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NICOLAS SARKOZY, l'EGOCRATE

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NEWS NEWS NEWS. Les répétés «Moi je n’ai pas peur de dire que je…», les continus «Je veux… » («la rupture», « la croissance à 3%», «les test ADN », "la fin des régimes spéciaux"), les récurrents «J’ai dit la vérité» ou les « J’irais les chercher moi-même » (les six responsables de l’Arche de Zoë emprisonnés au Tchad), cela frappe, la première personne du singulier envahit la parole présidentielle depuis les élections.

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Cette omniprésence de l'ego présidentiel étonne dès la première « allocution aux parlementaires de la majorité » (juin 2007), où le « Je » apparaît pas moins de ... 126 fois. M. Nicolas Sarkozy prévient « Tout ce que je ferai, je le ferai avec…», s’indigne « Je ferme la porte au reniement », rassure « Quand je dis "nous réussirons", je ne veux pas dire que mon but… ». Dans le discours devant le Medef (fin août), on trouve 134 « Je » et, martelés, 55 « Je veux.. ». Le Roi lui-même pourtant disait "Nous voulons". On repère ce « Je » héroïque tout au long des discours importants et des apparitions télévisées : 224 en quatre mois selon l’Ina (Institut National de l’Audiovisuel). À Dakar (fin juillet) : « J’aime l’Afrique, je respecte et j’aime les Africains », « Je ne suis pas venu, Jeune d’Afrique… » (« pour pleurer… m’apitoyer… effacer… nier »). Pendant le discours à la mémoire des victimes du terrorisme (mi-septembre) : « Et je n'ai pas attendu d'être Président de la République pour dire que la priorité c'était pour moi les victimes ». A propos de la lecture de la « Lettre de Guy Moquet » dans les écoles : « Je veux que chacun comprenne que pour moi, cette lecture, c’est un grand symbole. » Concernant  tests ADN pour les familles immigrées : « Si vous me posez la question de savoir si ça me choque, la réponse est « Non ». » (sur TF1).

"L'ETAT C'EST MOI !"
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Au journal Le Monde, le dessinateur Pessin n’a pu s’empêcher de représenter Nicolas Sarkozy disant «Moi, Moi, Moi», tandis que Courrier International barrait sa Une d’un grand « MOI JE » attribué au président, renvoyant à un dossier où plusieurs journaux (New York Times, Newsweek) moquaient l’ego présidentiel. Comment s’expliquer une telle entropie de l’ego présidentiel, au delà même de l'action prsidentielle ? S’agit-il juste d’egomanie ? D’une nouvelle forme d’« histrionisme politique », comme le suggère la philosophe Cynthia Fleury, auteur de l'essai "Pathologies de la démocratie "(Fayard) : l’homme d’état se confondant avec un acteur sur scène, toujours en représentation, sorte de faiseur politique doté d'un "intarissable moi" ? Ou faut-il parler, plous gravement, d’egocratie : un président monarchique décidant de tout, passant par dessus le gouvernement, au gré de ses manies et ses éclats – une forme inédite de « l’Etat c’est Moi », conforté par la toute puissante fonction présidentielle ? Ou alors sommes-nous en présence, une analyse plus cynique, d’une grande télénovela politique où le « JE » élyséen joue le premier rôle, mettant en scène un grand feuilleton quotidien - que les médias s’empressent de commenter et faire fructifier ?

Nous avons interrogé trois spécialistes du discours, le linguiste Alain Rey (des dictionnaires le Robert), le médialogue Christian Salmon (auteur de « Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et formater les esprits » - Ed La Découverte), un psychanalyste et philosophe de l’esprit (Pierre Henri Castel, auteur de « À quoi résiste la psychnalyse », PUF), pour analyser trois allocutions programmatiques du président (discours au Medef, au parlementaires de la majorité, aux étudiants de Dakar) ainsi que quelques unes de ses apparitions innombrables télévisées.

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« JE vous raconte des histoires »

(Par Christian Salmon, auteur de "Storytelling, la machine à raconter des histoires et formater les esprits", La découverte)
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« J’ai changé ! lance Nicolas Sarkozy le 14 janvier 2007 en guise de déclaration de candidature.  J’ai changé parce que les épreuves de la vie m’ont changé. Je veux le dire avec pudeur, mais je veux le dire ». En quoi ce « moi » exorbité jeté en pâture aux citoyens-voyeurs de la démocratie médiatique, est-il remarquable ? La réponse est simple, si simple qu’elle bénéficie comme la lettre volée d’Edgar Poe de cette « invisibilité de l’évidence ». Le « J’ai changé » de Sarkozy est porteur d’un récit, marque le début d’une intrigue – il nous raconte une histoire aux multiples rebondissements. Une succession d’histoires que nous suivons comme un feuilleton.
Voilà pourquoi le petit homme aux gestes saccadés, aux montres bling bling, trottinant sur ses talonnettes de Malte à Wolfeboro (« The oldest summer resort in America »), de la Lybie au Tchad puis vite chez les marins-pêcheurs, suscite autant de commentaires.    C’est un fantastique « spin- narrateur » comme disent les Américains, un tourneur d’histoires, un formidable bonimenteur de l’ère médiatique. Il applique à la lettre les techniques de contrôle des médias que le Bureau d’Information de la Maison-Blanche a mises au point progressivement depuis Nixon et l’affaire du Watergate, jusqu’à Bill Clinton et Georges W Bush. Dick Cheney l’actuel vice-président, qui en fut l’un des théoriciens, l’exprime sans détour : « Pour avoir une présidence efficace, la Maison-Blanche doit contrôler l’agenda. Si vous  laissez faire la presse, ils saccageront votre présidence... »

Quelle est la « story » du jour ?

Dans ce but, à Washington, le service de presse fixe désormais la « line of the day » (la « ligne du jour »), ou la « story du jour » (la bonne histoire du jour). Elle est diffusée auprès des différentes branches de l’exécutif et de la presse accréditée, mais aussi à travers des messages télévisés adressés directement au public. « Focus group » (définir le « point essentiel ») et sondages réguliers sont utilisés pour élaborer les messages présidentiels, des « petites phrases » (« sound bites ») sont insérées dans les discours, les apparitions publiques sont mises en scène pour les renforcer par des images filmées. Que l’on soit en période électorale ou non, la politique prend la forme d’un festival de narration d’histoires (le « storytelling ») où la presse joue la fois l’acteur, le chœur et le public. Elle reprend et interprète la « story », utilise celles réinterprétées par les autres « spin doctors » politiques (majoritaires ou  opposants, emporté malgré eux dans l’histoire), et satisfait (parfois) l’appétit du public avec de nouveaux récits.

Le grand mélo du 14 Juillet

Ainsi pendant la présidentielle française, de la même manière que les « spin doctors » (les créateurs d'interventions médias) républicains avaient construit la campagne victorieuse de George W. Bush en 2000 à partir de l’histoire personnelle de sa lutte victorieuse contre l’alcool, Nicolas Sarkozy a adapté les thèmes de la souffrance et de la rédemption, pour élaborer sa version française du conservatisme compassionnel. « J’ai changé ! Parce que nul ne peut rester le même devant le visage accablé des parents d’une jeune fille brûlée vive. Parce que nul ne peut rester le même devant la douleur qu’éprouve le mari d’une jeune femme tuée par un multirécidiviste condamné dix fois pour violences et déjà une fois pour meurtre. […] Je veux parler pour elles, agir pour elles et même, s’il le faut, crier en leur nom. » Rien d’étonnant dans le fait que le nouveau président, dès son élection, ait transformé les cérémonies du 14 juillet en défilé de victimes, plus de 2 000 réunies à l’Elysée, auxquelles le chef de l’État a rendu hommage avec des accents reaganiens. « Il y a parmi vous beaucoup de héros anonymes, qui ont fait des choses admirables », a-t-il dit, dédiant le défilé sur les Champs-Élysées à un petit infirme : « Je voudrais dire à tous ceux qui sont heureux et qui se croient malheureux qu’ils pensent au petit Guillaume, dont le seul rêve était d’être assis au premier rang le jour de la Fête nationale. »
Que les victimes remplacent les militaires et les anciens combattants le jour de la Fête nationale indique, comme ce fut le cas aux États-Unis après le 11 septembre, une transmutation des valeurs de la nation et des enjeux du patriotisme. On passe de la levée des troupes à la mobilisation des émotions, de la conquête du territoire à la capture des écrans.  On nous raconte des histoires, mais exit l’Histoire.

De la fonction à la fiction présidentielle

On a parlé au moment de l’élection de Nicolas Sarkozy d’un 10 Mai 1981 de la droite. Pourtant la différence de « story » saute aux yeux. L’investiture de François Mitterrand se déroula en présence de Pierre Mendès France, on évoqua 1936, Léon Blum, la Résistance, Mai 1968 tandis que la prise de fonction de Nicolas Sarkozy avait des airs de série B ou d’opérette lorsque l'Orchestre de la Garde Républicaine a joué « Asturias », une pièce d'Isaac Albéniz, aïeul de la première Dame. Alors que l’un descendait à la crypte du Panthéon où reposent les grands hommes, abolissait la peine de mort, l’autre abolissait la politique. Il entamait son mandat par un jogging au bois de Boulogne, arborant comme une provocation le logo « New York Police Department » (NYPD). L’installation à l’Elysée ressemblait plus à la mise en scène d’une « success story » qu’à une passation de pouvoir, davantage à l’entrée dans une fiction qu’à une prise de fonction. On eut dit que l’Elysée avait été loué pour le tournage d’une série télévisée – sans oublier la photo officielle par un photographe people. Enfants blonds. Famille recomposée. Musique espagnole… Qu’importent les démentis qu’apportera la suite. Absence. Divorce. Famille séparée... Cela a nourri les débuts du feuilleton à rebondissements de la présidence.

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Quel sera le prochain épisode ?

Avec l’acteur-président Nicolas Sarkozy, la nature et le rythme des décisions politiques se soucie désormais moins de cohérence que de rythme, moins d’action que de mise en scène : celle d’un « serial » permanent qui obéit aux règles du suspense. « What is next ? »  Quelle sera la prochaine histoire ? L’expression fameuse de Bill Clinton, devenu un gimmick de la série télé sur la Maison Blance « West Wing », devient le principe de l’action gouvernementale. La politique cède le pas à l’émotion du J.T. Le poste de premier ministre et des autres est supplanté par les épisodes présidentiels. Aux commandes d’un Télé-Etat qui scénarise la vie publique 24h/24 comme dans le film « Truman Show », le pouvoir exécutif se transforme en un pouvoir de « réalisation » (au sens cinématographique) du scénario sarkozien, faisant l’objet d’un montage permanent - ce à quoi se résume désormais  l’activité hautement symbolique du pouvoir. Ce n’est plus la société du Spectacle ou la « politique spectacle » car le spectacle, selon Guy Debord, est le mauvais rêve de la société médiatique : le « storytelling » réveille, convoque, mobilise, met toute la société en état d’excitation, provoque des flux d’imitation, des épidémies de comportement.  Ce n’est plus la révolte que craint le pouvoir, mais le désengagement, l’abstinence : l’abstention. Le storytelling est une idéologie de la mobilisation émotionnelle. Un instrument de focalisation et de cadrage, un engrenage symbolique. Il fait de vous un acteur.

Que vous soyez gréviste en colère, travailleur d’un métier pénible, ou simplement pauvre ou victime. Vous êtes un héros. La machine de fiction élyséenne a un rôle pour vous. Il y a une place pour tout le monde dans la « story » du jour.

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Le « Je » présidentiel, c’est nous, la France
(par Alain Rey, linguiste, directeur des dictionnaires Le Robert)

Je ne tenterai pas ici de juger du style de Nicolas Sarkozy, mais d’évoquer sa manière très personnelle de s’adresser à ses auditeurs. Ceux-ci forment deux groupes, l’un directement visé, l’autre en tache d’huile, s’étendant à tous les Français par médias interposés. En l’espèce, le discours du 30 août 2007 vise le Medef dans son université d’été, un autre, nommé « allocution », les parlementaires de la majorité, notamment de l’UMP.
Deux discours importants, en ce qu’ils expriment les idées du chef de l’État concernant la vie économique et politique souhaitée par lui pour la France.

1- Des « Je, moi, me, mes… » omniprésents

Ce qui saute aux yeux - aux oreilles, pour les auditeurs - dans la forme, c’est l’omniprésence de la première personne, celle du « locuteur ». Compter le pronom personnel « je » ne suffit pas, encore que, sur les 28 pages de format standard du premier discours cité (au Medef, environ 45 000 signes), trouver 134 occurrences du je, soit près de 5 par pages, procure une impression de répétition. On y ajoutera une quinzaine de « moi » et de « me », sans oublier trois exemples où la troisième personne, « il », s’applique au nom du Président Sarkozy.
«C’est une joie pour moi… » inaugure, avec une assonance heureuse entre plaisir et affirmation de soi, un discours où la plupart des idées sont présentées avec franchise comme les effets d’une parole assumée, personnelle, qu’elle soit unique ou collective. Car la première personne du pluriel, « nous », peut prendre le relai du je; j’ai compté 23 nous (plus « nos idées… »).
Les 126 je de l’allocution aux parlementaires, sur 20 pages plus chargées, indiqueraient une implication personnelle à peine inférieure, en retenant là aussi, une quinzaine de pronoms possessifs (mon, ma).
Mais ces chiffres, qui dénotent des tendances générales, n’auraient pas grand intérêt sans ce qu’ils recouvrent, quant au sens.

2 – Un « Je veux » incantatoire.
Ce jeu des je s’applique à un catalogue verbal assez limité où deux thèmes l’emportent : celui de la «volonté » (55 « je veux… » dans le discours au Medef) et celui de la «parole », souvent combinés. Dans l’ordre : « j’ai voulu exprimer… dire », « je veux donc vous dire », répété, plus loin « je veux y mettre un terme ». La formule annonce cette phrase-cible, « je veux la rupture ». Cette phrase est répétée 6 fois, de façon incantatoire, en précisant avec quoi cette « rupture » voulue se fera, et en écartant le mot « changement » proposé par «certains de mes propres amis tremblant - ils sont si sensibles - parce que j’avais prononcé le mot « rupture ». ». Rhétorique d’ironie, opposant la pusillanimité des amis trembleurs et sensibles (emblématiques des réticences Françaises, évidemment) au courage de l’orateur-président. Lequel ajoute, assassinant l’usage du terme «changement », que c’était « l’odeur de la rupture, sans la rupture » (ce qui doit évoquer pour certains une publicité célèbre opposant whisky et Canada dry).
Les couplets sur la rupture sont un modèle, très souvent réalisé dans le discours sarkozyen, qui use avec force de la répétition, mais où le rythme obsessionnel est peut-être plus destiné à installer la puissance du « je veux » que celle du complément : ici, le mot « rupture ».
Interviennent ensuite les motivations de cette volonté : « Cette rupture, je la crois nécessaire […] Cette rupture je m’y suis engagé », et dans un balancement significatif entre je et les Français : « Cette rupture, les Français l’ont approuvée », impliquant : « les Français m’approuvent »,  sinon : « je suis la France ». La rupture sarkozyenne est donc approuvée démocratiquement, ce qui justifie la chute : «  Cette rupture je la ferai » et « je ne laisserai personne y faire obstacle, » ni même « l’édulcorer », la « dénaturer ».
A bon entendeur…

3- « La vérité c’est que… »

A ce moment prend place le mariage de la volonté du je présidentiel avec le contenu de sa parole, qui est « la vérité » : «Je veux parler le langage de la vérité ». En 7 assertions, le je veux s’efface pour laisser place au constat d’évidence : « La vérité c’est que… », 7 fois. Le passage à la troisième personne constitue un effet du «je veux». Lorsque je cesse de parler, c’est la vérité qui s’exprime. Ce qui montre que le comptage du pronom je est bien insuffisant pour rendre compte d’une démarche orale qui, tout en privilégient le je, peut l’abandonner (dans la lettre du discours, non dans son esprit) pour une valeur qui ne tolère aucune réserve, aucune opposition : « la vérité ».
Celle-ci - le mot vérité - apparaît d’ailleurs 11 fois dans ce discours au patronat, où il n’est pas question de «mensonge », mais où l’erreur des autres est dénoncée sous forme interrogative : « Qui peut dire que… ? » - sous-entendu : qui ose contredire ma vérité. Plusieurs fois répété.

4- « Je » c’est « nous », c’est la France
Cependant, aussi personnel que ce discours soit, le je doit bien être confronté à ce qui n’est pas lui. Ce domaine n’est évoqué dans le discours sarkozyen que par des entités humaines, réparties en trois groupes : les destinataires du discours (devant le Medef, ce sont «les entreprises ») ; les adversaires rarement spécifiés («une partie des élites Françaises » opposé à «la France », souvent  nommée «chacun » ou «qui » : « qui peut dire... ? ») ; enfin les partisans. Apparaît alors le pronom « nous », évidemment très actif dans l’allocution aux parlementaires de la majorité où est explicitée l’équation : « je » plus « vous » (mes partisans) = « nous ». Mais, indépendamment du contenu analysable de la phrase, le je domine encore. Ainsi, le président dit aux élus : « Quand je dis ‘‘nous réussirons’’, là je ne veux pas dire que mon but est de durer le plus longtemps possible ». Ailleurs, le « nous » est légitimé par la décision «des Français ». La responsabilité de ce "nous" est engagée :
1. «face à l’histoire »,
2. « envers la France »,
3. « envers les Français […qui] ont mis entre nos mains le destin de la France ».
Au nous de cette politique, majoritaire, correspond un ton nettement plus élevé, presque lyrique, parfois pompeux, distinct de celui du discours volontariste du je, habituel ailleurs. À je et nous s’oppose le on (répétitif : « depuis trop longtemps, on baisse les bras (…) on exprime plus assez une volonté collective »), un on négatif associé à « une partie des élites », et se distinguant des grands ensembles collectifs : la France, souvent, les Français et le peuple Français (« les Français m’ont accordé leur confiance »), et à l’extérieur, l’Europe, le monde.

5- Tout à l’indicatif, pas de conditionnel

L’emprise de la première personne reste cependant constante, et c’est à travers elle que se dessinent le passé, le présent et l’avenir. Il faudrait détailler les temps verbaux : passé composé - pas de passé simple - imparfait, présent, futur, infinitif à valeur de présent-futur (« J’ai tout dit avant les élections pour pouvoir tout faire après »). Tout cela à l’indicatif, car ni la volonté personnelle, ni la vérité n’aiment le conditionnel ou le subjonctif - voilà pour les modes. C’est donc toute la thématique du Président Sarkozy, fort stable et bien connue, avec des valeurs-phares - changement, réforme, rupture, audace, vérité, croissance, force, vie, ouverture, politique, économie, identité, morale, valeurs, réussite, mérite et, plus encore, travail, mais aussi pouvoir d’achat, investissement (ces mots étant tous employés et répétés dans l’allocution aux parlementaires de la majorité) - qui est enchâssée dans les formules répétitives mises à la première personne. Un exemple : l’assertion «je veux prendre (ou je prendrai…) mes responsabilités » est reprise plus d’une dizaine de fois pour les différents points de programme. On peut parler d’une obsession du «je » et de la répétition incantatoire à propos de ces textes, et cette obsession s’accorde à l’abondance des interventions du Président (224 apparitions à la télévision en 4 mois).

6 – Je n’est jamais un autre

Tout ce passe comme si le Président Sarkozy, tout en préconisant une «ouverture » impensable sous la monarchie absolue, tentait de dépasser Louis XIV déclarant «l’Etat c’est moi » en identifiant à son je, moi et nous, la France, la nation, au nom d’une majorité électorale. Dans « les Français nous ont confié pour cinq ans la responsabilité d’écrire l’histoire de France », on s’interroge sur la nature du nous qui pourrait être de majesté, à la manière de  « Le Roi dit : nous voulons ». Ici seul le «pour cinq ans » distingue cette situation de discours de celle d’une monarchie absolue, qui ne serait certes plus de droit divin (Dieu étant un blanc du discours sarkozyen, et le mot « république » ne fait pas partie de ses mots-clés), mais électorale et populaire, selon la règle majoritaire. «Minorité » et «opposition » étant noyées dans «la France », « les Français », parfois « une partie des élites » et, plus techniquement, par « l’ouverture ».
Alors, Sarkozy contre Rimbaud : «Je n’est jamais un autre » ?

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Qui « Je »  ?
C’est « Moi » Nicolas Sarkozy
(par Pierre Henri-Castel, psychanalyste, philosophe de l'esprit, auteur de "A quoi résiste la psychanalyse", PUF)

La façon dont Nicolas Sarkozy dit « je » fait-elle « symptôme », que la psychanalyse pourrait éclairer ? Je n’en crois rien. Bien sûr, il y a les réserves habituelles qu’on doit faire à toute psychanalyse de quelqu’un qui ne s’adresse pas à vous pour une cure – comme dans les psychanalyses pour rire qu’on lit dans la presse. Ensuite, il faut partir de discours écrits que l’auteur approuve et prononce, mais qu’il ne parle pas. Mais je vise une autre impossibilité. Parce qu’un psychanalyste ne s’intéressera pas au « je » du président. En effet le « je » « sujet d’énoncé » comme disent les grammairiens, n’importe pas ici . Ce qui compte, c’est le « sujet d’énonciation » : autrement dit la façon dont Nicolas Sarkozy se désigne comme celui qui parle, comment il fait valoir qui il est : le « moi » derrière le « je ».
C’est donc « moi » et tous ses dérivés qu’il faut examiner. Car avec moi, « je », ce mot vide, prend consistance : le « je » se montre comme ce quelqu’un-là qui vous parle, veut faire apprécier son être propre, ce pour quoi il se prend.
Dire « je… » est une chose, dire « moi, je… » avec une telle emphase en est une autre. Ainsi, par exemple, « je veux la croissance à 3% » est une formule non pas affirmative, mais d’une vacuité complète. Car moi aussi, je veux la croissance à 3% . Pas vous ? Et à 10%, ou 30%, tant qu’à faire.
Mais dire « moi, je veux… », c’est donner à sentir qui est le maître. Nicolas Sarkozy paraît très averti de la nuance.

« Moi, je suis comme vous » (discours au MEDEF)

Prenez le discours devant le patronat. Non seulement le « moi » est omniprésent, mais il fonctionne comme une formidable déclaration d’identification à l’auditoire : « Moi, je n’ai pas peur de dire, je veux la rupture ». Information précieuse, à rapprocher du répétitif « On me dit que…, mais moi je…» où Nicolas Sarkozy, les deux mains dans l’ignoble cambouis post-chiraquien, fait savoir qu’il est la rupture, et que son « je » s’appuie sur un « moi » résolu, dont l’identité d’élection flatte en miroir ceux qui l’accueillent. Nicolas Sarkozy a toujours voulu être patron, il l’a dit maintes fois. Devenir président lui en offre l’opportunité (à la condition accessoire de transformer la République en entreprise-France). Dans ce discours au MEDEF, lui qu’on dit proaméricain prend le reproche à contre-pied : aux Etats-Unis, on s’enrichit dans le business pour entrer en politique ; avec Nicolas Sarkozy, si l’usage du « moi » est ce que « je » dis, la politique est plutôt le moyen de se faire coopter par les patrons. « Moi, ça m’a fait plaisir d’être parmi vous » conclut-il : c’est un cri du cœur. Un bel effet de ce cri rhétorique est l’opposition qu’il scelle entre « vous et moi » (autrement dit, nous, les patrons) et « eux et moi » (eux, ceux qui s’opposent à nous, et curieusement, eux, dans ce contexte, c’est souvent les Français).

« Je crois moi-même au besoin de croire »

Le discours de Dakar à la « jeunesse africaine » contraste violemment avec l’adresse aux patrons. Il mérite d’être lu avec soin, car beaucoup de Français ne le savent pas encore : ils sont les Africains de Nicolas Sarkozy (surtout s’ils sont jeunes, fonctionnaires ou socialistes). Car ce discours est presque entièrement dépourvu de sujet d’énonciation. Nicolas Sarkozy y dit « je » sans cesse, presque jamais « moi ». Les conséquences ne se font pas attendre. Après les précautions oratoires d’usage sur la diversité des Africains, le cliché d’une Afrique hors de l’Histoire - « le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour » - l’annule d’une phrase. Mais « l’âme » pré-rationnelle de l’Africain, triste résidu de cette annulation, sert alors de miroir inattendu au « moi » de Nicolas Sarkozy. Car il livre soudain, comme nulle part, ce qu’il juge le constituer lui-même : « Je crois moi-même (je souligne) à ce besoin de croire plutôt que de comprendre, de ressentir plutôt que de raisonner, d’être en harmonie plutôt que d’être en conquête ».
Sur ce pied d’égalité avec l’Africain-en-soi, immunisé donc contre toute condescendance, Nicolas Sarkozy peut alors s’écrier  « Que feriez-vous de ma pitié ? », dans un propos dont la teneur d’ensemble revient à dire « dépassons vos problèmes ! » L’esclavage ? Oui les Français ont commis des fautes, mais « nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères »… Outre qu’accessoirement la question du financement des retraites semble promise par là à une approche bien réaliste, on devrait prévenir M. Sarkozy – et sa plume Henri Guaino -  d’éviter cette phrase dans un futur discours au Bundestag. Car en Allemagne certains ont fait de cette repentance-là le garant de leur liberté.

« Cela soulage de faire ce à quoi on croit » (Discours à l’UMP)

Cette façon de dire « moi, je », en appelant l’adhésion soit de ses pairs, soit d’interlocuteurs condamnés à un obscur jeu de miroir avec lui, augmente sans doute l’impact immédiat – la séduction, voire l'effet sentimental - des discours de Nicolas Sarkozy sur les contemporains, mais au prix de semer le doute sur la fermeté de ses engagements politiques - collectifs, eux, et dépassent l’individu. Ecoutons-le, face aux parlementaires de sa majorité : « Cela soulage de faire ce à quoi on croit profondément ». Ah bon ? Au lieu d’un tel soulagement, on espérerait plutôt une vive angoisse, celle d’assumer le projet que vous avez initié au-delà de votre personne, afin que nul ne croie que vous vous délestez si peu que ce soit dans l’action commune du poids de vos convictions. Mais pour cela, il faudrait avoir le sentiment d’un destin historique. Or un destin, c’est quelque chose qui vous traverse et vous dépasse. Ça ne se contrôle pas comme un « moi », ça ne s’attribue pas dans un discours, c’est souvent l’œuvre d’une vie.

L’opposé du grand homme

La psychanalyse, à cet égard, n’a rien de mystique. Elle vise ce à quoi tout le monde s’intéresse un moment, à l’étoffe réelle de quelqu’un. Ce qui fait qu’on l’aime ou le déteste, qu’il est borné ou pas, à son rapport au mal, au sexe. Or tout cela n’est authentique que si ça se trahit, si on perçoit l’intention véritable derrière celle qu’une personne affiche, l’action réelle par-delà la déclaration d’intention consciente, ou la vanité. Voilà pourquoi les autres savent souvent mieux que nous qui nous sommes intimement, en entendant nos lapsus, en percevant nos gestes incontrôlés. Dans ses discours, Nicolas Sarkozy veut que rien ne déborde ce « je » répétitif et tonitruant au service duquel il range un « moi » à deux valences : « toi et moi » ou « toi ou moi ». Cela le soustrait à toute psychanalyse. Qui peut croire que les défaillances de Nicolas Sarkozy révèlent quoi que ce soit ? Un « moi » toujours soulagé de faire à ce qu’il croit est sans faille. Même ses ennuis conjugaux sont exactement ce qu’on attend qu’ils soient : ils n’atteignent pas son « moi ».
Ce « moi Nicolas Sarkozy » se construit ainsi à l’opposé du grand homme. Il ne nous montre pas, à nous les gouvernés, en quoi ce qu’il propose le dépasse, en quoi il en est l’instrument, ni en quoi il ira jusqu’au bout, fut-ce de son impasse. Il ne nous montre pas ce qui fait sa force en tant qu’il est lui-même, pour le meilleur et pour le pire, sans justement pouvoir en contrôler l’effet sur nos imaginaires  - voire en affichant qu’il s’en moque, ce qui frappe tant chez de Gaulle et qu’avait bien vu Mitterrand. Ce « je » que soutient un « moi » au service de la séduction et la rivalité en miroir des idéaux, emporté dans un conflit sans épaisseur, ni passé ni futur, c’est en un « je » qui joue au personnage historique. Un  Je qui fait des discours, à s’enivrer.
Drôle de pouvoir qui s’exerce là : qui peut-il satisfaire ? Ou encore : quelle image de nous-mêmes se satisfait de Nicolas Sarkozy ?

Commentaires

  • Cher Monsieur Frédéric Joignot
    Excusez-moi de vous contacter via votre blog, pusique je n'ai pas votre adresse électronique. Je ne déposerai pas un commentaire, mais, étant professeur de cinéma et d'esthétique, je vous écris pour une éventuelle collaboration et invitation dans le cadre d'un colloque autour de la nouvelle pornographie.
    J'espère que vous pouvez me contacter à l'adresse Deleuze_gilles@yahoo.fr

    E.J
    Tunisie

  • Je crois que Sarkozy se prend pour Jack Bower, et qu'il veut sauver le monde, plus exactement SON MONDE, à savoir celui de l'oligarchie et de la jet set. On revient au temps des seigneurs et des gueux... Ca me fait vraiment peur !
    Tinky, en pleine crise de parano.

  • L'enquete sur Bettencourt devrait ouvrir la voie vers les liens entre les secrets entourant André bettencourt et Jacques Beaumel sur les opérations clandestines de cette epoque. SAvoir que Bettencourt a travaille ou non avec F Mitterand est une chose mais savoir que MItterand avait au debut des années 1970 des membres de sa famille dans les hauts rangs des Etats major du Ministere de la Defense en est une autre. Retracer les articulations entre ces gens, refaire la chronologie de M Sarkozy, ses amitiés avec le macro espion Martin Bouygues, sa prise d'assault du ministere de l'espionnage (communciations) des 1994, tout cela doit etre revue, because I'm worth it.?.

  • Vivant hors de France, je peux vous dire que notre président est vu comme un phénomène ! Entre Carla Brunie, son tempérament légèrement impulsif et son "omniprésence" il amuse beaucoup. Le niveau de la France ne vole pas haut, tout comme pour son compatriote Berlusconi ( Souvent ils vont de paire dans les commentaires ). Je n'ai rien contre notre cher président, je ne fais que constater. Par ailleurs, il a un petit air de Louis de Funès avec toutes ses mimiques vous ne trouvez pas ? Mais c'est un habitué, avec tous ses excès de médiatisation notre président en fait du cinéma.

  • S'il n'y avait que l'ego...
    Si seulement on n'avait que le melon à lui reprocher...

    Le plus grave à mes yeux concerne les mesures dangereuses qu'il arrive à faire passer sous pression des lobbies.
    D'ailleurs on se demande si ces lobbies doivent vraiment forcer pour les faire passer ces mesures...
    Cet homme est complètement sous influence !

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