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ANNEE 2010 SACREE ANNEE DE LA BIODIVERSITE. LE PHILOSOPHE DOMINIQUE LESTEL NOUS PARLE DES MACHINATIONS CONTRE L'ANIMAL DANS LA REVUE RAVAGES (DANS TOUTES LES BONNES LIBRAIRIES)

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NEWS NEWS NEWS. L’année 2010 a été sacrée « année de la biodiversité » par l’ONU. Il était temps. Aujourd’hui nous vivons la « sixième extinction » terrestre. Nous voyons disparaître des dizaines d’espèces chaque jour, à un taux 100 à 1000 fois supérieur qu’il y a 3000 ans, alors que 6000 espèces sont menacés de disparition rapide - parmi lesquelles les grands poissons et les grands singes mais aussi les insectes pollinisateurs. Cette fois, ce n'est pas la conséquence d'un accident cosmique, ou une explosion tellurique. Elle provient des comportements massivement agressifs pour la biosphère terrestre d'une seule espèce animale arrogante et conquérante, l’Homo sapiens sapiens, le troisième chimpanzé. La biodiversité ? Ecosystèmes menacés, espèces en voie de disparition, boulimie de viande, élevage de masse dans des conditions affreuses, massacres routiniers des abattoirs industriels, abattages des troupeaux suite à la crise de la vache folle, destruction en série de grandes espèces décrétées « nuisibles »… ainsi nous machinons les bêtes. Nous commençons à comprendre les convergences inquiétantes entre une hyper-rationalité occidentale dévoyée et les sacrifices antiques.

En regard de cette actualité, un entretien avec le philosophe Dominique Lestel, auteur du livre de référence « Les origines animales de la culture » (Champs/Flammarion), maître de conférences à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm où il enseigne l’éthologie cognitive dans le Département d’Etudes Cognitives et l’anthropologie philosophique dans le Département de philosophie. Il a été publié dans la revue RAVAGES - n% 3, "ADIEU BEL ANIMAL"-, à côté d'entretiens et de textes de Jared Diamond (auteur de "Effondrement", Nrf), Franz de Waal (éthologue, spécialiste des bonobos), Elzabeth de Fontenay (auteur du "Silence des bêtes"), Fabrice Nicolino(auteur de "Bidoche"), Joeclyn Porcher (sociologue, spécialiste de l'élevage), le Capitaine Watson (co-fondateur de Greenpeace, eco-pirate). RAVAGES (éditions Descartes&Cnie) est en vente dans toules les bonnes librairies.

 

ENTRETIEN AVEC DOMINIQUE LESTEL

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(Les requins sont aujourd'hui exterminés pour la soupe aux ailerons de requins très prisée par les Chinois)

On a longtemps mesuré l’intelligence animale avec des leviers dans des cages plutôt que sur le terrain, n’est-ce pas un signe d’une rationalité dévoyée ?

L’éthologie a tendance à adopter un vision excessivement abstraite de ce que peut être l’intelligence. L’éthologie et la psychologie comparée sont des sciences qui restent fondamentalement tributaires d’une histoire philosophique qu’elles ignorent totalement par ailleurs. Ces disciplines persistent en particulier à penser que l’intelligence est un phénomène qui peut être étudié de façon purement naturaliste, comme la naissance ou la nutrition par exemple. Ceci dit, la situation actuelle de la recherche en éthologie est déjà un progrès par rapport à cette époque, pas si lointaine, où juste évoquer l’intelligence de l’animal conduisait déjà à se faire mépriser au plus haut point par les autorités universitaires. Les behaviouristes étaient alors les maîtres de la psychologie et Frédérick Skinner en était le pape à Harvard. Pour lui toute l’intelligence du vivant pouvait se résumer à la façon dont un rat ou un pigeon actionnait des leviers dans une cage. Comment une façon aussi stupide de voir l’intelligence a-t-elle eu autant de succès ? J’attends toujours une histoire critique de la psychologie qui pourrait être éclairante sur de telles pathologies mentales et sociales, mais un tel projet n’est visiblement pas à l’ordre du jour. Une attitude très positiviste est souvent très handicapante pour comprendre ce qui se passe.

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Pourquoi les animaux devraient-ils penser comme un businessman ?

Aujourd’hui, l’éthologie revient de loin, mais la plupart des éthologues réduisent toujours l’intelligence des animaux à des fonctions très primitives qui sont surtout très culturelles. C’est Bertrand Russell qui se gaussait des psychologues anglais qui expérimentaient sur des animaux qui avaient des comportements très anglais, et des psychologues allemands qui observaient des animaux qui se comportaient de façon très germanique. L’éthologie se demande par exemple si tel ou tel animal est capable d’utiliser tel outil, de chercher telle information ou d’avoir telle représentation. C’est déjà bien, mais c’est loin d’être suffisant. Dans quelle mesure accède-t-on vraiment à ce qui pourrait être l’intelligence de l’animal, et non aux capacités intellectuelles habituellement valorisées chez les occidentaux  - qu’on retrouve dans une certaine mesure chez certains animaux ? Aujourd’hui, les primatologues ne sont pas formés à l’ethnologie, sauf les Japonais. C’est une grave erreur. Les travaux de l’anthropologue de l’université de Stanford Richard Sorensen sur la conscience chez les peuples qui n’ont pas été en contact avec les Occidentaux seraient par exemple d’une pertinence réelle, quand il établit que les Occidentaux ont développé une intelligence analytique terriblement destructrice des autres formes d’intelligence qu’on trouvait dans les cultures premières. Pourquoi les animaux devraient-ils penser comme des businessmen de Wall Street et devraient-ils être évalués dans cette perspective? Au lieu de réfléchir sur ces questions, les éthologues préfèrent s’abreuver aux sciences cognitives à la mode aujourd’hui et ils sont devenus obsédées par l’idée de « lire » la pensée directement dans les neurones. Il en découle en particulier une vision excessivement abstraite de l’intelligence. Je suis très favorable aux sciences cognitives que j’ai contribuées à installer à l’ENS de la rue d’Ulm, mais celles d’aujourd’hui ont tendance à éradiquer ou à marginaliser des courant minoritaires extrêmement intéressants qui s’intéressent par exemple à l’intelligence en situation, et qui seraient bien plus pertinents pour les éthologues qui n’en ont en général jamais entendu parler.

« Qu’est-ce que cela fait d’être une chauve-souris ? » s’interroge le philosophe Thomas Nagel. Peut-on vraiment le comprendre ?

La question m’a toujours fait beaucoup rire. Peut-on donner une description objective des états subjectifs d’une chauve-souris ? Nagel a-t-il jamais demandé a un adolescent s’il était capable de décrire objectivement les états subjectifs de celle qu’il veut conquérir ? C’est mission impossible. Comprendre ce que pense vraiment l’autre est incroyablement difficile quand ce dernier vit dans une culture très différente de la sienne. Et cette difficulté de compréhension ne porte pas seulement sur des détails. Nous autres les Occidentaux, nous surestimons totalement nos capacités à comprendre les autres humains et à « lire leurs états mentaux » comme on dit. Nous sommes d’une très grande opacité les uns par rapport aux autres. Les animaux le sont peut-être un peu plus que nous, parce que ne parlant pas ils donnent l’impression d’être plus inaccessibles. Mais qu’en sait-on vraiment ? Inversement, nous partageons tous une même histoire phylogénétique et avons de très nombreux gènes en commun. Nous sommes très proches de la chauve-souris, finalement, un mammifère, qui nourrit ses petits comme nous, etc. Bon, il y a le sonar grâce auquel la chauve-souris scanne son environnement, mais est-ce que ce sonar rend la chauve-souris plus problématique que l’autiste ? Ce qui m’intéresse plus, c’est de savoir comment on met en place des stratégies plus ou moins efficaces pour naviguer dans le noir interprétatif, que ce soit avec une chauve-souris, un Chinois, un autiste ou sa petite amie, et s’il existe des stratégie collectives correspondantes.

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"La disparition des abeilles et des insectes pollinisateurs équivaut à ôter les rivets d'un avion en plein vol" (Jared Diamond). DR

Chaque animal vit dans un « monde propre » à son espèce, et l’interprète. Comme nous en somme ?

Pour le psychologue von Uexküll chaque animal vit dans un « Umwelt », un monde propre de significations auxquelles il accède par ses sens et son intelligence. Mais la notion de signification se trouve au centre de l’Umwelt, chaque animal étant considéré par von Uexküll comme un interpréteur de sens. Ce dernier point pose un vrai problème à l’éthologue et au psychologue qui continue majoritairement de voir l’animal comme une machine. Les machines d’aujourd’hui ne sont plus, en général, les machines réactives des béhaviouristes, mais des machines computationnelles qui traitent de l’information, autrement dit des petits ordinateurs. Le philosophe américain Dan Dennett explicite clairement cette posture quand il explique que l’éthologie est une forme de rétro-ingénierie : l’éthologue étudie un animal dont il doit reconstituer les procédures de fonctionnement et le mode d’emploi. Bref si de nombreux éthologues ou psychologues n’ont aucun problème à faire référence à l’ « umwelt » de von Uexküll, ils en dénaturent profondément le travail dans un sens mécaniste. Une telle posture les empêche tout simplement de se donner les moyens de comprendre ce qu’est un animal et de décrire sa vie de façon vraiment pertinente.

L’éthologie de terrain a bouleversé notre manière d’observer le vivant. Nous avons du abandonner nos visions mécanistes …

L’étude de l’intelligence animale persiste à rester très intellectuelle dans les universités. Car les intelligences de l’animal (comme celles de la plupart des humains d’ailleurs) sont plutôt pratiques et concrètes. Les mêmes qui fustigent l’anthropomorphisme à longueur de pages ne réalisent pas à quel point ils adoptent comme « naturelle » une conception de l’intelligence qui est éminemment culturelle et occidentale. Le grand problème de l’éthologie n’est pas tant l’anthropomorphisme que l’ethnocentrisme. Les travaux les plus intéressants sur ce qu’on pourrait appeler « la pensée animale » sont d’ailleurs faits par des éthologues de terrain qui acquièrent une longue familiarité avec les animaux qu’ils observent, et qui finissent par en faire l’ethnologie plus que l’éthologie sensu stricto. On obtient alors des travaux lumineux d’une incroyable pertinence et d’une très grande profondeur, qui peuvent d’ores et déjà être considérés comme des classiques. Je peux citer ceux de Bernd Heinrich sur les corbeaux de l’état du Maine, ceux de Jane Goodall sur les chimpanzés de Gombe, ceux de Christophe Boesch sur les chimpanzés de Taï, etc. L’éthologie est vraiment innovante quand elle s’interroge sur les significations que les animaux attribuent aux caractéristiques de leur monde, et comment ils modifient leurs comportements dans cette perspective. Mais la notion de « signification » reste encore quasiment une grossièreté en éthologie...

En tout cas, la vision mécaniste de l’animal est rare chez ceux qui pratiquent sérieusement le terrain, et ils ont beaucoup de mal à faire entendre un autre son de cloche. Il est vrai que le travail de terrain est assez corrosif. Un certain nombre de nos distinctions culturelles les plus fortes deviennent en effet vite obsolètes. L’éthologie doit se penser comme une science sociale aussi bien que comme une science cognitive et une biologie. Expérimentalement, des travaux comme ceux qui portent sur les compétences linguistiques des grands singes ou des oiseaux, (par exemple ceux de Gardner ou de Savage-Rumbaugh) se rapprochent beaucoup des travaux de terrain et ce n’est pas un hasard s’ils sont si négligés en psychologie comparée, malgré (ou à cause ?) des résultats révolutionnaires. Ce sont en effet des approches expérimentales qui nécessitent de vivre avec l’animal, ce qui change tout à cause de la familiarité qui est ainsi acquise, et qui fait la différence. Je crois que le milieu universitaire a constamment sous-estimé ces recherches en refusant de reconnaître leur originalité extrême. On verra dans 50 ans quels sont les travaux dont on parlera encore. Je pense qu’on aura de drôles de surprises.

Le mépris pour l’animal ne ressemble-t-il pas au mépris des peuples non occidentaux ?

Les psychologues vivent encore dans l’illusion, très positiviste, très réductrice, qu’il existe quelque part dans l’animal un « fondement » sur lequel pourra s’édifier une psychologie animale « vraiment scientifique ». Je n’en crois rien. Récemment, ce qui ressemble le plus à un tel résultat a été la découverte des « neurones miroirs » qui a beaucoup excité les biologistes - et à juste titre. On s’est rendu compte que chez les macaques, les neurones impliqués dans une action sont également activés quand l’animal observe seulement l’action en question sans la faire lui-même. Mais les résultats vraiment significatifs attendus en psychologie animale tardent encore. Il existe un immense réservoir de connaissances sur le comportement et la psychologie animale qui a été systématiquement dénigré par l’éthologie et la psychologie comparée, auquel il faudrait s’intéresser sérieusement, c’est celui de tous les savoirs éthologiques des peuples non occidentaux et celui de ceux des professionnels de l’animal : chasseur, dresseur, pêcheur, dompteur, soigneur, etc. Nous avons commencé à suivre ce chemin au Musem National d’Histoire Naturelle, mais il reste encore quasiment tout à faire. Le mépris pour l’animal s’accompagne en général d’un mépris pour les savoirs naturalistes des peuples non occidentaux, même si cette xénophobie savante est naturellement niée avec la dernière énergie.

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De l’amitié avec un animal, est-ce possible ?

La difficulté que nous avons dans notre culture à accepter une notion comme celle d’amitié entre humains et animaux provient en particulier d’une vision inadéquate du rôle supposé de l’intériorité dans cette relation. Nous pensons qu’un humain et un animal ne peuvent pas être amis parce que l’animal n’a pas de représentation de ce qu’est un ami, et n’a pas l’intériorité requise. Mais nous demandons sans doute trop à l’amitié. De très nombreuses personnes sont en effet convaincues qu’elles ont des relations amicales avec leur chien ou leur cheval. Sont-elles dans l’erreur ? Je pense qu’un phénomène comme celui de l’amitié est un agencement particulier entre individus, qui peut éventuellement se doubler d’un montage psychoculturel plus ou moins élaboré. Dans mon livre sur l’amitié avec l’animal<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->, j’ai essayé de penser l’amitié dans une perspective topologique et culturelle, plutôt que dans une perspective émotionnelle et psychologique. L’ami est celui avec lequel on a choisi de rester ensemble longtemps, et avec lequel on a choisi de faire des choses ensemble. Je n’ai besoin ni d’intériorité, ni de sentiments, ni même d’émotions. Du coup cela a un sens d’être ami avec un animal, ou même avec un artefact, un robot...

On objectera deux choses. La première, c’est que j’ai des sentiments forts vis-à-vis de mes amis. Je ne nie pas qu’il existe des formes d’amitié très émotionnelles, mais il ne faut pas en faire un pré-requis. Il existe d’autres formes d’amitié qui n’en ont pas besoin. Une autre objection, à l’autre extrême, sera de dire que mon approche ne convient pas, parce qu’il faudrait considérer tous les phénomènes de symbiose comme des phénomènes amicaux. C’est oublier que les associations symbiotique ne sont jamais électives mais qu’elles sont plutôt vitales. Parler d’amitié est alors déplacé. En fait, comme pour de nombreux autres phénomènes d’ailleurs, nous sommes trop exigeants pour caractériser un phénomène que nous croyons propre à l’humain, comme l’amitié, et nous adoptons d’entrée des définitions qui mettent effectivement les humains à part. Nos concluons à une exception humaine à partir d’un raisonnement circulaire inadéquat. Je crois que nous avons vraiment besoin de théories non psychologiques de l’attachement, faute de quoi nous n’arriverons vite plus à comprendre ce qui se passe dans le monde qui se constitue aujourd’hui où humains, animaux, artefacts, avatars, robots, etc. vont s’agencer selon des structures hautement élaborées.

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Les machinations contre l’animal. Vous parlez d’« une guerre une guerre hyper-rationnelle » contre le vivant, mêlée à un sacrifice antique… Expliquez-nous ?

Aux deux extrêmes, on a d’une part les massacres routiniers des abattoirs industriels, et d’autre part les massacres traumatisants, comme ceux des troupeaux qui ont suivi la crise de la vache folle, en particulier en Grande-Bretagne. Ces deux activités sont des ignominies, doivent être considérés comme telles, et nous aurons à le payer un jour. Mais le massacre de troupeaux entiers, sous prétexte de contamination possible a une dimension supplémentaire, très trouble. Il s’est passé là un phénomène très complexe que nous n’avons qu’à peine commencé à comprendre, et qui fait apparaître des convergences inquiétantes entre une forme dévoyée d’hyper-rationalité et les sacrifices antiques. Ce qui est vraiment choquant, c’est que cette explosion insensée de violence contre le vivant non humain n’est pas un événement isolé et a priori incompréhensible, mais est visiblement le symptôme d’une attitude profonde de notre culture occidentale : une guerre contre le vivant non humain qu’il n’est pas excessif de considérer comme une espèce de guerre d’extermination, qui se fait au nom d’une rationalité profondément dévoyée. Aux USA par exemple, les agents gouvernementaux massacrent allègrement de nombreux animaux. Les Wildlife Services, qui font partie du Département de l’Agriculture, tuent par exemple de façon indiscriminante et cruelle (en utilisant des pièges et des poisons qui causent d’innombrables souffrances) des centaines de milliers d’animaux qualifiées de vermine.

En 1999, parmi les victimes de cette pathologie hygiéniste, on dénombre 85 000 coyottes, 6200 renards, 359 lions des montagne et 173 loups. En 1999, ces Services ont tué en tout plus de 96 000 prédateurs. Les arguments mis en avant, là encore, font appel à une rationalité dévoyée. 1% des pertes de bétail seulement sont dues à des prédateurs, et 99% d’entre elles sont dues à des maladies, exposition au mauvais temps, à la maladie, la famine, la déshydratation, et les morts à la naissance. Pourquoi les cultures humanistes occidentales sont-elles devenues aussi criminelles vis-à-vis des autres êtres vivants avec autant de bonne conscience ? Il faudra bien essayer de comprendre sérieusement un jour ce qui est loin d’être un détail de nos cultures. Je pense qu’il y a quelque chose de profondément pourri dans les cultures occidentales, et que de tels « débordements » en constituent un symptôme parmi d’autres. À propos des attentat d’Al Quaïda, certains se sont demandés avec une naïveté ahurissante pourquoi les peuples du Tiers Monde nous en voulaient autant. La vraie question, me semble-il, est plutôt de savoir pourquoi ils ne nous en veulent pas plus. Remarque qui n’est bien évidemment pas une apologie d’Al Quaïda.

Nous nous échinons à faire souffrir les animaux…

L’homme crée des animaux domestiques depuis de très nombreux siècles. À travers les procédures d’hybridations choisies, les animaux domestiques sont tous des animaux en partie artificiels. Ce qui est très nouveau aujourd’hui, c’est qu’on trivialise la notion d’espèce. Cette dernière organisait autrefois les hybridations possibles : n’importe quel animal ne pouvait pas s’hybrider avec n’importe quel autre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, et on peut avoir un animal comme Alba, qui est un lapin avec un gène de méduse - qui est donc un lapin-méduse. Les massacres d’animaux viennent de la même hyper-rationalité envahissante de l’Occidental qui se trouve ipso facto au centre du Monde, et qui occupe une place qu’aucune autre espèce n’a jamais occupé dans l’Histoire du Vivant – à l’exception des bactéries. Aucunes autres espèces n’ont autant modifié le vivant. On nous sature l’esprit depuis quelque années avec la proximité génétique de l’humain et du chimpanzé, mais il pourrait être plus intéressant de prendre conscience du devenir-bactérie actuel de l’homme grâce aux nouvelles technologies. Je ne pense pas que ce qui est naturel est intrinsèquement supérieur à ce qui est artificiel, ce que je refuse, c’est qu’on fasse souffrir des êtres vivants dans ces activités.

Le statut ontologique de l’animal dans une nature menacée ne nous oblige-t-il pas à repenser toute la philosophie ?

Le bio-art contemporain, qui est pratiqué par un nombre croissant d’artistes (comme le Brésilien Eduardo Kac ou les Australiens de SymbioticA pour ne citer qu’eux) est particulièrement intéressant. À travers leur travail s’élabore en effet une vraie pensée des communautés hybrides homme-animal de partage de sens, d’intérêts et d’affects dont j’ai parlé il y a une quinzaine d’années. Une pensée d’une très grande richesse se développe à travers ces pratiques artistiques - sur ce que signifient les interfaces entre l’homme et les autres êtres vivants. Mais cette pensée est loin d’être encore reconnue comme telle parce qu’elle s’organise selon des mises en scène conceptuelles et non selon les structures narratives conceptuelles qu’a toujours privilégiées la philosophie occidentale. Ce point, qui reste en général inaperçu, est pour moi fondamental. Il signifie en effet deux choses. La première, c’est qu’il faut peut-être sortir de la structure de la philosophie pour penser certains des phénomènes les plus fondamentaux de notre temps, comme la vie en commun des hommes avec les autres êtres vivants. La seconde, c’est que la philosophie occidentale s’est fondamentalement constituée contre l’animalité et les autres être vivants, qu’une notion toxique et religieuse comme celle du « propre de l’homme » a joué dans le développement de cette philosophie un rôle majeur que nous avons constamment minimisé, si bien qu’elle est aujourd’hui tout bonnement dans l’impossibilité de penser l’animalité sans devoir se remettre profondément en question d’une façon qui est très inquiétante pour elle.

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(Isabelle Sorente et Frédéric Joignot, deux fondateurs de la revue RAVAGES, le jour de la fête de lancement du numéro consacré à l'animal )

 D.Lestel, 2006, Les Amis de mes Amis, Seuil.

Commentaires

  • paru dans le n°4 du Webzine "Green is beautiful" en janvier 2008 - http://www.green-is-beautiful.com.fr/

    La question du sujet animal et l'éthologie de l'Umwelt

    MICHEL JEAN DUBOIS Docteur en Neurosciences et Sciences du Comportement (UPS de Toulouse) HDR en Psychologie et Sciences Humaines (UPMF de Grenoble) Directeur d'Inter Vivos

    Les êtres humains vivent dans un monde d’objets, un espace géométrique et un temps qui est perçu comme continu. Par projection, ils ont tendance à considérer que les autres animaux vivent eux-aussi dans le même monde objectif. Ce raccourci est notamment fait par les zootechniciens de l'INRA qui sont chargés d'étudier le bien-être animal et de réformer les conditions d'élevage. En fait, de nombreux éthologues partent du principe que l’animal ne vit pas dans un univers superposable à celui des humains, mais dans un monde qui lui est propre que l’on nomme UMWELT. La connaissance de cet UMWELT animal est une exploration fascinante mais moins confortable que la projection classique et fonctionnelle qui fait trop souvent appel à des catégories de type économique (coûts, bénéfices, optimisation des performances, gain, budget, stratégie…). C’est Jacob Von Uexküll (1864-1944) qui développa tout d’abord l’idée que ce qui compte pour comprendre le comportement d’un animal c’est son monde subjectif. Ce monde se compose de deux éléments, le monde perçu, la bulle délimitée par les capacités sensorielles, et le monde vécu, composé des éléments auxquels l’animal peut donner du sens. Cette théorie ne se limite donc pas à une théorie comparative des perceptions car il n’y a pas de perception de choses en soi (chaque perception est avant tout un travail d’interprétation). Il n’y a par exemple ni arbre ni herbe en soi. Ce que l’arbre représente dans le vécu de l’écureuil ou de la buse n’a rien à voir avec ce que nous en percevons à distance. Il convient donc de mettre l'objectivité du monde entre parenthèses car il n’existe pas en dehors de l’être vivant qui va l'incarner à sa manière propre. Frederik Buytendijk, psychologue et philosophe hollandais (1887-1974) adoptera ces idées, et les illustrera notamment avec des expériences décisives sur les céphalopodes. Il contribuera en particulier à élargir l’idée de sujet animal. L’animal est sujet et non objet d’expérience, un genre d'ingénieur dont on va classer les performances. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) enrichira ces conceptions par des développements importants sur la question du sens et sur la capacité du vivant à produire des significations spécifiques. « Les gestes du comportement, les intentions dans l’espace autour de l’animal ne visent pas le monde vrai ou l’être pur, mais l’être-pour-l’animal, c'est à dire un certain milieu caractéristique de l’espèce (...) une certaine manière d’être-au-monde, d’exister. » Ces conceptions connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt. Le neurobiologiste et philosophe Francisco Varela (1946-2001) leur donnera de nouveaux développements au début des années 1980, en popularisant notamment la notion d’enaction : faire émerger le monde par l’action et en retirer une expérience subjective. La réédition récente du livre intitulé « mondes animaux et monde humain » de l’emblématique Jacob Von Uexküll, l'exposition "bêtes et hommes" ou bien encore le colloque international qui se tiendra à Paris en février prochain sur la notion d'Umwelt signalent que des mutations s'opèrent dans le domaine de la rehiérachisation du vivant sujet, et non plus objet. L'objectif de l'éthologue de l'Umwelt est dès lors de mettre au point des dispositifs cohérents et convaincants qui permettent à l’humain d’explorer la dynamique d’un autre monde que le sien. L’animal n’est ni un robot aveugle, ni un ordinateur qui traite des informations préexistantes. Il est l’interprétateur privilégié des significations qu’il produit dans son umwelt. Ces significations ont à voir avec ses capacités sensori-motrices et son histoire phylogénétique, individuelle, sociale et culturelle. Nous ne pouvons prétendre épuiser l’ensemble des significations qui constituent le monde de tel ou tel animal. Nous pouvons cependant tenter de lui demander de témoigner sur ce qu’il vit et sur la signification de ce qu’il perçoit. Des dispositifs expérimentaux ont ainsi permis d'appréhender la sensibilité des abeilles à la polarisation de la lumière et aux ultraviolets, les réactions de quémande ou d’agression chez le goéland, le transport de sa queue chez la souris, la signification de l'œuf chez le faucon ou les réactions au leurre chez le poisson épinoche… Toutes ces recherches ont demandé que l’humain sorte de son univers perceptif et cognitif et conçoive que le monde pouvait être vécu et compris différemment. La relation aux lieux est notamment un thème très intéressant par l'emprise qu'elle révèle. On s’aperçoit par exemple qu’un animal surpris en limite de son territoire fuira bien souvent vers le centre de son territoire et non pas vers l’extérieur, et même si cela doit l’amener à se rapprocher de l’intrus. Par ailleurs, on notera que l’endroit qui borde le terrier ou la tanière est souvent préservé, l’animal ne s’y nourrissant pas. L’explication traditionnelle fonctionnaliste propose de considérer que l’animal évite de se nourrir à cet endroit pour assurer le camouflage de son lieu de vie ou sa portée (pour qu'il exprime ce comportement, on aura soit considéré une programmation génétique, soit une grande capacité de calcul). Dans la perspective de l’éthologie de l’Umwelt qui privilégiera les processus psychologiques, on dira que l’endroit proche du terrier, imprégné d’un certain type de comportement et d’une odeur particulière, prend la signification d’une certaine forme d’extension du « moi » dans ce contexte là (je ne chasse pas là) : « mon corps exprime autre chose que le comportement alimentaire et cela sent moi ; et moi n’est pas à manger ». Cette conception est partiel et peut paraître bien étrange mais il faut savoir y prêter attention si l'on veut respecter l'animal en tant que sujet d'un monde de significations. Les études éthologiques que j'ai menées ont toujours été inspirées par ce type d'approche. Bien des éléments auxquels les animaux donnent une signification ne semblent pas vécus comme des objets. La signification qu’un animal donne à un élément de l’environnement apparaît en effet assez souvent liée à l’espace, et plus exactement aux activités que l’animal effectue habituellement à l’endroit où l’élément est rencontré. Mes travaux sur des herbivores et des primates tendent à montrer que c'est leurs activités qui spécifient ce à quoi ils sont sensibles dans l’environnement. Ils ne font donc pas n’importe quoi n’importe où, et ne semblent pas le faire avec la même motivation et la même compétence. Leur activité spontanée fait émerger des espaces capacitants qui renforcent leur efficacité dans un domaine (ils sont plus sociaux à cet endroit). Mais ce faisant, ils peuvent aussi réduire leur aptitude dans d’autres sphères d'activité (ils vont moins bien apprendre pour exploiter une ressource) : l'espace se révèle alors invalidant. Ces travaux illustrent que les animaux spécifient le monde dans lequel ils vivent, ou encore leur niche écologique. C'est pourquoi, à un certain niveau d'analyse, il faut considérer que l’animal fréquente, non pas un milieu naturel, mais un milieu de vie. Il est donc possible et utile d’appréhender l’espace depuis le point de vue de l’animal, et réducteur de ne considérer que sa dimension géométrique et objective. Cette dimension «spatiale» des capacités des animaux n’avait pas encore été explorée de cette façon. En effet, quand on teste des capacités, on fait souvent l’économie du point de vue de l’animal. On fait alors des raccourcis en considérant utiliser un milieu neutre et on a surtout le souci d’offrir assez d’espace, de disposer de bonnes conditions de visibilité, de suffisamment de sujets à tester…. On imagine les conclusions hasardeuses des zootechniciens qui testent les réactions des animaux dans des lieux qu'ils ne connaissent pas pour améliorer leur bien-être ! Les actions effectuées par les animaux leur permettent de structurer leur espace de vie, ils sont la manifestation d' une forme particulière, et tout aussi valide que la notre, de rapport au monde. Appréhender l’animal comme un sujet, et non comme un technicien confronté à un monde problématique, c’est affirmer que ses relations au monde sont subjectives, c’est affirmer qu’il a un point de vue particulier sur le monde qui l’entoure, c’est enfin dire que ses actions dans son lieu de vie sont fondatrices de son monde significatif. Plus on respecte les animaux dans cette perspective, moins on leur demande de témoigner pour les hommes, et plus on leur demande de témoigner de leurs spécificités, plus on posera à un rat des questions de rat et à un lion des questions de lion.

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