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lundi, 10 décembre 2007
POURQUOI L’HOMME EN A UN ? (OU UNE ? OU PLUSIEURS ?)
NEWS NEWS NEWS La science de l’appareil génital masculin a connu des avancées considérables ces deux dernières décennies - jusqu'à guérir l'impuissance, cette antique fatalité. Fin novembre l’Association française d’Urologie, rejointe par de nombreux andrologues - “ de “andros”, l’homme mâle – tenait congrès à Paris, pour discuter des dernières découvertes. Beaucoup à apprendre…
Je suis sûr que vous avez déjà ressenti cette impression absurde étrangeté, vous, homme ou femme, devant un pénis en berne. Regardons le pendre. Immobile. Noueux. Quelle inertie. Vous en tirez à peine une secousse, en agissant sur des muscles périphériques. Il ressemble si peu aux autres membres, les doigts, les bras, les agiles, les compacts, les musculeux. Ceux que l’ego commande, ceux qui obéissent. Lui, on dirait une glande rapportée d'un autre animal. Une sorte de pieuvre accrochée là. Comment dire ? N'est-il pas bizarre ce sac ? À la fois animal et pétrifié. Une espèce de poulpe, légumineux. Une bestiole assez grotesque, une sorte de doigt rigide, mais caoutchouteux. Grotesque, insolite aussi, comme certaine bête manifestement équipée pour survivre en des milieux très différents du nôtre, comme la pieuvre et ses tentacules, ou l’éléphant et sa trompe. Insolite, presque inquiétante. Etrangère.
Attachée à nous pourtant. Partie intégrante. Nous constituant. Pourtant, vous aurez beau imaginer le cœur pompant le sang et l’envoyant dedans, vous ne saurez soulever cette besace comme un bras, ou en faire jaillir la liqueur, ou quelque autre prouesse de fakir. Voilà qui est singulier dans ce membre. Ce mal nommé "onzième doigt". Il fait partie du « moi », l'entité corporelle, mais il ne dépend pas de moi, le moi volontaire. Il échappe à votre décision. A l’intentionnalité. Il défie la philosophie de la conscience. La psychologie du « Je » psychomoteur et rationnel. Pourquoi ?
L'OS PERDU DE LA VERGE
Autre désavantage. Cet accessoire majeur de la sexualité, à la fois baguette de la magie amoureuse et outil de l'enfantement ont été intriqués dans l'appareillage de l’élimination et la vidange. Au final, le ou les créateurs, ou la Nature, ou l'évolution comme vous voulez, a installé les vécés dans la chambre des plaisirs, le bidet dans le lit nuptial. Est-ce un hasard, une nécessité - un fatum ?
D'autres espèces échappent-t-elles à ce désagréables destin anatomique ? Oui. Le poulpe par exemple dispose d’un tentacule sensible nommé hectocotyle, un pseudo-pénis dévolu au seul coït. Il n’urine pas par là, le poulpe. La longue histoire des mollusques l’a usiné sans mélanger les rôles, avec un pénis rien que pour le coït.
Une expérience de pensée fictive intéressante.
De comparer le pénis homo avec les arrangements sexuels des autres animaux ajoute à cette impression d'outil rafistolé avec un autre -d'ouvrage bricolé, voire bâclé. La vipère cornue tenez, ou la couleuvre d’Esculape, la majorité des serpents et ophidiens par exemple arborent deux pénis.
Deux phallus. Dont ils se servent à tour de rôle.
Une autre troublante expérience de pensée fictive.
Quant au grizzli, au morse, feu le tigre du Bengale, tous les singes, ils sont dotés d'un os pénien ou baculum.
Un os fiché dans la verge...
Parfois de belle taille et robuste, comme celui de l’ours brun, long de 12, 14 bons centimètres. Ou alors, c'est l'espèce d'allumette osseuse fichée dans le gland des grand primates. Même le chien, ce vieux compère, dispose d’un os dedans. Le petit chihuaha, le corniaud, l’énorme mastiff, tous ont un os. Presque tous les mammifères, les carnassiers surtout. La leste martre et le raton laveur aussi, équipé lui d'une armature osseuse de 8 bons centimètres, sculptée en “S”.
Pourquoi pas nous, les fils des dieux ? Pourquoi n'avons-nous pas conservé cet avantage, fort utile en cas de défaillance ?
D'innombrables mammifères présentent encore des pénis intéressants. La pique des félidés repose bien au chaud, protégée d’une sacoche de peau, dont elle sort les nerfs à vif et huilée. Celle du cheval, comme de l’âne, enveloppée d’un manchon élastique, se rétracte et se range. L’éléphant, pour trouver son chemin, déplace de droite à gauche un long manche dressé, comme un outil télescopique -il faut avoir vu ça.
Autre regrettable différence, la femelle homme a été équipée d’une enclume - forte expression de la Renaissance - capable d’embraser plusieurs orgasmes à la suite. Une sorte de feu d'artifice d'extases. Tandis que nous les mâles, avec cet engin explosif, sommes des mystiques à crises espacées. Entre chaque spasme, il nous faut patienter.
Revenir au curieux état languide. Mais pourquoi ?
I- CHEZ L’ANDROLOGUE
Vous rendez-vous compte que nous autres, profanes, non-médecins, simples pécheurs, au fond nous ne savons pas grand chose de notre précieux accessoire – le symbole majeur de l’inconscient selon Freud, le fameux "Phallus". Voila pourquoi un jour j'ai filé à Lyon afin de rencontrer le docteur Albert Leriche, du CHR Lyon-Sud à Pierre-Bénite - c'était à la fin des années 1980, quand j'ai commencé à m'intéresser au sujet pour le magazine Actuel. L'homme était considéré comme un des grands spécialistes français, sinon européen, de notre complexe et si surprenante “queue” (un terme curieux, à y réfléchir...). Je le rencontrais pour comprendre enfin comment marche notre « et coetera » - comme l’appelle Blaise Cendras. Elucider avec lui une part de tous ces mystères.
Albert Leriche? Le noeud-pap criard, la quarantaine, malicieux. Il me reçoit à l'hôpital, pavillon 2F, section d'urologie. Intarrissable sur son sujet, il parle de "bite", de "paf", de "roustons" avec verdeur et respire le bon vivant. Posée contre le mur de son bureau, une planche anatomique illustrée raconte comment on fabrique des fausses verges pour les accidentés, ou des femmes transsexuelles, à partir de chair relevée sur le bras du patient. Cela ressemble fort à de la fabrication de saucisse. Dans la première case, un tuyau de viande fraîche écarlate est grossièrement façonnée autour d'une tige de métal. Dans les suivantes, on enrobe cette pièce sanglante comme un rouleau de printemps, puis on la façonne en format. Verge et gland apparaîssent et sont bientôt cousus "main" au bas ventre du patient. L'ensemble bande tout le temps à l'aide d'un cylindre de cilicone introduit sous la peau, dans la partie supérieure du pénis. "Faute de mieux, c'est toujours ça! explique Albert Leriche. Quand vous en désirez follement une, vous êtes bien content d'en avoir une, même imparfaite, siliconée et bricolée." Déjà en présence des copains, au café, au bureau, avec d'autres hommes, vous pouvez continuez à parler de sexe, des femmes, à rire à des "blagues de cul" - à réagir comme si vous étiez entier, normal.
Albert Leriche a fortement contribué à l'essor d'une nouvelle science médicale alors peu connue en Europe, l'andrologie: la science de l'"andros", l’homme mâle. Disons plus précisément: de l'appareil génital du mâle. Jusqu'à la fin des années 1970, les urologues, les neurologues, les diabétologues - il existe de graves problèmes d'impuissance liés au diabète - s'occupaient de notre très chère, mais chacun de leur côté - comme des menuisiers s'occupant chacun d'une partie d'un meuble. Les chirurgiens urologues par exemple, qui travaillaient sur les canalisations du pénis et la prostate, apprirent à mieux connaître les circuits nerveux responsables de l'érection et de l'éjaculation. Les diabétologues se penchèrent sur les délicats problèmes de revascularisation de la verge. Des neurobiologistes découvrirent les enzymes précis, les neurotransmetteurs, jusqu'aux gaz qui président à la levée du "boutejoie" (expression du Moyen Âge). Bref, l'andrologie naquît bientôt comme une médecine du pénis à part entière, reprenant et synthétisant toutes ces informations cliniques - sans pour autant oublier la dimension psychique (les phénomènes d'habitude conjugale, les angoisses de "débandade", etc) essentielle pour tout ce qui concerne le bon fonctionnement de l’engin. Cette spécialité connaissait une véritable percée aux Etats-Unis après la guerre du Vietnam. Beaucoup de jeunes soldats revenus au pays sur des chaises roulantes, paraplégiques, traumatisés par les horreurs des combats et les prisons vietcong, se découvraient impuissants. Les médecins expérimentèrent des nouveaux traitements, kinésithérapie, médicaments vasodilatateurs, s'intéressent au cheminement du sang dans la verge, aux érections spontanées du sommeil paradoxal, aux effets des alphabloquants. Aux blessés du Vietnam, succèdèrent bientôt les accidentés de la vespa italienne, la moto japonaise, la GTI. Les médecins ne pouvaient laisser des hommes dans la fleur de l'âge, souvent mariés, végéter sans sexualité sur leurs chaises.
II - LE SYNDROME DU VEUF
De nos jours, les années 2000, chaque centre hospitalier français possède une section d'andrologie. Un homme peut le consulter avec la même régularité qu’une femme va voir son « gynéco ». C’est un progrès immense. Prenez un veuf, ou un divorcé désespéré, ou un homme complexé par ses échecs amoureux, enfin tout homme passé 30 ans, plus encore après 40 ans : s'il ne fait plus l’amour pendant seulement deux ans, il présentera des dysfonctionnements sexuels et pourra devenir "impuissant" - alors qu'il ne l'est pas. Son impotence ne s'explique pas par le seul chagrin, un trouble persistant du désir, ou un déréglement du système, mais surtout parce que sa "capacité érectile" se délite. Il perd la souplesse des muscles de la verge - ces muscles qui tapissent les corps caverneux, dont on ignorait tout avant 1980. Cette atrophie due à l'inactivité sexuelle explique le fameux "syndrome du veuf" (ou du quitté) l'homme sans amour qui n'arrive plus à aimer, condamné à la solitude ou à la perte de la sexualité. Il aura beau faire son travail de deuil, suivre une psychanalyse longue durée, cela ne lui rendra pas l'usage du pénis, une tonicité musculaire, ni confiance en lui dans un lit. Il croira qu'il ne "peut plus". Alors qu'il ne fait plus, ne s'entraîne plus . Si vous lui redonnez - avec du viagra, qui cible les muscles péniens - la motricité de l'organe, la bandaison, cet homme retrouve une vie sexuelle. Tout de suite. Le pénis s'use quand l'on ne s'en sert pas.
Autre découverte importante. L'érection d'un homme, ce n'est pas tout ou rien, la levée des couleurs ou le drapeau en berne. En fait 40% des hommes de 40 ans présentent à l'occasion des difficultés d'érection, 50% à 50 ans, 60% à 60 ans, etc. Ils ne sont pas malades, cliniquement. Ils ne sont pas impuissants. Ils éprouvent toujours du désir. Seulement, ils connaissent des sautes de désir, des érections moyennes, des retombées impromptues, des fuites veineuses, l'allongement de la "période réfractaire" entre deux orgasmes - parfois, passé 60 ans, plusieurs jours. Ce que l'andrologie appelle des "dysfonctionnements érectiles" - autrement dit physiologiques, pas psychologiques, ou conjugaux. Ceux-ci se développent avec l'âge, augmentent avec le stress, les difficultés au travail, les problèmes - sans oublier la routine amoureuse, toutes circonstances peu favorables à l'amour physique.
Peu à peu le sexe devient hors jeu. La crainte de la panne entraîne l'inquiétude, le doute, ce qui n'aide pas à la prise d'initative érotique - un domaine où l'homme est traditionnellement attendu par les femmes (qui ne devraient jamais oublier qu'elles sont l'aphrodisiaque primordial). Cette angoisse retentit sur toute la psychologie de la personne, elle entre dans une spirale de l'échec, surtout quand ce mâle a été éduqué dans une forme de "culte de la performance" où sa "virilité", sa vérité, son identité même se définit - croit-il, car tout cela relève bien sûr du théâtre, d'un cinéma sexuel, des jeux amoureux.
III - LA FIN DE L'IMPOTENCE
A la fin des années 1990, l'andrologie a finit par offrir aux hommes cet extraordinaire cadeau : une batterie de molécules consolidant les érections molles ou fragiles, offrant à l'homme fatigué le retour bienvenu de "la crampe d'amour", "l'enflure", le "portemanteau", guérissant le triste "pousse mou", toutes ces faiblesses de plus en plus courantes aqujourd'hui. Mais aussi, et c'est une dâte historique, guérissant la dramatique “impuissance - ce mot fatal, qui siffle comme la balle du suicidé. Que celle-ci soit accidentelle ou physiologique : liée au diabète, aux maladies endocriniennes, à la dépression, ou aux pathologies nerveuses. C'est un médecin français, le docteur Ronald Virag, qui a administré, en 1980, les premières injections qui ont véritablement vaincu la vieille "impotence", cette peste de l'amour, jusque-là incurable. Depuis, des diabétiques, des paraplégiques, des hommes accidentés mais aussi des hommes plus jeunes souffrant d'échecs à répétition comme Marcello Mastroianni dans "Le bel Antonio", ou des hommes vieillissants se croyant impuissants comme Romain Gary dans son roman "Au delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable" refont l'amour. Une injection dans la verge d'un vieux dérivé de l'opium, la papavérine, leur rend une érection durable. Il n'est pas rare de voir, dans la salle d'attente de Ronald Virag, des couples pleurer - elle enceinte, lui en chaise roulante, qui se croyait sexuellement fini.
A la fin des années 1990, la découverte historique du viagra - puis du cialis et du levitran - a redonné à tous les hommes, à tous les âges, jeunes inquiets de l'éjaculation précoce, quarantenaires ne bandant plus pour plus la femme de leur vie, séparés déprimés, veufs, nouveaux mariés de 50 ans, vieux messieurs attendant des jours avant de rebander après un orgasme, une érection de bon aloi - et une sexualité récréative. Aujourd'hui, le viagra a cessé d'être un médicament destiné aux seuls hommes âgés. En effet, si les seniors de plus de 56 ans constituent toujours la majorité des adeptes du losange bleu, deux fois plus d'hommes (216%) entre 46 et en 55 ans (des hommes mariés qui veulent conserver une sexualité active avec leur femme habituelle, des nouveau époux) et, phénomène inattendu, trois fois plus (316%) entre 18 et 45 ans, en prennent désormais : cela va de l'adolescent qui jouit trop vite, au trentenaire qui ne sait pas s'y prendre. Ensuite, avec l'arrivée des nouveaux prescrits, la prise de viagra est passée en 5 ans, aux Etats-Unis, de 0,8% à 1,4%, soit près du double (analyse faite sur une population de 5 millions de personnes). La sérieuse Harvard Health Letter avance de son côté plus du doublement des usagers (250%). Enfin, les consultations pour nécessité médicale ("medical necessity"), sont en baisse dans toutes les classes d'âge, au profit d'une demande moins clinique réclamant une amélioration des rapports amoureux. Le responsable de l'enquête, Tom Delate, un ancien directeur de recherche en pharmacie, en déduit un glissement vers un usage « récréatif » du viagra, utilisé comme une "drogue de style de vie" ou « drogue de confort » ("life style drug"). Mais la sexualité ne fait-elle partie d'un style de vie intéressant ?
IV - LE PENIS, UNE VARIETE d'EPONGE
Comment marche un pénis, avec ou sans viagra ? Sachez d'abord, comme le dit le docteur Leriche, qu'une queue est une variété d'éponge. Voilà pourquoi elle peut représenter cet aspect chiffe, puis aussitôt après une belle et caoutchouteuse fermeté. Trois cylindres des tissus spongieux, très vascularisés, forment le tronc de la verge: les deux "corps caverneux" proprement dits, traversé par le serpentin de l'urètre, le canal du sperme et de l'urine. Collés en canon de fusil, les deux "caverneux", enveloppés d'une fibre résistante dite l'"albuginée", assurent la solide tenue de l'instrument pendant la bandaison : rendons grâce à l'albuginée, elle s'étire, épaisse, consistante, évitant les déchirures quand la verge se tord, elle permet de longs et tenaces frottements, va-et-vient - elle fait la verge dure. Quant au corps "spongieux", il gonfle le dessous du cylindre et protège l'urètre durant les actions les plus frénétiques. Sa grande souplesse permet d'éjaculer quand nous bandons sans que l'urètre soit comprimé. Le « gland » de son côté est particulièrement soigné par la nature: tapissé de terminaisons nerveuses (quoique deux fois moins que le clitoris, le court pénis féminin), il connaît pendant l'amour une véritable érection.
Une éponge bien enveloppée donc.
Apprenez que cette éponge se vide et se remplit grâce à un astucieux système hydraulique, comportant un réseau de canaux de dérivation et de valves sanguines déclenchées électriquement. Rien à voir avec les complexes bacs communicants d'un port maritime. Imaginez plutôt une écluse de campagne. Le sang arrive à l'intérieur de la verge par une volumineuse artère dite "honteuse". Pourquoi honteuse? En médecine, tous les nerfs et les vaisseaux concernant l'appareil génital sont « honteux » parce qu’ils ont été découverts quand l’Eglise catholique surveillait la médecine. Cette artère se ramifie en quatre petites artères qui vont irriguer les corps spongieux. Parmi celles-ci, la sinueuse "artère caverneuse", véritable branche de l'érection, qui assure la vascularisation maximum du «truc » - comme on dit en banlieue.
Mais j'entends fuser la question qui vous brûle les lèvres: que se passe-t-il quand il bande? Reprenons.
IV - LE COUP DE PIED AU CHIEN, C'EST LA CIVILISATION
Vous voilà allongé sur le sofa, au repos – flaccide dit la médecine. À ce moment précis, toutes les valves de votre écluse sont ouvertes. Grâce au système de dérivation (ou "shunt"), la majeure partie du sang est détournée de la grosse artère caverneuse pour aller irriguer tout le réseau capillaire superficiel, cutané, celui qui dessine les petits serpentins zigzaguant de votre tige au repos. Ensuite, le sang filera en dehors en empruntant la veine "dorsale profonde", celle qui court au milieu des corps spongieux. À cet instant l'éponge est presque vide…
Mais la situation se dégrade. Nous sommes dans un lit, deux corps s'étreignent, des mots troublants se chuchotent, une douce et insistante caresse flatte la tête de "Guignol" (une expression parisienne). Aussitôt prévenu du changement d'ambiance, le cerveau temporal (appelé « la tour de contrôle » du plaisir) autorise le processus érectile. Tout dépend du cerveau, du capricieux cerveau, en dernier recours. L'esprit, la psyché, se montre très sensible à ces situations : une je ne sais quoi, un parfum trop lourd, une odeur désagréable, une relation tendue, et le désir ne circule pas, l'homme ne bande pas. A un moment donné, indécidable,le cerveau qui à la fois le censeur et le libérateur du désir, avertit l'espèce de moteur électrique de l’érection. Il est ancré dans la moelle épinière, au niveau de la première lombaire (un des chakrâs de l’érotisme tantrique).
Ici il y a dispute savante : certains biologistes pensent qu'ils la déclenchent; d'autres affirment qu'ils la désinhibent. C'est intéressant. Regardez un bébé, explique le docteur Leriche, à peine vous lui caressez les cuisses ou les reins, il bande. Il bande dans un bain tiède, il bande sous la douche. Le cerveau d'un bébé n’a pas encore le pouvoir d'inhiber ses réactions sensuelles réflexes, celles commandées par la colonne vertébrale. Chez lui un frisson et une caresse se confondent, la miction et l’érection aussi. Bébé pisse au lit. Il se masturbe beaucoup. Il s'abandonne aux plaisirs sans retenue ni principe. Bien vite, les parents le dressent. Ils lui apprennent le contrôle sur le pisser, les grands interdits sexuels, les règles sociales, la réalité des principes et le principe de réalité, les bienséances ; souvent les médecins les secondent, les assistent (début XIXe, les médecins de famille conseillaient d'attacher les enfants onanistes la nuit). Autrement dit, si le cerveau et la société - la morale, les tabous- ne nous surveillaient pas, nous banderions à la moindre titillation. L'homme est équipé pour bander en permanence, affirme Leriche. La preuve, à chaque fois que le centre de contrôle relâche son attention, nous nous dressons au premier frôlement excitant. Ainsi, la nuit, au plus profond de notre sommeil, nous bandons sans problème. Même histoire dès que nous buvons un verre ou deux, ou fumons un joint d'herbe. L'effet désinhibant du psychotrope joue. Comme dans ces moments de grande fatigue, après une ou deux nuits blanches: des érections incontrôlables surgissent, qui s'expliquent par cette relève de la surveillance. Nous sommes inhibés en permanence par un censeur mental - celui que Freud appelait le Surmoi ou l'Idéal du Moi.
Albert Leriche propose une métaphore amusante pour illustrer le conflit qui oppose le cerveau - et la société - au pénis. Prenez un jeune chien. Si vous le laissez faire, il va commencer à frotter son truc partout et à s'exciter sur les canapés. Vous allez être vite obligé de lui flanquer une rouste pour qu'il apprenne à se tenir. Nous faisons de même avec nos désirs. Enfin, le plus souvent. Car notre cerveau joue aussi un rôle érotique puissant, il se grise de fantasmes et de projets louches dès qu'il cesse de se laisser mener par le surmoi - le censeur moral. Mais cela arrive beaucoup plus rarement qu'on ne le croit. Le comportement courant du cerveau, c'est le contrôle du jeune chien fou - contenir le pénis. "La culture", dit Leriche.
Bref, la jouissance polymorphe et perverse de bébé conforte les partisans de la désinhibition comme cause de l'érection. Que se passe-t-il ensuite, quand la surveillance se relâche ?
V- PHYSIOLOGIE DE L'ORGASME
Comment cela se passe pendant l'amour dans "l'animal" - comme l'appelait La Fontaine dans ses "Contes" ("J'ai un certain endroit, un certain animal" ?)
Première étape: l'artère du "corps caverneux" s'ouvre grâce à la contraction des bandelettes musculaires qui la longent - celles que le viagra stimule. Au même moment, sous l'influence du "nerfs érecteur d'Eckardt", toutes les valves de dérivation du sang dans les veines se ferment. L'épaisse liqueur se précipite de l'artère et s'engouffre bientôt dans les "corps spongieux" - érectiles. La verge, gonflée de sang par vasolidation active, se redresse, se durcit. C'est l'intumescence. Vous bandez.
Deuxième étape: pour que l'érection se prolonge, le sang doit demeurer bloqué dans la quenouille. L'écrasement des veines par l'augmentation des cylindres spongieux permet de bloquer le reflux du sang - sinon c'est la "fuite veineuse", une pathologie. Les muscles « bulbocaverneux », situés entre l'ustensile et l'anus, se contractent et font à leur tour obstruction, redoublant la rigidité . En quelques secondes, le remplissage artériel s'arrête par équilibrage entre la pression sanguine interne et l'externe. C'est la période dite "de plateau". Il est temps d’aimer - et d'enfiler.
Troisième étape: Les amants se régalent le temps qui leur convient, puis, d'habitude, le pénis étant bien encastré quelque part, stimulé, l'orgasme vient. Les coups de pelvis se font plus brutaux et plus profonds, la verge plonge plus avant dans la chair. Le plaisir monte... l'orage s'annonce. Pourquoi explose-t-il ? D'abord la célèbre « prostate » entre en action. C'est elle, glande bien connue des femmes savantes et des homosexuels - son massage pendant l'amour produit de folles sensations pré-orgastiques - qui concentre le sperme dans l'urètre. Cette pression forte communique à toute la verge un violent frisson d'éjaculation imminente. Ces sensations submergent le cerveau, qui perd le conrôle de l'action. Un opéra fabuleux démarre, le spasme de l'orgasme. C'est-à-dire ? L'hormone adrénaline, libérée par les centres nerveux de la colonne vertébrale, libérée dans les veines, cingle les système nerveux. Le périnée en tremble, le scrotum se crispe, les testicules frémissent, la prostate vibre, tandis que d'autres hormones du plaisir se diffusent, retentissant dans la verge, les cuisses, l'anus, le ventre. Lâcher d'endomorphine, de neuroadrénaline, de sérotonine. Contractions exquises rayonnant dans les muscles. Lancer spasmodique de semence. Rythme cardiaque précipité. (Opinemment, le col de la vessie se ferme quand la prostate, libère rythmiquement le sperme à travers la verge.) Ajoutez la fête de la psyché, les orchestres sonnant dans la tête, la délectation amoureuse - la sensation mystique de participer à la danse du cosmos, disent les arts d'aimer religieux.
Un homme comme un orang-outan, un lièvre, une tortue, un percheron n’iraient jamais risquer l'aventure amoureuse, braver les concurrents, se battre comme plâtre, risquer sa vie pour coïter, s’ils n’éprouvaient les enchanteresses décharges de l'adrénaline et des endomorphines (les analogues naturels de la morphine) : l’espèce de crise d’épilepsie de l'orgasme. Certains biologistes parlent de "manque", d'"accroche" à nos drogues intérieures, d'accoutumance au "flash" de "la sublime crise", "la petite mort", "les yeux de carpe" ( autant d'expressions populaires) - d'ailleurs, beaucoup d'amateurs de drogues redoublent la violence de leur spasme en s'injectant des morphines et de l'adrénaline, ou en inhalant des nitrates vasodilatateurs dits "poppers" ( gare à votre coeur)
La médecine, toujours classificatrice, appelle "orgasme local" le tintamarre de l'orgasme courant - "l'infini à portée des caniches", disait Céline. Parfois, phénomène assez rare, l'orgasme est dit "généralisé". La décharge de la noradrénaline retentit dans le corps tout entier, les poils se hérissent, les muscles des jambes et du dos se froissent de plaisir, le coeur bat comme un conga, la sueur coule, d'affolants frissons remontent le long de la colonne. C'est, croit-on, le grand bintz du début du monde. Conséquence immédiate: fatigués, les muscles se relâchent et l'éponge pénienne connaît une vaso-contrition secondaire. Le sang quitte la verge, l'érection retombe, le débit s'affaiblit. Impossible de rebander immédiatement dans ces conditions. Une femme, remarquons, n'a pas ces problèmes de détumescence, elle pourra connaître plusieurs orgasmes successifs, en ressac. Voilà pourquoi la philosophie taoïste enseigne à l'homme de se contenir, de différer le sapsme, et propose une philosophie de la jouissance qui ne se résume pas à l’éjaculation : elle nous a laissé d’admirables peintures érotiques pleines de sérénité et de volupté contenue, éprouvées dans des chambres chaleureuses et des jardins stylisés, dans un corps à corps enchanteur qui s'éternise.
VI- LE GRAND BRICOLAGE
Ces descriptions physiologiques de notre "paquet" n'expliquent pas pourquoi nous avons hérité de cette "bricole" là - et pas d'une autre, ou de deux comme les serpents ? Je m’entretenais bientôt - toujours pour le magazine Actuel - avec André Langaney, le directeur du laboratoire d’anthropologie génétique du Musée de L'Homme. Ce monsieur offre un curriculum vitae sonore comme un poème d’Allen Ginsberg. En 1977, il publie une lourde “Histoire naturelle de la sexualité”. En 1978, les fantastiques “Amours des petites bêtes”. En 1979, une étude trés philosophique, “Le Sexe et l’Innovation” (Seuil). En 1980, il dirige la passionnante exposition “La sexualité animale”, qui a fait le tour du monde, jusqu’à Sao Paolo - où l'on apprend que la femelle du ver luisant clignote pour attirer les mâles. En 1988, il offre un des ouvrages de référence sur notre histoire génétique, “Les Hommes. Passé, présent, conditionnel”. En 1998, voici une "Philosophie... biologique", proposant une relecture méticuleuse de Lamarck et Darwin. Expert international reconnu pour ses travaux sur la biologie des populations humaines, primé pour ses recherches par la Fondation des Sciences, André Langaney le darwinien m’aida à débrouiller la pelote de mes anxieuses questions : aurions-nous pu être doté d’une autre "gaillarde", montée sur roulement à billes, offrant un sperme fruité - et pas aussi amer ? Existe-t’il quelque impérieuse nécessité biologique à ce curieux chauve à col roulé, desossé et détumescent ? Et bien d'autres interrogations encore.
André Langaney a poussé sa chaise à un mètre de la mienne, levé les mains au ciel et répondu : "Comme vous avez raison de vous interroger. Figurez-vous que le pénis n'a rien d'indispensable dans la sexualité! Des tas d'anmaux s'en passent très bien. Prenez les hippocampes. Chez eux, c'est la femelle qui possède le tube. Elle le glisse dans la poche que lui tend le mâle, tel un petit kangourou. Cette poche ruisselle de sperme. Madame hippocampe injecte ses ovules dedans et Monsieur se retrouve bientôt enceint. Ce reversement complet des rôles aurait très bien pu nous arriver, qui sait ? Vous savez, l'évolution bricole à tout va, avec un pragmatisme déconcertant. Si par hasard, choisissant parmi des dizaines, voire des centaines de possibilités, les gènes de nos plus lointains ancêtres avaient testé la solution du sac à sperme pour développer notre reproduction, nous serions peut-être bâtis comme des hippocampes. L'homme se baladerait sans pénis. Il serait obligé de se faire pénétrer, avec pourtant le même taux de testostérone."
Bricolage, bricolage, bricolage - voilà le leit-motiv des naturalistes pour désigner le travail de l’évolution sur la morphologie de notre "asticot"(beaucoup de métaphores végétales désignent le pénis). Prenez le curieux sexe à balayette de nombreux crabes. Il s'agit d’anciennes petites pattes secondaires transformées par mutations successives en un amusant système : une patte est devenue l'espèce de gouttière où le sperme glisse; une autre a donné la sorte de pelle, ou de balai, qui pousse la liqueur spermatique dans la femelle. "Et voici un pénis. Du bricolage." dit André Langaney. Des auteurs comme le célébre évolutionniste Stéphan Jay Gould appellent ce pseudo-pénis-tuyère des crabes “une bizarrerie raisonnable”. Pourquoi raisonnable ? Derrière cette curieuse transformation de petites pattes en gouttière à sperme, l’évolution, "la descendance avec modification" (Darwin), poursuit un travail têtu, une rationalité. Elle maintient le transfert des gènes, ces "gènes égoistes" autour desquels notre physiologie se construit, afin qu'ils se répandent. Pour ce faire, l'évolution usine des “machineries” efficaces : des sexes de toutes sortes, des pénis. En copulant avec ces outils fourbis avec les moyens du bord, souvent mal fichus, les bêtes se reproduisent, mélangeant leurs chromosomes, accouchent ou pondent des individus différenciés. Voilà comment le crabe s'est retrouvé avec une pelle à sperme et cette dure gouttière fabriquée avec des pattes inutiles, capable de percer la carapace femelle en tout endroit : la crabe, elle aussi bricolée, étant fécondable où qu'on la troue...
La “raison” agissante dont parle Gould, la voici: quand la solution usinée permet la fécondation, la diffusion des gènes, la multiplication des individus, l'évolution conserve le système mis en place, quelque soit l'outil utilisé, le gachis secondaire ou le traumatisme occasionné par le coït.
VII- LES POISSONS FRAIENT, LES LIONS SE MONTENT
La nature raffine pour que ça marche, non pour l'épure. Elle s'arrête au fonctionnel. Elle pratique l'art brut industriel. Créativité tatonnante, hasardeuse, opportuniste. L'évolution, écrit le prix Nobel Murray Gell Mann, fonctionne comme une "pattern seeker", une "fabrique de formes". Les organismes vivants, ajoutent les jeunes biologistes contemporains, ressemblent plutôt à des “artistes” bricoleurs", en perpétuelle "auto-création", qu’à de “simples machines à survivre”.
Une autre preuve au dossier du grand bricolage opportuniste de l’évolution, insiste André Langaney ? Le pénis n’est en rien la seule solution à la reproduction inventée en ce bas monde. Les espèces pratiquant de grandes retrouvailles sexuelles dans l’eau s’en passent très bien avec des lâchers d’énormes quantités de spermatozoïdes et d’ovules, que courants et remous se chargent d’ entremêler. Voyez les frais des anguilles, des saumons, d’innombrables variétés de poissons, de ces chères méduses. Les myriades de gamètes propulsées par les colonies d’étoiles de mer, d’oursins, d’huitres, de moules. Voici le royaume des amours sans étreinte. Sans pénis. Tous les poissons qui vivent en bancs, harengs, gardons, truites, tant d’autres, connaissent ces mêlées aquatiques frénétiques, où le sperme coule à flots. Certaines espèces comme les anguilles, les saumons, des vers marins, parcourent des distances considérables, et retrouvent, grâce à leur perception des phases de la lune, des rythmes des marées, des odeurs pernicieuses des femelles, les lieux de leurs transes nuptiales, où ils s’ébattent par milliers. Sans forniquer. Mais en transe. Attention, point de contresens anti-pénien : toutes les créatures marines ne fraient pas à distance dans les eaux agitées. Les mammifères marins, comme le puissant cachalot, les féroces orques, connus pour la taille impressionnante de leur "braquemard" - expression de Rabelais -, coïtent. Les requins, “marteau” ou “chocolat”, les raies manta connaissent la “fécondation interne” : avec pénétration. Les seiches nerveuses, les pieuvres à bec, les poulpes au regard de soie aussi. Et n’oubliez pas, précise André Langaney, certains petits poissons de nos aquariums, comme l’exotique “guppy”, qui dispose de deux nageoires accollées par les millénaires en un minuscule étui. Un autre pénis bricolé.
Nombre d’insectes par contre copulent sans pénis. Vous avez grand tort de les mépriser pour autant. Les insectes ont conquis tous les espaces terrestres, le Pôle Nord, l’Equateur, les goufres marins, les plus hautes montagnes. Quatre millions d’espéces d’insectes s’affairent sur notre planête. Quand les vertébrés, dont nous les humains, en comptent seulement trente deux mille. Comment les insectes se reproduisent sans pénis ? Prenez le mille-pattes “symphile”, étudié par le savant Mr Demange du Muséum de Paris. Il produit son sperme dans une capsule “en forme d’épingle à cravate” qu’il plante dans le sol. La femelle vient à passer, par l’odeur attirée et, de la bouche, recueille la goûte fécondatrice. Puis elle pond une ovule, la mâche et y introduit la liqueur mâle... Un autre mille-pattes, le polyxène, tisse quelques fils odorants et y dépose son sperme. La femelle n’a plus qu’à suivre le chemin, en rappel... Le solifuge, un cousin des araignées, saisit la femelle, la plie et la frappe au sol jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus. Alors il pond un solide “spermatophore”, une capsule pleine de semence, s’en saisit grâce à deux cornes crochues et l’introduit lui même, variété d’olisbo insectoide, dans le corps de la “partenaire”. Ici encore, point de pénis.
Et les oiseaux, dans les zéphirs, comment font-ils “cela” ? Dans leur immense majorité, ils ne possèdent pas de pénis. Ils se frottent le cloaque. L’anus. Même chez les cygnes noirs, dont le chants d’amour envoûtent l’âme, même chez les rossignols modulant leurs gammes ensorcelantes l’été. La nature a fait que les déjections de ces voletantes créatures arrivent là. Dans un bourrelet légérement érectile. Urine, matières fécales, sperme. Voyez les oiseaux s’aimer. Que font-ils, aprés leurs merveilleuses, ou si cocasses danses de séduction, jabot gonflé, parures déployées ? Ils se collent le croupion. Frottis frottas jusqu’à ce que l’affreuse substance du cloaque mâle se déverse dans celui de la femelle. Et ça marche. "Alors va pour le cloaque..." dit André Langaney."La nature ne s'embarrasse pas de détail. Quand un système fonctionne, elle se contente de le raffiner. Voilà pourquoi chez l'homme le sperme et l'urine passent par le même canal. Un seul suffisait. Du moment que ça marche."
VIII - DE L'UTILITE DE LA PIQUE
La seule nécessité d'un pénis, c'est qu'il fonctionne, vous l'aurez compris. Mais si ce vénérable "tuyau" équipe aussi bien quatre classes de vertébrés - moultes poissons, batraciens, reptiles, oiseaux, tous les mammifères - et plusieurs espèces d’invertébrés, dont certains crustacés, mollusques et insectes, une question vertigineuse surgit : qu’est-ce qu’un pénis ? Un mot ? Une forme universelle ? Un sexe ? Une machine à jouir ? A rêver ? Tentons avec André Langaney une première définition. Le pénis saille pour saillir. Perforant ou huilé, tordu ou rectiligne, dur ou souple, le pénis pénètre. C'est son role premier. Dévolu à l’involu, il dépose le semen au creux d’un sexe femelle protégé. Intériorisé. Cette solution présente de multiples avantages : avec un pénis bien introduit, la nature oeuvre dans la précision et l’économie. Elle évite les pertes considérables des gamètes dispersées. Ce qui permet la fabrication d’ovules femelles en série limitée. Voilà pourquoi on rencontre des pénis chez toutes les espèces “ovipares” - comme certains poissons de rivières -, produisant quelques gros oeufs précieux. Et chez tous les vivipares, où les petits naissent déjà formés. Chez ces animaux, l’investissement énergétique de la femelle est d’importance : portée longue, nourriture de l’embryon, formation de l'oeuf lourd et nourrisier, accouchement. Cette énorme dépense nécessite, sous peine d’extinction de l'espèce, un ensemencement ciblé. Sans gachis.
D’où la fabrication laborieuse d’un organe convexe, presque toujours maillé d’une fine trame nerveuse, prodiguant au mâle des plaisirs répétés et l’envie lancinante d’un “introït” au plus profond d’une fente protégée, accompagné d’un lacher de sperme. Une technologie efficace, souvent chantée par les poètes: “Louange à Dieu, qui a mis le plus grand plaisir des hommes dans les parties naturelles des femmes et a fait consister celui des femmes dans les parties naturelles des hommes (...) Louange à Dieu qui a fait le baiser sur la bouche ainsi que le sucement des lèvres fraiches afin de provoquer l’érection au moment favorable.” Cheikh Nafzâoui (XVe)
Bricolage. Bricolage. Bricolage. Cette philosophie d'une nature opportuniste, rétive aux visions religieuses ou finalistes présentant l’évolution comme orientée ou dirigée - vers quell paradis infernal ? -, fut élaborée par le grand biologiste François Jacob dans les années 1970. Depuis, elle a été approfondie, confortée par d’innombrables recherches. André Langaney parle de “la grande quincaillerie de la nature”, d’un perpétuel “réarrangement” des espèces, de l’apparition d’animaux “hybrides” de type “voiture à guidon et injection électronique”. Les grands philosophes des sciences, Ernst Mayr, Stéphane Jay Gould prennent un malin plaisir à décrire les “aberrations” utiles de la nature. Il nous faut vivre avec cette blessure phallosophique ouverte par Darwin, remuée dans la plaie par les “néodarwiniens”, la biologie moderne et les sciences de l'instabilité : aucun projet harmonique, aucune recherche de forme idéale, aucune téléologie ne mène la nature ni ne conduit à un parangon humain au sexe formidable, qui en serait l’aboutissement. Même le cerveau de l’homme, cette extraordinaire création, ressemble, dit François Jacob, à “un ordinateur (le néo-cortex) monté sur une charette à cheval (le cerveau primitif “reptilien”).
Tout cela ne nous dit pas pourquoi nous avons perdu l'os, si utile en cas de panne. André Langaney rappelle que nous ne devrions rien regretter : chez les chimpanzés déjà l'os pénien n'est qu'un vestige, une frèle alumette. Quant au docteur Leriche, il l'explique pour "des raisons de rangement". Quand nous marchions à quatre patte, l'os permettait d'uriner sans problème vers le sol. Quand nous nous sommes redressés pour marcher debout, l'os tendait la verge, qui s'accrochait partout, aux ronces, aux échardes, attirait les prédateurs. Il fallait bien qu'elle retombe un peu - et que nous la couvrions d'un étui pénien.
L'os est parti. Le sexe est devenu tout gonflage, sans armature de sécurité. Et quelques millénaires plus tard beaucoup d'hommes se sont retrouvés, comme les héros des romans de Michel Houellebecq, avec le "pousse mou" : "Naturellement, dés qu'il fut dans le latex, il débanda complètement (...) Décidément le sida avait été une vraie bénédiction pour les hommes de cette génération. Il suffisait parfois de sortir la capote et leur sexe mollissait aussitôt (...) Cette mini-cérémonie accomplie, leur virilité sauvegardée dans son principe, ils pouvaient se recoucher" (Les particules élémentaires)
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