vendredi, 08 mai 2009
"NOUS SOMMES TOUS DES VOYAGEURS MASQUéS". CINQUIEME ROMAN D'ISABELLE SORENTE (GRASSET), SA PIECE "HARD COPY" (ACTES SUD) JOUEE A PARIS, LA REVUE "RAVAGES" EN LIBRAIRIE FIN MAI

(Photo Patrice Flora Praxo)
NEWS NEWS NEWS C'est une amie, certains me reprocheront de n'être pas objectif, et pourtant. Isabelle Sorente, 36 ans, revient dans l'actualité avec un cinquième roman dérangeant "Transformations d'une femme" (Grasset, mars 2009), une reprise de "Hard Copy" (Actes Sud) sa pièce dérangeante - et drôle - sur le harcélement moral (au Lucernaire fin mai, après deux mois salle comble au Lumen à Bruxelles - 250 places ), et une nouvelle dérangeante - "Infanticide" - dans le prochain numéro dérangeant de la revue RAVAGES (qu'elle co-dirige, thème "Infantilisation générale", sortie le 20 mai, éditions Descartes&Cnie, 01.42.22.29.02 ) autour de laquelle se prépare un spectacle avec le théâtre du Rond Point. Avec Isabelle Sorente, la littérature n'est jamais tiède. J'ai lu "Transformations d'une femme" deux fois, voici pourquoi.
(Interview télévisée d'Isabelle Sorente et d'autres écrivains par J.P Elkabach sur Bibliothèque Médicis : target="_blank">iframe> )
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Au débat sur le féminisme organisé par le magazine Elle au Salon du livre, où participait une Benoise Groult en grande forme - « Les hommes n’ont pas assez changé ! » a-t-elle lancé, faisant crouler la salle -, Isabelle Sorente a raconté qu’elle prenait des cours de self-défense. Nous savions déjà que cette polytechnicienne avait fait de la voltige aérienne, et que son bi-moteur était tombé dans le golfe de Gènes. Mais pourquoi de la self-défense ? Pour se défendre des hommes ? « D’abord pour éviter de se penser en victime pendant une agression ». Plusieurs fois suivie, embêtée, au cours d’un voyage solitaire en Grèce, elle a voulu rompre avec la peur qu’elle sentait déposée en elle. « Ces cours ont agi comme une sorte de psychanalyse physique, D’un seul coup, je me suis souvenu qu’à l’école, on me disait « Ne te bas pas ! », « Une fille ne se bagarre pas ! ».
Dans le débat ringard organisé par Elle - « Le féminisme est-il ringard ? » -, l’anecdote venait rappeler combien la fabrication du genre « femme », de l'idéologie "femme" continue aujourd’hui dès les cours de récréation. Aujoud'hui encore, un code invisible s’installe dans la manière de se défendre, se battre, utiliser ses poings, sa rage, éviter ou accepter la violence. Dans sa façon de se penser en fille, pas en garçon, physiquement. Un jeune mec apprend jeune la bagarre, elle fait profondément partie de sa vie, ses relations à ses copains, sa manière de se comporter, dès les premères années - de plus en plus aujourd’hui, en banlieue, dans les lycées surpeuplés. D’innombrables « études sur le genre » françaises ont analysé ces phénomènes. Ils ne se sont pas tant ringardisés. Le processus de fabrication des archétypes n'a pas cessé. Isabelle Sorente s’amusait, au Salon du livre : « On devrait proposer des cours de self-défense aux filles dans tous les lycées.
La fêlure d’être femme
La relation personnelle à la violence, l’intériorisation de la brutalité d’autrui et comment la contenir ou la combattre, nous savons combien cela est associé au sexuel. On est en droit alors de s’interroger, que se passe-t-il, j'entends érotiquement, dans une chambre, quand une femme apprend à se défendre, se battre, n’a plus peur physiquement d’un homme ? Quand elle prend ses distances de la « girl culture », l'idéologie "fifille" , des codes de la séduction adolescente ? Que se passe-t-il pour elle quand elle ne croit plus à une certaine relation de domination, une forme de masochisme, au moins fantasmatiquement ? C’est sur ce terrain mouvant, dérangeant, qu’Isabelle Sorente nous entraîne dans son cinquième roman « Transformations d’une femme » (Grasset).
« Je portais rarement des pantalons, à cet âge-là, raconte l'héroïne (une femme de 30 ans), je ne voulais que des jupes, et des bas, et des dentelles en haut de ces bas-là. Je me déguisais en femme, je voulais toute la panoplie » Dès le début de l’histoire, une jeune femme - qui va débaucher un homme marié - doute de qui elle est. Son identité se fèle. Elle ressent un décalage cruel, ou une gêne comique, entre le personnage qu’elle joue partout avec ses talons, ses robes, ses froufrous, comme au lit avec les hommes, moitié proie, moitié bonne fille, et sa personne. Elle comprend peu à peu, au long cours d’une écriture à la fois poétique et précise, combien l’image attendue, souvent préfabriquée, d’une femme l’enveloppe, la voile à elle-même - la recouvre, jusqu'entre les bras des hommes. « Je regardais le gant de cuir que je tenais dans la main gauche. Ma main droite était nue, et cette nudité me parut aussi artificielle que le gant noir et lisse (…) Et cependant que je répétais le geste d’ôter et remettre le gant, j’éprouvais le même vertige que les enfants qui répètent un mot, femme, femme, femme jusqu’à ce que ses syllabes perdent leur sens. »
Touchez la blessure
Tout en s’accommodant des avantages érotiques patents de la comédie sexuelle traditionnelle, l’héroïne et son amie Héléna - impayable de gourmandise érotique - s’interroge alors sur tous les grands rôles classiques encore proposés aux femmes. Médée, la mère trahie. L’éternelle petite jeune sexy. La boulimique d’amour. La mangeuse d’homme. Prenant ses distances avec ce théâtre, sans pouvoir y échapper, incarnant un rôle fabriqué en dehors d’elle, tout en le renouvelant, elle découvre alors le déchirement d’être né femme - et de s'en détacher. Mais pour inventer quelle figure, quel personnage - sexuel y compris, c'est-à dire, toujours attirante pour un homme ? « À quelle place êtes-vous, quand vous perdez la vôtre ? (…) Vous êtes dépossédé, chassé de votre rôle. Celle que vous étiez, une autre l’incarne. Devenir errant, l’acceptez vous ? Prendre la place de celle qui la perd, de celle qui perd tout. Acceptez-vous d’épouser ce qui n’a pas de place ? Dites oui. Touchez la blessure. » De cette blessure, cette fêlure, l’héroïne va trouver la réconciliation avec elle-même. Pas évident. Quel rôle jouera-t-elle maintenant, au plus près de son expérience, tout en séduisant encore les hommes ? La dominatrice qui refuse le jeu de l'infantilisation, la magicienne du quotidien, la reine de la sollicitude, ou la "salope" (la femme de plaisir revendiquée) ? Ou alors ... Elle acceptera d’être devenue par naissance, à force de jouer, l’actrice permanente de sa propre vie, elle deviendra une personne flexible, mobile, changeante, à la personnalité multiple, capable d'entrer en métamorphose au grè des situations - ce que certains appelle la "ruse", la "metis", la "dissimulation" des femmes. Elle demeurera à distance permanente de son être, toujours disponible à la réincarnation, à s'adapter au mieux, à enjoliver le présent et la relation à l'autre - l'homme qui, si souvent, persiste à être ce que la société lui donne, le héros, le chef, le haut salaire, l'entreprenant en érotisme. Ce faisant, l'héroïne d'Isabelle Sorente découvre combien une femme se tient au plus près de la vérité - et de la création d'elle-même. Elle décrit l’illusion permanente où nous vivons tous, les femmes et les hommes, assignés au théâtre de notre genre, traversé par des archéypes parfois caricaturaux, confrontés à des rôles plus ou moins obligatoires, jusque dans les lits. Elle raconte les fausses positions que nous croyons tenir, les personnages dont nous nous rengorgeons - gobergeons, nous les mâles ? - tout en mesurant la cruauté et la bouffonnerie de l’existence. « Nous sommes tous des voyageurs masqués » écrit Isabelle Sorente.
Transformations d'une femme. Grasset. 2009.
09:44 Publié dans MOEURS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : féminisme, genre, sexe, philosophie




Commentaires
J'avais beaucoup aimé "Le coeur de l'ogre" d'Isabelle Sorente, qui se termine par une véritable pièce de théâtre mettant en scène Jeanne d'Arc et Gilles de Ray. Très prenant. J'ai trouvé cet article à propos de son précédent roman "Panique" (Grasset) sur le site du Nouvel Observateur, à la rubrique : "Livres en vitrine" :
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"Livres en vitrine" (1)
"J'invoque Pan, substance du Cosmos, de l'Ouranos, de la Mer, de la Terre, reine de toute chose et de la flamme immortelle, car ce sont les membres de Pan (...) Effroi des vivants, maître des visions (...) Tu changes selon ta volonté la nature des choses, et conduis la race des hommes par l'immense Cosmos". D'emblée, cet hymne orphique placé en exergue donne le ton de l'ouvrage. Car "Panique", qu'on aurait pu appeler "chaos", est bien un roman mythologique paradoxalement de notre temps.
Quatrième roman de l'auteur, 33 ans, ancienne polytechnicienne passée à l'écriture, ce livre, qui rappelle parfois "Le Maître et Marguerite" de Mikhaïl Boulgakov, soulève un problème brûlant, et bien dans l'air du temps: le sentiment d'insécurité dans lequel nous baignons tous, l'inquiétude parfois irraisonnée qui nous étreint.
A Paris, le dieu Pan est de retour, et la vie des gens s'en trouve bouleversée, particulièrement celle des personnages centraux, Jérôme, Adèle et Roman. Une panique qui menace notre quotidien, nous hante, nous stresse, nous agite. Sourdes angoisses, manifs, émeutes aux portes de Paris, ombre du terrorisme, dérèglements climatiques. Tout se ligue, s'acharne, plane sur la capitale et l'investit, comme si on y avait soudain introduit Fantômas. Est-ce Pan qui revient sur Terre pour condamner notre "raison" destructrice? Il a lâché sur la ville "la danse de la Panique s'enivrant d'elle-même". Mais une "panique" que nous avons, à l'évidence, nous seuls réveillée.
Ce livre passionnant, dense et jubilatoire, nous offre en prime de superbes épousailles entre le souffle et le style. "
Ecrit par : Céline | mardi, 21 avril 2009
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