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"IL Y A TROP D'ÉTRANGERS" DECLARE NICOLAS SARKOZY. UN DÉMOGRAPHE CHERCHE À COMPRENDRE. TROP, C'EST TOUJOURS TROP, SUR QUEL CRITÈRE L'ÉTABLIR ?

Après les meurtres odieux perpétrés à Toulouse et Montauban par un homme isolé, se réclamant du salafisme, l’immigration et l’Islam sont redevenus des thèmes centraux de la campagne présidentielle. Si tous les partis tombent d’accord pour renforcer la lutte contre l’islam radical, les positions se durcissent sur la question des migrants. Le Front National veut réduire à 10.000 les entrées d’étrangers en France et la réouverture des frontières nationales, dénonçant les accords de Schengen et le pacte de libre circulation européenne. Après avoir déclaré sur France 2 qu’il y avait « trop d’étrangers en France », Nicolas Sarkozy entend lui aussi revenir sur Schengen et réduire l’immigration de moitié. Nous avons demandé à François Héran, démographe, spécialiste des questions de l’immigration à l’Ined – l’Institut National des Études Démographiques qu’il a dirigé de 1999 à 2009 – comment il analysait ces réactions au regard des études récentes sur l’Islam français et l’immigration.

ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS HÉRAN, DÉMOGRAPHE À L'INED

Depuis que l’on sait que l’auteur des tueries de Toulouse et Montauban se disait salafiste, on entend dire que cette mouvance radicale a été sous-estimée en France ? Les enquêtes confirment-elles ces analyses ?

Selon une enquête du Pew Center menée au printemps 2006 dans les principaux pays européens, les deux tiers des musulmans de France se disaient préoccupés par l’extrémisme islamique. Ainsi 93 % des musulmans de France ne faisaient pas confiance à Ben Laden, 71 % étaient opposés à l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran. Toutefois 16%, approuvaient les attentats-suicides pour riposter aux atteintes à l’islam. Quand 50% des musulmans britanniques ressentent « un conflit naturel entre le fait de pratiquer l'islam et le fait de vivre dans une société moderne », 72 % des Français musulmans perçoivent le contraire.

Plus frappant, la proportion des musulmans de France ayant une opinion favorable des juifs s’élevait en 2005 à 71 %. C’est moins que l’ensemble de la population française (86 %), mais c’est très proche de la population américaine (77 %) et, surtout, très au-dessus du taux d’opinion favorable observé chez les musulmans d’Allemagne (38 %), de Grande-Bretagne (32 %) ou d’Espagne (28 %), sans parler des pays musulmans.

Quant a dire ce que les définit le mieux, de la nationalité ou d la religion, 81 % des musulmans britanniques choisissent la religion, pour 46 % des français. Un résultat éloigné des Français non musulmans : 83 % s'identifient d'abord par leur nationalité. Mais c’est proche des Américains : 48 % se définissent d'abord comme Américains, 42 % comme chrétiens. Ces résultats ont tellement frappé le Pew Center qu’il leur a consacré une étude spéciale saluant la qualité du modèle français d’intégration laïque, prônant la tolérance, à l’encontre des préjugés anglo-saxons.

D’autres enquêtes ont montré cependant une relative islamisation de la jeunesse…

En se fondant sur les données précises de l’enquête TeO (Trajectoires et Origines) menée par l’Ined et l’Insee, Patrick Simon et Vincent Tiberj viennent de montrer que le sentiment d’appartenance à « la nation » progressait fortement chez les immigrés arrivés jeunes en France, et plus encore dans la seconde génération. S’ils éprouvent le sentiment d’appartenir à une minorité, ce n’est pas, dans leur immense majorité, par repli identitaire mais parce qu’ils ressentent vivement d’être désignés comme tels. Cette étude éclaire les résultats de l’enquête menée en 2005 par le Cevipof (Science Po) auprès des immigrés et enfants d’immigrés ayant acquis la nationalité française, chez qui un mouvement de réislamisation apparaît nettement dans les jeunes générations, avec une moindre ouverture envers les mariages mixtes, alors que, globalement, ils affichent un loyalisme très fort à l’égard de la nation, ainsi qu’une valorisation de l’esprit d’entreprise. Cela dit, si en 2005, ces jeunes s’inscrivaient peu aux listes électorales, une enquête Cevipof de 2011 montre que la tendance s’inverse. Les musulmans représentaient 5 % de l’électorat en 2007, contre 0,7 % en 1997. Ils se disent plutôt orientés à gauche, puisqu’ils ont voté largement, à plus de 90%, pour Ségolène Royal au deuxième tour...

Que dire des charges actuelles contre l’Islam, présenté comme une religion monolithique, terreau naturel du terrorisme ?

J’entends dire (c’est un leitmotiv de l’extrême-droite aux Pays-Bas et certains vont le répétant en France) qu’il n’existerait pas d’« islam modéré » : ce serait une contradiction dans les termes. À les en croire, l’islam serait radical par nature, foncièrement fondamentaliste. À ce compte-là, qu’est-ce qui empêcherait d’en dire autant du judaïsme, de l’évangélisme, ou du catholicisme triomphant avant son ralliement à la République sous Léon XIII ? Au XIXe siècle, l’argumentaire antirépublicain de l’Église catholique était d’une violence inouïe : la république laïque était tout simplement le Mal absolu, et la société « moderne » l’œuvre de Satan. L’interprétation actuelle consistant à rabattre l’islam sur le fondamentalisme repose elle-même sur une lecture fondamentaliste des textes sacrés.

Aujourd’hui, après l’attentat Nicolas Sarkozy appelle à l’unité nationale, pourtant début mars il déclarait sur France 2 « Il y a trop d’étrangers sur notre territoire ». De quels étrangers parle-t-ils?

La formule révèle une pensée très manichéenne. En France, il y a donc les Français et les étrangers. Eux et nous. Mais qui désigne-t-il par « étranger » ? Tous les travailleurs immigrés, y compris les Français d’origine immigrée, soit 5,2 millions de personnes, en comptant les Européens ? Ou veut-il dire les 200,000 immigrés légaux non Européens, qui viennent travailler en France, ou s’y rendent par regroupement familial ? Inclut-il les secondes générations de l’immigration, nées en France ? Ou parle-t-il des clandestins ? On comprend mal que l’homme en charge de l’unité nationale manie les concepts de base avec une telle légèreté. Beaucoup de Français nés hors de nos frontières, qui ne sont plus « étrangers » depuis longtemps, se sentent visés. Or la statistique publique (y compris le ministère de l’immigration) respecte les définitions internationales des Nations Unies, que ce soit Eurostat ou l’OCDE. Un immigré est une personne née étrangère à l’étranger, qui a franchi la frontière et s’est installée pour une durée d’au moins un an. En France, 40 % des immigrés ont acquis la nationalité française, tous âges confondus, et ce chiffre progresse encore au cours de la vie. Autrement dit, les deux populations, « étrangers » et « immigrés », ne peuvent être confondues.

Que comprendre par « trop » ?

Il n’existe aucun critère objectif permettant de définir le seuil du « trop d’étrangers ». La population de la France compte environ 5 % d’étrangers. En Allemagne, c’est 9 %, en Espagne 12 %, au Luxembourg 43 %. Où est le trop, le trop peu, le « juste ce qu’il faut » ? Même problème si l’on considère l’ensemble des immigrés, y compris ceux qui sont devenus Français : leur part en France avoisine 9 %, contre 13 % en Allemagne, 14 % en Espagne ou aux États-Unis, 23 % en Suisse. Les enquêtes européennes l’on montré, la plupart des pays sont convaincus de recevoir plus de migrants que les pays voisins, ce qui est évidemment impossible. L’affirmation brute selon laquelle « il y a trop d’étrangers » vaut uniquement par la force de son simplisme. Elle a la puissance d’une tautologie (« trop, c’est trop »).

Comment définiriez-vous l’immigré d’aujourd’hui ? 

En fait, l’immigration offre aujourd’hui un paysage extrêmement diversifié. Outre l’immigration de travail, l’immigration familiale et l’immigration de refuge, il y a aussi les migrations estudiantines et les migrations de formation, sans oublier les migrations de retraite et les migrations de transit (Sangatte, c’était cela avant tout). Mais derrière ces motifs officiels, il y a des motivations plus profondes, comme le besoin de sécurité pour ses projets, la volonté d’assurer un avenir à ses enfants, le besoin d’aider ses proches - toutes choses que l’on caricature trop souvent en raillant la quête de l’Eldorado. Le temps est fini où Plantu pouvait représenter l’immigré-type sous la forme du travailleur malien avec son bonnet. Les immigrés eux-mêmes sont las de cette caricature.

(DR)

Un des chiffres de l’immigration les plus commentés est celui des entrées légales de migrants non-européens, environ 200 000 par an. Est-ce beaucoup ?

Claude Guéant a coutume de dire : c’est la ville de Rennes ! À ce compte, il naît chaque année en France l’équivalent de Marseille, il meurt l’équivalent de Lyon et le nombre annuel de nouveaux cas d’Alzheimer équivaut à la ville de Lille. Ces analogies n’ont aucun sens ; elles rendent impossible les comparaisons. En statistique, ce sont les proportions qui comptent. Or 180 000 personnes sur 64 millions d’habitants, c’est 0,3 % de la population, un chiffre si faible que les démographes préfèrent l’exprimer en « pour mille » : cela fait 3,2 pour mille. D’où il faudrait décompter les sortants (les émigrations et les décès), qu’on estime entre un quart et un tiers. Sur les 50 000 étudiants qui entrent avec les 200 000, plus de la moitié repartiront en moins de dix ans.

Depuis trois ans, l’UMP reprend le discours d’une immigration qui profite de notre générosité. Qu’en est-il vraiment ?

Nicolas Sarkozy a s’est livré le 8 mars dernier à une étrange comparaison : il n’est pas normal, a-t-il dit, qu’une épouse d’agriculteur touche une pension de réversion plus faible qu’un immigré venu en France à 60 ans toucher le minimum vieillesse ; il propose donc que l’accès au minimum vieillesse ne soit pas accessible avant dix ans de séjour. Vérification faite, tout était faux dans cette déclaration. Le véritable seuil se situe à 65 ans (les cas d’immigration à ces âges étant en fait rarissimes). Pour toucher l’allocation, il faut déjà avoir vécu en France depuis dix ans. Enfin, il s’agit d’un minimum vital, qui tient compte de tous les revenus existants. Impossible pour l’immigré de dépasser la veuve d’agriculteur. Mais l’important est ailleurs. Le président suggère ainsi que les étrangers viendraient profiter abusivement de notre système social, tel l’ouvrier de la dernière heure. Il y aurait ainsi une discrimination à l’envers à l’encontre des travailleurs français.

C’est la vieille idée reçue que les immigrés choisiraient leur destination en fonction de la générosité de la protection. Or une étude de la fondation Debedetti a montré qu’il n’en était rien : les pays qui ont attiré le plus de migrants ces dernières décennies sont précisément les pays les moins généreux en protection sociale, comme l’Espagne ou les États-Unis.

Que pensez-vous des estimations qui courent sur le coût de l’immigration ?

Il ne faut pas confondre deux niveaux d’échelle. L’État, comme l’avait demandé la Cour des comptes, chiffre chaque année les opérations qu’il finance pour les nouveaux arrivants : alphabétisation, hébergement des demandeurs d’asile, assistance médicale, rétention, reconduite aux frontières…. Ce sont quelques centaines de millions d’euros par an pour chaque opération, sachant que la complication des règlements accroît les contentieux et que ceux-ci ont eux-mêmes un coût. On peut aussi, comme l’ont fait des économistes de l’Université de Lille en 2009, calculer le bilan fiscal des immigrés : les 5,3 millions d’immigrés ont reçu de l’Etat 47,9 milliards d’euros, mais reversé 60,3 milliards. Le solde est positif, parce que les immigrés ont une pyramide des âges plus jeune que le reste de la population. En cette période de campagne électorale, le discours politique devrait rappeler avec force à quels point nos destinées sont entrelacées.

(Une version courte de cet entretien a été publié dans Le Monde Culture&Idées)

Commentaires

  • Depuis que l’on sait que l’auteur des tueries de Toulouse et Montauban se disait salafiste, on entend dire que cette mouvance radicale a été sous-estimée en France ? Les enquêtes confirment-elles ces analyses ?

  • fiscal des immigrés : les 5,3 millions d’immigrés ont reçu de l’Etat 47,9 milliards d’euros, mais reversé 60,3 milliards. Le solde est positif, parce

  • milliards d’euros, mais reversé 60,3 milliards. Le solde est positif, parce

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