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CANNABIS STORY. DE L'APPEL DU 18 JOINT 1976 AUX AFFRONTEMENTS À L'ARME LOURDRE ENTRE DEALERS À SEVRAN (SEINE SAINT-DENIS) CET ÉTÉ 2011

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NEWS NEWS NEWS Avant l’été, le maire de Sevran (Seine Saint-Denis) a demandé l’intervention de « casques bleus » dans les cités pour empêcher les dealers de haschich de s’entretuer. Pourtant, la prohibition du cannabis existe en France depuis 1970, au contraire de la plupart des pays européens. Faut-il parler de l’échec de la « guerre à la drogue » ? Quelles solutions préconiser ? Enquête.

1 - L’Appel du 18 joint 1976

Ce fut une cérémonie à la fois politique et botanique. Dressé à l’entrée du Jardin des Plantes devant la statue de Lamarck, brandissant un joint grand comme le cor de Roland, cheveu au vent, le philosophe François Chatelet a lu l’appel. « Cigarettes, pastis, aspirine, café, gros rouge, calmants font partie de notre vie quotidienne. En revanche, un simple joint de cannabis (sous ses différentes formes : marijuana, haschich, kif, huile…) peut vous conduire en prison ou chez un psychiatre… »

Applaudi, par une centaine de manifestants, il a entraîné la petite foule vers un terre-plein où un pied de cannabis fut planté avec solennité, malgré les protestations d’un jardinier qui assura que la serre en contenait déjà un. Puis, la police n’ayant rien repéré de ce manège, nous nous sommes attardés sous les frondaisons, fumant quelques cigarettes odorantes...

(Cet article a été publé en partie sur Le Monde Magazine fin août)

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... Il y avait là plusieurs jeunes journalistes d’Actuel et de Libération - dont Jean-Paul Géné et votre serviteur, initiateurs de cet « Appel du 18 joint » -, des philosophes, André Glucksmann et Jean-Paul Dollé, des professeurs d’université, Denis Guedj et le physicien Jean-Marc Levy-Leblond (un des co-auteurs de l’appel avec l'éditeur Jean-Baptiste Grasset), quelques musiciens dont Areski et Brigitte Fontaine… Tous, comme la longue liste des signataires - parmi lesquels plusieurs célébrités, François Béranger, Jean François Bizot, Pierre Barouh, Copi, Pierre Clémenti, Philippe Druillet, Gérard Fromanger, Gir-Moebius, Jean-Pierre Kalfon, Bernard Kouchner, Maxime Leforestier, Jean-François Lyotard, Bernadette Laffont, Mandryka, Edgar Morin, Bulle Ogier, Philippe Sollers, Topor, Bertrand Tavernier, Philippe Val…) – ont reconnu « avoir déjà fumé du cannabis en diverses occasions et avoir, éventuellement, l'intention de récidiver… »

En cette année 1976, le pays est entré en récession suite au premier « choc pétrolier », le nombre de chômeurs a passé le cap des deux millions et le ministre de l’intérieur Michel Poniatowski, grand défenseur de la peine de mort, fait la chasse aux fumeurs d’herbe. Depuis le 31 décembre 1970, l’année des festivals de Woodstock et de l’île de Wight, où toute une jeunesse rêve d’une vie plus libre et joyeuse, le parlement français a voté à l’unanimité la rude loi «relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie et la répression du trafic et de l’usage illicite de substances vénéneuses ». Fumer un joint chez soi est désormais considéré comme une « détention illicite », dans la rue un acte illégal, aucune distinction n’est faite entre les différentes substances psychotropes et leur nocivité, les personnes accrochées aux drogues dures comme l’héroïne sont criminalisés, l’alcool demeure le seul stupéfiant légal tandis que la vente de seringues va être interdite en pharmacie - une décision qui s’avérera dramatique pour la santé publique. L’article L34-21 prévoit encore de punir « l’incitation et la provocation à l’usage des stupéfiants » ainsi que « la présentation sous un jour favorable », autrement dit tout article de presse, ouvrage, essai, étude qui nuance, remet en cause ou critique la politique officielle devient passible d’une lourde amende ou d’une peine de prison. Il faudrait en toute logique interdire les œuvres de Baudelaire, Théophile Gautier ou Gérard de Nerval, membres du Club des hachichins des années 1840, les livres de Jack Kerouac, le film « Easy Rider » de Dennis Hopper (1969) ou encore nombre de chansons pop des années 1960 et 1970, en commençant par les Beatles et les Rolling Stones...

Cette année 1970, les forces de police interpellent 813 jeunes fumeurs de cannabis. Beaucoup se retrouvent  au tribunal. Puis en prison. En 1976, l’année de l’Appel, la répression s’est encore accrue, alors que la France compte de plus en plus d’amateurs. Elle est d’autant plus mal acceptée que l’herbe est tolérée aux Pays-Bas commz en Californie, et qu’au Moyen-Orient, en Inde, en Asie du Sud-est, en Afrique, les « routards » découvrent que la consommation de haschich et d’herbe fait partie de civilisations anciennes, associée à des traditions conviviales. En Occident même, plusieurs études officielles conseillent d’en dépénaliser l’usage. Ainsi le rapport « La Guardia », commandé par le maire de New York en 1941, concluait que « la publicité faite autour des effets catastrophiques de la fumée de marijuana est dénuée de tout fondement ». Le rapport Wooton effectué en Grande Bretagne en 1967 à la demande du ministère de l’Intérieur recommande la dépénalisation, tout en expliquant qu’il est impossible de « démontrer de lignes de progression significatives vers les drogues dures». Au Canada, le rapport « Le Dain » de 1972 reconnaît l’absence de dépendance au cannabis, tout en rappelant les méfaits graves de l’alcoolisme. Qu’importe, la France persiste dans la répression. Le nombre d’interpellations pour usage passe de 4755 à 7799 entre 1977 et 1978.

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2 – La prohibition à la française

Aujourd’hui, la prohibition à la française s’est aggravée alors même que de nombreux pays européens, l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, le Luxembourg, l’Espagne, le Portugal, le Pays-Bas (pays des « coffee-shops »), le Royaume-Uni en ont dépénalisé l’usage - arrêt des infractions pénales - et la possession en petite quantité. En France par contre, rompant avec une relative tolérance des services de police, la circulaire Perben du 8 avril 2005, durcit encore la législation. Un « rappel à la loi » devant un représentant du procureur est exigé pour toute première arrestation : un joint suffit. Les récidivistes, s’ils veulent éviter le tribunal, doivent être orientés vers « une structure sanitaire ou sociale » pour connaître une « injonction thérapeutique », puis être soumis à de tests de dépistage réguliers pour prouver qu’ils ont cessé toute consommation. À l’inverse du Portugal, l’éducatif passe par le punitif. Ceux qui refusent sont passibles d’une peine de 2 à 5 ans de prison. En même temps, toute la sous-culture relative au cannabis se voit condamnée, que ce soit les commerçants vendant des «vêtements et bijoux arborant une feuille de cannabis» ou des livres « vantant les mérites des produits stupéfiants ». C’est à se demander si des feuilletons comme « Weeds » ou « Bored to death », diffusés par la chaîne Orange, ou les disques de Bob Marley ne vont pas être proscrits. En mars 2007, la « loi de prévention de la délinquance » alourdit encore cet arsenal. Le petit consommateur, poursuivi sans relâche par des services de police sommés de faire du chiffre, devra payer à ses frais un « stage de sensibilisation aux dangers de l’usage des produits stupéfiants ». Quant à « l’injonction thérapeutique », elle n’est plus proposée comme une alternative à la procédure judiciaire, et peut être décrétée comme une peine, avec inscription au casier judiciaire. Enfin, la « loi Dati » du 10 août 2007 destinée à « renforcer la lutte contre la récidive des mineurs et des majeurs », qui instaure des peines planchers, durcit encore ce système. Désormais, un fumeur récidiviste détenant 2 grammes de cannabis risque une peine immédiate de 4 ans d’emprisonnement.

Nous sommes  dans la « tolérance zéro ».Cela, alors même que le rapport de l’ONU du 2 juin 2011 sur les drogues (Global Commision on Drug Policy), officiellement présenté au public par les anciens présidents du Mexique et de la Colombie - des pays ensanglantés par les narcotrafiquants-  et l’ancien secrétaire général, Kofi Annan, appelle à mettre fin à « la guerre à la drogue », prenant acte de son « échec ». Il préconise encore « de mettre fin à la criminalisation, la marginalisation et la stigmatisation des personnes consommant des drogues qui ne causent aucun dommage aux autres », de « reformer » les politiques répressives, de dépénaliser la consommation du cannabis et de traiter les personnes dépendantes aux drogues dures comme des patients et non des criminels.

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3 – Les effets d’une politique

Après 35 ans de répression continue des usagers, de la petite production et du trafic de cannabis en France, faut-il parler d’un échec ? Observons les résultats… La consommation récréative est devenue massive, durable, banale, dans tous les milieux et en tout lieux. Selon les chiffres 2010 de l’Observatoire des drogues et de la toxicomanie, un organisme public sans doute en deçà de la réalité, 12,4 millions de personnes ont « expérimenté » le hasch ou l’herbe, 3,9 millions en ont pris quelquefois dans l’année, 1,2 millions fument de façon régulière. Les adolescents, malgré la répression, continuent de s’y adonner. 25% des 17 ans, filles et garçons confondus, déclarent en avoir fumé plusieurs fois au cours du mois passé, généralement le week-end. 42% des 17 ans en ont fumé à l’occasion l’année écoulée. 61% des hommes de 18-25 ans disaient avoir fumé pendant l’année 2002, 56% en 2005, pour 39% de femmes. Tous âges confondus, de 15 à 64 ans, l’expérimentation a connu une hausse nette, 25 % en 2000, 31 % en 2005, soit 1 hors-la-loi sur 3. Mais l’essayer n’est pas l’adopter ou s’accrocher. Depuis deux ans, la consommation fléchit un peu, et l’usage constant (10 fois au cours du mois) reste faible, même s’il a connu une hausse significative entre 2000 et 2005, passant de 2,6 % à 4,2 % pour les hommes.

De fait, la prise massive de cannabis demeure un phénomène de jeunesse - 17-25 ans - associé à un mode de vie : sorties, concerts, soirées. Au-delà de 45 ans, contrairement à l’alcool, la consommation occasionnelle s’effrite : 1,7 % des 45-54 ans, 0,5 % des 55-64 ans (surtout des hommes). Qui fume ? Plutôt les chômeurs que les actifs, les artisans et les employés que les ouvriers, les étudiants que les travailleurs du même âge.

Au regard de cet échec radical concernant l’usage - sans parler de ses présupposés policiers, infantilisants et liberticides - il faut mesurer les impacts sociaux dune telle politique prohibitive. Elle a contribué à surpeupler des prisons déjà pleines, dont l’état catastrophique, scandé par un suicide tous les 3 jours (109 en 2010, 27% de mineurs), est bien renseigné depuis le rapport du Sénat : « Prisons. Une Honte pour la république » (2000). Si en 1978, 47,5% des détenus avaient été jugés pour vol et recel, 20 ans plus tard les condamnés pour infraction à la législation sur les stupéfiants - beaucoup de petits dealers et de revendeurs-consommateurs – deviennent les plus nombreux : 18,7% en 1998. 17% en 2006. La plupart des observateurs du monde carcéral affirment qu’ils sortent de prison endurcis, ou détruits. Tout en saturant les cellules. « Si l’on poussait jusqu’au bout cette logique fanatique, il faudrait enfermer les 120000 dealers de rue. Absurde… (Elle) témoigne de la méconnaissance de l’état de notre système pénitencier par les politiques» écrit Serge Supersac, l’ancien patron des CRS en Seine-Saint-Denis, spécialiste de la moyenne et petite délinquance, dans l’ouvrage qu’il a écrit avec Serge Gatignon, le maire de Sevran : « Pour en finir avec les dealers » (Grasset , 2011). Car à l’échec de la politique répressive, il faut ajouter l’échec de la réduction du trafic et des violences qui l’accompagnent…

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4 -À Sevran, dans les quartiers difficiles 

C’est ici, au début de l’allée Jan Palack, au coeur de cette grosse cité entourée d’arbres poussiéreux du quartier Montceleux, que le jeune homme a été blessé par balle le 1er juin. Il tentait de s’enfuir en scooter. Règlement de compte entre dealers. Le lendemain Stéphane Gatignon, le maire, réclamait l’intervention de l’armée pour éviter de nouveaux affrontements. L’armée en Seine Saint-Denis, à vingt kilomètres de Paris… L’adjoint au maire, aussi jeune que son patron, nerveux, le portable toujours en main, avec lequel je traverse la cité, explique : « Nous n’avons pas parlé d’appel à l’armée, mais de mettre des « casques bleus » pour marquer les esprits et forcer le gouvernement à s’engager. Nous ne voulons pas un mort de plus à Sevran, ce n’est plus possible !» En juin 2010, un homme a été abattu dans le dos dans une cité voisine. Des enfants ont retrouvé l’arme dans un buisson, ils ont joué avec, le coup est parti. Une mâchoire arrachée. En juillet 2010, suite à une fusillade, 17 impacts de kalachnikov (la nouvelle arme des trafiquants) sont relevés cité Basse. Quelques jours plus tard, des tirs éclatent dans la cité des Beaudottes, on retrouve des douilles de 9 millimètres En mars 2011, un jeune homme de 23 ans est blessé en pleine rue. En mai, une balle perdue brise la fenêtre de l’école primaire voisine, tout près, avenue Ronsard…

Nous nous approchons, il est midi, les gamins sortent en piaillant, les parents les récupèrent. Depuis la fusillade, toute récréation a été interdite. « Les instituteurs ont eu peur pour les enfants, vous pensez bien… » grimace l’adjoint au maire. Aujourd’hui, la mesure est levée. Deux cars de CRS ont pris position à côté de la maternelle, juste entre les deux allées où les dealers, les « bicravers » comme les appellent les jeunes du quartier, s’affrontent depuis plusieurs mois. Le ministre de l’Intérieur Claude Guéan a donné là début juin, suite au cri d’alarme de Stéphane Gatignon, une conférence de presse très médiatisée pour assurer qu’il rétablirait l’ordre républicain. Il était temps.

Cela fait des années que les cités de Sevran, un réseau inextricable de tours, d’allées, de culs-de-sac, de buissons et de caves, où vivent quelques 20.000 habitants, abritent le plus important trafic de cannabis d’île de France – il  a déjà fait 7 morts. En février 2007, le tribunal correctionnel de Bobigny a condamné à des peines ferme vingt prévenus. 220 kilos de résine, 185000 euros, plusieurs armes de poing et deux kalachnikov avaient été saisis dans des appartements de « nourrices » de la Cité-Basse - entendez les habitants qui stockent la marchandise contre quelques milliers d’euros, souvent des femmes seules avec enfant et des familles pauvres. Les deux « caïds » présumés, 54 ans, ont pris dix ans ferme, leurs trois « lieutenants » cinq ans. Ils avaient pris le contrôle de la cité HLM, un bloc de tours isolées, s’appuyant sur une bande de jeunes « rechargeurs », (les revendeurs), de « coupeurs de barrettes » et de guetteurs (payés 50 euros par jour, ils ont pris entre 8 mois et 2 ans ferme) - ajoutez 11 « nourrices » (peines avec sursis). Ils alimentaient l’économie parallèle - « l’économie de subsistance » l’appelle Stéphane Gatignon, et il a raison - d’un quartier où un jeune sur deux est au chômage, les femmes seules avec enfant nombreuses, la pauvreté chronique. Beaucoup d’argent circulait- circule.

Les bicravers tenaient les cages d’escaliers, surveillaient les allées et venues, faisant régner leur loi sur les habitants. Tous, revendeurs, fourgues, nourrices dépendaient financièrement du deal, tout en étant menacés par les caïds s’ils voulaient se retirer. De nombreux  dealers venaient de toute l’Île-de-France et de Paris pour s’approvisionner en haschich marocain.

Cette saisie et ce procès ont été qualifiés d’« exemplaire » par Quentin Dandoy, le procureur du tribunal de Bobigny, car il aura permis de « mettre à jour les rouages d’un trafic de stupéfiant dans une cité ». Exemplaire ? Dans les faits, il n’a rien arrêté. Le trafic s’est aussitôt déplacé vers d’autres cités, et Sevran est resté la plaque tournante du deal de cannabis en région parisienne. 38% des jeunes de la ville n’ont toujours pas trouvé de travail. Ni les familles démunies des ressources.

Le gros trafic a repris. Un chiffre d’affaires de 35000 euros par jour d’après la Mairie. Depuis deux ans, deux réseaux s’affrontent pour le contrôle des points de vente.

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4 - La "guerre à la drogue"

En mars dernier, Christian Lambert, le préfet de Seine-Saint-Denis a déclanché une nouvelle vaste opération de police à Sevran, déclarant « la guerre à la drogue ». Hélicoptère, chiens renifleurs, policiers à pied, motos, cars de CRS. Pendant trois jours, ils ont sécurisé les halls d’immeubles de plusieurs citéset fouillé les appartements.

La saisie a été maigre.

Un fusil à pompe, un pistolet automatique, 1700 euros, une plaquette de hasch le premier soir. Un caïd détenant 2 armes de poing et 15 kilos d’herbe le lendemain. Serge Supersac, qui connaît bien la Seine Saint-Denis, a eu des mots très durs sur cette opération : « Une démonstration de force fantoche » Ajoutant : «  Christian Lambert croit qu’à l’instar des écuries d’Augias, un Hercule policier  pourra tout nettoyer d’un coup… Mais chaque fois que Sisyphe est heureux d’avoir dégagé quelques jeunes d’un hall d’immeuble, ils reviennent le lendemain, plus énervés encore. » En effet, trois mois plus tard à peine, les tirs entre dealers reprenaient. L’un était blessé au ventre.

Soudain, le téléphone de l’adjoint au maire sonne. On lui apprend qu’à la suite de l’arrivée des CRS dans le quartier Montceleux, le deal a repris dans la cité des Beaudottes, à un kilomètre de là. Nous y allons en voiture. « Il vaut mieux ne pas descendre. Ils surveillent tout mouvement, et me connaissent. Si vous y aller à pied, mieux vaut ne pas dire que vous êtes journaliste. » Des immeubles en mauvais état, décrépits, les lettres dansantes de tags, des jeunes types embusqués dans les cages d’escalier. Qui surveillent visiblement. Dans la rue, des femmes pressées, des gamins à capuche, une ambiance tendue. Plusieurs milliers de personnes, chômeurs, ouvriers, vivent là, pris en otage. Dans certains immeubles, les jours de deal, ils doivent montrer leurs papiers au bicravers pour prouver qu’ils habitent là. Ceux qui se plaignent le font de façon anonyme, de crainte des représailles. « Tout se sait dans une cité… » explique l’adjoint au maire. D’où la difficulté de démanteler des réseaux.

Serge Supersac, habitué de la nouvelle délinquance, a beaucoup travaillé sur le nouveau deal en Seine-Saint-Denis.Nous ne sommes plus dans une logique de grand banditisme. Démanteler et décapiter « une bande » ne suffit plus. Confronté à l’énorme demande de cannabis de la région parisienne, qui permet des petits gains rapides, le deal s’enracine dans les cités. Il devient un business de survie, apporte un argent bienvenu, du coup des nouveaux petits caïds apparaissent, qui recrutent facilement. Quand l’un tombe, un autre reprend le trafic. Serge Supersac analyse l’échec des politiques « coup de poing » : « On a toujours besoin d’un ennemi intérieur identifié et les « bandes » sont parfaites pour cela… Sauf que la réalité, inacceptable, est tout autre : les trafics sont le fait de groupuscules concurrents qui luttent pour des territoires et s’entretuent. Mettre la main sur un dealer ne donne qu’un dealer… Le pouvoir s’invente une mafia comme adversaire… Aujourd’hui, pour le cannabis, c’est de l’achat-revente bas de gamme, les OS de la drogue en quelque sorte. » Pour arriver à l’enrayer, il tombe d’accord avec ses collègues qui ont participé au rapport de la commission de l’ONU sur les stupéfiants. Il faudrait tout repenser, cesser « la guerre à la drogue ».

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6 – Le Maire de Sevran s’énerve

Nous voilà au siège de la région île de France, un bel hôtel particulier du VIIe arrondissement bien loin des cités de Sevran. Cheveu court, costume gris, pressé, l’air épuisé, Stéphane Gatignon semble cloné sur ses collègues. Mais dés qu’il discute, on découvre une tête politique. Passionné. Passionnant. Très remonté contre « le retard français ». Ecologiste, il est effaré de l’abandon de la filière solaire par le gouvernement, « alors que les Allemands investissent et innovent dans l’économie verte, créent des emplois, après avoir arrêté leur programme nucléaire. Nous n’avons pas leur courage ». Même regret devant le désintérêt porté aux terres et à la filière biologique - «  c’est l’avenir pourtant ! ». Puis, le maire revient, et l’ancien communiste, et il s’attaque à l’absence de vision sociale sur la délinquance  : « Le gouvernement diabolise les ghettos. Ils nous disent que la République ne saurait les tolérer. Mais, ils ne font que  dresser une partie du peuple contre les plus démunis et favorisent l’extrême-droite. Ils enterrent l’idée que la délinquance s’épanouit dans la pauvreté, surtout depuis la disparition des organisations sociales du parti communiste dans les quartiers. » Un maire écologique qui a vaincu le Front National dans une ville ouvrière, à forte immigration (18% de la population), où les dealers se tirent dessus, mérite d’être écouté.

S’il reconnaît qu’il prépare une opération policière d’ampleur pour débusquer les dealers de la cité Montceleux, il s’en prend quand même au « tout répressif ». Selon lui, cette politique ne produit que« des effets sur le court terme » et des images « très télégéniques » : « Il faut revenir à la police de proximité qu’a abolie le président, créer des Unités de Prévention Urbaine (les UPU) qui s’installent dans les quartiers défavorisés, gagnent la confiance de la population et des jeunes. L’Etat, les services sociaux, les municipalités, les industriels doivent revenir dans les banlieues. C’est contre-productif d’abandonner le traitement social. ». À Sevran même, la mairie construit un commissariat dans un quartier à risque, développe un projet de rénovation complet des Beaudottes (la vieille cité sera détruite, une nouvelle reconstruite avec des espaces verts), la cité de Montceleux va être réhabilitée, la gare reliée au Métro Grand Paris, un gros centre sportif, une salle de spectacle polyvalente, un groupement scolaire, des jardins aménagés sont en route.

Autre cheval de bataille, l’aveuglement et manque de courage des politiques de gauche comme de droite sur nos sociétés polyculturelles : « Ils refusent de le dire. C’est fait. Nous sommes un pays multiculturel. Le reconnaître, voilà l’universalisme d’aujourd’hui, la véritable pensée républicaine. Affirmer comme Guéant qu’aujourd’hui la banlieue est à la marge, le cosmopolite minoritaire, est une grave erreur. Nous vivons dans un monde de plus en plus urbanisé, villes et banlieues grandissent, attirent des gens de toutes les nationalités. Le défi qui nous est lancé est d'en finir avec un modèle urbain fondé sur la ségrégation et le repli. Nous devons apprendre à vivre ensemble, faire un travail de pédagogie sur ces questions, aménager l’espace public pour le rendre plus attractif… »

Comment résoudre les problèmes du trafic de cannabis, le noyautage des cités par les dealers, la violence qu’ils génèrent ? Stéphane Gatignon défend depuis longtemps les idées avancées  hier par l’Appel du 18 joint, comme par la Commission sur les drogues de l’ONU avant l’été. Que répond-il aux parents inquiets d’ajouter un nouveau stupéfiant à l’alcool, de voir leurs enfants fumer pendant l’adolescence, conduire défoncés, perdre leur concentration d’esprit à l’école, parfois rater leur examens, ou encore consommer des produits de mauvaise qualité - hasch « Tcherno » coupé au henné - ou des marijuana au taux de THC boosté - comme la « skunk » ? Il répond pragmatique. Dépénalisation comme dans le reste de l’Europe. Plus encore : légalisation. Vente légale d’une herbe de qualité produite en France (comme en Californie ou la dépénalisation existe de fait), création d’une régie pour surveiller les produits frelatés comme hier "la régie française du kif" au Maghreb, distribution dans les « coffee shops » comme en Hollande, éducation aux effets des stupéfiants et de l’alcool dès l’école, centre d’accueil et de désintoxication pour tous ceux qui en ont besoin comme au Portugal, en Angleterre ou en Suisse. Une utopie ?

Commentaires

  • Intéressante perspective, un bon article selon moi !

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