller ses comptes. En janvier, une enquête de The Atlantic citait un gestionnaire de fonds américain influent, Paul Singer : « Aucune des principales institutions financières ne présente des états financiers donnant une information utile et pertinente au sujet des risques auxquels elle s'expose. » Et que dire de la banque américaine JP Morgan, qui annonçait, en mai 2012, une perte de 2 milliards de dollars liée à ses activités de trading - cela, quatre ans après l’énorme crise de confiance qui a secoué l’économie mondiale, où les état ont dû recapitalisé plusieurs banques irresponsables au bord de la faillite, ce qui a relancé le débat sur l'urgence de la régulation financière ?

Ces prises de risques, méprises et emballements, souvent inconscients, ou très émotionnels, ou qui sont parfois le fruit de l'habitude, ces « biais » qui déforment la pensée rationelle, Kahneman en a exposé une série d'exemples, à Paris, le 26 octobre 2012, lors d'une conférence à l'Ecole d'économie de Paris. Il les développe dans son dernier ouvrage, « Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée » (Flammarion), paru en octobre 2012. Pour lui, les « biais de jugement », très fréquents, altèrent l'analyse rationnelle : ainsi le « biais égocentrique » nous fait croire plus intelligent que nous ne le sommes ; le « biais de statu quo » donne à voir tout changement comme un risque ; l'« effet de halo » ne retient que ce qui va dans le sens d'une première impression ; le « biais de pseudo-certitude » est un dogmatisme qui décréter toujours valable une vérité d'hier.

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Pour illustrer ce dernier, Kahneman nous donne cet exemple. « Prenez la position allemande sur la crise de la dette européenne. Angela Merkel refuse toute concession avec les pays en crise, qu'elle voit comme une perte immédiate. Sa ligne dure sur l'austérité, qui a donné en Allemagne d'excellents résultats hier, lui semble la seule valide. Pourtant, la situation des pays n'est pas comparable. Ne pas transiger risque d'être contre-productif pour l'Europe entière. »

C'était juste avant le 29 novembre 2012, date à laquelle l'Allemagne a accepté le nouveau plan d'aide à la Grèce.

CES BIAIS QUI FOURVOIENT NOS RAINSONNEMENTS

Il existe encore des « biais de raisonnement ». Sous l'effet de l'« illusion des séries», on perçoit à tort une convergence dans une série de hasards - erreur courante chez les traders. Le « biais de confirmation » vous pousse à entendre seulement ce qui entérine votre hypothèse.  Kahneman cite encore l'« illusion du focus », qui nous fait croire que se concentrer sur une chose importante (acheter une voiture, changer de travail) va transformer notre vie. C'est l'arbre qui cache la forêt. Le Prix Nobel retrouve cette méprise dans la position d'Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif, vis-à-vis de l'entreprise ArcelorMittal. « En se focalisant sur la fermeture d'une usine, ce qui apparaît bien sûr comme dommageable, on néglige des conséquences plus complexes. Par exemple, maintenir en vie des canards boiteux ou négliger une stratégie industrielle innovante. » Et d'ajouter : « Les décideurs exagèrent souvent l'importance de quelques entreprises au regard de problèmes économiques plus graves. »

Une des idées fortes de Daniel Kahneman est de dire : « Homo economicus, l’homme décrit par l’économie libérale classique, n’est pas un Humain ».  Selon lui, comme pour Daniel Cohen, auteur de « Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux » (Albin Michel, 2012), un véritable être humain n’a rien à voir avec cet « agent rationnel » constant et entreprenant, éprouvant une universelle « aversion à la perte et au risque », cet individu prévisible, égoïste, cherchant son seul profit défini par les économistes. Il demande : « Les économistes et les psychologues étudient donc deux espèces humaines différentes? ».

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ILLOGIQUE HOMO ECONOMICUS

Avec quelques-uns de ses confères psychologues et économistes ( Amos Tversky, Matthew Rabin, Richard Thaler), Kahneman s’est ingénié à multiplier les expériences psychologiques et les études de cas où Homo economicus ne se comporte comme prévu. Prenons, propose-t-il, un homme en situation de prendre des risques, de parier : par exemple, investir dans une start-up, entrer en justice contre un concurrent, spéculer sur des actions. En bon agent rationnel, il devra se comporter afin de maximiser ses gains, obtenir un résultat utile, et se méfier de toute perte.

Soit, demande Kahneman, imaginez maintenant que cet homme se retrouve en situation de parier (sur des actions, une transaction) : pile il perd 100 €, face il gagne 150 €. Que choisira-t-il ? La plupart des gens refusent le pari : leur aversion à la perte, la raison, l’emporte.

Mais changez les termes du pari : pile, vous perdez 200 €, face vous gagnez 2000 €. Cette fois, beaucoup hésitent. Ils se sentent prêts à prendre le risque de perdre. Ils se retrouvent dans la situation d’un trader confronté aux variations d’un marché. À jouer - surtout, s’il s’agit de l’argent des autres.

A travers d’innombrables exemples paradoxaux, cas réels ou situations simulées, auxquels chacun peut s’identifier, Kahneman en arrive à faire douter de l’universalité du choix rationnel. En fait montre-t-il, très souvent, l’humain se retrouve dans des situations conflictuelles où il n’arrive plus à identifier où est son intérêt (ou celui de ceux qu’il représente). Il fait des paris risqués, il sacrifie ses principes logiques, il joue à la loterie. Il devient un Jérôme Kerviel.

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Jérome Kerviel, le trader qui a fait perdre 4,9 milliards d'euros à la société Générale (DR) 

Une autre expérience initiée par Kahneman est restée célèbre. Imaginons qu’une épidémie risque de tuer 600 personnes. Les hôpitaux doivent choisir entre deux programmes médicaux, A et B. Si vous présentez au public le programme A en disant « il va sauver 200 personnes », puis le B en affirmant « il va tuer 400 personnes », plus de 70% des gens interrogés choisissent le A. Pour des résultats identiques, les choix s’inversent. Pourquoi ? Tout dépend du « cadrage » (ou « framing ») de l’histoire. Lorsqu’on présente les résultats comme des gains, les gens préfèrent la certitude. Montrez-les comme des pertes, ils refusent, ou préfèrent parier. Autrement dit, ici encore un « biais », un changement de cadre de pensée, a affecté notre décision ; notre rationalité.

Cela arrive tous les jours, nous dit Kahneman : « Prenez les difficultés d'Obama à faire accepter les hausses d'impôts pour les plus riches. Clinton avait fait la même chose, mais en présentant un projet visant à baisser les impôts des classes moyennes. Il a été accepté sans problème. Alors que le projet d'Obama, similaire, est compris comme une hausse des impôts pour tous, et c'est pris comme un désastre. Il réveille l'aversion que chacun a pour la perte. »

Une analyse qui devrait intéresser François Hollande pour sa politique fiscale.

HUMAIN, TROP HUMAIN

Claudia Senik enseigne à l'Ecole d'économie de Paris et participe au projet « Ouvrir la science économique », qui étudie les limites « de l'axiome de la rationalité individuelle » dans la pensée libérale. Pour elle, Daniel Kahneman a bien montré comment l'homme - « trop humain » - se fourvoie dans un système de pensée biaisé, aux intuitions trompeuses, un système que le Prix Nobel définit comme « système 1 : un mode de réflexion spontané, à la rapidité fulgurante », qui prend le pas sur la pensée logique, pondérée et rationnelle (« système 2 »). Grâce à ces travaux, ajoute Claudia Senik, on peut rationaliser les erreurs possibles en situation de pari et de risque.

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Kahneman est de plus en plus écouté depuis la crise financière qui a fait trembler l'économie occidentale. Mais il reste très critiqué par les économistes libéraux. Selon Claudia Senik, beaucoup affirment que ces réactions déraisonnables des acteurs économiques sont marginales. Qu'il s'agit de recherches théoriques qui ne bouleversent en rien le cours de l'économie libérale et ses bienfaits. C'est l'avis du chercheur David K. Levine, de l'université de Washington, auteur de « Is Behavioral Economics Doomed ? The Ordinary versus the Extraordinary » (« L'économie comportementale est-elle condamnée ? L'ordinaire contre l'extraordinaire »). Pour lui, la psychologie s'intéresse aux réactions d'un individu, l'économie, à la loi des grands nombres. La première n'interfère pas avec la seconde.

C'est aussi la conviction des économistes de l'université de Chicago Steven D. Levitt et John A. List, qui ont publié dans la revue Science, le 15 février 2008, un article intitulé « Homo economicus évolue ». On y lit : « Dans presque tous les cas, les données empiriques les plus probantes de l'économie comportementale découlent de travaux de laboratoire (...). Ces conclusions seraient difficilement vérifiables, dans tous les cas de figure, sur les marchés réels. »

ET L'ÉCONOMIE DU BONHEUR ?

Ces critiques, Kahneman les connaît. Il répond qu'on ne peut dire, après la crise des subprimes et la recapitalisation par les Etats des grandes banques mondiales - qui se sont compromises dans des activités à risque -, que le comportemental est marginal en économie financière. Et ce, alors que les gouvernements tentent de mettre en place une régulation des activités bancaires : adoption de la règle Volcker aux Etats-Unis en février 2010, rapport Vickers en Angleterre en 2011, rapport Liikanen de 2012 rédigé par des experts européens, ou l'actuel projet Moscovici. Kahneman rappelle encore qu’Alan Greenspan lui-même, la pythie détrônée de Wall Street, écrivait dans un article publié dans le Financial Times en mars 2008: « (Nos) modèles ne permettent pas de prendre toute la mesure de (…) la réaction humaine aux effets des fluctuations entre périodes d’euphorie et de repli qui se succèdent depuis des générations. »

Mais surtout, Daniel Kahneman préfère vous parler de son nouveau champ de recherche, « l’hédonique », l’économie du bonheur. À suivre…

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