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UNE PLANÈTE EN PLASTIQUE

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(Oiseaux de mer décédes d'avoir ingurgité des débris de plastique. DR)

NEWS NEWS NEWS En cinquante ans, le plastique a envahi le monde depuis nos cuisines jusqu’au fond des océans. Un documentaire à sortir en salle en février prochain, un grand reportage publié ce mois-ci chez Actes Sud, nous racontent cette extraordinaire invasion : « Plastic Planet ». Tous deux signés par le journaliste Werner Boote, surnommé le « Michael Moore autrichien ». Après avoir fait analyser le taux de plastique contenu dans son sang, il nous raconte comment le plastique a fini par l’obséder et les effrayantes découvertes faites sur l’indestructible « man made material » (article paru dans Le Monde Magazine, septembre 2010)

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« -Je voudrais te dire juste un mot. Plastique !

-Comment dois-je comprendre ça ?

-Le plastique, c’est l’avenir. Penses-y !

-Je le ferai.

-Chut. Assez parlé. »

Cette brève scène comique se passe dans The Graduate, le film de 1967 avec Dustin Hoffman qui annonce la révolution des mœurs… et l’arrivée du plastique dans nos vies. Car en ces années 1960, le plastique est pop, à la mode, conquérant, il représente autant l’avenir que la modernité. Les bas nylon étincelants, les dentelles en perlon, les brillantes robes de polyester embellissent les femmes. Dans les cuisines, une vaisselle en plastique multicolore remplace la fragile et coûteuse porcelaine, le formica rivalise avec le bois et la pierre, dans les salons les réunions Tupperware font fureur et le téléphone en bakélite nous relie avec le monde entier. Avec la popularisation du plastique, événement tant industriel que métaphysique, l’homme transcende la matière connue, invente une substance chimique qui ne doit rien à la nature, un « man made material » plus résistant que le bois, léger que l’acier, résistant que le caoutchouc, et qu’il peut, tel un démiurge, modeler à sa guise. Dans ses Mythologies de 1957, Roland Barthes s’enthousiasme pour la nouvelle « substance alchimique » qui permet de créer mille objets, sans être coûteux. « Pour la première fois, écrit-il, l’artifice vise au commun, non au rare (…) Le monde entier peut-être plastifié ».

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Roland Barthes a raison, hélas. Le monde va être plastifié pendant les décennies suivantes  jusqu’au fond des océans. Au printemps 1997, l’océanographe Charles Moore traverse par hasard le lent tourbillon suptropical du Pacifique Nord. Soudain, voilà son bateau entouré d’une énorme quantité de bouteilles en plastique, brosses à dents, sacs, casquettes, jouets d’enfants, dérivant dans le sens des aiguilles d’une montre. Il vient de découvrir la « Grande Plaque d’Ordures du Pacifique », ou « Le Vortex de détritus », aujourd’hui tant décrié. En août 1998, il retourne sur place avec un chalut pour prélever des échantillons. Il estime qu’environ 3 millions de tonnes de déchets en plastique flottent au cœur du vortex.

Le "vortex de plastique"

 

À l’automne 2006, le bateau de Greepeace Esperanza fait un nouvel état des lieux. En route, l’équipage découvre qu’à la périphérie du tourbillon les plages d’Hawaï sont jonchées de plastique : bouées, casiers à poissons, balle de golf, briquets, bouteilles, casques d’ouvriers, jerricanes, boîtes diverses, caisses de bière, pots de fleur, enseignes, fusibles, blocs de polystyrène, couvercles, rasoirs jetables, boîtiers de CD, etc. Si les océans et les mers ont toujours été la poubelle préférée des hommes - selon l’ONG Oceana on jette 675 tonnes d’ordures chaque heure dans les mers - leurs eaux et les algues finissaient par dégrader et annihiler les détritus. Mais pas le plastique. Aujourd’hui, le « Great Pacific Garbage Patch » est estimé avoir la taille de l’état du Texas, voire de l’Europe centrale - d’où son autre surnom : « le Sixième Continent ». Le plus inquiétant se passe sous la surface, où l’on trouve aujourd’hui quelques 110 objets en plastique par mètre carré. Ceux-ci, peu à peu, se fractionnent jusqu’à former une poudre de granulés indestructibles. Les poissons les mangent ou les ingèrent, ce qui les empoisonnent et perforent leur système digestif. Des expertises menées début 2010 par les équipes du projet international Kaisei, ont conclu qu’il était devenu impossible de venir à bout du « vortex ». Le coût serait astronomique, il faudrait une alliance de plusieurs états. Mais aucun n’est prêt à engager de tels frais. Et puis, où transporter une telle quantité d’ordures ? Pour en faire quoi ? Avec le plastique, après être entrés en pleine modernité pop, nous découvrons les désillusions de la post-modernité : ses dégâts irréversibles, ses problèmes insurmontables, nous obligeant à faire des choix tragiques.

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( DR)

Du plastique dans les testicules

Il faut savoir que les Américains utilisent 2.500.000 bouteilles en plastique par heure, 25 milliards de tasses à café en polystyrène par an, produisent 6,8 millions de tonnes de plastique chaque année. Sur cette masse considérable, seules 450.000 tonnes sont recyclées ou incinérées. Sur Terre, nous produisons 260 millions de tonnes de plastique par an, 5500 milliards de granulés, ce qui correspond à 30 kilos par habitant - pour une matière si légère, cela équivaut à 85 paires de chaussures de jogging, 2000 brosses à dents ou 6000 sacs d’emballage. Ce qui fait dire au Monde Magazine à l’Autrichien Werner Boote, auteur du documentaire et de l’enquête « Plastic Planet » : « Devant des tels chiffres, on vient à se demander si nous ne produisons pas le plastique dans des quantités que nous sommes incapables de gérer ? » Il ajoute, très inquiet après ces dix années passées à enquêter sur les effets du plastique sur nos vies : « Il y a vingt ans, les industriels surveillaient soigneusement leurs produits, aujourd’hui, suite à la publication de nombreuses études sanitaires, j’ai été choqué de découvrir des substances dangereuses entrant dans la composition des plastiques. » Prenez le « bisphémol-A » ou BPA, une molécule facilitant la plastification utilisée dans les tétines et les biberons. Un groupe de 38 experts américains, confirmé par 60 autres travaux, ont montré qu’elle migrer dans le lait, puis la tyroïde et les organes sexuels des bébés. Après plusieurs enquêtes menées par des organismes sanitaires, le gouvernement canadien en a interdit l’usage à destination des enfants en octobre 2008. Le Parlement français a fait de même le 23 juin 2010, suite à une lettre ouverte des associations de gynécologues. Sont encore incriminés les « phtalates », des additifs qui rendent le plastique souple et flexible, très présents dans tous les objets en PVC : eux aussi se déplacent dans le corps, affectent les organes de reproduction, surtout chez les petits. Leur implication dans la fabrication des jouets a été prohibée par une directive européenne du 9 novembre 2006. Certains d’entre eux, comme le DHEP, ne doivent plus être utilisés dans aucun cosmétique, car ils peuvent endommager le fœtus et réduire la fertilité.

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Des études répétées montrent que BPA et phtalates, libérés suite au fendillement des plastiques, son lavage fréquent avec des détergents, ou son réchauffement, agissent aussi comme des perturbateurs du système hormonal et endocrinien, pénètrent les testicules et réduisent la spermatogenèse. Depuis plusieurs années, nombre de recherches médicales internationales, tout comme la Société mondiale d’Endocrinologie, tendent à établir que l’accumulation des additifs du plastique, des composés volatiles des peintures et des parabens, les conservateurs contenus dans les cosmétiques, participent à la baisse massive du nombre de spermatozoïdes chez les Occidentaux . Jusqu’à moins 40% chez certains hommes en un demi-siècle. C’est beaucoup. Inquiétant. Des études sanitaires les associent à la vague actuelle d’obésité et de diabète. Pour savoir jusqu’où le plastique pénétrait son organisme, Werner Boote, désormais surnommé le « Michael Moore autrichien », a fait procéder à une analyse de son sang. « Pour réaliser « Plastic Planet », explique-t-il, j’ai voyagé dans 28 pays, et de nombreux scientifiques m’ont assuré que le plastique pénétrait le corps humain. J’ai voulu vérifier. J’ai découvert un taux très élevé de bisphemol-A dans mon plasma. Selon le biologiste, une telle quantité aurait réduit de 40% mon nombre de spermatozoïdes si j’avais été un animal de laboratoire. Mon équipe a fait le test, tous avaient du plastique dans le sang. Depuis ces analyses, j’évite tout contact avec le plastic. Mon taux de BPA a baissé.». Autrement dit, si nous voulons survivre au post-modernisme, nous devons entrer dans l’âge du principe de précaution.

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« NO DATA. NO MARKET »

Que répondent les industriels du plastique à de telles critiques ? Ils vous renvoient à leur communication, qui est très bien faite et n’évite pas les questions dérangeantes. D’abord, expliquent-ils, eux utilisent les hydrocarbures pour faire des produits utiles, pratiques, bon marché qui facilitent la vie quotidienne des gens - cela dit, en bout de chaîne, il faut bien les brûler ou s’en débarrasser. Ensuite, ils ne sont pas responsables de l’incurie des mauvais citoyens et des industriels qui jettent n’importe où leurs ordures, ou ne les trient pas, ni d’un recyclage insuffisant ou défectueux par les services publics, ou encore du suremballage publicitaire par les marques. Ils n’ont pas tort. Nous participons tous, producteurs et consommateurs, à la plastification du monde. Quant aux dangers médicaux associés à la migration du BPA et phtalates du VPC dans le corps, les industriels mettent en avant des études négatives menées par des scientifiques… qui ont travaillé pour eux. Or depuis des années, les recherches s’affinant, ces études ont été contredites par de très nombreuses recherches indépendantes, ou faites par des sociétés médicales reconnues en Europe comme aux Etats-Unis. De son côté, le neurobiologiste Frederick vom Saal de la Columbia University (Missouri) avance que l’industrie du plastique se comporte comme hier les cigarettiers : « Distorsion, mensonge, tentatives de discrédit. » Il affirme qu’ils ont tenté de l’acheter pour qu’il renonce à publier ses premiers travaux sur le Bisphémol-A.

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Il reste, comme le font remarquer les industriels, que nous n’allons pas supprimer l’usage des produits chimiques dans les emballages comme dans quantité d’objets utiles en plastique ou en matériel composite, et que l’évaluation des risques doit être faite, des normes décidées. C’est dans cette perspective que l’Union Européenne a lancé en 1998 à l’initiative des ministres de l’environnement le système REACH obligeant tous les industriels à prouver l’innocuité de tout produit mis sur le marché. « No data, no market », décrète REACH, pas de renseignement sur les risques, pas de mise en vente. Depuis, l’industrie chimique bataille contre REACH, dénonce les bureaucrates de Bruxelles, brandit le spectre du chômage, si bien que Greenpeace a publié en mai 2006 une étude intitulée « Toxic lobby. How chemical industry is trying to kill REACH ». Quant à Margot Wallström, la commissaire pour l’environnement de l’Union jusqu’en 2004, elle déclare dans le film Plastic Planet : « Les industriels ont longtemps espéré fait échec à toute la réglementation. » Une musique connue , non .

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Bioplastique : l’avenir ?

Il existe plusieurs alternatives à l’uinversel plastique. Beaucoup d’écologistes et d’associations appellent au retour du verre pour l’emballage des aliments et des produits pour bébés, au remplacement des innombrables sacs en plastique (désormais interdits en France) par des sacs en papier recyclable et recyclé. Mais surtout le « bioplastique » fabriqué à partir de ressources renouvelables (maïs, pomme de terre, patate douce, blé, canne à sucre, etc), ou encore du pétrole (comme l’Ecovio de BASF), présentant l’avantage d’être biodégradable semble constituer la solution de rechange à l’indestructible matériel. Mais ne nous réjouissons pas trop vite. Aujourd’hui, l’« agroplastique » ne représente que 0,5% du marché mondial du plastique. La filière et son marché connaît une expansion lente - estimée à 1 million de tonnes en 2011 - quoique prometteuse : le prix du pétrole grimpe, et Coca Cola par exemple a annoncé recycler bientôt 30% de ses bouteilles en agroplastique. Mais le bioplastique rencontre déjà de sérieuses difficultés. Où trouver les terres pouvant produire la monoculture permettant la fabrication enmasse de bioplastique ? Tout comme les grandes quantités d’eau nécessaire ? Ne vont-elles pas rivaliser avec la production vivrière ou le bétail ? L’énergie grise perdue dans les transports des céréales ne va-t-elle pas être colossale, et polluante ? Quant au bioplastique à base de pétrole, pour ne pas devenir un gadget de l’industrie chimique, il doit être dégradable à 90% pour mériter d’être labellisé « bio ». Toutes ces questions demeurent ouvertes, et les réponses concrètes vont prendre du temps. Mais existe-t-il d’autre solution, à l’époque du Grand Vortex d’Ordures et de l’effondrement de la spermatogenèse, que de produire des biens recyclables, sains et biodégradables – d’espérer vivre demain dans un monde… durable ?

Commentaires

  • J'apprécie tout simplement voir votre site. Ca vaudrait le coup d'en faire le poste essentielle de votre site web.

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