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UNE FRANCE POUR MOITIE CATHOLIQUE, MAIS NE PRATIQUANT PLUS, 63% D'ATHÉES CHEZ LES 18-24 ANS, ET DE PLUS EN PLUS DE JEUNES MUSULMANS. UN PAYS MULTICULTUREL.

(DR)

NEWS NEWS NEWS. Les années passent et les Français se montrent de plus en plus irréligieux. Ils étaient 80% à se dire catholiques en 1966, ils ne sont plus que 51% en 2007, et à peine 5% vont régulièrement à la messe – surtout des gens âgés. Si le protestantisme reste stable, revendiqué par 2,1% des Français, comme la religion juive, 0,6%, l’athéisme progresse. En 2012, 35 % de la population et 63% des 18-24 ans se disent « sans religion ». Pendant ce temps, en quinze ans, seconde religion de France, l’islam a doublé ses fidèles en France avec 2,1 millions de musulmans « déclarés » (3,2% de la population) et 800000 pratiquants, soit un tiers des immigrés et leurs descendants venus de pays musulmans - ce qui, rappelle le sociologue des religions Claude Dargent, casse le poncif qu’ils sont tous pratiquants (16% se disent « sans religion »). Beaucoup de ces musulmans sont français. Et les plus pratiquants sont les plus jeunes. Pourquoi ? Enquête.

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Des études de Sciences Po (Cevipof) en 2005 et du Pew Center en 2006 l’annonçaient, on compte en France de plus en plus de jeunes musulmans. À l'inverse de la «population majoritaire», dont la jeunesse se sécularise, l'islam attire la nouvelle génération issue de l'immigration. Le rapport de 2011 « Les banlieues de la République » (Gallimard), publié par Gilles Kepel, une enquête sur la jeunesse de Clichy et Montfermeil, haut lieu les émeutes massives de l’automne 2005, le confirme. « Dans ces banlieues, nous dit Kepel, le grand récit fondateur de la France moderne, selon lequel la nation était toujours capable d’intégrer a été mis à mal. La colère et l’islam se sont développés partout où la République a échoué.» Bien sûr, le Clichy musulman décrit par Kepel n’est pas toute la banlieue, et des enquêtes nuancent le radicalisme de cette islamisation. La grande majorité de ces jeunes espèrent réussir en France, s’inscrivent sur les listes électorales, surfent sur Internet, baignent dans la culture mondialisée, développent des « sous-cultures » originales et des personnalités étoffées. À rebours de leurs parents marqués par la « double absence » de l’immigré (bien décrite par le sociologue algérien Abdelmalek Sayad), ils s’intègrent à notre société, mais sans se dissoudre. Beaucoup revendiquent leur religion. L’étude Pew Center de 2006 remarque cependant que 72 % des Français musulmans ne ressentent pas « un conflit naturel entre le fait de pratiquer l'islam et le fait de vivre dans une société moderne ». Cela a fait dire aux alarmistes que 28 % voient peut-être une contradiction entre leur religion et les lois de la République. Ils ajoutent que ce sondage a déjà six ans et date sans doute - selon Gilles Kepel en effet, l’islamisation des jeunes est récente et rapide.

Pour en avoir le cœur net, le sociologue Hugues Lagrange, directeur de recherche au CNRS, a croisé pour une étude à paraître en 2013 les dernières grandes enquêtes sur la pratique de l’islam de France, dont nous donnons ici les principaux résultats - les travaux de l’Institut National de des Études démographiques (Ined) consacrées aux « trajectoires et origines » des immigrés ainsi qu’à la « mobilité géographique et l’insertion sociale »; de l’Institut des Sciences Sociales du Politique ; du WVS (World Values Survey) ; du Centre de Recherches politiques de Sciences Po ; du Ministère de l’Intérieur.  Il constate que « l’affirmation musulmane » se généralise chez les Français de 18-25 ans issus de l’immigration du Maghreb, du Sahel et de Turquie. Ils respectent à 90% les  prescriptions alimentaires et le ramadan. La présence  régulière à la prière atteint 30%, chez les 21-25 ans alors qu’elle est inférieure à 20% pour les plus de 40 ans. Quant à « l’importance accordée à l’éducation religieuse » comme au mariage religieux, elles augmentent chez les 21-25 ans, plus encore chez ceux nés ou arrivés jeunes en France.

La grande mosquée de Strasbourg (DR)

D’autres enquêtes confirment que de plus en plus de jeunes musulmans français se démarquent de la pratique discrète et intime de leurs parents. Depuis une dizaine d’années, certains développent un mode de vie « halal » revendiqué, ostensible, associé à des prescriptions morales. Parmi ceux-là, séduite par les salafistes - des piétistes radicaux qui seraient une dizaine de millier en France d’après Samir Hamghar de l’EHESS -, une minorité prône « une rupture islamique rigide » avec l’environnement européen, soupçonné d’aliéner son identité, assortie de normes fortes sur les mœurs, la sexualité, le comportement des femmes, le mariage entre musulmans, la virginité et les tenues des filles - sans oublier, selon l’étude de Kepel et plusieurs autres un anti-sémitisme et un anti-sionisme affirmés. Hugues Lagrange résume ces tendances pour Le Monde : « Il est frappant que la résurgence des pratiques cultuelles et la religiosité augmentent chez les immigrés venus en France avant l’âge de 16 ans et chez les Français descendants d’immigrés, mais pas chez les immigrés arrivés à l’âge adulte. »

Moins de brassage, plus de sectarisme

Prières dans les rues faute de lieu de culte (DR).

Ces enquêtes ont surpris. Jusque récemment, nombre de défenseurs de l’intégration et de la laïcité, des républicains de tout bord, prédisaient que les nouvelles générations allaient peu à peu s’éloigner de l’islam. Or c’est l’inverse qui se produit. Cette nouvelle réalité bouscule l’« analyse classique », remarque Hugues Lagrange, selon laquelle il existe une corrélation entre l’inégalité, l’échec scolaire, le chômage durable, la ségrégation et l’importance accordée à la religion : le fait de voir son avenir terrestre fermé renforce la croyance et le fait de pratiquer. Cette corrélation a été confirmée par des enquêtes de sociologie de 2009 menées dans 28 pays ; ainsi que toutes celles qui, en France, depuis 30 ans, ont bien décrypté les difficultés, le racisme et les discriminations que rencontrent les enfants d’immigrés.

Cependant ni le chômage, ni les inégalités, ajoute Lagrange ne suffisent à expliquer pourquoi les jeunes descendants d’immigrés se montrent  plus religieux que les immigrés âgés et précarisés. D’autres facteurs jouent. Notamment culturels et interculturels. Ainsi, le fait que « le sentiment de relégation sociale» soit très sensible chez les secondes générations contribue à les fermer à la culture européenne, à ses modes de vie, à ses valeurs concernant les mœurs, la place des femmes, à son irréligiosité « ce qui limite le brassage des manières de vivre et des croyances ». Cela contribue à ce que « les valeurs traditionnelles et familiales des pays d’origine en sont plus prégnantes et pérennes. Les jeunes en ressentent une forte exigence d’affirmer leur identité. » Faute de la trouver à l’école ou au travail, ils cherchent cette identité dans leur propre culture  - et dans l’islam. C’est ce que confirme l’enquête « Trajectoires et Origines » de Ined : les nouveaux Français « qui vivent dans les « quartiers immigrés » sont sensiblement plus religieux que ceux dispersés dans des quartiers mélangés ». Pourquoi ? Faute d’échanges interculturels, constate Lagrange.

De la même façon, l’enquête de l’Ined montre que les enfants nés dans des couples mixtes, de plus en plus nombreux, se montrent moins religieux : « La dissonance du couple, la double culture, va dans le sens d’une moindre islamisation ». Lagrange constate enfin : « Pour les jeunes ayant réussi leurs études ou vivant loin des cités, l’islam est un islam d’Europe, plus moderniste, marqué par une foi plus personnalisée. » Il conclut, en sociologue weberien pour qui culture et données sociales s’entremêlent : « La religiosité est un élément de construction identitaire satisfaisante autant qu’une consolation. Cela suggère de ne pas se focaliser sur les seules perspectives de l’interprétation économique, l’intégration et l’assimilation et d’envisager les attitudes religieuses des immigrés et descendants d’immigrés comme des constructions culturelles, à la fois morales et politiques, éventuellement oppositionnelles. »

Occupation en novembre 2012 du chantier de la future mosquée de Poitiers par les militants du Bloc Identitaire, d'extrême-droite (DR)

Déni de culture

Ce n’est pas la première fois que Hughes Lagrange met en avant des facteurs culturels pour décrypter la vie des nouveaux arrivants. En 2010, le sociologue s’est fait connaître par un ouvrage au titre intriguant, Le Déni des cultures (Seuil), qui a soulevé une énorme polémique. Il s’agit d’une enquête quantitative, menée pendant sept ans  auprès des familles africaines de cinq cohortes d’élèves de 11 à 17 ans des quartiers immigrés des Yvelines, du XIIIe arrondissement de Paris et de Saint-Herblain, en banlieue nantaise. Lagrange y décrit dans le détail comment les rêves d’intégration des années 1960 ont été bafoués. Il raconte le chômage, l’entassement dans les logements, l’abandon des services publics, l’échec scolaire.

Mais le titre du livre indique assez que le sociologue aborde un sujet jusqu’ici tabou : le lien entre la culture d’origine d’une personne, ses coutumes, sa religion, sa conception de la famille, des femmes, etc, et son parcours en France. Comment ces données jouent-t-elle dans la scolarisation, la réussite, la délinquance ? Une analyse du livre qui a choqué s’intéresse au nombre significatif d’échecs scolaires et d’« inconduites répétées » constatés parmi les jeunes et les très jeunes (avant 16 ans) originaires du Sahel (Sénégal, Mali, Mauritanie, Sud algérien, Niger). Le fait de vivre dans une famille nombreuse, parfois monoparentale, parfois polygame, où la mère a traditionnellement peu d’emprise sur les garçons, où le père se doit d’aider les siens restés au pays, ne facilite pas la scolarisation, constate Lagrange : le français est moins parlé qu’ailleurs, la concentration à l’étude n’est pas encouragée, le passage direct du village et ses coutumes à la banlieue joue dans la méconnaissance de l’école - peu d’enfants profitent d’un soutien scolaire et sont pré-scolarisés -, les phénomènes de bande et de clan enrôlent les plus jeunes.

Le hammam de la mosquée de Paris (DR)

Bien sûr, il y a des réussites individuelles, ajoute Lagrange, mais on mesure l’importance des traditions sur la scolarisation quand on compare par exemple avec les familles asiatiques : « Plusieurs enquêtes montrent que les jeunes Chinois bénéficient d’habitudes familiales très exigeantes propices à la réussite scolaire, jusque dans les familles les plus modestes de serveurs et de plongeurs. »

Lagrange pense qu’une société de migration ne doit pas se fermer les yeux sur des traditions culturelles des arrivants. Qu’elles soient acceptées ou réprimées, elles survivent toujours au cœur des sociétés d’accueil. « L’histoire montre que la proscription des croyances induit un maintien des identités anciennes. Ainsi, dans l’Empire romain après Constantin, les cultes des divinités domestiques se perpétuent longtemps. Les juifs Marranes se sont constitués après la terrible répression de l’Inquisition. Et les catholiques d’Ulster témoignent de la force imprimée aux identités minoritaires par l’hostilité, le mépris et la répression…» Voilà pourquoi au terme de son enquête, il propose la scolarisation précoce des enfants sahéliens et de redonner du pouvoir aux mères (« empowerment ») par diverses mesures : microcrédit, économie solidaire, allocations indirectes. Recommande une politique d’incitation à la mixité sociale : construire des zones résidentielles avec les enfants d’immigrés « réussis » à proximité des cités où ils sont nés, reloger des familles dans des quartiers cosmopolites. Préconise d’inciter fiscalement les entreprises à s’installer en banlieue et les collectivités à investir dans les associations culturelles et sportives. Reprend l’idée d’une « discrimination méritocratique » des enfants des quartiers immigrés déjà défendue par Patrick Weil. Rappelle l’importance de former des imams respectueux de la République - le respect de l’islam modéré a fait reculer la délinquance dans des cités et les prisons. Selon lui, il faut se méfier des politiques de la Ville généralistes, considérer la pluralité des migrations, tenir compte des différences de bagage culturel, mener des politiques ciblées et volontaristes.

Revenons au titre du livre, Le Déni des cultures. Déni de la part de qui ? D’abord de l’esprit républicain laïc, universaliste, qui rêve d’intégrer tous les nouveaux venus sans tenir compte de l’importance du fait culturel et religieux dans l’histoire de l’immigration. Déni encore du passé, des origines et de la personnalité des immigrés. Mais aussi déni d’une bonne part de ses collègues sociologues, mais encore de responsables politiques de gauche comme de droite, ou de militants qui ne veulent voir qu’une chose : si les étrangers ou Français d’origine étrangère ne sont pas bien intégrés en France, si la violence enfle, et l’islam séduit les jeunes, c’est avant tout pour des raisons économiques et sociales. Les raisons culturelles ? Ils ne veulent pas les voir…

Hughes Lagrange prend largement en compte les facteurs économiques et sociaux dans ses recherches mais le simple fait d’y ajouter des facteurs culturels lui a valu à  une volée de bois vert. On trouve pas moins de dix articles à charge sur le site «Délinquance, justice et autres questions de sociétés » mené par Laurent Mucchielli, figure de la sociologie de la délinquance et du racisme. Tous s’en prennent à l’approche même de Lagrange. Pour eux, il accorde trop d’importance à la culture d’origine et à la religion dans les conduites humaines, il enferme les immigrés et leurs enfants dans la cage de leurs traditions, il sous-estime l’importance des facteurs sociaux, économiques et ségrégatifs dans l’échec scolaire et la délinquance. Certains l’accusent même de « racisme culturel » car il sous-entendrait qu’ils sont incapables d’apprendre, de changer, de se construire une nouvelle personnalité et s’intégrer à la société européenne.

Pour Laurent Mucchielli, insister sur les biais culturels, c’est accuser les immigrés de créer les problèmes qu’ils rencontrent tout en déniant les discriminations. Continue-t-il à critiquer Lagrange alors que les dernières enquêtes montrent l’essor des références islamiques – pour le moins culturelles - chez les jeunes ? Oui, répond-il au Monde : « En ciblant des ethnies et des pratiquants - les Sahéliens, les musulmans –, on les réduit à une définition, on trouve ce qu’on cherche, alors que tous ont des personnalités multiples, des vies plus riches. C’est très réducteur.»

L’anti-sémitisme

Après avoir été surpris et meurtri par ces tirs croisés, Lagrange s’est défendu, soutenu par plusieurs collègues, qui ont parlé de « lynchage ». Ils ont dénoncé un excès de sociologie marxisante, empêtrée dans l’économisme, marquée à l’extrême gauche, méconnaissant tout les courants des « études culturelles » et « interculturelles » vivaces dans les pays anglo-saxons, très attentives aux « sous cultures » des jeunes immigrés, ce que Lagrange appelle un « nouveau syncrétisme » - qui constitue un champs important de recherche : par exemple, l’essor du mouvement « halal ».  D’autres y ont vu un procès idéologique contre un livre publié au mauvais moment : décrivant certains travers de l’islam, il aurait fait le jeu de l’extrême-droite islamophobe et du gouvernement Sarkozy en plein débat douteux sur « l’identité nationale ».

L’affaire Lagrange a pourtant fait bouger les lignes, d’autant que les données récentes sur l’islamisation des jeunes générations confortent sa réflexion, ainsi qu’aux tenants du « fait culturel ». Le sociologue Michel Kokoreff, professeur à Nancy 2, spécialiste des quartiers populaires et des phénomènes de bande, a resitué l’enjeu du travail de son confrère dans un article de fond de la République des Idées : « Il contribue à faire la sociologie de la société telle qu’elle est et non pas telle que nous voudrions qu’elle soit. » Ajoutant : « On sait les passions que suscite toute mise en cause de notre fameux modèle républicain d’intégration basé sur l’universalisme abstrait.»

C’est sans doute ce que beaucoup ne pardonnent pas à Lagrange, et à d’autres chercheurs. Ils nous décrivent sans fard, avec nombre de romanciers, de cinéastes, de chanteurs, une société française irrémédiablement pluri-ethnique, multiculturelle, multiconfessionnelle. C’est le « creuset français ». Cela ne va pas sans confrontation et défis posé à la République. Ainsi Vincent Tiberj, chercheur en sociologie de l’intégration, a été critiqué pour son enquête Français comme les autres ?(2005) sur les nouveaux citoyens d’origine maghrébine, africaine et turque. L’ouvrage montre qu’une grande majorité de la seconde génération se revendique comme française et valorise la réussite par le travail. Mais il montre aussi qu’elle diverge profondément des jeunes Français « majoritaires » sur trois domaines, très culturels : l’homophobie (deux fois plus répandue), les mœurs (endogamie, défense de la virginité avant le mariage, brutalité envers les filles), l’antisémitisme (39% ont déclaré que « les juifs ont trop de pouvoir en France », pour 20% chez les autres).

Vincent Tiberj, comme Lagrange, a été attaqué par plusieurs confrères qui lui reprochent de tirer des « conclusions péremptoires » d’échantillons mal définis. Quand on lui demande ce qu’il en pense, il répond : « Il faudrait continuer ce genre d’études, affiner les résultats. Le problème, c’est que les enquêtes interculturelles restent mal vues en France. »

Ce n’est pas la première fois que des enquêtes pointent la montée de l’antisémitisme et du sexisme dans les banlieues. Mais qui l’étudie vraiment ? Beaucoup de chercheurs ont peur de stigmatiser les enfants immigrés. Ou de parasiter le phénomène majoritaire – la plupart s’intègrent bien. Ou de donner des arguments au Front national. En 2008, après une longue enquête, le sociologue Didier Lapeyronie, a décrit ce qu’il appelle « un ghetto français », un « contre-monde » où vit une jeunesse ostracisée, « sans visage sous les capuches », en butte au racisme, qui voit son existence filer sans la vivre. Alors elle se cherche des responsables, et l’antisémitisme monte. Lapeyronie en parle comme une forme de « socialisme des imbéciles » et de la misère, qui voit dans « le juif » son portrait à l’envers : riche, solidaire, communautaire, défendu par des droits, a contrario du jeune musulman.

Ces enquêtes permettent de mieux comprendre ce qui se joue, par exemple, dans l’inquiétante vague de tweets anti-sémites « hashtag » - plusieurs milliers d’utilisateurs - qui a déferlé sur le réseau social à la mi-octobre. Ou encore quand la police arrête en Seine-et-Marne une cellule radicale qui s’apprêtait à commettre plusieurs assassinats ciblés sur de juifs, révélant que l’assassin de Toulouse, Mohamed Merah, capable de tirer à bout portant sur des enfants juifs, n’est pas un fou isolé – d’ailleurs sa sœur a déclaré être « fière » de ce qu’il avait fait.

Mohammed Merah, l'assassin des enfants juifs de Toujouse, se réclamait du salafisme radical.

Patrick Simon, un des directeurs de l’INED, a aussi été très critiqué par nombre de ses pairs pour avoir défendu l’usage prudent des « statistiques ethniques » afin de mieux identifier les trajectoires et la situation des migrants en France. Démarche raciste, dangereuse, qui rappelle la France de Vichy a-t-on entendu. Mais pour Patrick Simon, le débat est dépassé et la France pluri-ethnique continue de progresser, bon an mal an. Lui aussi s’intéresse aux études interculturelles, « si peu citées dans la presse française », récentes en France alors qu’elles sont courantes aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada depuis quarante ans, des pays qui décrivent sans détour la cohabitation des populations, les succès et les échecs.

« Les politiques devraient s’intéresser à ces études plutôt que de jeter de l’huile sur le feu, comme l’a fait Jean-François Copé en réduisant le ramadan au vol d’un pain au chocolat », dit Patrick Simon qui a enquêté à Belleville. Sa confrère, Véronique de Ruder, elle, s’est penchée sur le marché Aligre (Paris 12e). Ce sont des quartiers où les minorités vivent côte à côte, travaillent, commercent qu’ils soient Chinois, juifs, Maghrébins, nouveaux français, autochtones. Ces études ont montré comment les gens s’arrangent avec leurs coutumes, passent des compromis, se bagarrent aussi. Ces quartiers ne sont pas à feu et à sang, les restaurants et les marchés continuent. On cohabite, même si c’est compliqué parfois, comme le montrent assez les romans signés Daniel Pennac et Thierry Jonquet.

Jamel Debouzze, acteur.« Je ne trouve pas normal que des gamins de vingt piges aient des barbes jusqu’à l’omoplate, des djellabas Lacoste, et qu’ils essaient de prêcher la bonne parole. Ils n’ont jamais lu le Coran de leur vie ! ." (DR)

 Le fait de vivre dans une société multiconfessionnelle oblige notre démocratie laïque à défendre la tolérance tout en surveillant l’extension du domaine religieux – ce qu’on appelle au Canada « les accommodements raisonnables » entre la République et la diversité*. Nous sommes loin d’aborder ces domaines de façon dépassionnée, regrette Michel Terestchensko, l’auteur de l’essai Un si fragile vernis d’humanité. Pour lui,  « on assiste en France à un véritable blocage intellectuel sur ces questions. Nous préférons l’affrontement déraisonnable, crier au « communautarisme », attaquer l’islam en général, plutôt que de réfléchir à la manière de vivre ensemble en se respectant, passant des compromis, et trouvant des consensus. »

*Voir ci-dessous l’entretien de Patrick Savidan

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Kouba construite par la République en 2011 en l'honneur des soldats musulmans de l'armée française blessés pendant la guerre de 14-18 et morts à l'hôpital de Nogent-sur-Marne. (DR)

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ENTRETIEN

« DES ACCOMMODEMENTS RAISONNABLES 

ENTRE LAÏCITÉ ET RELIGION »

Patrick Savidan dirige de la revue Raison publique et la collection Mondes vécus (Grasset). Il est  un des co-fondateurs de l'Observatoire des inégalités. Depuis octobre 2009, il est maître de la conférence "Philosophie du multiculturalisme" à Sciences-Po Paris. Depuis des années, il explique qu’accepter la diversité multiconfessionnelle française ne se confond pas avec une défense du communautarisme religieux.

N’y a-t’il pas en France forte résistance en France à accepter le fait même de la diversité des croyances et des cultures ?

Un universalisme de principe l’emporte. On voit partout, chez les politiques, chez de nombreux sociologues, une sorte d’effarement face à l’idée d’entendre et d’étudier les diverses composantes du peuple français. Pour eux, le peuple doit être une entité abstraite, indifférenciée et homogène. C’est la condition de possibilité d’un système fiscal qui fonctionne bien, d’une démocratie qui soit pleine et entière, d’une nation où chacun parle la même langue, possède les mêmes référents culturels, historiques, etc. On part du principe que la diversité est source de problèmes et d’instabilité.

Pourtant, la diversité est là…

Et elle n’est pas prête de partir. C’est une donnée de base des sociétés contemporaines. Normalement, dans une république laïque, le principe de pratiquer plusieurs religions, tout en en cohabitant au sein d’une même citoyenneté, devrait aller de soi. Le fait pour un individu de se différencier de la culture et la religion majoritaire ne devrait ni être remis en cause, ni faire objet d’une revendication tant qu’elle n’attente pas aux règles de la laïcité. Nous manquons d’enquêtes longue durée sur les faillites et les réussites des politiques d’intégration et de cohabitation interculturelle, comme on en fait depuis quarante ans au Canada par exemple, ce qui a mené à la politique des « accommodements raisonnables » entre une république laïque et les manifestations religieuses publiques.

Ils ont été critiqués…

C’est l’histoire de la grande menée par le sociologue Richard Bouchard et le philosophe Charles Taylor en 2007-2008. Le gouvernement leur a commandée parce que les « accommodements raisonnables » suscitaient des polémiques extrêmes. Des gens, des politiques, des médias trouvaient qu’on faisait trop d’efforts avec les traditions des migrants au détriment des habitants d’origine, qu’on bafouait « les valeurs québécoises ». L’enquête allait permettre de voir ce qui achoppait concrètement. Au final, la commission a constaté un sensationnalisme exorbitant au regard des problèmes rencontrés. Quand on regardait la réalité des faits montés en épingle par les opposants au « communautarisme », on s’est rendu compte que la plupart d’entre eux ne menaçaient pas la paix civile et la laïcité. C’est un peu comme l’affaire de la burqa en France, portée par quelques centaines de femmes, qui a enflammé un débat national et fait l’objet d’une surenchère politique.  

Les « accommodements raisonnables » ont-ils permis de pacifier les esprits 

La commission a aidé à calmer le jeu et regarder la réalité en face. Elle a eu un effet de salubrité intellectuelle, elle a développé une sociologie décidée à regarder les problèmes en face. Ce serait important de faire ce genre de travail en France où les enquêtes interculturelles sont peu développées, les débats sur le communautarisme religieux est surexploité, et tourne à l’affrontement de principe. On spécule dans le vide, on parle d’islamisation de l’Europe dès qu’on discute du menu d’une cantine, on occupe des mosquées, ce qui est contraire à la tolérance voulue par la laïcité…

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