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SYRIE. VOYAGE AU BOUT DE LA PEUR. RENCONTRE AVEC LA ROMANCIÈRE SAMAR YAZBEK, REFUGIÉE À PARIS

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NEWS NEWW NEWS En dépit des observateurs envoyés par les pays arabes fin décembre, la répression sanglante continue en Syrie. Les manifestations aussi. La peur n'a pas brisé les opposants. Réfugiée à Paris, l’écrivaine Samar Yazbek nous parle de la peur et du courage.

Le 26 décembre, la Syrie a connu une de ses journées les plus meurtrières. Soixante à soixante-dix soldats de l'armée ont été abattus alors qu'ils tentaient de s’enfuir des garnisons de Kansafra et Kafr Awid, au nord-ouest du pays. Treize personnes ont péri dans la province de Homs, onze a Deraa, neuf dans l'Idleb, trois autour de Deir Ezzor, un prisonnier est mort sous la torture à Hama. À Damas, les forces de sécurité ont ouvert le feu sur des manifestants dans le quartier de Midane. Le jeudi 29 décembre, alors qu’une mission de la Ligue arabe se rendait dans les régions soulevées, elles ont encore tué vingt-cinq personnes. À Douma, au nord de Damas, elles ont tiré sur l’immense foule qui manifestait place de la Grande Mosquée, au moment même où un groupe d'observateurs arabes arrivait à la mairie. Ce massacre fait douter ceux qui espéraient un cesser le feu avec l’arrivée d’intercesseurs internationaux. À ce jour, selon une estimation de l'ONU, renseignée par l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), la répression en Syrie a fait au moins 5000 morts. Il faut ajouter des milliers de disparus, plus de 10.000 arrestations arbitraires, 15.000 à 20.000 réfugiés, des assassinats ciblés d’opposants, la torture en masse, des viols, des mutilations pour l'exemple.

Ce 30 décembre, des dizaines de milliers de manifestants ont encore défié la police dans la province d’Idleb. Tous savent ce qu’ils risquent. Pourtant, ils continuent...  Il faut voir les manifestants crier et bondir tous ensemble face aux soldats armés sur les films amateurs d’Internet. Il faut lire les témoignages de leur bravoure sur les blogs, alors que leur sang coule. À quel moment le courage l’emporte-t-il sur la peur ? Quand décide-t-on d’affronter la mort ? De se sacrifier pour une révolution qui avance les mains nues ?

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L’écrivaine syrienne Samar Yazbek est réfugiée à Paris. Auteure de quatre romans, scénariste primée par l’Unicef, elle appartient à la communauté alaouite, celle du président Bachar-el-Assad (une branche dissidente de l’islam chiite qui réunit 12% de la population syrienne). En février 2011, elle rejoint les manifestations de Damas, alors que les snipers tirent pour tuer. Elle a publié alors un court texte qui fait le tour des blogs: « En attendant ma mort ». Elle décrit ce moment terrible où mourir devient une habitude : « La mort est partout ! Au village ! À la ville ! Au bord de la mer ! Les assassins s’emparent des humains et des lieux (…) Je n’ai plus peur, non parce que je suis téméraire - étant de nature très fragile - mais par habitude. Je n’ai plus peur de la mort, je l’attends sereinement avec ma cigarette et mon café. Je crois que je peux regarder dans les yeux un franc-tireur sur la terrasse voisine. Je le regarde fixement. Je sors dans la rue et je scrute les terrasses des immeubles. J’avance posément. »

 Au mois de mars, Samar Yazbek est arrêtée et interrogée cinq fois de suite par les « moukhabarat », les services secrets. Ils veulent qu’elle se désolidarise des opposants. Pour la briser, ils lui mettent une cagoule, l’emmènent dans une prison où ils torturent les manifestants. Elle en fera le récit sur les blogs syriens, le texte sera publié dans plusieurs journaux européens : «J’ai vu des jeunes hommes, qui avaient à peine la vingtaine, leurs corps dénudés, reconnaissables sous leur sang, suspendus par leurs mains à des menottes en acier, leurs orteils touchants difficilement le sol (…)  À ce moment, un des jeunes releva péniblement la tête. Il n’avait plus de visage ; ses yeux étaient scellés, je n’ai pas vu l’éclat de son regard. Le nez n’existait plus, ni les lèvres. Son visage était une miniature rouge, sans lignes, un rouge imbriqué dans le noir d’un rouge vieilli. Je suis alors tombée à terre. Pour quelques instants, j’ai chaviré dans quelque chose d’opaque, de flottant, avant de reprendre pied sur la terre ferme (…) C’est la notion de Dieu qui disparaît, car si Dieu existait, il n’aurait pas permis que sa créature soit ainsi refaite, distordue, défigurée.»

« Ne plus revenir en arrière »

 Ce jour-là, Samar Yazbek est relâchée « après quelques baffes ». Elle n’a pas cédé. Le régime hésite à torturer ou tuer une intellectuelle alaouite connue, il veut laisser croire que la communauté est soudée derrière Bachar-al-Assad. Les semaines qui suivent, les moukhabarat la menacent de mort. La calomnient. Des tracts sont distribués dans son village natal l’accusant d’être une « traître ». Profitant d’un répit dans la surveillance, elle s’enfuit à Paris avec sa fille. Depuis, Samar Yazbek n’a cessé de dénoncer le pouvoir syrien. Nous nous retrouvons dans un café parisien avec une interprète. C’est une belle femme de quarante ans, lumineuse et blonde, au regard clair, mais au visage creusé, à la voix grave. Craint-elle pour sa famille restée à Damas ? Pas de commentaire. Elle entend se présenter comme un Syrienne qui a pris le risque de s’engager, comme tant d’autres. Elle préfère parler de la peur et du courage des opposants. « Tout Syrien a grandi dans la peur. Elle pèse sans cesse sur nous, nous la connaissons bien. Pourtant, malgré la peur, les manifestations ont démarré. Quand la répression est devenue beaucoup plus violente et sauvage, cela a changé notre rapport à la peur. Elle l’a précisée. » Que veut-elle dire ? « Avant les manifestations, j’avais si peur que je ne me reconnaissais plus. Je tremblais. Pourtant, ma volonté de rejoindre les autres était inébranlable. J’étais déchirée. Tous les manifestants éprouvent ce déchirement où la peur se dispute au courage. Et puis le courage l’emporte, même si la peur est toujours là, si humaine... » Même quand on sait qu’on risque d’être mutilé, torturé ? « Il existe comme un plafond de la peur. D’abord, il nous écrase. En apprenant l’horreur de la répression, la peur décuple. Ensuite, les manifestants ont compris que s’ils s’arrêtaient maintenant, le pire les attendait. Le régime allait se venger d’eux. Ils ne pouvaient plus revenir en arrière, comme en Tunisie, en Egypte. Alors le plafond de la peur s’est relevé.»

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« MON SANG N’EST PAS GRATUIT »

 Le 10 octobre 2011, plusieurs organisations de dissidents et d’étudiants syriens se retrouvent au meeting « La Syrie vers la liberté » au théâtre de l’Odéon (encore dirigé par Olivier Py). Ce soir-là, pour la première fois, le ministre d’État Alain Juppé serre la main de Burhan Ghalioun, le porte-parole du Comité National Syrien (CNS), jugé comme l’organisme le plus représentatif de l’opposition. Lionel Jospin, Catherine Tasca, Bertrand Delanoë, Jack Ralite se sont déplacés. Dans les coursives, les Syriens ne lâchent pas leur téléphone. Dés qu’un sonne, ils prennent peur. Un étudiant apprend qu’un ami palestinien a été arrêté à Damas. Une cinéaste que les services secrets ont assassiné à Beyrouth un opposant. Elle dit : «La  Syrie n’a pas beaucoup de pétrole. Alors le prix des morts a moins de valeur pour l’Occident. Ils laissent faire...» Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), la répression a fait 5000 morts. Il faut ajouter des milliers de disparus, 10.000 arrestations arbitraires, 15.000 à 20.000 réfugiés, des assassinats ciblés d’opposants, la torture en masse, des viols, des mutilations pour l'exemple.

 Samar Yazbek est à l’Odéon, avec sa fille de 16 ans. Certains trouvent qu’elle a eu beaucoup de chance d’avoir échappé aux services secrets. Elle-même le sait. Sur scène, elle fait lire des témoignages de Syriens arrêtés qu’elle a recueillis. Ils tournent autour de la peur et du prix du sang. Un fils emprisonné écrit à son père : « Badigeonne notre porte avec mon sang. Crie : Je ne transigerai pas ! Mon sang n’est pas gratuit, mon père. Ne cède pas » Ensuite, elle montre la grande photo d’un jeune homme, pour dire en arabe : « ‘‘N’entamez aucun dialogue avec votre bourreau. Ne désespérez pas même si le monde entier vous tourne le dos’’. Voilà ce qu’écrivait Ghiat Matar, dont le cadavre mutilé fut rendu à sa mère le 10 septembre. Il avait 26 ans. J’ai souhaité sa présence ce soir pour que vous puissiez le regarder (…)  Ghiat et son histoire résume l’histoire des jeunes dans la révolution syrienne. Il a été un des premiers à lancer l’appel pour offrir une rose et de l’eau aux soldats. Il n’appartenait à aucun parti, il était pacifiste. Les services secrets ont retourné son corps avec une grande blessure à travers le ventre.». Ensuite, elle a appelé à une minute de silence pour les jeunes martyrs de la révolution syrienne.

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(Samar Yazbek à l'Odéon devant le portrait de Ghiat Matar. DR)

" JE SUIS DEVENUE LE ROMAN "

En Syrie, Samar Yazbek a publié un roman « La boue », où elle dresse le portrait de deux officiers proches d’Hafez-el-Assad, qui instaura la dictature du parti Baas. L’un approuve le coup d’Etat de 1970, le second non. Les deux hommes sont alaouites, partagent des valeurs religieuses, pourtant ils s’affrontent. « J’ai essayé de décrire comment le régime a détruit toute relation humaine, toute valeur, explique-t-elle, et comment l’arrivisme, l’opportunisme l’emporte chez les uns, pas chez tous. » Dans un autre roman « Le parfum de la cannelle », elle raconte l’histoire de deux femmes. L’une vit dans le luxe à Damas, exploitant l’autre, sa domestique, très pauvre. « Je décris le monde secret des femmes syriennes. Je montre comment les riches maltraitent les pauvres, les domine. Sexuellement compris. » Quand on consulte les chats sur les sites de littérature arabe, on trouve beaucoup de critiques du livre. La plupart lui reprochent d’aborder crûment l’homosexualité féminine, de l’exagérer. Mais quelques-uns y voient un livre courageux sur la psychologie de la domination.

Dans un texte récent sur la révolution, Samar Yazbek écrit : « On dit qu’écrire un roman nécessite beaucoup d’imagination, et moi je dis qu’il a d’abord besoin de réel, ensuite de réel, et enfin de réel ». Est-ce que l’expérience de la peur ont changé son écriture ? « Ce que j’ai vécu en Syriedépasse l’imagination. C’est mille fois plus terrible que l’imagination. Cela me confirme que pour écrire, la réalité est plus forte. » Justement, elle écrit dans son premier roman que l’amour et la mort lui semblent les deux faces d’une même pièce. Qu’en pense-t-elle maintenant ? « La mort pour moi était abstraite. Une idée. Pendant ces mois, j’ai approché la mort, j’ai senti son odeur, je l’ai vue. Aujourd’hui pour moi l’amour et la mort constituent deux mondes à part. La mort n’a rapport avec rien, et surtout pas avec l’amour. » Dans son témoignage sur la torture, elle dit qu’il n’y a pas de mots pour exprimer ce qu’elle a vu. Pas de mots ? « Quand tu te sens impuissant devant la mort, tu te sens responsable, comme si tu avais participé à cette mort. D’où vient ce sentiment d’impuissance ? Les mots n’arrivent pas à exprimer ce qu’on est en train de vivre… » Elle a donc renoncé à écrire sur ces moments ? Non, elle a tenu un journal tout au long (à sortir en mars). Elle en a lu des extraits à l’Odéon. : « L’écriture m’a toujours aidée dans les moments difficiles de ma vie. Parce que je suis écrivain, je pouvais me sentir plus libre avec moi-même et les fils enchevêtrés de ma vie. Je les nouais et dénouais comme les ficelles des marionnettes, à la seule différente que, cette fois-ci, je suis le jeu, les ficelles et la grande main mystérieuse qui les manipule. Je suis devenue le roman le plus authentique que je pourrais écrire. »

(Une version plus courte de cet article est parue dans Le Monde)

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