dimanche, 25 mai 2008
ZOOT SUIT... L'HISTOIRE D'UN COSTUME DEMESURE, SYMBOLE DE LA FIERTE DES MEXICAINS ET DES PACHUCOS EN AMERIQUE
NEWS NEWS NEWS D’après une étude publiée début mai 2008 par le Wall Street Journal, la population d’origine espagnole aux Etats-Unis – majoritairement mexicaine – atteint désormais 15% de la population américaine. Le gouvernement fédéral, qui recensait 35,7 millions d’« hispaniques » en 2000, en décompte aujourd’hui 45,5 millions. Cette augmentation d'importance vient des naissances, non de l’immigration. Elle révèle combien les « brown » - les "marrons", comme les appellent avec mépris certains californiens - deviennent une minorité puissante, nombreuse et influente. Et pas seulement électoralement ou politiquement. Leur présence active dans la culture, le style de vie en témoignent : depuis les chaînes de télévision en espagnol, qui se multiplient, jusqu'aux musiques « latines » - hip hop, jazz latino, salsa... - qui gagnent en influence.
Sur la difficile et longue histoire de l’intégration des Mexicains et des « Latinos » aux Etats-Unis, voici un reportage stylistique. Il tente de remonter aux origines du « zoot suit », le costume extravagant des « pachucos » californiens des années 1940, ces jeunes Mexicains de deuxième génération qui furent les premiers à se révolter contre le racisme américain et les violences policières … lors des célèbres « zoot suit riots » de l'été 1942.
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REPORTAGE.
TOUT COMMENCE À LONDRES, EN JANVIER 1982, AVEC UN GROUPE DE ROCK PARADANT SUR SCENE EN COSTARD CINGLé…
«- Zoouut Siouute ! Zoouut Siouute ! »
Chris Sullivan, le chanteur des Blue rondo a la turk, hullule en chaussettes, caleçon court et chemise rose, tout en repassant son invraisemblable pantalon rayé, un truc assez large pour servir de short à un rhinocéros adulte.
« Quoi ? Zoouut Siouute ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Ce costard démesuré, c’est un zoot suit, frenchie, m’a-t-il rétorqué en me montrant son gigantesque falzar. Suit égale costume, tu comprends ?
- Alors ce fute pour catcheur japonais obèse, cette veste de lanceur de poids atteint d’éléphantiasis s’appelle un zoot suit ?
- Exactement frenchie. Le zoot suit a toujours quatre à cinq tailles de plus qu’un costume sur mesure. La veste frôle les genoux, les épaules tremblotent à dix centimètres des clavicules, les poches du pantalon sont profondes comme des sacs de golf. C’est la règle.
- Et d’où connais-tu ces grands principes ?
- Des chicanos de Californie, frenchie, a repris Chris, balayant du revers une mèche effondrée de sa courte banane. Le zoot suit vient des pires faubourgs de Los Angeles.
- Tu veux dire qu’à L.A, les chicanos se trimballent dans les rues dans ce costard extravagant ?
- Oui. Aujourd'hui comme il y a quarante ans. Les jeunes latinos ont même fait leurs premières émeutes en zoot suit, si tu veux tout savoir...
- Quoi, quoi, quoi ? »

Toujours aussi concentré sur son délicat repassage, Chris Sullivan l'excentrique rocker londonien a continué de me raconter l’histoire du zoot suit, sa tenue de scène. Il a un peu hésité sur les dates de l’apparition de l'effarant costard, 1942, 1943, puis s'est longuement interrogé sur l’existence ou non de larges revers aux pantalons. Mais à cet instant je me fichais de ces histoires d’ourlets. Je n’avais retenu qu’une phrase dans son laïus de dandy anglais : les premiers émeutiers chicanos de Californie, méprisés et fiers, descendaient dans les rues affublés de ce costard débordant. Je les imaginais en Cinérama ces manifestants surépaulés, cavalant dans les artères de Los Angeles, défiant la police. Que le costume démesuré de Chris Sullivan le rocker iconoclaste ait joué un rôle symbolique dans les soulèvements politiques des "latinos" en Amérique me fascinait. Tout à coup, mon enquête sur les origines de cette tenue cinglée rebondissait dans toutes les directions.
De Londres à Los Angeles.
De 1982 à 1942.
Des rockers anglais aux révoltés mexicains.
L’apparition soudaine d'une dégaine de zazou associée à une musique funky mêlée de groove latino, comment elle a pu apparaître aussi vite aujourd'hui, prendre à Londres après la vague punk, séduire à Paris, d'où vient-elle, quel esprit outrancier manifeste-t-elle, voilà le sujet futile et fertile de cet article. Comprendre comment les styles forts et les symboles exagérés d'époque différentes s’entremêlent dans les sous-cultures urbaines, le rock, les révoltes, comment ils s’enchevêtrent, produisent des détournements détonnants d'images, déclenchent des vogues nouvelles, ou des sons nouveaux, jusqu’à inventer quelquefois des délires ou des lignes de force jamais vus, des effets artistiques ou festifs cassant la baraque : voilà ce qui m’intéresse. Voir la « new wave » actuelle en action après ces années de punk noir et "sans futur", le retour au stylé, à l’éclectisme jubilatoire, à l'ouverture aux autres - le cross over mondial irrésistible, en pleine fabrication. C’est l’époque qui veut ça. Nous nous télescopons les uns les autres, mondialement, nous nous frottons les esprits jusqu'aux antipodes, de Paris aux barrios latinos de L.A, via Londres l'iconoclaste.
Tout a commencé comme ça. Début avril, je reçois à Radio Nova (où nous avons choisi de nous intéresser à la world music), un disque pêchu d’un nouveau groupe de rock anglais, Blue Rondo a la Turk. A l’intérieur, un 33 tours swing, genre grand orchestre ska, avec batterie emballée, déferlement de congas et percussion latines, sax hypernerveux. Accompagnant le disque, un exemplaire de The Face, le célèbre journal musical londonien. À la Une de The Face, deux têtes de frimeurs gominés, spot rosé sur leurs mèches luisantes, émergent de deux vestes larges comme trois portemanteaux, le chanteur et le batteur de Blue Rondo. J’ouvre le journal et retrouve mes deux poseurs, de plein pied cette fois, emmanchés dans deux costards géants qui me font marrer. Je me dis aussitôt : ces gars relancent le style gangster américain d'avant guerre, veste longue et floue, pantalon trop large, nœud pap, pompes vernies, pli impeccable. Ou alors, les "apaches" parisiens, les zazous ? Mais non, il rappellent encore cet autre groupe new-yorkais d'aujourd'hui, déconnant et funky, féru de citations latines, King Créole and the Coconuts d’August Darnell, avec ses morceaux dansants et ses salsas.
D'où vient ce Chris Sullivan et son zoot suit ? Tiens, tiens, le leader de Blue Rondo a été une des têtes pensantes de la bande du Spandau Ballet, le premier groupe rock « pirate » londonien, le premier à avoir renversé radicalement la vapeur après le punk. Assez de rage, ironisait Spandau Ballet, de défonce dure, d’anarchie, retrouvons le style, les sons moelleux et groovy, les ambiances, le goût et la passion de vivre. Avec le Spandau Ballet, pour la première fois depuis la fin des années 60 et le swingin' London des rockers osaient à nouveau la jouer flamboyant. Romantiques. Dandy. Mods. Chemises à jabot, veste de corsaire, capes. Malgré la crise annoncée, le choc pétrolier, la dureté de la vie, l’ironie, la séduction, le rêve étaient de retour. Les mentalités basculaient. La « new wave » était en marche. Plus tard, dans un pub, Chris Sullivan raconte. Il refuse de céder à la déprime ambiante. À l’époque du Spandau Ballet, les « pirates » n’avaient pas plus d’argent, ni d’avenir que les punks, mais ils s’habillaient en princes et en marquis.
« Mais pourquoi choisir le zoot suit cette fois ?
-Ce côté excentrique et élaboré en même temps. Et puis, après la High Tech, le synthétique, j’ai voulu retrouver la musique noire et latino, vivante. Pour nous, ça a été comme un retour aux sources, mais avec humour. D’où cette idée de porter des costards trop grands, les zoot suit des Chicanos...
« Mais Chris, tu vas encore le porter longtemps, ton zoot suit ?...
- Les Latinos californiens en portent encore frenchie ! On dit que les plus frimeurs, les plus fiers, paradent avec sur Sunset Boulevard le dimanche. La différence entre eux et nous ? ... A L.A., le zoot est inséparable de l’histoire des Chicanos. Il leur rappelle leurs parents, leur jeunesse. A Londres, on s’en fout.
- Mais zoot, ça veut dire quoi ?
- Ça, je ne sais pas. J’ai cherché. Le mot n’est recensé dans aucun dictionnaire. Zoot ? Zoot ? Il faudrait aller à L.A. pour savoir. »
ZOOT SUIT MURDERS
« Zoot suit ? Zoot ? Non, je ne vois vraiment pas ce qui pourrait vous aider. »
Le lendemain, je remonte Whittier Boulevard, la grande artère qui traverse l’immense ville mexicaine d’East Los Angeles, décidé à aller chercher l’information sur place. East L.A. ! Ce seul nom fait trembler tous les Blancs que j’ai rencontrés up town. Des jeunes branchés, ouverts à tous les courants musicaux, m’ont assuré d’une voix grave que j’allais me faire planter au premier feu rouge. Un journaliste du L.A Weekly m’a tuyauté : ne descend jamais de ta voiture, regarde toujours derrière toi. À les entendre, j’allais en enfer, dans la terre des gangs cruels et des dangereux machos au teint bilieux. Chez les affreux "browns", les "marrons".
East L.A. Pour y arriver, il faut d’abord descendre tout au bout de l’Hollywood Freeway, jusque Downtown, entrer dans le centre ville mexicain. Downtown, le seul quartier de Los Angeles où la rue vit, grouile, ressemble à New York avec ses trottoirs noirs de monde, ses fast food à deux dollars, sa population pauvre, mal vêtue, noire et mexicaine. Downtown : sur Broadway, l’avenue principale, toutes les boutiques portent des noms espagnols - Alicia Hernandez, Julio Ramirez, Armando Villareal... Aucun tape à l’œil, aucune frime, des vitrines fonctionnelles, des échoppes sans décorum. Nous sommes très loin des magasins de luxe de Beverly Hill.Les gens se contentent du strict nécessaire, on vend des costumes d'employés, des robes strictes, du synthétique, beaucoup de soldes. Le Mexique pauvre survit ici. Les femmes portent des jupes longues, la frange de cheveux noirs, le pull en V ouvert sur l’obligatoire croix en or. Presque toutes, même jeunes, traînent ou portent des enfants et avancent en évitant le regard des hommes. Où sont donc passés mes extravagants zooters ?
SUR WHITTIER BOULEVARD
Après Broadway, il faut suivre la Sixième rue pendant un kilomètre jusqu’au grand pont de pierre jaune qui domine la ville. L’infinie banlieue mexicaine commence là, autour de Whittier Boulevard. Après le pont, la ville s’affaisse, se ratatine. Los Angeles n’est pas une cité de gratte-ciels. Elle s’est développée à ras du sol, grignotant lentement le désert et les villages alentour comme une immense pieuvre pavillonnaire. Plus on s’enfonce dans East L.A., les maisons basses, les bungalows, les jardinets rétrécissent jusqu’à se faire cabanons, baraques, blocs de plaque-au-plâtre. La pauvreté devient criante. Les trottoirs se délabrent, le crépi s’effondre, les publicités prennent un air mité. Partout, Lles calligraphies torturées des gangs dansent sur les murs sales. Puis le décor change encore. On traverse des enfilades de lotissements plus cossus, les gazons s’épaississent, les maisons retrouvent leur pimpant, les voitures des chromes. La petite bourgeoisie mexicaine vit là, américanisée.
Je remonte Whittier Boulevard, au cœur d’East L.A, à la recherche des clubs de musique. Tout à coup, je pile. Là, dans la vitrine d’un magasin de disques, un type parade en zoot suit sur une grande affiche bleutée. J’entre, j’ai l’impression de tomber sur une expo en faveur de mon costard. Partout, des photos de gominés frimant, des posters, des stickers « zoot suit ». Je comprends vite. Tous ces gadgets servent de support publicitaire à un film Universal, celui annoncé par l’affiche de l’entrée. Je lis la bande annonce et le titre « Zoot Suit, a picture by Luis Valdes ». Cette fois j’y suis. Je demande des détails au patron mexicain qui m’observe derrière sa caisse. Il ressemble au vieux sage des Sept Mercenaires, l’ « ancêtre » rusé et philosophe. Le bonhomme ne demande pas mieux que m’aider. Son visage de chamane s’anime soudain. "Le zoot suit !" Cela lui rappelle ses vingt ans, son arrivée en Californie avant-guerre. L’habit était trop cher, trop excentrique pour lui. Il n’a pas osé le porter. Il arrivait de la campagne, son père était ouvrier agricole à San José, à côté de L.A. Il n’avait pas le temps de frimer dans une fringue comme ça, il trimait dur à l’époque. Mais aujourd’hui, il se souvient bien…Le zoot suit… Il m'a raconté.
Imaginez ces jeunes Mexicains des années quarante nés au Etats-Unis. Leurs parents sont des immigrants, souvent clandestins, la plupart des gens frustres, pauvres, chômeurs. Ils ont été catapultés du jour au lendemain dans une des villes les plus folles du monde, divisée en ghettos chinois, noirs, une cité immense à la fois ouvrière, misérable à l’Est et à l’Ouest, sur les collines d’Hollywood, la capitale du cinéma, des milliardaires, des businessmen, des stars. Ces Mexicains démunis, fils et petits-fils de fermiers ont du mal à s’adapter. Il leur faut apprendre la loi des grandes villes, le travail à la chaîne. Et puis les gringos les rejettent. Les méprisent. Ce sont des « Chicanos », autant dire des péquenots, des ploucs, des « brown », des « marrons ».

MACHITO ET SES RUMBA KINGS
La génération suivante, elle, a toujours vécu à Los Angeles. Les années passant, ils n’ont plus grand-chose à voir avec leurs parents. A vingt ans ils traînent le soir dans les boîtes de Downtown, ils écoutent Glenn Miller, le Cubop (cuban Bop), Machito et ses Rumba Kings. Ils sont fiers que les rythmes sud-américains secouent le jazz des Noirs. Il fallait bien qu’un jour cette nouvelle génération se trouve un nom, une identité nouvelle pour bien montrer aux Blancs qu’ils n’étaient plus des Chicanos retardés, des paysans. Dans les années 1940, ils s’appellent entre eux les Pachucos. Peu à peu, dans la complicité des virées nocturnes, des retrouvailles d’après-turbin, des bars, ils s’inventent un langage secret, le calo, un argot incompréhensible par les gringos et adapté à la ville, aux boîtes, à la bagarre. Dans ce langage, « pachuco » désigne cet individu tout neuf, le jeune Mexicain-Américain, fier de sa mixité, adolescent urbain, qui n’aime pas les Blancs.
La génération suivante, elle, a toujours vécu à Los Angeles. Les années passant, ils n’ont plus grand-chose à voir avec leurs parents. A vingt ans ils traînent le soir dans les boîtes de Downtown, ils écoutent Glenn Miller, le Cubop (cuban Bop), Machito et ses Rumba Kings. Ils sont fiers que les rythmes sud-américains secouent le jazz des Noirs. Il fallait bien qu’un jour cette nouvelle génération se trouve un nom, une identité nouvelle pour bien montrer aux Blancs qu’ils n’étaient plus des Chicanos retardés, des paysans. Dans les années 1940, ils s’appellent entre eux les Pachucos. Peu à peu, dans la complicité des virées nocturnes, des retrouvailles d’après-turbin, des bars, ils s’inventent un langage secret, le calo, un argot incompréhensible par les gringos et adapté à la ville, aux boîtes, à la bagarre. Dans ce langage, « pachuco » désigne cet individu tout neuf, le jeune Mexicain-Américain, fier de sa mixité, adolescent urbain, qui n’aime pas les Blancs.
Mais cette identité toute neuve, cette langue codée ne leur suffit pas. Il leur faut une tenue, un style, une allure bien à eux. Un emblème. Alors, comme les Noirs avec leurs cravates énormes, leurs tailles cintrées, leurs pompes criardes, ils décident de parodier le costume des Blancs. Leur principe : tout exagérer. Vous avez compris : les vestes cinq à six fois trop grandes, les pantalons bouffants, la chaîne de montre d’un mètre cinquante qui descend en dessous du genou, la pochette qui s’épanouit comme une fleur gigantesque, le chapeau à bords très larges, portant une longue longue plume, tout l’attirail du zoot suit vient de là, de cette volonté parodique, déconnante de démesure. Tel est le grand jeu de Pachuco : faire du théâtre en costard cinglé dans les rues de L.A., pour épater la galerie et n’être plus le petit « mex » méprisé en chemise de coton, qui baisse le nez dans la ville des stars blanches. Et si sa chaîne de montre lui frôle les rotules, c’est autant pour le gag que pour l’entourer autour de son poing, comme un gant de fer, quand quelqu’un lui manque de respect

Le film Zoot Suit raconte les histoires d’amour et les coups de frime de ces pachucos des années quarante. Surtout, il relate dans le détail les péripéties d’un fait divers qui a bouleversé toute la communauté mexicaine en 1943 une sale affaire de meurtre et de procès truqué, connu encore aujourd’hui sous le nom du Mystère du lagon endormi. Un véritable polar politique. Vous allez voir qu’on ne peut pas se moquer de la sape impunément.
Le 2 août 1943, on découvre à Los Angeles le corps poignardé d’un jeune Mexicain près du lieu-dit du Lagon Endormi – The Sleepy Lagoon. La police enquête. Le 8 août, le « Grand Jury » de Los Angeles affirme qu’il s’agit d’un meurtre collectif, perpétué par une bande de jeune chicanos. Vingt-quatre personnes sont arrêtées, la plupart des Pachucos, des zooters. Le 11 août, la police organise une descente brutale dans les quartiers mexicains sous prétexte de complément d’enquête. Elle matraque, tabasse sans se gêner et coffre trois cents personnes. Les zooters encore une fois dégustent les premiers. A l’évidence la police ne les supportent pas. Dans les quartiers mexicains, on s’attend au pire. Le 5 octobre, le procès des vingt-deux inculpés de l’affaire du Lagon Endormi commence. Un comité de défense est constitué : il dénonce l’attitude xénophobe des flics américains, démontre les irrégularités du procès. C’est la première fois qu’un mouvement rassemblant des intellectuels des toutes les communautés de Los Angeles se développe aux Etats-Unis pour défendre des Mexicains et critiquer le racisme anti-Chicanos.
Trois mois plus tard, le 15 janvier 1943, dix-sept des inculpés sont convaincus de meurtre et condamnés à la prison à vie. On n’a jamais vu dans l’histoire de la justice américaine un tel nombre de condamnations pour le meurtre d’un seul homme. La sentence bouleverse tous les Mexicains, tous les Latinos des Etats-Unis, qui la reçoivent comme une offense, une menace directe. Elle fait même des vagues au-delà des U.S.A. A Mexico, les étudiants manifestent devant l’Ambassade US. Orson Welles, qui à l’époque vient d’achever Citizen Kane et s’intéresse à l’affaire, déclarera plus tard : « Il n’y avait pas seulement vingt-deux inculpés au procès du Sleepy Lagoon. Toute l’Amérique latine, avec ses cent trente millions d’habitants, était jugée par l’Amérique Saxonne. »
Le 31 mai 1943, une rixe éclate à Los Angeles entre des marins, des soldats blancs en permission et des zooters. Onze soldats prennent une branlée. Les jours suivants, la tension devient extrême à L.A. : soldats et marins ratonnent dans les quartiers Mexicains tout ce qui porte un zoot suit. La police leur donne un coup de main. Cette fois les jeunes pachucos ne se laissent pas matraquer. Ils s’insurgent, attaquent les forces de l’ordre. Ce sont les premières grandes émeutes des Chicanos aux Etats-Unis. Les livres d’histoire américaine les appelleront les « zoot suit riots ». Elles dureront une semaine. On les fera stopper à coup de crosse. Mais elles laisseront un souvenir indélébile dans la population mexicaine de L.A. En quelques jours, les Pachucos méprisés, ignorés, étaient devenus le symbole de la fierté mexicaine.Un an plus tard, grâce à l’action du Comité de Défense, et pour calmer les esprits à la suite des « zoot suit riots », les inculpés de l’affaire du Lagon Endormi étaient libérés. Notre costard démesuré était entré dans l’Histoire.

« Mais Zoot, d’où vient le mot ? que signifie-t-il ? j’ai demandé à mon vieux Mexicain.
- D’après ce qu’on m’a dit, du mot argot américain qui veut dire « glisser », « déraper ». On « zoot » sur une flaque d’huile, une peau de banane. Comme les Mexicains mettent de la brillantine ou se graissent les cheveux, les Blancs ont appelé leurs costumes des « zoot suits », les habits des graisseux. C’est une explication.
- C’est celle du film de Valdes ?
- Non. Il n’en donne aucune. En fait, personne ne sait exactement.
- J’imagine que le fil a eu du succès ici ?
- Il fallait voir ça le jour de la sortie ! Il y avait des queues à n’en plus finir, les salles affichaient complet. C’est la première fois qu’Hollywood produit un film sur les Pachucos, sur notre histoire. Alors, forcément, tout le monde s’est déplacé.
- Mais qui porte encore des zoot suits aujourd’hui ?
- Les lows riders bien sûr. Vous ne comprendrez jamais rien aux Pachucos si vous ne rencontrez pas les lows riders. Les low, ce sont les zoot d’aujourd’hui ! »
Soudain cette sculpture mobile, ce bloc trapu d’ailes incurvées, de chromes luisants, se cabre ! Je ne blague pas. Elle saute en l’air, comme arraché du sol. Elle frôlait ma chaussure, et maintenant elle bondit du capot, dévoilant ses roues et ses amortisseurs comme si elle retroussait sa lourde jupe d’acier. Quatre fois, cinq fois, elle bondit, la calandre soulevée du sol, les pneus décollés de plusieurs centimètres du bitume.
C’est la première fois que je vois une voiture possédée.
Pourquoi depuis dix ans Steve Fernandez passe-t-il ses soirées à laquer cette vieille Chevrolet, et ses week-ends à chercher des chromes et des pièces introuvables ? Par amour des bagnoles bien sûr, par passion de collectionneur, mais ce n’est pas la vraie raison. Car surtout, avant tout, Steve Fernandez est un Low Rider, un latino conducteur de low, et fier de l’être.
Et parce qu’il est un Low Rider, il conserve, bien repassé, la magnifique zoot suit noir et blanc qu’il a sorti exprès pour la photo. Pour comprendre l’âme profonde des Low Riders, il faut aller traîner le week-end, en voiture surbaissée, sur Whittier Boulevard avec une jolie provision de joints bien tassés. Dès dix heures du soir, les clubs de Lows commencent à se montrer, comme au carnaval. Tous les deux cents mètres, sur un parking, un terrain vague, des guirlandes de voitures laquées, astiquées, pétaradent et se cabrent. Les clubs les plus riches, les plus fanatiques n’acceptent que les monstres des années 40, les Chevrolet, Les Chevy Fleetline, les Pontiac. Les autres se répartissent les modèles plus récents, Cutlass, Impalas, Plymouth. Toutes surbaissées bien sûr. Toutes sautant.

SAMEDI SOIR À EAST L.A
Tout autour de ces requins de métal, les Low Riders, bande de jeunes moustachus discutent des mille et une manière de rendre leur Low encore plus low. Les paresseux remplissent leur coffre de briques et de sacs de ciment. Les techniciens se lancent dans de grandes explications sur les suspensions, le fluide hydraulique, les amortisseurs. Une fois épuisé ce délicat sujet, ils se lancent alors dans de grandes polémiques pour savoir comment faire sauter leur Low le plus haut possible. Car telle est l’aspiration insensée, le rêve fou et contradictoire des Low Riders : rouler le plus près du sol, jusqu’à ce que les chromes fassent jaillir des gerbes d’étincelles sur le bitume, et bondir ensuite comme un fauve d’acier, s’arracher à la pesanteur.
Vers vingt heures, toutes les voitures s’ébrouent enfin et gagnent le boulevard. La parade du samedi soir commence. Attention, les Low Riders ne sont pas les seuls à faire les malins sur Whittier Boulevard à cette heure. Tous les jeunes mex d’East L.A. rappliquent et peu à peu l’immense artère clignote et gronde à perte de vue. On roule lentement d’un feu rouge à l’autre, fenêtres baissés, musique plein pot, on s’envoie des saluts, des baisers, des rendez-vous d’une voiture à l’autre. On traverse ainsi lentement la ville, s’arrêtant parfois à un carrefour pour aller plus loin dans la discussion. Dans la drague. Puis on redémarre, avec de nouveaux copains, une nouvelle partenaire à qui offrir un petit joint. Quand le flot des voitures diminue, hop, un coup de volant, on fait demi-tour. Ça repart dans autre sens. Salud, bonjour, tu as vu Maria, Carlos, clins d’œil aux filles, informations échangées sur une boîte qui vient d’ouvrir, une partie qui promet…
Les hélicoptères de la police surveillent inlassablement le va-et-vient. Ils craignent que les cholos, les gangs, n’agressent quelqu’un dans un coin isolé. A la moindre alerte un projecteur aveuglant tombe du ciel, figeant un terrain vague, un parking, sous son faisceau blanc. On se sent comme une bête traquée, poursuivie par un oiseau de proie.
Les Low Riders se taillent un succès fou dans cette lente cohorte du samedi soir. Ils ondulent de la calandre, bondissent du capot, le châssis frémissant. Un vrai ballet. Les moustachus salaces invitent les jeunes filles sur leur love seat, le profond fauteuil arrondi, rembourré, qui remplace les sièges arrières. Comment résister ? La stéréo encastrée amplifie les basses, la tête roule sur les molletons tendus de satinette, l’herbe, la fameuse sinsemillia californienne, ou une colombienne assassine, emporte les dernières résistances. La radio joue Cruising Baby, Marijuana Boogie, le Low chaloupe sous les néons, monte et s’affaisse comme un manège de fête foraine. Gare aux culbutes ! Car alors les baisers dérapent, les mains s’égarent. Les soirs romantiques, comme dans le film Boulevard Night, le grand jeu veut qu’on aille faire une virée sur Hollywood Boulevard pour épater les gringos et se rouler des pelles près des villas des stars.
Steve Fernandez a allumé la guirlande clignotante qui court au plafond de sa Chevrolet. La voilà illuminée de l’intérieur. Sur les trottoirs, des mômes s’arrêtent pour la regarder passer. Nous roulons au pas et Steve me développe sa théorie sur les Low Riders. Pour lui, le « low » est la prolongation logique, évidente du Zoot Suit. Le costume, l’emblème du pachuco d’hier… est devenu sa voiture. A Los Angeles, la conduite a remplacé la marche à pied. Et le « cruising » du samedi soir supplée aux vieilles balades de rues. Dans ces conditions, la voiture tient exactement lieu de tenue d’apparat. Les pachucos ont conservé les mêmes goûts pour l’enflure, l’excessif, le détournement outrancier. Après avoir détourné les costumes des gringos, ils s’en sont pris à leur voiture.
Je ne peux quitter Steve, sans lui poser la question rituelle.
« Steve, tu sais ce que ça veut dire, Zoot ?
-Bien sûr, dans les années quarante, les Mexicains parlaient mal anglais. Au lieu de prononcer « suit », ils disaient « zoot ». Peu à peu, l’expression s’est déformée, un zoot, un suit, un zoot suit. Ça vient de là. »

AVEC LUIS VALDES…
Deux jours plus tard, je rencontre Luis Valdes, l’auteur du film Zoot Suit. Il a roulé un long havane entre ses lèvres et m’a servi une tirade passionnée.
Valdes m’a chantonné d’une voix grave et amusée :
« I want a zoot suit – with a reet pleet – with a drape shape – with a stuffed cuff. » (Je veux un zoot suit, avec un pli bien droit, une forme drapée, un revers de bon tissu).
« Voilà l’origine du mot, a repris Valdes. C’est une blague musicale, une manière de parler. Elle correspond tout à fait à ce que j’appelle le pachuquismo, l’essence de l’esprit pachuco. Joueur, rigolard, il ne prend rien au sérieux, claque des doigts et chante : « I want a zoot suit » en zézayant. »
Luis Valdes habite à San Juan Bantista, un hameau tout près de San José, la plus grande ville mexicaine de Californie après Los Angeles. C’est là que Valdes et sa troupe ont installé, dans un hangar désaffecté, les locaux du Teatro Campesino, le premier théâtre qui ait cherché à faire revivre la culture mexicaine, pachuco.
« Nous sommes des hommes invisibles dans ce pays, voilà pourquoi nous aimons les tenues flamboyantes, les bagnoles tape-à-l’œil, explique Luis Valdes en dansant sur sa chaise. À entendre les Américains, la Californie était un désert quand ils se sont installés. Alors qu’ils l’ont arrachée au Mexique à coup de canons ! »
Pour Luis Valdes, le mépris pour les Chicanos, le racisme, tout vient de cette volonté têtue : oublier que les Mexicains occupaient la place avant les Américains et qu’on les a massacré pendant la ruée vers l’or de 1848. On préfère ne pas en parler, car cela esquinterait un des mythes fondateurs de l’Amérique. Voilà pourquoi je n’ai pas trouvé, d’après Luis, un seul livre sur l’histoire chicano en arrivant à L.A.
Luis Valdes monte aujourd’hui, avec le Teatro Campesino, une pièce, Bandido, sur cette sale époque du Gold Rush, la ruée vers l’or. Elle raconte l’histoire de Tibercio Vasquez, un noble californio de Monterey, poète, philosophe, devenu bandit de grand chemin, hors-la-loi légendaire et qui se bagarra des années durant contre les compagnies de chemin de fer américaines.
« Tibercio Vasquez, un Jesse James mexicain, voilà qui va troubler les consciences, rigole Luis Valdes. Les Américains adorent leurs hors-la-loi, ils les ont magnifiés dans des centaines de westerns. Cette foi, le Outlaw sera chicano ! »
Luis Valdes a tout d’un Bertold Brecht, version Chicano. Il cherche à faire revivre les « héros positifs », les grands mythes de l’histoire mexicaine-américaine : le bandido, les zoot suit, la frime macho. Mais il ne cherche pas à opposer gringos et Chicanos avec un esprit revanchard. Il cherche plutôt à compliquer l’histoire, la culture américaine, à lui redonner une dimension « latine » qu’elle veut oublier.
« Les Américains ont besoin de nous, s’énerve Valdes. Est-ce que vous avez déjà vu quelque part un style aussi outré, aussi exagéré que celui des Zooters et des Low Riders ? Moi, jamais. Voilà l’apport des Pachucos à la culture : l’enflure baroque, la démesure des parures. Un souvenir aztèque peut-être ? »

LES PLUGZ, ROCKERS MEXICAINS
Tito Larriva se prépare à monter en scène, dans les coulisses de la Lingerie la boîte à la mode de Los Angeles. Il dresse la liste des chansons du set de ce soir et les distribue à ses musiciens. J’attends qu’il ait fini. Tito est le chanteur des Plugz, un des groupes solides de L.A. Ils jouent un rock classique, violent, sans surprise mais qui tient la scène. Deux saxes leur refilent du moelleux et du délire quand il faut.
Les Plugz sont un des quelques rares groupes de rock de L.A. formé par des musiciens mexicains. Un phénomène encore jamais vu. Mais attention, ils jouent du rock exclusivement. Tito a horreur du traditionnel mexicain ou du rock latino comme celui des Lobos. Il veut s’imposer comme un groupe new wave.
Le set commence bientôt. La grande salle boisée de la Lingerie craque sous les mouvements de foule. Elle marche très fort, la Lingerie. Ses patrons ont trouvé une formule inédite à L.A. pour drainer le public : ils changent de style chaque soir. Un jour, c’est un concert new wave, le lendemain une soirée « New Romantic », la troisième sera rockabilly, la quatrième punk. Et ça tourne. Il faut dire que la Lingerie a le choix. Depuis quelques mois L.A. connaît une vague musicale sans précédent. Des groupes inconnus enregistrent tous les jours, des petits labels naissent et disparaissent, la scène se renouvelle régulièrement. En fouillant dans les magasins de disques, on trouve des dizaines des groupes inédits. Je dis, bien des dizaines. Tous bons. Pleins de pêche. D’idées. Je citerai Gun Club, Oingo Bongo, Gogo’s, Brat, UXA, Johanna Went, Whirly birds. Je n’en connaissais aucun. Une nouvelle vague de rock californien est en train d’émerger. Bientôt elle fera parler d’elle sous les couettes.
Je rencontre Tito Lariva à sa maison de production, Fatima Records, la première maison de disques à avoir regroupé les musiciens mexicains de Los Angeles. On voit bien que l’affaire débute. Quelques piles de disques attendent dans des cartons, trois fauteuils éventrés encadrent un petit bureau. La femme de Tito, une ravissante américaine brune et élancée, presque un miracle en Californie, tient le standard. Son copain Rubin Garcia graffitte de la paperasse administrative. On sait que le budget doit être limité. Pourtant, Fatima Records a créé un événement à L.A. : signer trois des groupes les plus constants de la ville, qui savent tenir une scène : les Plugz, The Brat et les Illegals.Les grosses maisons de disques boudent cette vague latine. Tito a une théorie là-dessus. « L’image des Chicanos nous colle à la peau, tout le monde croit que nous sommes capables de faire uniquement de l’espagnolade sirupeuse ».
TEX-MEX-PUNK
Aujourd’hui, les petits labels mexicains prolifèrent : Fatima, Tex-Mex-Punk, East-L.A. band. Ils ont ramé pour payer les musiciens, trouver du matériel potable, éditer leurs disques. Mais l’isolement, l’entêtement leur ont réussi. Plusieurs groupes ont fini par percer. Les Plugz bien sûr, les seuls qui se soient imposés dans tous les grands clubs de L.A. mais aussi les Plimsouls, les Microwaves. Cette vague « mex » a surpris tout le monde, jusqu’au Rocker, le journal de New York. D’où sort cette passion des jeunes mex de L.A. pour le rock ? Tito a une autre théorie là-dessus.
« En 1972, expique-t-il, Jim Morrison et les Doors sont venus jouer à Mexico. Ça a mal tourné. Toute la salle a été réduite en miettes par le public surexcité. Alors le gouvernement a interdit tous les concerts rock sur le territoire. Depuis, pas un seul groupe n’a joué au Mexique et tous les jeunes Mexicains ne rêvent que d’une chose : se tirer aux Etats-Unis pour voir un groupe sur scène ».

AY LA BAMBA !
Tito m’a alors raconté la drôle d’histoire de « La Bamba », le chant de mariage mexicain repris par Los Lobos. Un soir, les Plugz improvisent « La Bamba » en rock déjanté. Le succès est immédiat. Imaginez un peu « A la Bam, A la Bam, A la Bamba » hurlé d’une voix rauque, à toute allure, avec une batterie déferlante. Surpris, Tito réitère le lendemain. Même accueil frénétique. Peu de temps après, Fatima Records sort cette Bamba-rock en 45 T. Le disque marche très bien. Parfait, pense Tito, on lance le rock mexicain. Il se trompe. Les organisateurs de concert trouvent soudain les Plugz trop "mex" pour le public blanc de L.A. « Ils ne savaient plus comment nous étiqueter, explique Tito. Nous étions trop rock pour les quartiers mexicains habitués aux bals. Et trop chicanos pour les boîtes de Sunset Boulevard. La cote que nous avions gagnée comme groupe new wave s’effritait à toute allure. Depuis, je me méfie des mélanges. »
Je lui ai demandé d'où venait l'expression, zoot suit, ce qu'elle siginigiait. Cela l'a étonné : « Mais tu es Français, tu dois en savoir beaucoup plus que moi sur la question. Le zoot suit, c’est un habit français, tout le monde sait ça. Zoot, ça vient de votre mot zazou. Zazou, za zoot, zou, zoot, zazoot suit, zoot suit. »
CQFD.
(publié dans Actuel, février 1982)
18:10 Publié dans ENQUÊTES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jam, latino









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