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UN ENTRETIEN AVEC VICTOR HUGO SUR NICOLAS SARKOZY : “ON SENT TOUJOURS EN LUI LE PAUVRE PRINCE D’INDUSTRIE ”

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News News News. On trouve dans le premier exemplaire du livre-magazine "RAVAGES" (tout juste sorti en librairie, auquel votre serviteur a participé) un entretien désopilant et assez édiifiant de Victor Hugo ... sur Nicolas Sarkozy. Comment est-ce possible ? Un auteur de la revue, le romancier Georges Marbeck (Hautefaye, Laffont), relevant à la suite d'un autre romancier, Patrick Rambaud, certaines ressemblances frappantes entre le régime de Napoléon III et celui de notre président - par exemple la thématique de "l'enrichissement de tous", ou encore la puissante connivence des hommes d'affaires et du chef de l'Etat, ou bien le goût du tape-à-l'oeil et des pages mondaines des journaux - a procédé à un spectaculaire montage de textes tirés du pamplet "Napoléon le petit" de Victor Hugo. À les lire, montés comme une interview consacrée à notre "omniprésident", l'effet est du plus haut comique - mais surtout d'une modernité qui fait sursauter l'esprit républicain. En voici des extraits.
Puisque nous sommes dans la grande littérature, on remarquera en passant que Victor Hugo, s'amusant du prince et de tous ceux qui ont viré de bord pour l'aider dans son entreprise, parle de leur facilité à "enjamber la honte". Une formule que Ségolène Royal vient d'employer, l'attribuant à François Mitterrand, pour parler de l'extraordinaire et fatal retournement de veste de Jack Lang (un geste tragique digne de Shakespeare !). Victor Hugo écrit : " Il (le prince) a pour lui tous les hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte."
Pour le reste, vous trouverez la revue-livre RAVAGES (publié avec les éditions Panama) dans toutes les bonnes librairies. Ce premier numéro, à la fois féroce et moqueur, mélant essais, caricatures et nouvelles, est consacré aux nouvelles "pathologies de la République" : la carcéromanie, la cacophonie, la pédopobie (la peur de la jeunesse), la berlusconite, l'ADN-mania, etc. On y trouve des textes des philosophes Ruwen Ogien et Cynthia Fleury, des analyses du regime actuel par Christian Salmon (auteur de "Story Telling. La machine à formater les esprits", La Découverte) et de Catherine Vidal (de l'institut Pasteur), des textes des romancières Isabelle Sorente (auteur de "L" (poche), rédactrice-en-chef) et Wendy Delorme (auteur du "Quatrième génération" (Grasset).

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ENTRETIEN AVEC VICTOR HUGO

Cela fait plus d’un an que le nouveau président est en fonction. Je sais que vous vous tenez régulièrement informé de notre actualité politique, quel regard portez-vous aujourd’hui sur le personnage ?

Victor Hugo : Depuis sept mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue… Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes, les grands mots, les grands titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît, dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là (…) Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.

Derrière cette folle ambition personnelle de l’homme, n’y a-t-il pas une vision du devenir politique de la France, telle qu’on est en droit de l’attendre d’un élu à la magistrature suprême ?

Victor Hugo : Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de cette façon. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier (…) On ne trouve au fond de l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent (…) Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre ; il n’est plus question d’être un grand peuple, d’être un puissant peuple, d’être une nation libre, d’être un foyer lumineux ; la France n’y voit plus clair. Voilà un succès.

Succès comptable, en somme ! Homme d’affaires déguisé en homme d’Etat ?

Victor Hugo : Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort et tous les hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte (…) S’amuser et s’enrichir, tel est leur « socialisme ». Ils ont arrêté le budget sur la grand route ; les coffres sont là ouverts ; ils emplissent leurs sacoches, ils ont de l’argent en veux-tu en voilà. Tous les traitements sont doublés ou triplés (…) Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités (…) Ma foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un scrupule en moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte, (…) une foule de dévouements intrépides assiègent l’Elysée et se groupent autour de l’homme (…)

Comment le définiriez-vous ?

C’est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui le pauvre prince d’industrie (…) Le tyran est cet homme qui, sorti de la tradition comme Nicolas de Russie, ou de la ruse comme Louis Bonaparte, s’empare à son profit et dispose à son gré de la force collective d’un peuple.

Et la liberté de la presse dans tout çà ?

Victor Hugo (pouffant de rire): Et la liberté de la presse ! Qu’en dire ? N’est-il pas dérisoire seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur de l’esprit français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les questions, éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?(...) Tout peut se résumer en une ligne : je permets que tu parles, mais j’exige que tu te taises.

Cette confiscation de tous les pouvoirs par un homme supposé providentiel, on a déjà vu, et vous le premier, où cela mène le pays...

Victor Hugo : Les grands penseurs se plaisent à châtier les grands despotes, et quelquefois même les grandissent un peu pour les rendre dignes de leur furie ; mais que voulez-vous que l’historien fasse de ce personnage (…) Napoléon–le-petit : rien de plus, rien de moins (…) Les sceptiques sourient et insistent ; ils disent : « N’espérez rien. Ce régime, selon vous, est la honte de la France. Soit, cette honte est cotée en bourse, n’espérez rien. Vous êtes des poètes et des rêveurs si vous espérez (…) On est content, on s’accommode de cette pétrification, on en tire parti, on y fait des affaires, on vit là-dessus comme à l’ordinaire. La société continue et force honnêtes gens trouvent les choses bien ainsi. Pourquoi voulez-vous que cette situation change ? Pourquoi voulez-vous que cette situation finisse ? Ne vous faites pas illusion, ceci est solide, ceci est stable, ceci est le présent et l’avenir."

Comment vous-même voyez-vous l’avenir ?

Victor Hugo : La situation présente, qui semble calme à qui ne pense pas, est violente, qu’on ne s’y méprenne point. Quand la moralité publique s’éclipse, il se fait dans l’ordre social une ombre qui épouvante.*
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*Toutes les réponses de Victor Hugo proviennent de son ouvrage « Napoléon le Petit », le pamphlet républicain contre Napoléon III.

Commentaires

  • Je vous ai écouté ce matin dans "les matins" de France culture, lire précisément ce texte de Victo Hugo, dont le parallèle avec notre époque fait frémir autant qu'il amuse. Mais pourquoi ne dit-on jamais que la haine d'Hugo était proportionnelle au dépit qu'il devait ressentir par ailleurs ? Je rappelle en effet, que le poète a soutenu le prince avant de s'en détacher puis de fuir en exil:

    http://jazzthierry.blog.lemonde.fr/2008/05/15/victor-hugo-le-petit/

  • Une question me vient à l'ESPRIT : pourquoi avoir choisi, comme un résumé de pensée(s), "MAUVAIS ESPRIT"... par trois fois ?

  • enfin un blog qui dénonce... avec pour ami un poète, ça me fait du bien de lire ces mots.

    et que penser de ne pas recevoir le Dalaï Lama par trouille des Chinois!!!

  • Tombé par hasard sur votre blog, j'ai beaucoup aimé plusieurs de vos textes, notamment celui où Victor Hugo évalue Sarkozy.
    Lecteur-bloggeur de médiapart, m'autorisez-vous à diffuser votre texte et à mettre les liens qui renvoient à votre blog ?
    Mais peut-être l'avez-vous déjà fait vous même ?
    Cordialement,
    G. Hervé 63500 PERRIER

  • Excellent travail, je suis ravi d'avoir attéri sur votre blog. J'vais quand même avoir besoin d'un peu de temps pour bien assimiler le tout.

  • Merci pour votre article, beaucoup d'infos intéressantes. Auriez-vous des forums ou blogs à me recommander ?

  • Une interview avec Victor Hugo, voilà qui est une démarche originale ! ^^

  • Le pauvre colérique est bien dépeint par le maître du roman français. L'interview a été réalisée autour d'une table qui tournait ? :D

  • La dernière sentence du père Hugo désigne la maladie : l'éclipse de la morale publique dans les temps de ploutocratie. Comment le peuple de France a -t-il pu succomber aux alouettes bling-bling d'un avocat d'affaires, d'un minet devenu chef de bande et se le choisir pour chef ? Bravo d'avoir exhumer cette preuve à charge de l'éternel retour des servitudes humaines.
    Et la Commune au bout du tunnel ?
    A la même époque, Nietzsche proclamait la mort de Dieu, la fin du sur-moi, plus de pilote dans l'avion, tout est possible... y compris l'amour de l'éthique, autrement dit la liberté humaine.

  • Un des plus grands !

  • Merci pour votre article, beaucoup d'infos intéressantes. Auriez-vous des forums ou blogs à me recommander ?

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