mardi, 31 juillet 2012

PROSTITUÉE OU TRAVAILLEUSE DU SEXE ?

NEWS NEWS NEWS. Clients et prostituées, on en parle beaucoup depuis que Najat Vallaud-Belkacem, la ministre du droit des femmes, s’est prononcée en faveur de l’abolition de la prostitution et la pénalisation des clients. Ce faisant, elle a relancé un vieux débat clivant, où tous les arguments pour et contre ont été usé mille fois, trop souvent sans tenir compte des réalités du terrain :  de la vie même des prostituées et des clients. Il n'est pas inintéressant d'étudier comment ces polémiques se déploient dans les pays du Sud, où la prostitution est souvent plus brutale - et où, pourtant, les mêmes controverses éclatent entre partisans de l'abolition et les associations de "travailleurs du sexe".

------------------------------------------------------

  Prenons les jeunes femmes qui travaillent à Paptpong, le quartier chaud de Bangkok avec ses salons de massages, ses shows sexuels, ses boîtes de nuit et ses milliers de touristes ? Sont-elles seulement des "prostituées", se pensent-elles ainsi ? Et les Occidentaux qui viennent là sont-ils juste leurs éphémères "clients" - ces beaufs pressés bien décrits par Michel Houellebecq dans "Plateforme" (qui prétendent les faire jouir).  Qu’en disent-elles, ces femmes ? Nous le savons un peu mieux grâce à la longue enquête menée par le sociologue Sébastien Roux  « No money, no honey. Économies intimes du tourisme sexuel en Thaïlande » (La Découverte 2011). Elles-mêmes - il parle ici des indépendantes, la majorité, non celles enrôlées de force dans les réseaux mafieux - ne se déclarent pas "prostituées", elles se disent plutôt « danseuses », « serveuses », « masseuses », ou se présentent encore comme des « étudiantes » venues s’amuser en discothèque. Elles emploient non plus jamais le terme « loukka », « client », qui les enfermerait dans le statut décrié de prostituée. Ce n’est pas seulement une question d’honneur et d’honorabilité - la société thaïlandaise reste très traditionnelle.


Entre elles, elles déclinent toute une gamme d’expression pour qualifier les hommes qu’elles séduisent - qui correspond mieux à  la réalité des "clients". Il y a le « gik », la rencontre rapide ou le partenaire potentiel : c'est le genre de "farang", d'occidental", à propos duquel Pae, une fille d'un bar de Bangkok, explique froidement :  “Ne croyez pas que nous allions directement à l’hôtel. Il faut d’abord mettre le type à l’aise, le faire sourire. On va manger ou danser. Et, au bout du compte, sur une journée de huit heures, il n’y a que cinq minutes de sexe.” (Global Post, 02/11). Il y a ensuite le « fen », le « copain » ou « petit ami », avec qui on entretient une relation  plus durable, plus affectueuse, : le temps des vacances par exemple. Ou encore le « phuan », « l’ami » qui fait des cadeaux, revient chaque année voir la même femme. Quant au « sami », le « mari », le régulier, il envoie de l’argent, demandes des nouvelles, exige la fidélité quand il vient à Bangkok. Quelquefois même, rarement, celui-là épouse l’une d’entre elles. Bien sûr, la dimension économique s'ajoute.

L'universitaire et chercheuse thaïlandaise, l'économiste Pasuk Phongpaichit, a montré en 1987 que les femmes qui s’adonnent à la prostitution espèrent gagner de 180 à 1000 dollars américains par mois, soit de deux à huit fois plus que ce qu’elles gagneraient dans les régions rurales pour un autre travail - aujourd'hui, le salaire moyen dans les zones urbaines atteint 250 euros. Leurs revenus, explique Pasuk Phongpaichit, durement gagnés, au prix d'une usure physique et mentale, suite à de véritables chemins de croix, nécessitant une perpétuelle vigilance pour éviter la violence et les m.s.t, leur permettent d'aider leur famille, ou encore d'économiser assez pour quitter la prostitution, lancer  un commerce, ou financer  l'éducation de leurs enfants.

L'enquête «No money, no honey» nous montre une dimension moins victimisante de la prostitution, révèle comment ce que nous appelons le « tourisme sexuel » recouvre une large gamme de relations à la fois financières et affectives - où les clients apparaissent bien souvent dépendants des femmes, sans véritable vie amoureuse et sexuelle chez eux, des solitaires en situation de demande d'affection, d'un peu de compagnie et de plaisir. Ils payent pour, faute de savoir le conquérir, souvent effrayés par la liberté et les exigences (sexuelles aussi) des femmes européennes. Ces relations de séduction sont développées par des femmes thaï qui se considèrent pour beaucoup comme des "travailleuses", survivant à travers plusieurs formes d’échange et de rétribution - argent, cadeaux, invitations, sorties, loyers -, tout en étant parfois emportées dans des relations passionnelles - attrait, manipulation, jalousie, jusque l’amour.

Cette « économie de l’intime » devrait nous faire réfléchir, suggère Sébastien Roux, s’appuyant sur les travaux des chercheuses féministes Paola Tabet et Gail Pheterson, à notre vision méprisante, répressive, étroite ou fantasmée de la prostitution.

Une autre universitaire et féministe thaïlandaise Virada Somswasdi refuse de traiter les prostituées thaïlandaises en délinquantes ou en victimes, mais elle les considère comme "exploitées" - par les patrons de bars, les hôtels, les clients. Elle refuse encore de définir la prostitution comme "un métier comme un autre", rappelant qu'aucun parent ne la souhaite à son enfant - même si en Thaïlande beaucoup de parents acceptent l'argent de leurs filles travaillant dans les zones touristiques - et milite pour que le sempiternel débat sur l'abolition ou la légalisation soit "abordé différemment". En Thaïlande, cela commence par la lutte pour l'égalité des droits, le démantèlement des réseaux de traite des femmes, mais aussi, et d'abord, par le développement économique des zones rurales pauvres, qui demeurent les réservoirs des prostituées. Selon la journaliste du Bangkok Post, Sanitsuda Ekachai : « La prostitution est une activité banale parmi les jeunes femmes des régions défavorisées. Elle est devenue une source de revenus majeure et la "clé de la survie" à l’ère moderne ». Selon les ONG, la Thaïlande compte quelques 200.000 à 300.000 prostituées, la plupart venues des campagnes - d'après des études sérieuses, elles ramènent dans ces régions beaucoup plus de devises que l'ensemble de toutes les aides internationales au développement. C'est dire combien elles s'y fatiguent - combien les alternatives manquent encore.

watch?

À cette idée que la prostitution n'est pas un "métier" acceptable, l'association thaï Empower, qui regroupe depuis 20 ans des prostituées dans tout le pays, oppose l'idée qu'elles sont des "travailleuses du sexe" - elles pensent que vendre un service sexuel, ou encore danser nue dans un bar à gogo, est un métier. Un travail. Que le criminaliser, le réprimer ne mène qu'à aggraver la situation et fragiliser plus encore les femmes qui s'y adonnent. Une autre vieux débat clivant, qui divise jusqu'aux féministes, en Thaïlande comme en Europe. Sur leur site empowerfoundation.org,  on lit des textes revendicatifs signés "Bad Girls", écrits non sans humour : "Les travailleuses du sexe sont des personnes qui travaillent dans un "complexe de divertissement" : salon de massage, salon de danse gogo, bar à bière,  karaoké, etc, où le chant est un travail, où la danse gogo est un travail, ou boire de la bière est un travail. Les travailleuses du sexe sont des gens qui travaillent  (...) pour que leur plus jeune frère puisse devenir moine, leur frère aîné soldat, pour construire une maison pour leur mère, envoyer leur père à l'hôpital quand il est malade. Ils sont à la tête de leur famille. Mais la société les considère comme des personnes illégales, immorales, et qui consentent à être violées."

Empower a lancé en 2011 le Can Do bar, le premier lieu autogéré par des travailleuses du sexe, où les filles ne paient pas d'"amende" au taulier, ne boivent pas d'alcool avec les clients, prennent des jours de repos. Pour le défendre, elles ont réalisé un petit film comique noir et blanc, façon cinéma muet, moquant l'attitude de la police et des travailleurs sociaux, intitulé "Dernier sauvetage au Siam" (cf You tube ci-dessus). Au cours des deux dernières décennies, l'association Empower a aidé à scolariser quelques 30.000 travailleurs du sexe, déclarant sur leur site : " Nous sommes intelligents et curieux. Nous aimons à apprendre sur nous-mêmes, notre communauté et le monde autour de nous." Empower est relié à de nombreuses associations de travailleurs du sexe en Thaïlande (l'Asia Pacific Network of Sex Workers est à Bangkok) ainsi qu'autour du monde - dont le Strass, le Syndicat du Travail Sexuel, la petite association française de prostituées qui s'oppose au projet de Nakat Vallaud-Belkacem sur l'abolition de la prostitution et la pénalisation des clients.

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://fredericjoignot.blogspirit.com/trackback/2917447

Commentaires

c'est carrément un site superbe. Donc je post cette news sur google+

Écrit par : assurance auto | mercredi, 29 août 2012

Écrire un commentaire