lundi, 27 octobre 2008
ELECTION AMERICAINES. AL GORE : " GEORGE W BUSH NOUS A APPORTE UNE CALAMITE APRES L'AUTRE "
NEWS NEWS NEWS À deux semaines des élections américaines tous les sondages donnent le démocrate Barack Obama gagnant, même si beaucoup d'analystes s'interrogent sur les non-dits d'un "vote raciste" qui pourrait ressurgir dans le secret de l'isoloir. Pendant cette campagne, si Barack Obama est resté prudent dans ces jugements publics sur le bilan du gouvernement Bush, ce n'est pas le cas de l'ancien candidat à la présidence, Al Gore, co-prix Nobel de la Paix 2007. Dans son essai "La raison assiégée" (Seuil), tout juste sorti en France, il soutient que le gouvernement Bush a développé aux Etats-Unis des pratiques politiques qui mettaient en danger la démocratie américaine, doublé d'une politique internationale catastrophique qui a ruiné l'image de l'Occident et des Etats-Unis autour du monde - notamment en perpétrant l'invasion de l'Irak (décidée sur un mensonge), en encourageant l'usage de la torture et des camps de détention illégaux comme celui de Guantanamo.
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Nous sommes à la convention démocrate de Denver, le 29 août dernier. Al Gore a pris la parole devant des milliers de sympathisants. Il explique, lui l’icône verte de l’Amérique, comment John McCain, le candidat républicain, va continuer la politique de George W. Bush - qui selon lui a apporté au monde « une calamité après l’autre ». Il s’écrie « Oui, je crois au recyclage. Mais là, c’est franchement ridicule !» La salle explose de rire. Ici beaucoup pense qu’Al Gore s’est fait voler sa victoire aux dernières élections suite à des manœuvres électorales douteuses du parti républicain.
Depuis son prix Nobel de la Paix, Al Gore est devenu une grande figure morale aux Etats-Unis. Des militants du parti démocrate ont même milité pour que Barak Obama le prenne comme vice-président. Mais l’Amérique n’aime pas les perdants. Alors Al Gore continue sa croisade pour l’écologie. Le 23 septembre, il a rallié la « Clinton Global Initiative » à New York avec plusieurs autres célébrités engagées - la reine Rania de Jordanie, la présidente du Liberia, ou le chanteur Bono. Les fonds récoltés doivent servir à soutenir des « solutions innovantes » dans les domaines de l’écologie, l’éducation et l’éradication de la faim. Al Gore a solennellement déclaré : « Depuis notre rencontre l’an dernier, le monde a encore perdu du terrain face au changement climatique. » Puis il s’en est pris avec force au front des entreprises qui minimisent le réchauffement planétaire par seul intérêt. « Une compagnie qui dépense beaucoup d’argent pour convaincre le public que les risques pesant sur climat mondial sont négligeables développent une forme de fraude. J’espère que les procureurs généraux agiront pour l’éviter». Ensuite, il a appelé au développement des centrales électriques au charbon équipées d’un système de confinement du dioxyde de carbone, rappelant que ces centrales – 28 doivent être construites aux Etats Unis ces prochaines années, des centaines en Inde et en Chine - contribuent beaucoup au changement climatique. Pour Al Gore le juste, l’Amérique doit désormais montrer la voie.
L’autre actualité d’Al Gore pendant cette campagne électorale américaine, c’est la sortie mondiale de son essai « The assault on reason » (« La raison assiégée », Seuil), et sa publication en édition brochée aux Etats-Unis (Bloomsbury). Il faut lire ce livre pour comprendre l’ampleur du malaise politique suscité par le gouvernement républicain de George Bush aux Etats-Unis. En huit chapitres présentés comme programmatiques - La politique de la peur. Aveugler les fidèles. La commodité du mensonge. L’atteinte à l’individu. Insécurité nationale. La crise du carbone. La démocratie en danger - Al Gore lui reproche d’avoir bafoué les principes mêmes des « pères fondateurs » de la démocratie américaine : citant abondamment Thomas Jefferson, Abraham, Abraham Lincoln, Thomas Paine. Pour Al Gore, les républicains ont abandonné le terrain rationnel et le débat d’idées pour promouvoir une politique de l’affect, du lyrisme nationaliste et de l’invocation religieuse. Il montre aussi le rôle décérébrant de la télévision dans ce processus – quitte à être parfois caricatural -, inquiet que les campagnes électorales se réduisent désormais à des spots de trente secondes dignes des televolas. Avec ce livre étayé et féroce, Al Gore le prix Nobel « vert » revient comme un homme politique national décidé à réformer la démocratie américaine. Ci dessous, des extraits du livre publiés dans Le Monde 2 le 18 octobre 2008.
" DANS L'AMERIQUE DE GEORGE BUSH, LE DEBAT D'IDEES N'EXISTE PLUS "
(Extraits . Al Gore. La raison assiégée. 310 pages. Seuil, 2008. 20 €)
« Peu de temps avant que notre pays ne se lance dans l’invasion
de l’Irak, Robert Byrd, l’un de nos plus anciens élus, sénateur
de Virginie, prit la parole en séance et déclara : « Dans son
ensemble, cette chambre garde le silence. Un silence terriblement
inquiétant. On n’entend aucun débat, aucune discussion,
aucune tentative pour présenter à la nation les arguments
pour ou contre cette guerre particulière. Rien. Le Sénat des
États-Unis reste passif et muet. » Pourquoi le Sénat gardait-il le silence ?
En s’interrogeant sur l’apathie de la Chambre, Byrd formulait
précisément la question que se posaient des millions d’entre
nous : «Pourquoi la raison, la logique et la vérité semblent-elles
jouer un rôle de plus en plus réduit dans la manière dont l’Amérique
prend désormais les décisions importantes ? »
Pour beaucoup d’Américains, ce recours persistant et systématique
à la contre-vérité, en dépit d’évidences multiples, semble avoir atteint
un niveau qui était jusque-là inimaginable. Un nombre croissant
de nos concitoyens se demandent à haute voix : « Qu’est-il arrivé
à notre pays ? » Nous sommes de plus en plus nombreux
à tenter de comprendre ce qui a mal tourné dans notre
démocratie, et comment nous pouvons y remédier.
Pour prendre un second exemple, c’est la première fois dans
l’histoire américaine que notre exécutif a toléré, voire encouragé
l’usage de la torture pour les prisonniers de guerre, contrevenant
ainsi à une interdiction établie pendant la guerre d’Indépendance
par Georges Washington. Il serait trop facile – et trop partisan –
d’en faire porter le blâme sur la seule politique du président
George W. Bush. Nous sommes tous responsables des décisions
prises par notre pays. Nous avons un Parlement. Un
pouvoir judiciaire indépendant. Nous disposons
de contre-pouvoirs. Nous sommes un État de droit. La liberté
d’expression est inscrite dans notre Constitution. Notre presse est
libre. Toutes ces garanties seraient-elles inopérantes? (…)
La démocratie participative et le débat d’idées menacés
Notre plus grand président, Abraham Lincoln, déclarait
en 1838 – il était encore très jeune, tout comme les États-Unis :
«C’est la raison, froide, calculatrice, dépourvue de passion, qui
doit nous fournir à l’avenir toute matière nécessaire à notre subsistance
et à notre défense. Il faut que ces outils soient fondés sur
l’intelligence collective, un grand sens moral, et en particulier le
respect de la Constitution et des lois.» La vérité, c’est qu’aujourd’hui
la démocratie américaine est menacée - non par une idéologie particulière,
mais par des changements sans précédent de l’environnement dans lequel les
idées naissent et s’épanouissent, ou au contraire s’étiolent et
meurent. Je ne parle pas de l’environnement au sens physique. Je
veux parler de ce qu’on appelle la sphère médiatique ou la démocratie
participative (…)
Nos pères fondateurs connaissaient tout du forum romain et de
l’agora de l’Athènes antique. Ils comprenaient également fort
bien qu’en Amérique notre forum public serait une discussion
continue sur la démocratie, à laquelle les citoyens participeraient
individuellement, en communiquant le plus souvent à distance au
moyen de la presse écrite. Les fondateurs insistaient tout particulièrement
sur la nécessité de bien informer le public, et ils prirent
grand soin de ménager l’accès le plus ouvert aux échanges
d’idées afin que les connaissances puissent circuler librement. Ils
ont ainsi non seulement institué le droit élémentaire de la liberté
d’assemblée, mais aussi attaché une importance toute particulière,
comme l’indique le 1er amendement, à la protection de la
liberté de la presse. Leur monde était alors dominé par l’écrit.
De même que le poisson du proverbe ignore qu’il vit dans l’eau,
les États-Unis, pendant leur premier demi-siècle d’existence, n’ont connu que
l’écrit : la Bible, le recueil de psaumes, la Déclaration d’indépendance,
nos lois, les rapports du Congrès, les journaux, les livres
et les brochures. Malgré leur crainte de voir le gouvernement
censurer la presse – comme l’avait fait le roi George –, les fondateurs
ne pouvaient imaginer que la parole publique de l’Amérique
puisse exister un jour sous une autre forme que l’écrit. Et
pourtant, aujourd’hui, il y a près de quarante-cinq ans que
les Américains ne reçoivent plus leurs informations sous forme
écrite. Le lectorat des journaux subit une véritable hémorragie.
La lecture elle-même est en perte de vitesse, non seulement dans
notre pays mais dans le monde entier. La République des Lettres
a été envahie et occupée par l’Empire de la Télévision (…)
À mesure que la prédominance de la télévision s’est accrue,
des éléments extrêmement importants de la démocratie américaine
sont devenus marginaux. Mais la perte la plus grave, et de
loin, est celle du terrain même où elle s’exerçait. Le « forum des
idées » si cher à nos pères fondateurs, et qu’ils plaçaient sous
haute protection, était un lieu dans lequel les « vérités », selon
les mots de John Stuart Mill, pouvaient être découvertes et perfectionnées
grâce à « la comparaison la plus complète et la plus
libre des opinions contradictoires ». La sphère publique fondée
sur l’écrit qui avait émergé des livres, brochures et essais de la
période des Lumières a fini, en l’espace d’une génération, par
nous sembler aussi obsolète que la voiture à cheval (…)
La politique de la peur
Les risques auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui
sont-ils plus élevés que ceux qui ont conduit Franklin Delano
Roosevelt à prononcer sa célèbre formule nous rappelant que la
seule chose dont nous devions avoir peur était la peur elle-même?
L’Amérique est-elle en plus grand péril que lorsque
nous affrontions la montée du fascisme dans le monde entier,
lorsque nos pères ont mené et gagné une guerre mondiale sur
deux fronts à la fois ? Le monde est-il plus dangereux que lorsque nous étions
confrontés à un ennemi idéologique disposant de milliers de
missiles prêts à anéantir notre pays à tout moment ? Il y a cinquante
ans, quand la course à l’armement nucléaire avec l’Union
soviétique créait des tensions dans le monde entier et que le
maccarthisme menaçait les libertés de notre pays, le président
Dwight Eisenhower a dit, un peu tardivement : « Ceux qui
agissent comme si la défense des libertés devait s’appuyer sur la
répression, la suspicion et la peur pratiquent une doctrine
étrangère à l’Amérique. » (…)
Pourquoi à l’aube du vingt et unième siècle sommes-nous
si vulnérables à la politique de la peur ? Il y a toujours eu des leaders désireux
d’attiser l’anxiété populaire afin de se présenter comme protecteurs
des effrayés. Les démagogues ont toujours promis la sécu -
rité en contrepartie de la liberté. Pourquoi semblons-nous réagir
différemment aujourd’hui ? Le seul élément nouveau
et surprenant est l’importance et l’intensité
d’une peur omniprésente dans le discours national de
l’Amérique. En outre, il existe une confusion permanente, et qui
nous ressemble peu, concernant l’origine de cette peur. Nous
semblons avoir des difficultés inhabituelles à distinguer entre les
menaces imaginaires et celles qui sont légitimes. On trouve un signe
de l’état critique de notre discours politique
dans le fait que presque trois quarts des Américains aient
pu croire sans difficulté que Saddam Hussein était personnellement
responsable des attaques du 11 septembre 2001 (…)
C’est surtout par l’intermédiaire de la télévision que nous racontons
désormais notre histoire. Cela fait déjà quarante ans
que la majorité des Américains ont adopté la télévision
comme principale source d’information. Et cette domination est devenue
si excessive que l’Américain moyen passe les deux tiers de son temps libre
(c’est-à-dire hors travail, sommeil et transports) à regarder la
télévision. Virtuellement, toute communication politique d’importance
se déroule désormais dans les limites d’un spot télévisé
de trente secondes (…) Les résultats d’une étude portant
sur l’attaque du 11 septembre ont montré que les gens
qui avaient regardé la télévision de façon répétitive
manifestaient des symptômes de traumatisme plus importants
que les téléspectateurs moins assidus (…) Les effets physiques
d’un traumatisme vu à la télévision – l’accélération du rythme
cardiaque et de la pression artérielle – sont les mêmes que
si l’événement était vécu en direct. En outre,
il a été démontré que la télévision peut fabriquer de faux souvenirs
d’une puissance équivalente à celle des vrais (…) À cause de
l’effet quasi hypnotique de la télévision, il y a
autant de différence entre l’économie politique soutenue par
l’industrie télévisuelle et les idéaux passionnés du premier siècle
de la démocratie américaine qu’entre ceux-ci et le féodalisme
qui s’appuyait sur l’ignorance du peuple à l’âge de l’obscurantisme
médiéval.
L’exposition systématique à la peur et à d’autres stimulations
perturbantes par l’intermédiaire de la télévision peut être
exploitée par l’habileté de spécialistes en relations humaines,
de publicitaires ou de politiciens. Barry Glassner, professeur
de sociologie à l’université de Californie du Sud, montre que
la conjonction de trois techniques peut contribuer à la propagande
de la peur : user de répétition, faire passer pour normal ce
qui est anormal, induire en erreur. Par l’usage de ces trois procédés,
n’importe qui disposant d’une large diffusion médiatique
peut déclencher angoisse et peur en dénaturant les discours et
les raisonnements politiques (…) Voyez comment l’administration Bush
a utilisé certaines des techniques identifiées par le professeur Glassner.
En insistant sans arrêt sur les mêmes menaces, en induisant en erreur
(confusion entre al-Qaïda et Saddam Hussein), et en utilisant
une imagerie frappante (un champignon atomique au-dessus
d’une ville américaine). Le 11 septembre a eu un
impact énorme sur nous tous. Mais, après avoir réagi de
manière tout à fait appropriée, le gouvernement
a commencé à accroître et à déformer la peur du terrorisme
afin de créer un prétexte politique pour attaquer l’Irak.
Malgré l’absence de preuves, il était dit que l’Irak travaillait
main dans la main avec al-Qaïda et était sur le point de disposer
d’armes nucléaires (...) Quand le président des États-Unis a pris la parole
devant la nation et nous a invités à « imaginer » une attaque terroriste
à l’arme nucléaire, il faisait référence à des terroristes qui
n’avaient en réalité aucun lien avec l’Irak. Mais comme notre
pays avait été confronté à l’horreur du 11 septembre, quand le
président a dit : « Imaginez avec moi cette nouvelle menace », il
fut facile de court-circuiter le processus de raisonnement qui
aurait dû conduire les gens à demander : «Attendez, Monsieur le
président, où sont vos preuves ? »
Aveugler les fidèles

L’une des contributions les plus importantes que l’Amérique
ait faite au monde est la précision avec laquelle nos pères fondateurs
ont séparé les relations entre gouvernement et religion. Le
rôle de Dieu dans l’établissement des bases d’un gouvernement,
pensaient-ils, était de doter chaque citoyen de « certains droits
inaliénables », et non de reconnaître à un leader en particulier le
droit divin d’exercer le pouvoir sur les autres. Après avoir
substitué le droit divin des citoyens au droit divin des rois,
nos pères fondateurs renversèrent la monarchie et
conçurent un gouvernement démocratique basé sur les règles de
la raison. Ils prirent particulièrement soin de protéger les délibérations
de la démocratie naissante contre le danger d’association
entre peur et dogme en prévenant toute tentative du gouvernement
de graver dans la loi la moindre trace de justification
divine de l’exercice du pouvoir.
Ils étaient tout aussi conscients de la fragilité et de la porosité
de la barrière entre ferveur religieuse et visées politiques sur le
pouvoir. « Une secte religieuse peut dégénérer en faction politique
», écrivait James Madison, mais la jeune nation américaine
allait néanmoins être protégée contre l’alliance ingouvernable
entre ferveur religieuse et pouvoir politique tant que la Constitution
interdirait au gouvernement fédéral d’établir la prééminence
d’une religion. Ce principe était si bien établi qu’en 1797 le Sénat américain
approuva à l’unanimité un traité, signé par le président John
Adams, qui contenait la déclaration suivante : «La Nation américaine
n’est pas plus une nation chrétienne qu’une nation juive
ou une nation musulmane. » (…)
La séparation de l’Église et de l’État fut ainsi basée non seulement
sur la clairvoyance de nos pères fondateurs en ce qui
concerne la peur, la foi et la raison, mais également sur leur
conscience de la nature du pouvoir. Ils avaient compris que ce
dernier peut enivrer au point de prendre le pas sur la raison.
C’est en fait cette défiance de la concentration des pouvoirs qui
les a conduits non seulement à séparer la religion de l’exercice
de l’autorité gouvernementale, mais aussi à diviser les pouvoirs
du gouvernement en trois branches égales, enchâssées dans un
réseau complexe de contrepoids destinés à empêcher l’accumulation
du pouvoir dans chacune des trois (…) Mais ce complexe
mécanisme d’horlogerie du gouvernement américain
a toujours dépendu du «mécanicien fantôme » de sa
locomotive. Ce fantôme qui anime la mécanique de la Constitution
n’a rien de sacré : c’est nous, nous tous, la proverbiale
« citoyenneté bien informée ». Peut-être sommes-nous dotés de
droits individuels par notre Créateur, mais nous agissons pour
protéger ces droits et gouverner notre nation avec les instruments
de la raison (...)
Le lendemain du 11 septembre, le président Bush
déclarait : « Ce sera une lutte monumentale entre le bien et le
mal, mais le bien l’emportera. » Deux jours plus tard, j’étais
dans l’assistance à la National Cathedral quand Bush proclama
que sa « responsabilité dans l’histoire » était de « débarrasser le
monde des forces du mal» (…) La semaine suivante,
s’adressant à une session conjointe du Congrès,
Bush déclara que Dieu avait prédéterminé l’issue du
conflit dans lequel nous étions engagés car « la liberté et la peur,
la justice et la cruauté ont toujours été en guerre, et nous savons
que Dieu n’est pas neutre entre les deux ». Comme d’autres l’ont
fait remarquer,le point de vue politique de Bush dans le contexte
d’un conflit spirituel fatidique entre le bien et le mal
n’illustre pas vraiment la doctrine chrétienne. Il
évoque en fait beaucoup plus l’ancienne hérésie chrétienne
appelée manichéisme – rejetée par les chrétiens il y a plus de
mille ans – qui cherchait à diviser toute réalité en deux catégories
simples, le bien absolu et le mal absolu.
La simplicité est toujours bien plus séduisante que la
complexité, et la foi plus rassurante que le doute. Une
profession de foi religieuse doublée d’explications simples
du monde est encore plus prisée en un temps de grande peur. En outre,
pendant les périodes de profonde incertitude et d’angoisse populaire,
n’importe quel leader se réclamant d’une inspiration divine a
plus de chances d’éviter les questions gênantes relevant le
manque criant de logique de ses arguments (…)
La politique de l’argent

La Richesse des nations, d’Adam Smith, et la Déclaration
d’indépendance américaine furent publiés la même année. Dans
les deux ouvrages, il était entendu que les hommes étaient des
individus dotés d’un jugement indépendant, capables de prendre
des décisions sur la base d’une information librement disponible,
le résultat collectif étant la répartition la plus sage de la richesse,
pour le premier, et du pouvoir politique, pour le second.
Le capitalisme et la démocratie participaient de la même
logique : la libre concurrence et la démocratie représentative
étaient censées fonctionner au mieux quand les individus prenaient
des décisions rationnelles, que ce soit pour acheter et
vendre des biens ou pour accepter et rejeter des propositions (…)
Nos pères fondateurs se sont inquiétés des dangers d’une
richesse trop concentrée. Même le grand conservateur qu’était
Alexander Hamilton décrivit juste avant la convention constitutionnelle
la « véritable disposition de la nature humaine » qui
pouvait conduire au malheur de la nouvelle nation : «À mesure
que les richesses s’accroîtront et s’accumuleront dans les mains
de quelques-uns, que le luxe prévaudra dans la société, la vertu
sera de plus en plus considérée comme un accessoire de la
fortune, et la tendance sera d’abandonner le modèle républicain » (…)
(Sous le gouvernement Bush) pour prendre un exemple
parmi tant d’autres, le besoin ressenti d’abolir les taxes sur
l’héritage du centième le plus riche des 1% de familles
américaines à y être encore assujetties a été traité comme
une priorité beaucoup plus forte que la nécessité
de procurer un accès minimal aux soins de santé (Medicare, ndlr) pour des
dizaines de millions de familles qui n’ont pour l’instant aucune
couverture sociale. Quand l’accès au forum public est conditionné par la richesse,
des distorsions similaires interviennent dans les campagnes électorales.
Dans l’Amérique moderne, les candidats qui amassent le
plus d’argent sont certains de dominer le semblant de discours
politique utilisé par les électeurs pour déterminer leur choix.
La communication entre les candidats aux postes de représentants
de la nation et leurs électeurs est actuellement presque
entièrement basée sur des spots télévisés achetés à grands
frais par les candidats avec des dons provenant
en grande partie de membres de l’élite, qui voudraient pour certains
voir leur contribution financer des programmes politiques
spécifiques. Il faut bien prendre l’argent où il est. Ceux qui en
possèdent sont généralement enclins à en faire don aux candidats
promettant un comportement post-électoral apte à satisfaire
les commanditaires sur qui tout le système repose (…)
En outre, au sein de l’ensemble du Congrès, Sénat et
Chambre des représentants, le rôle accentué de l’argent dans le
processus de réélection, couplé à la baisse très nette de l’importance
de la délibération raisonnée et du débat, crée une atmosphère
favorable à la corruption institutionnalisée. Le scandale
mettant en cause le lobbyiste Jack Abramoff ne fut que la partie
apparente d’un gigantesque iceberg qui menace l’intégrité de
toute la branche législative du gouvernement (…)
Thomas Jefferson mettait en garde contre la concentration du
pouvoir exécutif, estimant qu’elle entraînerait à la corruption si
les citoyens ne disposaient pas d’un entier droit de regard sur les
nominations. Les postes du gouvernement fédéral pouvaient, en
effet, être mis aux enchères aux intérêts commerciaux les plus
affectés par les décisions de ceux qui étaient nommés. «Loin du
regard du peuple, disait-il, ils [les fonctionnaires fédéraux] pourraient
être achetés et vendus, comme au marché. » (…) Machiavel a mis
ce phénomène en lumière il y a cinq siècles à Florence : « Un prince
qui désire maintenir son pouvoir est souvent obligé
de s’écarter du bien. Car quand la classe sur
laquelle vous jugez nécessaire de vous appuyer, fût-elle le
peuple, l’armée ou la noblesse, est corrompue, il vous faut vous
adapter à ses humeurs et les satisfaire, auquel cas une conduite
vertueuse ne fera que vous porter tort. » De même que
la nomination de lobbyistes de l’industrie à des
postes clés dans des agences gouvernementales qui contrôlent
les résultats de leurs anciens employeurs dans une forme de corruption
institutionnalisée, sans appliquer la loi ou les règlements
de la nation, la décision scandaleuse de garantir sans appel
d’offres des contrats d’une valeur de 10 milliards de dollars à
Halliburton, l’ancienne compagnie du vice-président Cheney, qui
lui versait 150000 dollars annuels jusqu’en 2005, a convaincu de
nombreux observateurs que l’incompétence, liée au copinage et
à la corruption, a joué un rôle de sape déterminant dans la politique
américaine en Irak (…) Ces agissements parmi d’autres démontrent
clairement que la Maison Blanche de Bush représente une nouvelle
déviation de l’histoire de la présidence. Celui-ci semble par moments si
disposé à satisfaire ses partisans et commanditaires qu’on dirait
souvent qu’il n’est rien qu’il n’accepte de faire pour eux, même
si c’est au dépens de l’intérêt public. "
11:11 Publié dans ENTRETIENS À VIF | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : obama, philosophie, démocratie, mafia







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