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QUAND UN PHILOSOPHE INDIEN CRITIQUE DESCARTES ET NOS DANGEREUX RÊVES DE LIBERTÉ ET D' INDÉPENDANCE

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NEWS NEWS NEWS. Satish Kumar a été moine jaïn, il a marché avec les proches de Gandhi pour redistribuer les terres, traversé le monde pour dénoncer les armes nucléaires, rencontrer Martin Luther King. Il vient de publier « Tu es donc je suis. Une déclaration de dépendance » (Belfond), un livre où il critique les fondements de la « philosophie égotique » des Occidentaux qui, selon lui, mène le monde à sa perte. Rencontre (article publié en partie dans Le Monde Magazine,  janvier 2011)

Il semblait ravi de vouloir en découdre. Philosophiquement, bien sûr. D’exposer ses critiques à un journaliste du pays de Descartes, d’une capitale où « Liberté, Égalité, Fraternité » est écrit au fronton des mairies. Il espérait la contradiction, entendait bien discuter pied à pied les fondements mêmes de la pensée française, occidentale, que ce soit le « cogito » cartésien comme les principes de notre République. La veille déjà, au Café de l’Amour, invité à expliquer le titre de son livre « Tu es donc je suis » (Belfond), ses yeux noirs étincelaient, son visage taillé à la serpe s’animait. Tout de suite, m’offrant un thé, il a attaqué fort. « Vous remarquerez que Descartes dit deux fois « Je » dans son « Je pense donc, je suis », il fonde tout seul sa vérité. Tout ce qui vit autour de lui n’existe plus D’ailleurs, il a eu cette révélation en méditant enfermé dans une petite chambre, s’il avait réfléchi dans la nature, entouré d’arbres, d’animaux, caressé par le vent comme Bouddha, il n’aurait pas conclu à une prise de conscience solitaire.»

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En discutant avec Satish Kumar, on retrouve l’intense plaisir qu’on éprouve à débattre d’idées avec des Indiens, tout voyageur en a fait un jour l’expérience. Alors, imaginez comme cela fait des étincelles quand l’homme a 74 ans, a été moine jaïn, un disciple actif de Gandhi, un opposant au nucléaire, et qu’il a rencontré le mathématicien et pacifiste Bertrand Russel ou encore Martin Luther King, avant de proposer un nouveau « cogito » pour nos temps menacés  : « Tu es donc je suis » : il l’appelle sa « déclaration de dépendance » aux autres humains et à la nature

 

L’OUBLI DE L’INDE

 

Piqué au vif, j’ai rappelé à mon hôte qu’à l’époque de Descartes, l’Eglise condamnait Galilée, imposait partout un dogme autoritaire, et qu’il fallait bien fonder en liberté un sujet rationnel, capable de remettre en doute la superstition et développer une pensée claire et distincte. Cela n’a pas déstabilisé Satish Kumar, au contraire il a continué d’exposer une longue liste de griefs contre la pensée occidentale, tout en rappelant certaines idées fortes de la philosophie indienne - hélas trop peu enseignée en Europe, comme l’a montré Roger-Pol Droit dans son étude fameuse « L’oubli de l’Inde. Une amnésie philosophique » (Points. Seuil, 2004). « En posant l’ego comme le moteur de l’être humain, s’est emporté Satish Kumar entre deux tasses de thé, Descartes l’a séparé du monde, il a privilégié son arrogance, il l’a posé comme indépendant, il a institué un dangereux dualisme isolant le sujet de son environnement. Il a aussi donné trop d’importance à la pensée rationnelle, abstraite, calculatrice sans tenir compte de l’intelligence émotionnelle et la compassion propres à tous les humains ». Cela, alors que les bouddhistes indiens, proches en cela des stoïciens, se sont évertués à libérer l’homme des illusions de l’ego, à le détacher de ses manies, ses paranoïas, ses outrances, son avidité, afin de lui éviter de souffrir et s’opposer aux autres. À la même époque, dans les Upanishad, si les hindouistes reconnaissent l’existence de l’« atman », le Soi, le principe individuel de la personne, ils ne le pensent pas isolé, mais comme un être traversé par le souffle, le « prana », l’énergie vitale qui le relient à tous les êtres vivants. En méditant, en se concentrant sur sa respiration, l’homme entre alors en contact avec son « Je suis », mais encore avec tout ce qui respire et vit. « Le Soi n’est donc jamais isolé, séparé des autres et du vivant pour les deux grandes philosophies indiennes, continue Satish Kupar, au contraire de la philosophie cartésienne. Voilà pourquoi, l’homme occidental a décrété que les animaux étaient des machines dépourvues d’esprit et les a massacrés. Il s’est cru supérieur aux autres peuples, jugés irrationnels, et les a colonisés et pillés comme il a fait en Inde. Il a mis au point des armes de destruction massive et fait vivre l’humanité dans la terreur. Il a agressé les écosystèmes sans comprendre qu’il en faisait partie, jusqu’à arriver au désastre écologique actuel. »

Comme je ne voulais pas céder au « sanglot de l’homme blanc », cette culpabilisation et cette haine de soi propre à une certaine gauche tiers-mondiste critiquée en son temps par Pascal Bruckner, je lui rappelais que « la pensée occidentale » n’existe pas, offrant une constellation beaucoup plus riche, vaste et contradictoire que la caricature qu’il en donnait. Je découvrais alors que Satish Kumar connaît fort bien la critique de Descartes par Spinoza mettant en avant un Dieu-Nature, mais encore les grands théoriciens écologistes comme Friedrich Schumacher ou Hans Jonas, et les réflexions du neurologue Antonio Damasio dans « L’erreur de Descartes » où il revalorise « la raison des sentiments ».

 

IMPORTANCE DU JAÏNISME

 

Là-dessus, pour mieux se faire comprendre, Satish Kumar a entrepris de me raconter l’extraordinaire histoire de sa vie. À dix ans, le jeune Satish vivait à Momasar, un bourg au nord de Jaipur, dans le Rajasthan. Sa mère, Anchi Devi, mariée à un négociant en grains, était jaïn. Quand son mari disparut brutalement, Satish fut désespéré. Elle le présenta à Tulsi, le chef spirituel des jaïns. Le jeune Satish l’accabla de questions sur la vie après la mort, comment ne plus souffrir. À 10 ans, il rejoignit une école jaïn, puis devint moine. Il portait un masque sur la bouche pour éviter de tuer les insectes. Méconnu en Europe, apparue plusieurs siècles avant le bouddhisme, le radicalisme jaïn a influencé toute la philosophie et la théologie indienne, comme sa pensée politique et sociale moderne  - l’Inde, n’oublions pas est la plus grande démocratie du monde. Son plus grand penseur, Mâhâvira, contemporain du Bouddha, voulait abolir le système hindouiste des castes, éduquer les femmes, encourageait la non-violence, le végétarisme, le respect de toute forme de vie : la devise jaïn « Parasparopagraho Jivanam » signifie « Toutes les vies sont interdépendantes et se doivent un mutuel respect ». Aujourd’hui, reconnus pour leur éthique, de nombreux politiciens et hommes d’affaire indiens sont jaïns alors que leur religion compte seulement 12 millions d’adeptes : ils soutiennent une politique anti-caste réformatrice, les plus riches reversent leur fortune à des œuvres sociales. Satish Kumar explique comment un jaïn voit l’Europe. « Vos abattoirs industriels, votre boulimie de viande représentent véritablement l’enfer sur Terre, une abomination, la négation du vivant. Quant à ceux qui se moquent d’eux parce qu’ils respectent les insectes, voyez aujourd’hui ce qui arrive aux abeilles, et combien nous dépendons d’elles. »

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À 18 ans, en 1954, le moine jaïn Satish Kumar met fin à sa vie monastique. Un texte de Gandhi l’a bouleversé, critiquant ceux qui s’isolent du monde pour atteindre la libération intérieure, au lieu de mener une vie prônant la non-violence et la compassion au vu de tous. En 1957, il rejoint Vinoba Bhave, le proche de Gandhi resté dans les campagnes. Celui-ci continue l’action non-violente du Mahatma en traversant l’Inde à pied, appelant à une réforme agraire. Opposé aux communistes qui appellent à la violence, comme aux politiciens coupés du peuple, il convainc partout les propriétaires de donner un sixième de leurs terres. C’est le « Budhan », « le don de terre » : il suffirait que toute l’Inde le pratique et la famine disparaîtrait. Pendant cinq ans, Satish marche. 2 millions d’hectares sont redistribuées. C’est là, dans les années 1960, qu’il adopte la philosophie politique dite « sarvodaya » (« la croissance pour tous») conceptualisée par Gandhi : «  Personne ne doit être laissé de côté, le bien-être de chacun doit devenir la règle, jusque dans les lieux les plus déshérités. Il ne s’agit pas de collectivisme marxiste, l’individu doit s’épanouir, travailler pour lui-même, mais, au contraire du capitalisme du seul profit, il redistribue. Pour y parvenir, il faut lutter par la non-violence, c’est-à-dire à travers des actions justes. La fin ne doit jamais justifier les moyens.»

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(Vinoba Bhave reconnu par le Times comme le fils spirituel de Gandhi )

 

PÉLERINAGE DE LA PAIX

 

À 25 ans, Satish Kumar apprend que le mathématicien et pacifiste Bertrand Russel vient d’être arrêté à Londres pour s’être opposé aux essais nucléaires. L’arme atomique représente pour le jeune Indien le summum du rationalisme scientifique devenu fou. Il décide d’entreprendre avec un compagnon un « pèlerinage de la paix » qui les mènera dans les quatre capitales nucléaires, Moscou, Paris, Londres, Washington. Ils partent sans argent, voulant compter sur les autres pour vivre, et commencent par traverser le Pakistan musulman. Trois ans plus tard, ils seront devant la Maison Blanche. Qu’en a-t-il tiré comme leçon ? « Nous avons connu des tempêtes de sable en Perse et de neige en Russie, nous avons été emprisonnés à Paris et menacés à Washington, mais l’hospitalité a été la règle et l’agressivité l’exception. » À Londres, il rencontre Bertrand Russel, avec qui il tombe en désaccord. « Je lui ai dit « Les armes nucléaires ne viennent pas du néant. Elles sont le symptôme et le produit dérivé d’une foi aveugle dans la science. Réduire leur quantité, sans remettre en cause cette philosophie ne servira à rien, une autre violence apparaîtra. » Au terme de ce périple, après avoir rencontré Martin Luther King, Satish Kumar finit de forger ses convictions : la domination du rationalisme et du profit, la primat de la liberté individuelle mènent le monde à sa perte, car l’homme n’est pas libre d’agresser la nature et les autres, la Terre comme les être vivants n’ont pas de prix, l’air que nous respirons est inestimable et relèvent d’autres valeurs que scientifiques. «  Votre trinité sociale « Liberté. Egalité. Fraternité » a libéré les hommes de l’ordre monarchique, mais il lui manque une dimension essentielle : le respect de tout ce qui vit. La raison doit accompagner la compassion, la liberté reconnaître l’interdépendance. »

On comprend alors mieux le sous-titre de son dernier livre :  « Une déclaration de dépendance. »

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(Le mahatma Gandhi. DR )

Commentaires

  • Excellent rédaction! Je voudrais vous donné un bon point de facebook, neanmoins je n'arrive pas à dénicher le bouton.

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