jeudi, 02 avril 2009

POST-HUMAIN. "VIELLE LUNE" OU QUESTION D'AVENIR ? AXEL KAHN LE BIOLOGISTE VERSUS JEAN-MICHEL BESNIER LE PHILOSOPHE

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NEWS NEWS NEWS Le philosophe Jean-Michel Besnier, membre du comité d’éthique de l’INRA, vient de publier « Demain les post-humains » (Hachette-Littératures), où il prend acte de l’apparition chez les scientifiques, suite à la littérature et la science-fiction, très friandes du thèmes depuis toujours, d’un intérêt pour la post-humanité - une humanité qui échapperait aux lois de l'évolution. N'a-telle pas commencé en pratiquant la fécondation in vitro, la procréation assistée, la contraception ? Un corps nouveau protégé et assisté par les machines, un post humain transformé par les biotechnologies n'est-il pas en gestation. En attendant le cyborg, résistant demain à la dureté de la vie sur une Terre irrémédiablement polluée, - ou encore un "transhumain", une nouvelle créature qui ne serait presque plus humaine, dont seul l'esprit survivrait.

Après avoir rencontré Jean-Michel Besnier, votre serviteur a été interviewer un des farouches opposants au clonage humain, longtemps membre du Comité Consultatif d'Ethique sur les questions des biotechnologies, le biologiste Axel Kahn. Voici les deux entretiens, publiés à la suite - comme ils le sont dans le supplément du Monde "L'évolution, quelle histoire !" (7,50 €, 100 pages, magnifique) sorti cette semaine en kiosque. Bonne polémique.

I- ENTRETIEN avec AXEL KAHN

"PRETENDRE CONTROLER LES PROCESSUS EVOLUTIFS, C'EST PRENDRE LE RISQUE D'IMPOSER DES PREJUDICES AUX GENERATIONS FUTURES"
Généticien, longtemps spécialiste de thérapies géniques, aujourd’hui président de l’université Paris Descartes, Axel Kahn intervient régulièrement dans le débat public sur les questions touchant à la génétique. Il s’est par exemple opposé à l’amendement Mariani promulguant l’utilisation de tests génétiques dans le cadre du regroupement familial. C’est aussi un opposant déclaré au clonage reproductif humain.

-Depuis la naissance « in vitro » d’Amandine le 29 février 1984, 3 millions de « bébés-éprouvettes » sont nés dans le monde. L’espèce humaine entre-elle dans une ère post-humaine, où elle échapperait à l’évolution ?

Axel Kahn : La grande loterie de l’hérédité, le grand brassage des gènes continue chez un « bébé-éprouvette ». Ce serait une illusion de croire que l’humain, du fait de toutes les techniques qu’il maîtrise, en particulier les biotechnologies, soit sorti du processus évolutif. Il existe un phénomène bien visible de la continuité de l’évolution chez l’homme, c’est l’épidémie actuelle d’obésité. Pendant plusieurs siècles, jusqu’à la seconde moitié du XXème, les années de « vaches maigre » ont été beaucoup plus fréquentes que celles de « vache grasse », si bien que les gènes permettant à l’organisme de s’acclimater au déficit alimentaire ont été sélectionnés. Mais tous ces bons gènes qui permettaient d’emmagasiner des graisses pour pouvoir résister à la disette se sont révélés être des gènes de l’obésité du jour où l’on est passé, aux Etats Unis comme en Europe et, surtout et de façon brutale, chez les inuits, indiens et peuples du Pacifique, au régime d’abondance.


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-Avec les thérapies géniques, le clonage thérapeutique, toutes les recherches permettant d’intervenir sur le génome humain, ne nous éloignons-nous pas des processus évolutifs ?
Axel Kahn : Bien sûr, les avancées thérapeutiques qui permettent par exemple à des personnes incapables d’enfanter d’avoir une descendance prolifique pourraient sembler constituer une entorse à l’évolution. Mais elles montrent surtout la capacité d’adaptation de l’homme pour continuer à se reproduire et survivre. D’ailleurs, les humains ont toujours modifié et accéléré l’évolution, sans jamais l’arrêter. Les horticulteurs français, les éleveurs britanniques ont créé et sélectionné de nombreuses variétés de fleurs, ou d’espèces d’animaux domestiques, ce qui a inspiré Darwin. Dès le néolithique, l’homme a changé le cours de l’évolution terrestre en transformant son environnement, rasant la plupart des forêts primaires, inventant l’agriculture. Et cela continue aujourd’hui. Si demain, la température devait atteindre par exemple 25° dans les pays froids, 40° au Sud, de nouvelles espèces d’homme se multiplieraient en quelques siècles, génétiquement programmées à mieux résister à la chaleur. Ils ne seront pas des post-humains pour autant.

-Que penser de ces mouvements « post-humanistes » et « transhumanistes » qui parlent d’améliorer l’espèce humaine, ou encore d’en sortir  ?
Axel Kahn : Ce sont de vieilles lunes. Imaginons des groupes de chercheurs qui décident d’améliorer les qualités héréditaires de l’homme par différents procédés biotechnologiques, électroniques, etc. Imaginons qu’ils choisissent de modifier tels gènes chez l’enfant à naître, de le concevoir plus grand, plus résistant, sans laisser faire le brassage aléatoire de l’évolution, qui procède à l’échelle de populations entières. Ce serait un acte d’orgueil démesuré. Personne ne sait dans quelles conditions nous vivrons dans 100 ans. Nous prenons le risque d’imposer des caractéristiques biologiques qui pourraient s’avérer préjudiciables aux générations futures. Si par exemple, nous sélectionnons des descendants de grande taille, parce qu’ils nous semblent mieux équipés dans la société actuelle, que leur arrivera-t-il si demain, pour telles ou telles raisons de surpopulation, d’urbanisation générale, ou d’alimentation manquante, il vaudra mieux être petit pour survivre ?

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(Performan de l'artiste Stelarc)

-Mais n’est-ce pas le rôle de la médecine que de mettre au point des thérapies géniques permettant de rendre certains hommes plus résistants qu’hier ?
Axel Kahn : La science, notamment la médecine, cherche compenser les effets de l’inégalité biologique par des artifices thérapeutiques, non à l’accroître. Rien de plus anti-naturel que de donner un antibiotique à une femme afin qu’elle ne meurt pendant l’accouchement. Mais instituer artificiellement une inégalité biologique, à dessein, pour le bénéfice de certains, en faire le but de la science médicale serait moralement condamnable. Si nous acceptons qu’on modifie la génétique de petits groupes humains, en vue de les rendre plus forts, plus grands, plus beaux, selon certains critères choisis par l’esprit du temps, nous tolérons qu’on fabrique une « élite » génétique, une race « supérieure ». En plus d’être scientifiquement faux et irréaliste, ce serait une forme d’eugénisme. Ce serait aussi contraire à l’ambition morale de la science qui travaille pour le bien-être de tous. Enfin, je ne vois pas ce qui peut légitimer que des parents décident du corps futur de leurs enfants. Pourquoi mes géniteurs décréteraient-ils de mon sexe, de la couleur de mes yeux, ma taille, etc. Serais-je véritablement libre, autonome, humain, si une autre personne prenait un tel pouvoir sur ma vie ?

-Que penser de ceux qui défendent le clonage reproductif humain ?
Axel Kahn : J’en suis un adversaire farouche, même s’il reste maîtrisé. Bien sûr, s’il devient massif, le clonage se disqualifie de lui-même. L’humanité ne va pas prendre le risque inconsidéré de s’affaiblir génétiquement. Mais même maîtrisé, j’y reste opposé. Tout simplement, parce que nous sommes à fois des corps et des âmes, l’esprit demeure indissociable du corps. Notre singularité physique, qui n’est pas sans influence sur notre singularité psychique, vient de notre corps unique. Nous échappons à la détermination de nos parents, grâce au grand brassage de l’hérédité, qui nous permet d’être original, différent d’eux - nous-mêmes. C’est cela que le clonage reproductif abolit. Le post-humanisme nous détourne des vraies questions que se pose l’humanité.

II- ENTRETEN AVEC JEAN-MICHEL BESNIER

"LE POST-HUMANISME COMME LE TRANSHUMANISME VOUDRAIENT PRODUIRE DES HOMMES NOUVEAUX CAPABLES DE S'ADAPTER A UN NOUVEAU MONDE"

Epitémologue, professeur à Paris IV-Sorbonne, Jean-Michel Besnier travaille depuis dix ans sur les enjeux de société et l’impact humain des biotechnologies.

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(Manimal par Daniel Lee)

-Quand situez-vous l’entrée dans le « post-humain » ? Quand l’homme invente la contraception ? Avec la fécondation in vitro ?
Jean-Michel Besnier : Le post-humain commence avec l’idée d’en finir avec le déterminisme de la naissance, ce qu’annonce la pilule, ou le « bébé-éprouvette ». Mais, nous voyons déjà beaucoup plus loin. Avec l’ectogénèse, la procréation assistée dans une couveuse, les femmes cesseront de porter des embryons, de connaître la « grossesse ». D’après Henri Atlan (biologiste français, longtemps membre du comité consultatif d'éthique) cette technique sera au point au milieu du XXIe siècle. Le clonage reproductif devient lui aussi possible, et probable. L’utopie post-humaine imagine la sortie de l’histoire naturelle de l’humanité, telle que l’évolution l’a élaborée. Au fond, elle entend auto-produire des hommes, en créer des meilleurs, prendre la relève de la nature. En somme de consacrer l’apogée de l’humanité.

-N’est-ce pas une vision trop prométhéenne ? Ne risquons-nous pas de détruire des équilibres naturels éprouvés par l’histoire, vitaux pour notre survie ?
Jean-Michel Besnier : Les technologies post-humaines nous aideront sans doute à survivre dans un environnement modifié, en introduisant dans les corps des éléments non biologiques, prothèses, implants, nanorobots, qui supplanteront les fonctions vitales, ou les amélioreront. C’est le prototype du cyborg, apparu dans les années 1960 avec la conquête de l’espace. Les ingénieurs se demandaient comment assurer au mieux les performances cognitives et motrices des hommes dans une fusée, ou sur une planète. Ils ont commencé à coupler l’homme avec des dispositifs cybernétiques - combinaisons, machines - lui permettant de se survivre dans des milieux hostiles. À partir de là, des scientifiques, des écrivains de science-fiction comme Franck Herbert (l'auteur de Dune, 1965) ou Martin Caidin (l'auteur de Cyborg, 1972), se sont mis à concevoir ou imaginer des organismes biomécaniques équipés de prothèses, vivant dans des conditions non terrestres, dotés de nouvelles facultés, dépassant les limites humaines. Des cyborgs, des nouveaux êtres, n’évoluant plus selon les lois du vivant.

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(Manimals par Daniel Lee)

-Un être humain suréquipé par la technologie reste-il humain - libre, autonome ? On retrouve ce débat à propos de l’euthanasie et l’assistance médicale…
Jean-Michel Besnier : Pourquoi un humain technologiquement assisté ne serait plus un homme ? Il existerait donc une « essence » de l’homme, inamovible, naturelle ? Que penser alors du pace-maker, des prothèses, des xénogreffes ? L’homme est une créature flexible, doué de plasticité, qui s’adapte à l’environnement, résiste aux maladies grâce à ses technologies. Penser le post-humain, c’est accepter d’associer l’autonomie des hommes à celle des machines, apprendre à vivre et co-évoluer avec des machines capables d’autonomie – doués d’une existence propre, au même titre que les animaux. Comment imaginer la postérité de notre espèce sur cette « technosphère » qu’est devenue la Terre sans une post-humanité agrégée à des machines ?

-Le post-humanisme serait donc un humanisme élargi aux machines et aux cyborgs ?

Jean-Michel Besnier : Le post-humanisme s’interroge sur les valeurs d’un monde où machines et robots auront pris la relève d’innombrables activités humaines, les dépassant, calculant et prévoyant beaucoup plus vite qu’eux, se comportant de façon indépendante. Il renouvelle et dépasse l’humanisme des Grecs et de la Renaissance, fondé sur un homme nu, naturel, au centre de l’univers, pensé comme la seule créature intelligente et autonome.

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(Personnage créé par Matthiew Barney pour son film "Cremaster")

-Que penser des « transhumanistes », qui annoncent un monde peuplé de créatures à peine humaines, voire sans corporalité ?
Jean Michel Besnier : Le transhumanisme a été imaginé par des scientifiques et des écrivains venus des laboratoires de nanotechnologie comme Eric Drexler (ingénieur américain), ou de l’intelligence artificielle comme Ray Kurzweil (informaticien américain),  Hans Moravec (chercheur en robotique). Ils se demandent quelles créatures non-humaines nous succéderont, imaginent des formes de vie radicalement inédites, comme le « Successeur » imaginé par le français Jean-Michel Truong (auteur du "Successeur de Pierre", Denoël, 1999). Ce sont des gens qui misent sur un mouvement de bascule complet de l’évolution et des technologies, et s’amusent lorsqu’ils voient les roboticiens imaginer des robots androïdes. En effet, pourquoi ne pas imaginer des robots efficaces, intelligents, présentant des formes non-humaines comme on en voit dans les romans de Philip-K-Dick ? Les transhumanistes pensent que l’espèce humaine a accompli son rôle historique. Selon eux, elle va désormais devoir s’adapter à des conditions de survie inconnue, sortir des processus évolutifs grâce à des machines hier inimaginables, ou encore la biologie synthétique. Celle-ci entend réaliser des espèces vivantes autrement qu’avec de l’ADN, à travers des dispositifs non-darwiniens, ou encore en « réécrivant » l’ADN existant pour l’optimiser.

N’est-ce pas prendre le risque de diffuser des formes vivantes nuisibles aux espèces évolutives, comme on l’a vu avec certains OGM ?

Jean-Michel Besnier : J’insiste dans mon livre sur la naïveté et l’inquiétant volontarisme de certains transhumanistes. Il faut cependant leur reconnaître le courage de ne négliger aucune voie de recherche.

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