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CREATIONISME VERSUS DARWIN. "L'EVOLUTION N'EST PAS LE RECIT D'UNE GENESE PARMI D'AUTRES, MAIS UN SOCLE SCIENTIFIQUE". ENTRETIEN AVEC LE PHILODOPHE DES SCIENCES, DOMINIQUE LECOURT

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NEWS NEWS NEWS Pour le 150e anniversaire de la publication de "L'origine des espèces", Charles Darwin, longtemps décrié, encore attaqué, considéré par certains comme le père de l'eugénisme ou d'une sociobiologie inquiétante justifiant la loi du plus fort, par d'autres comme le premier penseur du progrès et de l'athéisme, est revenu au coeur des grands débats philosophiques et scientifiques actuels. Difficile de faire la part des interprétations biaisées de l'oeuvre darwinienne de son véritable socle théorique, de recenser tous les domaines - de la paléontologie à la biologie en passant par l'éthologie ou la psychologie - où la théorie de l'évolution, combinant "la descendance avec modification" avec "la persistance des plus aptes", nourrit les travaux les plus en pointe. Pour démêler cette constellation d'idées et ces polémiques savantes ou religieuses, que votre serviter a rencontré l'épistémologue Dominique Lecourt, professeur de philosophie à l’Université Paris Diderot (Paris 7) où il dirige le Centre Georges Canguilhem. Epistémologue, auteur d’une trentaine d’ouvrages dont "L’Amérique entre la Bible et Darwin" (PUF, 3ème éd., 2007), il a dirigé l’édition française de "Charles Darwin. Origines. Lettres choisies 1822-1859 -Bayard, 2009", préfacée par Stephen Jay Gould. Cet entretien vient d'être publié dans le numéro spécial du Monde consacré à Darwin, magnifiquement illustré.


ENTRETIEN AVEC DOMINIQUE LECOURT, PHILOSOPHE DES SCIENCES

Cent cinquante ans après « L’origine des espèces » de Charles Darwin, le darwinisme est partout salué comme la théorie majeure de l’évolution, et son auteur partout consacré. Comment l’expliquer ?
Dominique Lecourt : Le grand public a redécouvert Darwin suite aux débats américains autour du « créationnisme scientifique », présenté depuis plus d’un demi-siècle par certains courants fondamentalistes chrétiens comme théorie rivale de celle de l’évolution ; une alternative qu’il faudrait présenter dans les écoles en laissant aux élèves et à leurs parents la liberté de choix. En Europe et au Moyen-Orient, des mouvements musulmans proclament aujourd’hui que le darwinisme est incompatible avec le Coran. La diffusion massive du premier volume de l’imposant Atlas de la Création, en décembre 2006, de Harun Yahya richement imprimé en Turquie en témoigne. Cet auteur n’hésite pas à dénoncer dans le darwinisme la source du stalinisme autant que de l’hitlérisme. La théorie du « dessein intelligent » qui se manifesterait dans l’irréductible complexité des êtres vivants constitue la forme la plus actuelle et la plus sophistiquée de ce créationnisme, même si ses promoteurs se gardent de prononcer le nom de Dieu. On en entend des échos jusqu’au Vatican. En juillet 2005, le cardinal Christoph Schönborn, archevêque de Vienne et proche de Benoît XVI, a fait sensation en prenant position en faveur de l’« Intelligent design » dans le New-York Times, à contre-pied de la position de Jean-Paul II. Cette offensive suscite des réactions indignées chez les scientifiques et les professeurs de biologie, des polémiques dans les médias, d’où la popularité nouvelle de Charles Darwin.

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N’est-il pas absurde de mettre en concurrence les grands récits religieux ou les mythes et la recherche scientifique ?
Dominique Lecourt : En effet, la conception de Darwin n’est pas un grand récit parmi d’autres, une autre Genèse, ou même une théorie abstraite et datée. Il s’agit bel et bien du socle de toute la biologie contemporaine, de ses innombrables programmes de recherche et de ses puissantes applications jusqu’en pharmacologie. La biologie actuelle est construite autour du concept-clé d’évolution par sélection naturelle, « la descendance avec modification » dont parlait Darwin. L’essentiel tient en peu de mots. Il apparaît chez chaque nouvel individu de petites variations qui, lorsqu’elles représentent un avantage dans la lutte pour l’appropriation du milieu, sont transmises aux descendants ; d’où il résulte par sélection et accumulation, une modification progressive des espèces. Cette conception jugée d’abord scandaleuse a profondément modifié, de façon irrévocable, nos manières de concevoir la vie, les animaux, l’homme et sa place dans la nature. Elle a touché de nombreuses disciplines scientifiques. Rappelons qu’en mars 2005, devant l’offensive créationniste, Bruce Alberts, l’ancien Président de l’Académie des sciences des Etats-Unis, s’alarmait publiquement de ce que « l’un des fondements de la science moderne est actuellement négligé, voire même banni, des cours de science ».

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(caricature populaire de Darwin parue en Angleterre)

Darwin n’a jamais été remis en cause ?
Dominique Lecourt : Il en va de la théorie darwinienne comme de toute grande théorie scientifique, elle ne s’est pas imposée sans susciter des résistances et elle a été longtemps contestée, au point de connaître une véritable « éclipse » à la fin du 19ème siècle. On avait du mal en particulier à admettre le rôle décisif accordé par Darwin au hasard ; on ne supportait pas l’idée d’un « ancêtre commun » à l’homme et aux autres animaux, et spécialement aux singes. Ensuite, les débuts de la génétique moderne, avec la redécouverte en 1900 des travaux de Gregor Mendel sur l’hérédité, n’ont pas immédiatement conforté le darwinisme. Au contraire, de nombreux scientifiques ont d’abord considéré que les mutations et les sauts d’espèce contredisaient la continuité supposée par Darwin dans le processus d’évolution par petites variations. Il y avait, leur semblait-il, incompatibilité épistémologique entre Mendel et Darwin. Ce n’est qu’avec la « théorie synthétique de l’évolution » et les « néo-darwiniens » menés par Stephen Jay Gould que la jonction s’est opérée.

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Quel est l’apport théorique de Stephen Jay Gould et des « néo-darwiniens »?
Dominique Lecourt : Gould s’est fait connaître du monde académique en 1972 par un article signé avec Niles Eldredge. Les deux jeunes paléontologistes demandaient qu’on prît enfin au sérieux le désaccord qui existait entre la vision « gradualiste », lente mais continue, de la genèse des espèces nouvelles et les données des archives fossiles qui font au contraire apparaître de longues phases de stabilité précédées et suivies de brusques épisodes de spéciation – et donc une discontinuité ou un « progrès ». Tel fut le premier mot de la fameuse théorie défendue par Gould, dite de « l’équilibre ponctué » ou ponctuel, pour qui une espèce doit aussi être considérée en fonction de son milieu et sa géographie, là où elle s’adapte et se stabilise. Elle a d’emblée suscité de furieuses polémiques, parce qu’elle paraissait atteindre les fondements de ce que la majorité des biologistes considéraient comme l’un des triomphes majeurs de la biologie contemporaine : avoir enfin adossé la conception darwinienne de la sélection naturelle à une théorie scientifique de l’hérédité. Au début des années 1980, Gould décrétait « la mort du darwinisme moderne » et prophétisait l’émergence d’« une nouvelle théorie générale de l’évolution ». Il a ainsi donné une impulsion à des recherches audacieuses. Mais de son propre aveu, il pêchait par arrogance. Dans La structure de la théorie de l’évolution, la somme qui a été traduite en français en 2006, quatre ans après sa mort, Stephen Jay Gould souligne que son travail ne porte nulle atteinte à la charpente, la « structure », de la théorie darwinienne, du moins affranchie de sa philosophie initiale d’un progrès continu.

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(L'évolution revisitée par un peintre humoriste... suite dessous)

Depuis, le darwinisme a conquis de nouveaux domaines des sciences de la vie ?
Dominique Lecourt : Depuis les années 1970, le consensus s’est installé et nous assistons au déploiement du concept de sélection naturelle dans des domaines de recherche incroyablement divers. Ainsi, le prix Nobel de physiologie 1972, Gérard Edelman, qui a mené des recherches de pointe sur le développement du cerveau, a établi une théorie puissante appelée la « théorie de la sélection des groupes neuronaux » (TSGP). Celle-ci explique que l’organisation des réseaux neuronaux, la construction des facultés cognitives, suit un processus de sélection de type darwinien. La « psychologie évolutionniste » devient un domaine en pleine effervescence qu’on commence à institutionnaliser en France. La génétique du développement individuel est maintenant associée à celle de l’évolution à l’intérieur d’une nouvelle discipline, appelée « evo-devo », qui associe embryologie, anatomie et paléontologie. L’évolution devient l’objet d’une science expérimentale. C’est une surprise toujours renouvelée de voir le concept de sélection naturelle opérer aussi bien dans la biologie moléculaire, la neurobiologie, l’écologie ou la paléontologie. Car le darwinisme a été construit à partir d’observations faites sur les becs des pinsons, des animaux d’élevage, des fleurs, des espèces tropicales, à une toute autre échelle. On aurait pu penser qu’en changeant de taille, de domaine, le concept allait céder la place à d’autres, pourtant il reste opératoire.

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Cette extension à la génétique surprend parfois. Certains chercheurs n’ont-ils pas parlé d’un gène de l’homosexualité, et d’autres, comme si les gènes réglaient les comportements humains ?
Dominique Lecourt : En effet, à la fin des années 1980, des biologistes américains ont prétendu isoler le gène de l’homosexualité, ou encore celui de la fidélité féminine. J’ai rédigé une chronique au mois de septembre dernier dans La Recherche à propos du « gène du vote » apparu, comme par hasard, avant l’élection américaine dans la presse. Deux chercheurs en science politique de l’Université de Californie à San Diego, James H. Fowler et Christopher T. Dawes, affirmaient qu’ils avaient découvert deux gènes du vote ! Avant même sa publication en juillet 2008, ce papier avait fait grand bruit aux Etats-Unis. Nous trouvons-là l’idéologie la plus périlleuse inspirée par une certaine interprétation du darwinisme. Certains voudraient, au prix de simplifications grossières en biologie même, tout expliquer de l’humanité par la sélection naturelle et la génétique. Darwin était très conscient du fait qu’il décentrait l’homme, le rapprochait de l’animal, heurtait l’image que chacun se fait de lui-même. Je vous renvoie aux lettres qu’il adresse à son épouse (Charles Darwin. Origines. Lettres choisies 1822-1859, Bayard, 2009). Darwin doit à l’honnêteté d’avouer à sa femme, très pieuse, que sa théorie ne s’accorde pas avec le dogme chrétien. Il savait qu’il avait fabriqué de la dynamite. S’il a mis si longtemps à publier L’Origine des espèces (1859), s’est montré si méticuleux, si désireux d’accumuler des faits, ce n’est pas qu’il aurait été un esprit religieux troublé par ses propres découvertes, mais par souci d’être fidèle à l’esprit scientifique autant que par égard pour la foi de ses proches. Cela dit, Darwin s’est, sur ce point, opposé à Alfred Russel Wallace, le co-inventeur en 1858 de la sélection naturelle. A lire ses lettres, il apparaît très clairement que les deux hommes étaient alors bel et bien arrivés aux mêmes conclusions, même si Wallace ne s’est jamais intéressé à la « sélection artificielle » qui a tant servi à Darwin. Mais que le chemin de Wallace se soit séparé de celui de Darwin par la suite, c’est non moins incontestable. Wallace n’admet pas en particulier que la sélection naturelle s’applique à l’être humain. Il le voit soumis à « une autre force dont l’action s’est ajoutée à la sélection naturelle ». Une « intelligence directrice » aurait veillé sur l’action des lois naturelles. Wallace donne dès 1862 dans le spiritisme et l’occultisme au grand dam de Darwin qui refuse de soustraire l’homme à la sélection naturelle.

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Darwin a montré que certains comportements altruistes allaient dans le sens de la sélection naturelle. Peut-on parler d’une théorie darwinienne de la culture ?
Dominique Lecourt : En effet, Darwin a montré que chez certains animaux sociaux des comportements d’entraide offraient des avantages adaptatifs pour l’espèce. Il existe plusieurs théories de la culture humaine qui ont cherché à prendre appui sur son œuvre. La première, plutôt venue des socialistes, des milieux éducatifs et libres-penseurs de la fin du 19ème siècle, y voit les bases d’une théorie générale du progrès permanent, du perfectionnement. L’école, l’enseignement, l’éducation morale participeraient de l’évolution générale conçue comme une amélioration. La seconde interprétation retient la sélection brutale des plus aptes, une théorie de la compétition de tonalité « libérale », la justification de la loi du plus fort. Ceux qui défendent cette interprétation font grand cas de l’intérêt que Darwin avait pris, de son propre aveu, en sa jeunesse, à la lecture du l’Essai sur le principe de population (1798) de Thomas Malthus. On retrouve ces deux théories chez les partisans du « darwinisme social », plus ou moins combinées, au gré de leurs convictions. On doit admettre que ni l’une ni l’autre ne se trouvent dans les textes mêmes de Darwin, même si ces textes n’interdisent pas non plus d’en déduire l’une ou l’autre par extrapolation.

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Si les libéraux invoquent Darwin pour célébrer la lutte pour la survie et une culture de l’efficacité, les marxistes aussi s’en sont servi…
Dominique Lecourt : En Union Soviétique, Trofim Denissovitch Lyssenko, à l’instigation et avec le soutien constant de Staline, a régné pendant trente ans sur l’agriculture soviétique collectivisée et a inventé une théorie génétique présentée comme « science prolétarienne ». Lyssenko défendait verbalement Darwin, mais rejetait en fait le concept même de sélection naturelle. Il n’y voyait que la transposition de la théorie de la lutte de tous contre tous (Hobbes derrière Malthus) dans la nature. Il prétendait que les individus d’une même espèce « se sacrifient » les uns aux autres pour le « bien commun ». Ce qui est presque une définition de la discipline du Parti communiste soviétique de l’époque ! Lyssenko faisait de Darwin une sorte de Lamarck modernisé et imaginait possible de modifier végétaux et animaux en agissant directement sur leur milieu. Il affirmait, preuves truquées à l’appui, que les « caractères acquis » se transmettaient de génération en génération. De là que Lyssenko ait voulu, grâce à ces techniques appropriées, faire pousser du blé dans la toundra sibérienne. Les paysans soviétiques ne se sont jamais vraiment remis du désastre qu’ont provoqué ces « innovations ». Et n’oublions pas qu’il a fait envoyer au goulag nombre de généticiens, à commencer par Nikolai Vavilov et son équipe qui n’ont jamais renoncé à dénoncer l’imposture scientifique de leurs persécuteurs.

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Il existe aussi la théorie culturelle du biologiste anglais Richard Dawkins sur la sélection des grands concepts selon leur utilité sociale, qu’il appelle de « mèmes »…
Dominique Lecourt : C’est une théorie de la culture selon moi assez pauvre, très réductrice. À partir de L’horloger aveugle, Dawkins s’en prend à la religion et veut absolument fonder l’athéisme comme étant la seule philosophie acceptable, compatible avec les théories scientifiques. C’est ce qu’il explique avec éclat dans Pour en finir avec Dieu (Laffont, 2008) en se référant à Darwin. Or si Darwin a évolué vers l’agnosticisme, comme il le dit dans son Autobiographie, il n’a jamais fait profession d’athéisme. L’agnosticisme, c’est un refus d’adhésion ; l’athéisme, c’est un parti pris. L’attitude d’esprit n’est pas du tout la même. Prenez Francis Collins, l’ancien patron du programme de décryptage du génome humain aux Etats-Unis. Il n’est pas un fondamentaliste mais un chrétien fervent, et il le défend dans un livre précisément intitulé The language of God (2006). Il reproche à Dawkins de mélanger les genres, sa philosophie personnelle et la science. La foi d’un être humain relève non de la démonstration rationnelle mais d’un engagement affectif dans une conception de la vie et de la mort, de soi et des autres, du bien et du mal qui peut permettre à un être humain de traverser les drames de l’existence sans trop de casse.

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En 150 ans, le darwinisme a donc servi a beaucoup de monde !
Dominique Lecourt : Ce sont d’abord les biologistes et la biologie qu’il a servis. Le concept d’évolution par sélection naturelle a fait preuve jusqu’à ce jour d’une puissance heuristique admirable, je n’y reviens pas. Mais le darwinisme a fait aussi l’objet d’interprétations socialement orientées dont philosophes et scientifiques ont eu à déjouer les pièges parfois tragiques. Avec Herbert Spencer – ingénieur, philosophe évolutionniste avant l’heure – on lui a fait endosser, selon le mot de Georges Canguilhem, une « idéologie scientifique » du progrès en faveur de thèses libérales extrêmes. Avec Francis Galton, le cousin de Darwin, on lui a attribué l’« eugénisme », les stérilisations forcées et les exterminations nazies racialement ciblées… La lecture de sa correspondance nous permet d’affirmer que Darwin en aurait été indigné ! À nous, scientifiques et philosophes, de faire retentir cette indignation et ce refus jusqu’à aujourd’hui. Nous éviterons ainsi de surcroît que l’anti-darwinisme n’incite quelques bons esprits à la régression théologique que proposent les promoteurs de l’« Intelligent design ».

Commentaires

  • Darwin était un grand homme, loin devant de l'ère dans laquelle il vivait.

  • parfait

  • Darwin était un grand homme, loin devant l'ère dans laquelle il vivait.

  • Je raffole extremement ce type d’écriture! Votre blog gagnerait vraiment à être très révélé.

  • Excellent article! J'aimerais en dénicher beaucoup sur ce thème!

  • darwin est un genie

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