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"INDE, DEMOCRATIE FRAGILE". ENTRETIEN AVEC ARAVIND ADIGA, ROMANCIER À BOMBAY, EN PLEINE CAMPAGNE ELECTORALE INDIENNE

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NEWS NEWS NEWS Les élections s'achèvent en Inde sur la victoire inattendue du parti du congrés, fondé par Gandhi et Nehru. Un jeune auteur indien impertinent, Aravind Adiga, booker prize de l'année pour son roman "Le tigre blanc", nous en parle.

 Balram Halwaï, le jeune patron d’une entreprise de taxis de Bangalore, à la fois cynique, inculte, mégalomane, écrit une longue lettre au premier ministre chinois Wen Jiabo de visite en Inde.« Je suppose, votre excellence, que moi aussi je devrais commencer par embrasser le cul d’un dieu quelconque. Mais lequel ? Le choix est vaste. Les musulmans ont un dieu. Les chrétiens en ont trois. Nous, les hindous, trente-six millions. Soit un total de trente-six millions et quatre culs divins parmi lesquels choisir (…) Ces dieux, il faut bien l’admettre, semblent accomplir peu de choses - comme la plupart de nos politiciens - pourtant ils continuent d’obtenir leur réélection sur les leurs trônes dorés, au paradis, année après année.»  Ensuite, lui raconte sa réussite exceptionnelle, et ce faisant sa vie - « l’autobiographie d’un Indien à demi-cuit » - ponctuée de tirades féroces sur la cruauté de la société indienne.

Nous le suivons depuis Laxmangarth, son village natal près de Bodh Gaya, où Bouddha a atteint « l’Eveil Suprême » : « Je me demande si Bouddha a traversé Laxmangarh, écrit Balram. Moi je pense qu’il l’a traversé en courant - aussi vite que possible. » Et pourquoi ? Le Gange sacré, « le fleuve noir » coule ici, « rivière de la Mort, aux berges gorgées de boue grasse, sombre et visqueuse, qui agrippe et emprisonne tout ce qui s’y enfonce… » Dans son village, quel est le personnage le plus important ? « La bufflonne. » : « C’était l’individu le plus gras de notre famille. Comme de toutes les familles. » Et après la bufflonne ? « Le Buffle », le propriétaire terrien et son ami « Le Sanglier » : « Le Buffle était le plus gourmand… Il avait avalé les rickshaws et les voies de circulation. Ainsi, tous ceux qui avaient un rickshaw ou qui empruntaient la route devaient lui verser sa ration : un tiers de leurs gains pas moins. »


« Le Tigre Blanc » (Buchet-Chastel, 2009), le premier roman d’Aravind Adiga, 34 ans, booker prize 2008 (l’équivalent anglais du prix Goncourt étranger), commence par cette peinture  féroce de la campagne indienne, où les élections sont de véritables farces : « C’est toujours la même chose, me dit mon père ce soir-là. J’ai connu douze élections, cinq générales, deux régionales, et deux locales. Chaque fois, on a voté à ma place. J’ai entendu dire qu’ailleurs, en Inde, les gens votent eux-mêmes. C’est quelque chose hein ? ».  Ensuite Balram devient le chauffeur de monsieur Ashok, un bourgeois de Delhi : « La première chose à savoir sur Delhi est que les routes sont bonnes et les gens mauvais. La police est pourrie jusqu’à la moelle.» Là, il comprend que toute promotion, tout avantage s’obtient par pot-de-vin, en courbant l’échine. Surtout auprès de ceux qui affichent Gandhi et « le Grand Socialiste » dans leur bureau.

J'ai rencontré Aravind Adiga, de passage à Londres, pour qu’il nous parle des élections indiennes - 714 millions d'inscrits. Un mois avant les résultats, il pensait que le parti du Congrès allait l'emporter parce qu'il prônait et mettait en oeuvre, surtout dans les campagnes, d'importantes mesures sociales. Un visage d’étudiant, un débit rapide, Aravind Adiga se présente comme un fils de « la classe aisée » qui a rompu un tabou indien : aller à la rencontre des « Intouchables » et des « basses castes ». Après des études de journalisme à New York, il s’est lancé dans l’enquête de terrain ( comme son confrère et écrivain Suketu Metha, l’auteur du reportage de 800 pages « Bombay Maximum City » - Buchet-Chastel, 2006). Après plusieurs articles remarqués dans le Times, dont un sur les rickshaws de Calcutta, il s’est consacré à l’écriture du "Tigre Blanc". Aujourd’hui, vendu à 150 000 exemplaires en Inde, et autant an Angleterre, le livre fait scandale. Sa description bouffonne et sombre d’un pays corrompu, sans illusion, où il semble impossible de sortir de la misère sans tricher, trahir, sinon tuer - comme son héros Balram - a suscité de fortes critiques dans la presse indienne.

Aravind Adiga, qui vit à Bombay, dit admirer Guy de Maupassant et Vidiadhar Surajprasad Naipaul - l’auteur de « L’Inde brisée » et de « L’illusion des ténèbres » - raconte ici son Inde et défend sa cause.

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(En Inde, le parti du Congrés, centre-gauche, l'emporte largement aux élections. DR)

ENTRETIEN AVEC ARAVIND ADIGA

L’Inde vote, beaucoup d’Occidentaux célèbrent « la plus grande démocratie du monde », « l’Inde high tech », « l’Inde tolérante », tandis que vous publiez un roman féroce sur la société indienne, la corruption des partis, les vote achetés, la misère massive, une bureaucratie effrayante...

Dans « Le Tigre Blanc », j’ai cherché à renverser les clichés sur l’Inde. Ce ne sont pas des clichés que pour vous les Européens, ce sont des clichés pour les gens de la classe moyenne indienne, comme moi. Quand on naît à Mangalore d’un père docteur, l’Inde des pauvres demeure un pays totalement étranger. Nous n’en savons pas plus que vous. Nous en savons encore moins peut-être, car nous sommes formés dès le plus jeune âge à ne pas voir l’autre Inde. C’est notre fameux système des castes. Nous sommes 300 millions d’Indiens middle-class qui se sont enrichis pendant le boom économique des années 1990, qui ignorons 600 millions de pauvres. J’ai découvert la réalité en reportage, quand je suis retourné en Inde après avoir fait des études aux Etats-Unis, comme beaucoup d’Indiens aisés. J’ai été reporter pour Time Magazine de 2003 à 2006. J’ai sillonné le pays, j’ai été choqué. L’état de l’Uttar Pradesh se révèle pire que le Soudan, un des pays les plus pauvres au monde, dès qu’on enquête sur le taux de natalité et de mortalité. Les femmes qui accouchent en hôpital ont plus de chance de perdre la vie en Inde du Nord qu’en Afrique de l’Est. Je suis allé dans les bidonvilles de Calcutta, j’ai enquêté sur les conditions de travail de rickshaws, je connais des régions où 15% de la population ne sait toujours pas lire, j’ai visité des hôpitaux où la qualité de soins est effroyable. Mon héros appelle cette Inde là « Les Ténèbres ». Alors oui, j’ai imaginé ce roman, pour casser les clichés de l’Inde démocratique, du « grand pays émergent en pleine expansion » dépeint dans les médias occidentaux, et d’autres contre-vérités encore.

Lesquelles ?

D’abord le cliché de l’Inde spirituelle, polythéiste, tolérante, l’Inde magique des grandes processions, des fidèles respectueux de tout ce qui vit, des animaux, des faibles... En réalité, depuis des années les fondamentalistes religieux, hindous, sikhs, musulmans s’affrontent durement à travers le pays. On compte déjà des centaines de morts, et il y en aura d’autres. La religion, n’oublions pas, justifie le système de caste, le fatalisme social, la pauvreté. Ensuite, je m’attaque au cliché de la famille indienne, protectrice, généreuse, bienheureuse qu’on montre dans les films de Bollywood. En fait, les mariages sont arrangés et forcés, les dots âprement discutées, les enfants doivent la pleine obéissance à leurs parents, la famille reste le pilier du conservatisme, elle paralyse l’énergie des jeunes générations, écrasent les filles. Enfin, le cliché du socialisme indien compétent, charitable, inspiré par Gandhi et Nehru. En soixante ans de démocratie, après cinquante ans de domination par le parti du Congrès, nous n’avons toujours pas éradiqué la pauvreté, nous avons mis en place une bureaucratie abominable et des états gangrenés par la corruption. Beaucoup d’études montrent que nous sommes le pays le plus corrompu du monde. La Chine, pourtant une dictature, s’est montrée bien plus efficace pour réduire la misère et la vénalité. Je ne dis pas que la démocratie est mauvaise, ou que l’homme Gandhi est mauvais, mais je veux m’attaquer au cliché qui affirme : « L’Inde s’en sortira, puisque c’est une démocratie ». Quand Amartya Sen explique que la démocratie indienne a permis d’échapper à la famine grâce à la démocratie, la liberté de presse, aux campagnes d’information, il oublie de dire combien l’Inde démocratique reste misérable, même si on n’y meurt plus de faim.

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Vous faites dire à votre héros : « En résumé, il y avait autrefois mille castes et destins en Inde. De nos jours, il ne reste que deux castes : les Gros Ventres et les Ventres Creux ». Plus loin, son maître lui crie, alors qu’il promène les chiens : « Ces chiens valent beaucoup plus cher que toi !» C’est la réalité ?

C’est la réalité pour 600 millions d’Indiens. Avec la corruption, rien ne revient jamais aux pauvres. La corruption détruit la démocratie. Quand on est de la classe moyenne, c’est une nuisance, mais pour les pauvres, elle est abominable. Elle les empêche de s’en sortir, elle les ramène toujours vers la misère et la dépendance, elle les fait rester des Ventres Creux qui dépendent des Gros Ventres. Je montre dans le roman comment dans les villages comme à Delhi la police marche au pot-de-vin, méprise les pauvres. Dans les campagnes, les propriétaires achètent les votes de paysans, les élections sont sous contrôle des bureaucrates du parti du « Grand socialiste ». Beaucoup d’Indiens détestent ce que je montre dans le roman, une Inde menée par les riches et les bourgeois, qui distribue des miettes aux pauvres. La liberté d’expression, la liberté politique existent seulement pour les classes aisées. Les 300 millions de gens très pauvres sont tout simplement exclus du système démocratique. Les 300 millions de gens qui survivent et triment n’en profitent pas. C’est une démocratie très limitée. Bien sûr, tout le monde a le droit de vote. Mais les politiciens soudoient les électeurs. L’Inde riche va dépenser plus d’argent pendant ces élections pour corrompre les votants que la Chine n’en a dépensé pour les Jeux Olympiques ! Comment qualifier de démocratie un pays qui trahit constamment ses pauvres ? Les Indiens middle-class comme moi ne sommes pas méchants, nous ne souhaitons pas nous comporter comme des oppresseurs, mais nous maintenons un véritable état colonial à l’intérieur de notre propre pays. Et je ne vois venir aucun signe de changement.

Pour votre héros, Balram Halwai, devenir entrepreneur à Bengalore semble le seul moyen d’échapper à la pauvreté et aux « Ténèbres ». Il veut tellement réussir qu’il tue…

Balram, mon héros et narrateur, est corrompu et cynique. Ses points de vue tranchés ne sont pas les miens ! (rires) Je voulais que le lecteur ressente à quoi ressemble la vie d’un fils de paysan devenu chauffeur, qui lave les pieds son maître sans arriver à se débarrasser de leur odeur âcre, et qui veut devenir riche. Balram a les mêmes ambitions que les jeunes arrivistes de la classe moyenne, la rage et la violence en plus. Il veut devenir entrepreneur, il se dit « libéral », c’est-à-dire qu’il veut échapper aux ordres de sa famille, au mariage forcé, il veut avoir la liberté sexuelle, pouvoir se marier quand il le veut, gagner la liberté d’entreprendre. Il rêve de s’arracher à sa condition, par tous les moyens, même le crime. J’essaie de décrire cet instinct de liberté, cette énergie de la misère. En même temps, Balram n’a reçu aucune éducation, il est mégalomane, vulgaire, angoissé. En le suivant pas à pas, on découvre qu’en Inde un homme pieds nus ne saurait pénétrer une galerie marchande, qu’un pauvre ne sachant pas remplir des formulaires ne peut se faire soigner à l’hôpital, qu’il est toujours traité en criminel par la police, les gardiens… Depuis une décennie, le message est martelé à la télévision, dans les journaux, partout  « Vous pouvez devenir riche »,  « Enrichissez-vous !». Balram les croit, comme tous les pauvres, sauf que lui refuse le fatalisme d’un système de castes qui veut que les gens comme lui doivent rester misérables.

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Les médias européens parlent régulièrement du décollage économique de l’Inde, ses sociétés high tech, ses entreprises de services, d’une nouvelle génération d’entrepreneurs -  ils exagèrent ? Ils ne voient que la « middle class » ?

C’est la vision Bollywood. Seule la classe moyenne indienne devient riche et entreprend. Mon héros est possédé par une vision déformée et grotesque des rêves de cette classe aisée. Il comprend qu’il ne pourra réussir, lui le pauvre, qu’en devenant un salaud. En Inde, l’énergie d’entreprendre a été libérée dans les années 1990 avec le développement vertigineux d’Internet, des services électroniques, les délocalisations venues d’Occident. Cela fut très positif, car le capitalisme indien avait besoin d’activités nouvelles, de rentrer dans la modernité. Avec l’ouverture du marché mondial, la popularisation des nouvelles technologies, beaucoup d’Indiens entreprenants ont vu là l’occasion de devenir riches sans passer par les filières traditionnelles. Ils pouvaient réussir sans rester sous la coupe des vieilles familles industrielles ou commerçantes. Ils se sont lancés, beaucoup ont réussi, des nouveaux riches sont apparus. La vieille société indienne patriarcale et familiale en a été ébranlée, une jeune classe d’entrepreneurs à succès est apparue, mais aussi des artistes, des créateurs, des innovateurs. Et c’est tant mieux ! Dans le même temps, ces réussites fracassantes passent au-dessus des classes pauvres. Eux n’ont aucune chance d’y arriver. Ils n’ont accès ni à l’éducation, ni à la santé, ni aux réseaux de financement, ni à l’international. Ils doivent se contenter de regarder les feuilletons à l’eau de rose de la télévision.

Vous avez rencontré des Balram pendant vos enquêtes ?

C’est un personnage fictif, composite, encore très rare. Je l’ai voulu drôle, délirant, acharné. Sa rage insupporte les lecteurs indiens de la classe moyenne, car ils comprennent qu’il leur ressemble. Cela les énerve qu’un pauvre veuille gagner sur le même terrain qu’eux. Ils le méprisent. Il ne fait pas partie de leur monde. Ici encore, le poids des castes résiste, étouffant. Si la société indienne n’arrive pas à donner sa chance à un Balram, il reviendra. Mais cette fois, il ne sera pas entrepreneur à Bangalore, il deviendra un criminel, un chef de gang, ou encore il rejoindra les mollahs, les fondamentalistes hindous, les communistes - très présents dans l’Inde aujourd’hui. Nous devons le tirer vers le haut, avant que quelqu’un le tire vers le bas. Tout reste à faire en Inde. Les prochaines élections vont se jouer sur des programmes concrets, pas sur l’idéologie ou la lutte contre le terrorisme. Les Indiens attendent qu’on leur parle éducation, construction d’écoles, aide aux petites entreprises, tracé de nouvelles routes, campagnes désenclavées, alphabétisation, mise en place d’un Etat efficace, tout cela le plus vite possible ! Je n’ai pas été étonné par le succès du parti du Congrès (gauche) aux élections de 2004. Ils ont vaincu les hindouistes et les libéraux avec un programme social, parfois en s’appuyant sur les communistes. Pourquoi ? La classe moyenne, les entrepreneurs, les nouveaux riches qui ont régné sur l’actualité ces dernières années s’intéressaient d’abord au nombre de médailles remportées aux J.O, à notre puissance militaire, aux voitures de luxe, à leur confort, toutes choses particulièrement enfantines à mon sens dans un pays où les 2/3 de la population vivent encore dans la grande pauvreté.

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Les réactions à votre livre, best-seller en Inde, rappellent celles observées pour la sortie du film « Slumdog millionaire ». Beaucoup de critiques leur reprochent d’exagérer la misère indienne…

Slumdog se passe dans les slums, les taudis, en extérieur. Si vous ne voulez pas les voir, vous pouvez toujours fermer la fenêtre et regarder les films de Bollywood à la télévision. Une bonne partie de mon roman, au contraire, se passe à l’intérieur, dans les maisons où mon héros est serviteur. Si la plupart des bourgeois indiens ne connaissent rien des slums, dans lesquels ils voient une réalité exotique qui pourrait aussi bien se passer à Tombouctou, ils voient tous les jours leurs serviteurs. Cela les déstabilise de penser que leur chauffeur, leur jardinier vient des bidonvilles et des villages corrompus et misérables que je décris dans mon roman. Ils n’aiment pas entendre qu’il ne supporte pas sa vie, déteste laver les chiens ou attendre des heures dans la voiture de son « maître » dévoré par les moustiques. Slumdog a connu un succès considérable en Inde, mais il reste très controversé, même si le parti du Congrès a repris la chanson « Victory » comme thème de campagne électorale. Le film dérange les Indiens car d’habitude on ne voit jamais de pauvres, la misère, la crasse, dans notre cinéma. Nos films dépeignent la vie des riches, des professions libérales, des expatriés. Beaucoup des films de Bollywood sont tournés en Suisse ou en Amérique, avec un peuple idéalisé. Slumdog Millionaire est très choquant pour un Indien. J’ai beaucoup apprécié qu’il montre les slums de façon réaliste. Mais je préfère le film de Mira Nair sur les enfants des rues, Salaam Bombay (1988), bien plus réaliste encore, dont la fin n’est pas absurde comme celle de Slumdog. En Inde, tout le monde sait bien qu’un gosse des bidonvilles ne passerait jamais à l’antenne d’un jeu télévisé. C’est tout simplement impossible. D’abord, il ne parlera pas anglais, ou si mal. Ensuite, il serait bien trop mal habillé. Le film est un conte de fée. Il nous montre des bidonvilles en laissant croire que tout pourrait aller mieux, qu’avec un peu d’astuce un gamin misérable pourrait devenir millionnaire. Mais ce n’est pas vrai.

Nous pourrions faire la même critique à votre livre. N’est-ce pas tiré par les cheveux qu’un fils de petit paysan devienne entrepreneur à Bangalore ?

Dans le roman, Balram ne devient pas un grand entrepreneur high tech, mais le patron d’une compagnie de taxis. Il a commencé comme chauffeur, puis chauffeur de maître, il finit à la tête d’une petite société de transports, suite à ses malversations. Cela me semble crédible, même si une telle histoire reste très rare, en effet. Voilà pourquoi je lui prête une telle rage, et cette violence verbale. Il s’exprime avec un humour très indien, très blagueur, comme nous aimons faire. Je ne suis pas condescendant avec lui. Il n’est pas un « bon pauvre » face à un méchant maître. Je ne le présente pas comme quelqu’un de faible, d’innocent. Aujourd’hui en Inde, les pauvres commencent à prendre le contrôle de leurs vies, pour le meilleur et pour le pire. Ils veulent se réaliser individuellement, comme mon personnage. Ils ne supporteront plus ce système très longtemps. La langue choquante qu’il utilise capture en anglais la force humoristique de la langue hindi (enfin je l’espère). Trop souvent, les pauvres des romans ou du cinéma indiens parlent une langue très simple, jamais vulgaire. Ce n’est pas comme ça qu’ils parlent en hindi, qui est une langue pleine d’énergie et de rage.

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Plusieurs fois, il prédit que les « Browns » et les « Yellows », les entrepreneurs indiens et chinois, vont bousculer les « White », dont le règne s’achève. Beaucoup d’Indiens pensent comme lui ?

Certainement. Il l’analyse brutalement, comme un processus darwinien, une nouvelle étape de la lutte mondiale pour la survie. Il pense que les Indiens et les Chinois ont tellement souffert qu’ils ont libéré une force de travail gigantesque, et que celle-ci va bouleverser l’ancien ordre mondial. Il faut comprendre que la survie est très très dure en Inde, pour les pauvres. Cette lutte permanente libère une énergie de tous les instants. Le citoyen de la classe moyenne que je suis est à la fois choqué par les conditions de vie faites aux pauvres, et envieux de leur énergie. Si mon héros est une victime, nous sommes aussi ses victimes. Il arrive, il réussit, il a l’impression que rien peut l’arrêter, ni la morale, si ses anciens patrons, ni les politiciens corrompus, ni les Occidentaux, les « Blancs », qu’il amalgame à une lignée entrée en dégénérescence. En fait, il fait sienne l’arrogance de la classe capitaliste indienne, qui rêve de devenir maîtresse du monde. Ce sentiment existe autant en Inde qu’en Chine, et il gagne les classes pauvres, qui elles aussi veulent prendre leur revanche. Mon personnage vit selon cette logique darwinienne, et c’est très dur à entendre pour un lecteur indien aisé comme pour vous, car lui, Balram, le paysan de basse caste ne fait aucune différence entre les riches et lui. Il s’identifie à eux. Il faut l’écouter, car s’il ne participe pas à l’essor général, nous verrons alors l’émergence d’une criminalité et des troubles sociaux sans précédent. Mon livre est comme un avertissement de ce qui pourrait arriver.

Vous vivez à Bombay. Comment voyez-vous l’avenir proche en Inde en cette période électorale ?

Nous allons voir comment l’Inde et la Chine vont évoluer. La Chine domine l’Inde sur bien des points. En matière de réduction de la pauvreté, elle a pris 25 ans d’avance. Elle semble décidée à se battre contre la pollution industrielle. Mais sans liberté d’expression, elle n’a pas d’avenir. La Chine pourrait évoluer vers un système fasciste, au sens italien du terme. Ni communiste, ni capitaliste libéral, un régime autoritaire, centralisé, répressif, disposant d’un soutien populaire. Ou encore vers un système proche de l’Allemagne du XIXe siècle : un pays capitaliste, pleinement industrialisé, centralisé, ni véritable démocratie, ni dictature, avec un parlement assujetti à un kaiser puissant, au parti très implanté. La Chine restera alors, peut-être, stable. Cela dit, sans liberté d’expression, elle risque de s’effondrer tout de même. Un jour, nous assisterons à des événements très graves en Chine, que ce soit des révoltes violentes, ou des phénomènes criminels tenus secrets, ou je ne sais quoi. L’Inde résistera grâce à la liberté d’expression, la liberté de presse, les élections, parce que nous aurons appris les drames en cours avant qu’ils deviennent dramatiques. L’Inde traverse une période de grande mutation. Le boom économique actuel transforme le pays, elle va s’enrichir, développer de nouvelles industries, les villes vont se moderniser, les campagnes sortir du Tiers Monde. Le véritable risque c’est que l’Inde connaisse une prospérité semblable à l’Amérique Latine, des pays comme le Venezuela par exemple, avec d’énormes différences entre les classes, une criminalité galopante, une prospérité confisquée. Elle ne deviendrait alors jamais le grand pays démocratique, prospère, avec un ascenseur social, la «worlf-first nation » que j’espère. Nous en avons le potentiel. Hélas, au vu des circonstances actuelles, je crains notre échec. La population indienne continue à croître de façon galopante, les prix des denrées alimentaires de base ne cessent de grimper, la pression sur les pauvres s’accroît chaque jour, des ressources fondamentales comme l’eau commencent à manquer, la pollution devient grave. Nous ne pouvons pas laisser ces problèmes perdurer indéfiniment.

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Vous dites avoir été inspiré par la littérature française, le réalisme romanesque du XIXe siècle ? Quels écrivains ?
 
J’apprécie beaucoup les grands réalistes français, Balzac, Hugo, Maupassant, Zola, Flaubert. Ces auteurs sont très pertinents pour lire l’Inde d’aujourd’hui. J’aime la façon dont Maupassant écrit sur les campagnes normandes. Il décrit les vices et l’avarice des paysans. Il est fascinant, j’aime sa noirceur. Tolstoï a attaqué Maupassant dans un essai fameux, lui reprochant de ne décrire que des pauvres méchants et combinards. C’est pourtant un des aspects de la brutalité de la vie. En Inde, on voit des gens qui meurent de faim, et leurs voisins ne les aident pas, les exploitent. Beaucoup d’hommes se suicident. Maupassant décrit tout cela, c’est un très grand écrivain. J’aime aussi Balzac, qui décrit très bien le pouvoir de l’argent, l’ambition des jeunes provinciaux montés à Paris, la cruauté avec laquelle les filles du père Goriot l’abandonnent. Tout cela me semble très indien d’aujourd’hui, j’ai l’impression que le Paris de Balzac, comme le Londres de Dickens, ressemblent au Bombay d’aujourd’hui…

Le tigre blanc. Aravind Adiga. Buchet Chastel. 2009. 20 €

 

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