samedi, 22 novembre 2008
PAUL VIRILIO, PHILOSOPHE, VEUT OUVRIR UNE UNIVERSITE DES DESASTRES
(Un trader de Wall Street apprenant la chute de la banque Lehman Brothers en septembre)
NEWS NEWS NEWS À la dernière exposition de la Fondation Cartier pour l'art contemporain, impressionnante, l’un montre l’enracinement, l’autre le déracinement. L’un expose ses images et ses films de gens attachés à leur terroir, des paysans et des villageois effrayés de perdre leurs origines, les paysages qui les entourent, leurs terres. L’autre dresse des cartes des migrations contemporaines, émigrés de la pauvreté, refugiés climatiques, exode rural, ouvriers cherchant du travail. Le premier est photographe et cinéaste, il s’appelle Raymond Depardon. Le second est urbaniste et essayiste - son nom, Paul Virilio. Son dernier ouvrage s'intitule « L’université du désastre » (Galilée, 2008). Rencontre avec un philosophe original, un des rares à réfléchir sur le crucial et l'époque, qui étudie depuis trente ans un phénomène excessivement moderne, qui a bouleverse à jamais notre monde : la vitesse.
Fondation Cartier pour l'art contemporain. 261 Boulevard Raspail, Paris 75014. Jusqu'au 15 mars 2009.
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À LA ROCHELLE, AVEC PAUL VIRILIO
Casquette sur l’œil, Paul Virilio vous reçoit devant les grandes baies de la médiathèque de La Rochelle, où il vit. Cela fait trente ans que l’homme réfléchit à un phénomène excessivement industriel, aujourd’hui électronique, médiatique, boursier - universel : la vitesse, qui a bouleversé notre époque. « Entendez l’extraordinaire accélération que connaissent les transports terrestres, aériens, spatiaux, qui rapetissent notre Terre, mais aussi les communications et les télécommunications à travers les ondes électromagnétiques, qui abolissent le temps et les distances pour nous faire vivre dans l’instantané. » Réfléchir à la vitesse emballée du monde a mené Paul Virilio à s’interroger à la possibilité de « la perte de contrôle » - de l’accident à grande vitesse aux conséquences incontrôlables, qu’il soit « informatique, ferroviaire, ou nucléaire ». Etudier les rythmes précipités des médias, des écrans omniprésents, de l’information « en temps réel », des cotations financières immédiates lui a révélé « la dictature du présent » - au profit de l’analyse critique, de la mémoire, du recul. Mais aussi ses effets dévastateurs directs : virus informatiques, panique boursière, rumeurs faisant le tour du monde … à toute vitesse. « Nous vivons tous en ubiquité, continue Paul Virilio, réagissant à coups d’affects collectifs, selon des rythmes inconnus qui n’ont plus rien à voir avec les rythmes terrestres, diurnes ou saisonniers ».
Etudier la vitesse - grâce à ce qu'il appelle une « dromologie » (du grec « dromos », vitesse) - a obligé Paul Virilio à considérer les effets rythmiques, physiques, intellectuels de l’accélération effrénée sur nos vies, qu’ils soient fantastiques ou catastrophiques. À observer les bouleversements et les revers des technologies de la précipitation - construire un avion supersonique gros porteur de 1000 places, c’est programmer des accidents faisant 1000 morts ; fabriquer des centrales nucléaires c’est accepter d’enterrer des déchets éminemment toxiques ; confier les cotations boursières à des automates instantanés, c’est prendre le risque d’une panique financière. La vitesse nous mène au cœur des nouvelles technologies, des dernières avancées des sciences, de la philosophie du « progrès ». Paul Virilio : « Après l’ère révolutionnaire, après le chant du progrès, nous entrons dans l’ère révélationnaire. La révélation que le monde est fini, menacé d’épuisement, devenu trop petit pour nos sciences, nos techniques, nos machines - le deus ex machina. Trop petit pour nous les hommes pressés, compressés, de plus en plus nombreux. Une révélation qui blesse notre arrogance.» Examiner sans illusion lyrique, rationnellement, les envers et les revers du progrès, telle est la mission que s’est assignée Paul Virilio, l’ami de Jean Baudrillard et d’Edgar Morin, l’empêcheur de chanter les prouesses techniques en rond.
Après la géopolitique, la « météopolitique »
Dans les sous-sols de l’exposition de la fondation Cartier, Paul Virilio a installé ce qu’il appelle une « station météo » - en vérité une grande carte terrestre où défilent quantités d’informations sur les mouvements climatiques, tornades, submersions, sécheresses, mais aussi sur les énormes migrations de matières vivantes sur notre Terre : hommes, ressources, nourriture. Pourquoi ? « J’ai cherché à montré la dimension cosmique de la tragédie en cours. L’homme a transformé jusqu’au manteau vivant terrestre, la géologie, la qualité et le niveau des océans, il agit au niveau du globe terrestre. Après l’époque totalitaire, voici les temps « globalitaires », ceux de « l’anthropocène » : l’âge terrestre le singe homo sapiens est devenu une force géologique. Où cet homme n’appartient plus seulement au sol, à la géopolitique, mais à l’espace, qu’il envahit avec ses avions supersoniques, ses bombardiers stratégiques, ses satellites, le criblant d’ondes électromagnétiques, cela tout en en polluant l’atmosphère – peut-être irrémédiablement » Ce faisant, la géopolitique du siècle dernier est devenue une « météopolitique ». Impossible de réfléchir à la politique des Etats-Nations, des frontières, des libertés individuelles sans tenir compte des nouvelles données météorologiques au sens large : capacités d’espionnage instantané via le ciel, d’attaques surprises par des bombes téléguidées, d’information et de désinformation massive par les télécommunications, de brouillage informatique, etc. Désormais, nous dépendons de l’espace - de la météo. Nous sommes entrés dans « l’aéropolitique ».
Sa seconde installation de la fondation Cartier, Paul Virilio l’appelle « le stock exchange ». Il s’agit encore d’une carte animée, représentant les mouvements de population autour du monde : migrations consécutives au réchauffement planétaire, aux famines, aux guerres, traversées de boat people, flux de travailleurs clandestins, délocalisation des mains d’œuvre, déplacements de travailleurs en Inde, en Chine, pérégrinations touristiques. « Selon l’ONG Christian Aid, environ 1 milliard de personnes vont être déplacées d’ici 2050, explique-t-il. Les chiffres sont contestés me dites-vous, cependant beaucoup d’experts s’accordent qu’au moins 200 millions d’individus vont devoir quitter les zones subtropicales à cause des sécheresses. Il faut ajouter les dizaines de millions repoussés par les grands projets hydrauliques et l’exploitation minière. Les populations fuyant les zones côtières submergées, riches en grandes villes. Sans oublier tous ceux qui vont fuir les régions pauvres, surpeuplées, et les conflits engendrés par ces bouleversements. Il faut s’attendre à une explosion migratoire sans précédent. Tous nos concepts classiques sur nomades et sédentaires s’en trouvent disqualifiés. »
Dans un futur proche selon Paul Virilio, quand les migrations deviendront de plus en plus massives, les mouvements individuels plus rapides, la plupart des hommes se transformeront les uns en « nomades partout chez eux » - avec les technologies portables, les téléphones, les caméras qui les suivront à la trace ; les autres deviendront des « sédentaires habitant nulle part » : ceux qui vivront dans les camps de réfugiés, les centres de rétention, les dortoirs de travailleurs, les bidonvilles précaires. « Nous entrons dans un nouveau monde de « circulation habitable », une sorte de « Non-stop Circus » qui se traduira par la croisière au long cours des exilés climatiques, des ouvriers déplacés par l’externalisation des profits, des prolétaires flottants d’une région à l’autre ». Il faut imaginer la fin de la sédentarité, le début d’une grande déportation. C’est une situation sans précédent dans l’histoire. » L'anthropologue Michel Agier, qui a étudié pendant sept années "les victimes de déplacement forcés", les 50 millions d'"indésirables"de notre monde, confirme ces analyses : "réfugiés, demandeurs d'asile, sinistrés tolérés, déboutés, explusés, clandestins" écrit-il, restent des "sans-droits" malgrè les efforts du HCR pour les prendre en charge - sans droit car "nulle part".*
L’université du désastre
Le réalisateur Stéphane Paoli vient de terminer pour Arte un « 90 minutes » consacré à Paul Virilio (diffusion en janvier). On y voit des analystes financiers, un chef d’Etat Major de l’armée française, des économistes, des journalistes comme David Pujadas ou Roger cohen (rédacteur en chef au New York Times), un diplomate comme Hubert Védrine, le sémiologue François Jost, Walter Bender du Medialab (MIT), le physicien Etienne Klein reconnaître leur difficulté à comprendre et gérer l’accélération de notre monde, analyser l’instantanéité médiatique, prévoir les effets d’engrenage ultrarapides de l’époque. Par exemple David Pujadas s’accorde avec Paul Virilio pour parler de l’espèce de « déflagration de la perception » qui a accompagné la vision des attentats du 11 Septembre 2001 – il le regardait en boucle pour se convaincre de sa « réalité ». On retrouve cette espèce de « stupeur cognitive », de sentiment de panique face à chaque grand événement multimédiatisé - l’attaque de Bagdad, le tsunami asiatique de 2004, l’effondrement de Wall Street, etc.
Paul Virilio, qui nourrit toujours ses analyses d’événements d’actualité, fut un des rares théoriciens à prévoir avec dix ans d’avance la grande crise financière de cette année. En mars 1995, interrogé par La République des Lettres, il avançait déjà l’idée que l’accélération universelle et les technologies en temps réel (bourse, médias, Internet, vidéosurveillance) « défactualisait » les faits, polluait toutes les distances (après les substances), nous faisant courir le risque d’un « accident intégral » : une catastrophe propagée au monde entier à grande vitesse. « Les technologies « live » du temps mondial, du temps réel, disait-il alors, concernent instantanément le monde entier, (comme) l'accident potentiel en puissance. Il sera partout et nulle part : vous me direz, c'est une vision encore métaphysique, mais non ! Un krach boursier ça se propage instantanément ou presque au monde entier, surtout aujourd'hui. L'accident intégral est un des horizons de la technique, (il) est déjà sensible sinon dans le krach financier, au moins dans le krach social : la multiplication du chômage de masse structurel et non plus conjoncturel.»
Vivre dans l'instantané
Il y a dix ans, en mars 1998, après avoir écrit « La bombe informatique » (Galilée), Paul Virilio commentait dans le Monde Diplomatique la rivalité Toile-Télévision et prédisait la victoire d’Internet. Le cyberspace allait être transformé en une nouvelle fabrique universelle d’images en temps réel (voyez aujourd’hui Google Earth) échappant à sa fonction première : la recherche scientifique, le partage de connaissance, l’encyclopédie collective, l’échange convivial. « Sur la Toile comme ailleurs, « une image vaut mieux qu’un long discours » et l’engouement pour le réseau une fois dépassé, le règne de l’image débutera (…) Croit-on sérieusement que la masse innombrable des « pauvres en information » se transformera en surfeurs du Net, en « inforiches » par l’apprentissage complexe des procédures d’accès au réseau ? Evidemment non, la seule manière pour eux d’accéder à l’économie de l’information-monde sera, comme toujours, par l’imagerie ! »
Le risque avec un Internet publicitaire, interactif, surveillé, live, transformé en « un panoptique mondial », univers parallèle posé comme un miroir de notre monde, c’est « la perte du recul, de la distanciation, la prise de temps face à l’événement » - autrement dit la défaite de la réflexion, du commentaire critique, de l’enquête au profit de l’émotionnel permanent - facilement manipulable : « De même que l’on n’attend plus la parution du journal quotidien pour s’informer (…), écrivait alors Paul Virilio, on consultera sur le planisphère le site Web de la région concernée, comme un agent de sécurité appelle l’image de la caméra de surveillance du supermarché ». Et d’ajouter aujourd’hui, après la grande crise boursière : « L’inflation virtuelle et visuelle remet en cause l’intelligence de notre rapport au monde. Le risque d’un « accident intégral » ne concerne plus seulement la faillite des maisons de crédit et des banques, par réaction en chaîne. C’est la menace redoutable d’un aveuglement de l’humanité. »
"Je refuse de léguer mon corps à la science-fiction"
Se promenant au milieu des blockhaus qui jonchent encore la côte de La Rochelle – ce délire sécuritaire et militaire d’un autre temps qu’il a analysé dans son premier livre, « Bunker archéologie » (CCL, 1975) - Paul Virilio appelle à la création d’une « université du désastre », titre de son dernier livre (Galilée, 2008). Comment éviter autrement les risques encourus par « le grand charivari » des activités humaines ? « Nous sommes sortis de l’immanence, prévient-il, pour entrer dans l’époque de l’imminence : celle des désastres à venir, qui pourraient arriver très vite. Mais aux accidents en cours, ou annoncés, il faut ajouter celui d’un « accident de connaissance ». Voyez comme les financiers se sont montrés incapables d’évaluer la crise actuelle, ou encore de savoir la quantité de « produits toxiques » en circulation. Nous n’en savons pas beaucoup plus sur la toxicité de l’épandage des pesticides, des produits chimiques ou des OGM, ni sur leurs effets à long terme sur la fécondation humaine par exemple. Encore une faille de connaissance qui rappelle celle concernant les dangers liés aux centrales nucléaires ! Aujourd’hui, les industriels de l’énergie atomique, le gouvernement, affirment savoir confiner les déchets nucléaires, bigrement toxiques eux aussi. Ils nous disent qu’il n’y a rien à craindre, qu’il faut construire de nouveaux réacteurs, investir des sommes colossales dans ces industries plutôt que les énergies renouvelables.. Pourtant, nous avons connu une alerte sérieuse à la centrale de Tricastin cet automne. Une autre a été constatée dans celle de Slovénie en juin…»
Voilà pourquoi pour pallier aux « accidents de connaissance », il nous faut une « université du désastre », conclut Paul Virilio un regard fixé sur l’horizon. « Nous n’avons pas de planète de rechange. Et comme dit l’humoriste : « Je refuse de léguer mon corps à la science -fiction…». »
(publié dans Le Monde 2, 22 novembre 08)
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*À lire : Gérer les indésirables. Michel Agier. Flammarion 2008). Bibliothèque des savoirs.
L'anthropologue Michel Agier, qui dirige le Centre d'Etudes Africaines à l'EHESS, vient de publier un livre important sur la situation des réfugiés dans le monde - et surtout en Afrique. Il y montre que si l'action humanitaire reste "la seule réponse possible" pour éviter les massacres et les famines, elle ne suffit pas. La question des droits et du statut des "sans droits" et des "sans-Etat" se pose - elle n'est pas simple à résoudre, comme l'auteur l'explique ici :
"La question politique des sans-État se pose plus que jamais, même si les termes ont bien changé depuis la création du HCR il y a cinquante-cinq ans. Aujourd’hui encore, quelles que soient les catégories juridiques et identitaires dont on les gratifie depuis des décennies sur les chemins d’exil, ceux qu’on nomme « réfugiés », « déplacés internes », « refoulés » ou « clandestins » sont toujours renvoyés à la question essentielle de leur citoyenneté, qui seule leur ouvre la voie vers le « droit d’avoir des droits ». Le cercle vicieux des catégorisations segmentent et enferment les individus en fonction de causes pré-calibrées (« économiques », « familiales », « humanitaires ») de leurs déplacements. Mais les départs ne se résument jamais à une seule cause, dès lors qu’on les observe de manière un tant soit peu approfondie. Ainsi, même dans une région en pleine guerre, c’est l’impossibilité de travailler et donc de se nourrir qui peut être le déclencheur du départ d’une famille de chez elle. Tous les interrogatoires détectant les « faux » réfugiés nient la commune cause première de l’exil qu’est la perte de protection d’un État face à une détresse, une violence, un déséquilibre, une impossibilité de rester. A l’opposé d’une politique de rejet des indésirables, il est urgent de réfléchir à l’édification d’une véritable co-responsabilité internationale permettant de faire exister la citoyenneté de tous ceux qui ont perdu la reconnaissance et la protection de leur État. Coresponsabilité dans laquelle la part politique du HCR serait toute à reconstruire."
Michel Agier
Anthropologue, directeur de recherches à l’IRD et directeur d’études à l’EHESS.
10:13 Publié dans MAUVAIS ESPRIT | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : wall street, écologie, philosophie, écran total









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