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mardi, 08 janvier 2008
LEONARDO DICAPRIO PRODUIT "LA ONZIEME HEURE", UN DOCUMENTAIRE ECOLOGIQUE CHOC
Reportage sur les coulisses du film, que l’acteur présentait l’été dernier à Los Angeles (publié dans Le Monde 2, janvier 2008).
Comment télécharger le film. Sur le site de la Warner (sous peu) : http://www.warnerbros.fr/main/homepage/homepage.html
« La Onzième heure » continue le travail explicatif du film d’Al Gore « Une vérité qui dérange ». Seulement nous ne sommes plus dans une conférence « power point » sur le réchauffement, nous assistons à la suite de la démonstration : la Terre entière court au désastre, en premier lieu l’humanité. Le film tente d’apporter des réponses à des questions cruciales. Comment les leaders en sont arrivés à refuser d’entendre les scientifiques ? Quelles conceptions de l’économie, du statut de l’homme sur Terre, de la nature, sous-tendent une telle crise? Les chercheurs proposent leurs analyses. Pas toujours faciles. Le généticien David Suzuki explique combien notre « gros cerveau » nous a joué un mauvais tour, nous faisant croire que nous sommes géniaux, hors la nature, alors que nous sommes une combinaison de « grand singe » et de « bactéries ». L’économiste Nathan Gardens, décrit comment la révolution industrielle a détruit les formes de vie qui se renouvelaient d’elles-mêmes. DiCaprio se défend : « Ce ne sont pas des sujets où vous nourrissez le public à la petite cuillère, en leur servant de la nourriture prédigérée pour enfant ».
« La Onzième heure » pratique parfois l’argument massue appuyé sur le choc émotionnel de l’image, mais ce n’est pas un film de propagande. Il aborde la crise actuelle comme une crise de civilisation, pas une catastrophe survenue par accident – et multiplie les interventions didactiques pour le montrer. C’est un solide documentaire, un support bienvenu pour engager des débats de fond. En France, le film va être présenté le 8 janvier à l’Assemblée Nationale, comme l’a été « Une vérité qui dérange » d’Al Gore. Il sera projeté aux députés, en présence du président Bernard Accoyer et Nicolas Hulot. Le leader écologiste prendra la parole – il se montre très critique sur la mise en application du « Grenelle de l’environnement ». Pour la petite histoire, c’est Marie-Michèle Cazenave, conseiller pour « le développement durable » auprès de la présidence de l’Assemblée qui a pris l’initiative de l’opération. Pourquoi la Fondation Nicolas Hulot soutient-elle la « La Onzième Heure » ? « Le film, cherche à réintégrer dans la nature un homme qui croyait en être le maître. Nous partageons cette attitude » dit une responsable. La fondation participe à la rédaction d’un livret accompagnant le documentaire, qui devrait être projeté dans les lycées et les universités. En Europe, le film ne se sera pas diffusé en salle, mais sur Internet, en VOD (vidéo à la demande), avec retranscription télévision. Pourquoi une telle sortie ? À la Warner, qui diffuse le film, on affirme que Leornardo DiCaprio a voulu cette stratégie. Le public pourra visionner « La Onzième heure » n’importe où, à tout moment, dans chaque pays. Les associations le feront circuler dans les réunions publiques, le milieu scolaire. Ce serait aussi la première « sortie écologique » d’un film. Pas de copie, pas de transfert de matériel en avion, une dépense d’énergie amoindrie. Ecologique ou démagogique ? Aux Etats-Unis le film n’a pas rencontré un succès massif en salle. Mais il fait un tabac dans les associations.
Toutes les teenagers le regardent. Lui avance calmement, rompu à l’exercice. « Hello girls… ». Pendant deux jours, il ne se départira pas de cette quiétude - et ce perpétuel sourire aimable. Leonardo DiCaprio est un expert du contact minimum. La fascination immédiate qu’il déclenche explique cela. S’il s’abandonnait une seule seconde à une familiarité, il serait submergé, ou pire. À Paris, j’ai vu une jeune femme de 22 ans acheter un journal people, embrasser sa photo, en pleine rue, murmurant « Leornardo… Leonardo ». Cet été, l’acteur a été reconnu par un journaliste, en compagnie de sa petite amie, un mannequin israélien, prenant l’avion pour Jérusalem. Une horde de photographes et de fans l’attendait à l’aéroport. Ils l’ont poursuivi comme un voleur, démolissant les portes pour le trouver. Une star comme DiCaprio ne vit pas dans le même monde que nous. Il se déplace dans une épaisse glue de fantasmes. Même quand il vient présenter un film engagé.
C’est l’heure d’une table ronde pour les télévisions. Vieilli par le maquillage, il change à nouveau d'allure. Il ressemble à son personnage dans « Blood Diamond », le film consacré aux trafics de diamant associés aux guérillas sanglantes - « le genre de cinéma politique que j’aime faire » dit-il en coulisses, annonçant qu’il jouera bientôt le rôle de Théodore Roosevelt dans un film de Scorcese. Quelques « quotes » révèlent son engagement.
-Pourquoi avez-vous produit ce film ? « Je n’en pouvais plus d’entendre des grands climatologues et des spécialistes de l’environnement se faire rabrouer pendant une émission de télévision, coincés sur leur siège, sans pouvoir s’expliquer.
-La Warner n’a pas eu son mot à dire ? « Nous avons réalisé un film sans l’aide d’aucun studio, sans pression de la profession, sans influence extérieure. La Warner diffuse le film.
-Etes-vous écologiste ? « Faire partie du mouvement qui va changer le monde me bouleverse. Ce sera le plus important mouvement de ma génération, et la suivante. Son enjeu est universel. Je crois qu’il va nous galvaniser.
En coulisses, il dira encore : « Il est temps d’exiger aux Etats-Unis la séparation du Pétrole et de l’Etat ».
Nouvelle table ronde. Des journalistes de la presse internationale. Moyenne d’âge, trente ans. Tous concernés par le sujet. L’acteur entre, flanqué des deux jeunes réalisatrices, Leila Conners Petersen et Nadia Conners, et de Kenny Ausubel, un des conseillers du film. Ce dernier est une célébrité dans les milieux écologistes radicaux. Il a fondé en 1989 la première banque de graines biologiques, « Seeds », dédiée à la préservation des variétés anciennes et menacées. Dans les années 1990, il a lancé la société « Bioneers » (Pionniers du biologique, www.bioneers.org) qui fédère les entreprises développant l’agriculture « bio » et les énergies alternatives. Une session de presse éclectique commence. On apprend quelques informations intéressantes sur les coulisses du film et le coût du documentaire.
C’est un « home made movie ». Il a coûté 1,150.000 $, budget minuscule ici. Certains entretiens (150 heures d’interview, avec 70 experts) furent tournés dans le garage des parents de « Leornardo ». La musique a été composée gracieusement par Jean Pascal Beintus, le compositeur qui a orchestré les musiques d’Alexandre Desplat pour « Syriana » de Stephen Gaghan (avec Georges Clooney). Des équipes de bénévoles ont réalisé les quelques scènes avec DiCaprio. Ce n’est pas un film standard, ni syndiqué.
La réalisatrice Nadia Conners défend le succès actuel des documentaires engagés, mouvement initié par Michaël Moore. « Les moyens techniques pour réaliser ces films deviennent de moins en moins chers. Cela libère l’énergie de ceux qui veulent réaliser des films sans budget, sur des thèmes forts, librement. Aujourd’hui, le public veut comprendre notre monde. Les mass médias font de l’information rapide, du people, ils sont trop impliqués économiquement pour oser dévoiler les mouvements de fond. Les spectateurs vont voir des documentaires pour s’informer et réfléchir. C’est formidable qu’ils trouvent un public.
Les propos engagés – venant surtout de Kenny Ausubel - et les généralités sur la planète verte alternent. Leonardo DiCaprio lance : « Le combat écologique sera un mouvement politique comparable à celui des droits civils aux Etats-Unis, 40 ans auparavant. Hollywood s’était engagé, déjà, à l’époque. »
Soudain, une jeune femme se lève pour protester.
-Vous êtes là discourir, mais je vois que toutes lumières sont allumées dans cette salle. En plein jour ! Ça me rend folle ! Je voudrais savoir ce que vous faites, individuellement, pour l’environnement !
Début août, le magazine people Radar a traité DiCaprio d’« eco-hypocrite », l’accusant de voyager en jet. Il faut dire que l’acteur est un des pionniers de l’opération « Red carpet, Green car » (« Tapis rouge, voiture verte », soutenu par Global Green et Toyota) qui invite les stars à se présenter aux festivals en voiture propre, pas en limousine. Cette année 24 célébrités ont suivi le mouvement. Au dernier festival de Cannes, un journaliste anglais a demandé à DiCaprio s’il s’était rendu en France en jet avant de prendre sa voiture hybride. L’acteur a répondu, énervé : « J’ai traversé l’Atlantique en train ».
Puis il a précisé qu’il avait pris un avion de ligne.
À la conférence de presse, Leonardo DiCaprio tient à répondre le premier à l’attaque des ecorazzis sur le mode de vie.
« J’essaie de vivre de manière la plus verte que je peux. J’ai une voiture hybride, je me suis fait construire une maison écologique avec des matériaux recyclables et des panneaux solaires. Bien sûr, tout le monde ne peut pas se le permettre. Aujourd’hui la question n’est pas de dresser une liste des « in » et « out » pour dire aux gens comment ils doivent vivre. L’important c’est que chacun prenne conscience des répercussions des actes individuels, selon ses moyens, pas de suivre une mode aujourd’hui, et l’oublier demain. »
La journaliste hausse les yeux au ciel, comme si elle avait entendu l’argument cent fois. DiCaprio continue à s’expliquer.
« Je m’intéresse à l’environnement. Je connais bien le cinéma. J’ai produit ce film. C’est ma manière de contribuer. »
Ken Ausubel, la figure du mouvement « alter », prend la parole à son tour. Il déclare avec humour qu’il conduit un 4X4 non hybride, car il habite dans les montagnes du Nouveau-Mexique. Il rappelle que les Etats-Unis et les Occidentaux sont les plus grands pollueurs de la planète. Que l’ennemi, c’est d’abord nous. Nous tous. Il insiste, en bon radical, sur les fondements structurels du problème. La recherche forcenée du profit à court terme, la lourdeur de la machine économique, les soucis de survie des gens pauvres qui l’emportent parfois sur le souci écologique. L’écoutant, on commence à trouver les problèmes du vignoble organique d’Angelina Jolie un peu secondaires. À discuter avec les ecorazzis, à découvrir dans leur presse la multitude des potins « verts » sur les célébrités oscillant entre la fascination paparazzi et une sorte du puritanisme envieux, on s’aperçoit qu’ils n’aident pas à discerner les personnalités qui s’engagent sur la durée – pour de bon. Ils font focus sur la consommation des riches, s’enthousiasment pour les tendances « green » (s’habiller de chanvre, devenir un « gourmet organique », acheter « ecoist », etc), promotionnent de coûteux travaux d’aménagement en matériaux recyclables, sans les distinguer des actions fortes, sociales, collectives, ou politiques de plusieurs acteurs et cinéastes engagés.
Prenez Robert Redford. C’est un pionnier – et pas seulement du mouvement écologiste, du cinéma indépendant. Il participe au mouvement depuis plusieurs décennies. Il a été un des responsables du Natural Resources Defense Council. En 1981, il a fondé avec quelques proches l’IRM (Institute for Resources Management) pour contribuer « à résoudre les problèmes écologiques de l’Ouest américain ». L’association milite sur le terrain, Roberd Redford se déplace, organise des réunions d’explication, donne de son temps. Après des années de bagarre, ils ont empêché la construction d’un barrage sur les terres des Indiens Navajos. Récemment, loin des mondanités, ils ont imposé à l’administration Bush un moratoire sur les forages pétroliers en Alaska. Une victoire historique. « La préservation de l’environnement, dit Robert Redford, devrait être aussi importante que la défense nationale. »
Et l’actrice Daryl Hannah ? Elle ne se contente pas de s’équiper solaire et rouler biodiesel. En 2003, elle a passé trois mois dans un noyer, s’y enchaînant pour empêcher l’expulsion d’agriculteurs mexicains qui cultivaient une friche de 6 hectares dans South L.A. En juin 2007, elle est allée manifester contre la compagnie pétrolière Texaco-Chevron avec les habitants du Lago Agrio, en Equateur. Toute la région est effroyablement polluée par les résidus de pétrole, les métaux lourds, les déchets toxiques.
Quant à Edward Norton, l’acteur inquiétant de « Peur primale » et « Fight Club », il a milité pour Enterprise Foundation, une association qui propose des logements bon marché aux familles pauvres. « Peu de gens savent à quel point il s’est engagé », explique son agent, Brian Swardstrom. Voulant une maison solaire, Norton a proposé le marché suivant à la BP (British Petroleum) : à chaque fois qu’il convainc une célébrité de se faire équiper, la BP offre gratuitement des panneaux à une famille défavorisée d’Enterprise Foundation . Ce qui supprime leur facture d’électricité.
Qu’en pense Kenny Ausubel l’« alter » ? « Leonardo s’engage en tant qu’homme de cinéma. Il est sincère. Il nous aide à faire connaître les solutions alternatives. » Lee Poston, du Wolrl Wildlife Fund (WWF) dira la même chose : « Les stars ne contentent pas de mettre leur nom sur une cause. Ce sont de puissants vecteurs de communication.»
L'ENTRETIEN
Pendant notre entretien Leornardo DiCaprio s’étire dans un divan, baille, plaisante. Pour la première fois, affleure le jeune homme à l’allure chaloupée, faunesque, un peu enragée, qui frappe dans ses premiers films, «Verlaine Rimbaud » d’Agnieska Holland, « Roméo et Juliette » de Baz Lurhmann, ou même « Titanic ».
-C’est de jouer Rimbaud, qui a fait de vous un passionné de la nature ? Je lui cite un passage du « Bateau ivre ». Il rit, mais pas de réponse. Kenny Ausubel intervient : « Ha Rimbaud, voilà un poète important.». DiCaprio se tourne vers lui, amusé : « J’ai joué Rimbaud tu sais, le film n’a eu aucun succès ! ».
- Votre engagement précoce vient de la tradition soixante-huitarde de vos parents ?
- Certainement. Mes parents m’ont initié à l’écologie, ils se sont arrangés pour me sensibiliser. C’est en regardant des documentaires, encore enfant, que j’ai été touché. Je m’en souviens encore, c’étaient de films sur l’abattage des forêts tropicales, l’extinction des espèces. Je me suis dit qu’un jour, j’empêcherai tout cela. Aujourd’hui, je me bats avec mes propres moyens, le cinéma. Jamais le réchauffement n’aurait fait la couverture de Newsweek sans le film d’Al Gore. Jamais nous n’aurions vu une telle prise de conscience sans ces images. C’est comme cela que nous nous éduquons en Amérique.
L’évidence de son propos le fait sourire.
-Vous ne croyez pas que les images du cyclone Katrina ont beaucoup joué ?
-C’est la force des images d’actualité. Vous n’avez pas besoin d’être un expert pour comprendre combien le climat change, et de manière folle ! Il suffisait de regarder le cyclone à la télévision, les inondations. Katrina a fonctionné comme un « wake up call » en Amérique. Nous avons voulu retrouver cette force d’impact dans notre film.
-Comment avez-vous sélectionné les séquences fortes de la « Onzième heure » ?
-J’étais bouleversé par toutes celles qui nous montrent la Terre sous des angles jamais vus. De très loin, ou sous une perspective inhabituelle… Toutes les images qui nous révèlent à quoi ressemblent les humains du point de vue de Dieu.
-De Dieu ?
-Les hommes surpris dans leur activité globale, agissant en profondeur sur la nature, de façon massive, visible, l’humanité se développant comme un énorme organisme qui peu à peu ronge la planète, épuise ses ressources, la pollue irrémédiablement…
-Ces images ne risquent-elles pas d’effrayer ? De laisser penser que la solution se fera sans les hommes ?
-Elles ont valeur éducative. Nous sommes encore loin d’un monde écologique. Nous avons besoin d’images fortes. C’est le seul domaine où j’ai une certaine expertise. Il est dommage que les grands médias nous renvoient une image si déformée de la réalité. Dommage qu’ils nous offrent une image faussée de nos besoins.
-Vous soutenez les démocrates ?
-Je serais très content si chaque candidat à la prochaine élection américaine, qu’il soit républicain ou démocrate, reprenait le programme écologique d’Al Gore. Vous savez, nous votons aux élections, mais nous votons aussi à chaque fois que nous achetons et produisons une voiture. L’économie règne sur notre monde. Mon idée politique, c’est que les individus, le peuple prennent leur destinée en main, que chacun choisisse ce qu’il veut consommer, sa manière de vivre, et non que les politiques et les grandes entreprises décident pour nous.
C’était le Leornardo DiCaprio engagé. Il faudrait faire un jour le portrait de l’acteur.
23:20 Publié dans ENTRETIENS À VIF | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note












