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vendredi, 23 novembre 2007
MARIE-FRANCE HIRIGOYEN. "LA SOLITUDE N'EST PLUS CE QU'ELLE ETAIT"

News News News. L'essayiste et psychanalyste Marie-france Hirigoyen, qui s'est faite connaître en analysant les effets dévastateurs du "harcélement moral" dans les couples et en entreprise (Ed Syros), publie une intéressante enquête consacrée aux "nouvelles solitudes" (Ed La Découverte). L'ouvrage révèle comment la solitude est devenue beaucoup plus commune et mieux acceptée qu'au siècle dernier (même si elle reste douloureuse et parfois décriée ou moquée), comment la figure de la "vieille fille" et du "vieux garçon" disparait au profit d'une solitude vécue comme une étape, un passage obligé, parfois un choix, sinon un moment de retrouvailles avec soi et d'initiation, dans nos vies amoureuses beaucoup plus longues et agitées qu'au cours du XIXe sicèle, ou de la première moitié du XXe siècle.
Enquête auprès de ces "nouveaux solitaires" et entretien avec Marie-france Hirigoyen
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Grande, rousse, teint de porcelaine, appelons la Cécile. Elle défend sa solitude becs et ongles.
A-t-elle vingt-cinq ans - chez elle, démaquillée ? Trente-cinq - au retour d’une réunion de direction ? Difficile aujourd’hui d’évaluer l’âge des personnes tant les corps et les visages rajeunissent, la vie s’allonge – cela a un rapport à notre sujet. En fait, Cécile vient d’avoir 30 ans. Elle est ingénieur financier, spécialisée dans la communication d’une banque européenne. Elle vit seule, et sait pourquoi. Cécile : « Pendant mes études à Toulouse, déjà j’adorais être seule. J’avais une « turne » d’étudiant. Je travaillais la nuit, vivais dans un capharnaüm, sortais beaucoup, concerts, expos. Les mecs ne restaient pas plus d’une nuit. J’en garde un très bon souvenir.» À 25 ans, employée par une grande banque française, Cécile tombe amoureuse d’un collègue de 30 ans. Ils s’installent à Levallois, aux portes de Paris.
Deux ans plus tard, ils rompent d’« un commun accord » - enfin, c’est ce qu’elle dit. Pourquoi ? Cécile : « J’ai vite compris que la vie en couple n’était pas faite pour moi. Il travaillait énormément, rentrait tard. Normal que je m’occupe des repas, des courses, je ne lui reproche rien. Mais je ne pouvais jamais m’isoler, souffler. » Elle a besoin de s’isoler, d’avoir du temps à elle, hors tout horaire. Louer une chambre en plus coûte trop cher. Cécile : « Que m’apportait la vie à deux ? Je ne voyais plus mes amies, je ne profitais même pas de Paris, des musées, des spectacles. Le soir, j’étais enfermée chez moi à l’attendre, ou à regarder la télé avec lui, fatigué. Moi qui déteste la télévision ! » Elle avoue encore : « J’étais beaucoup plus heureuse quand nous étions amants."

Selon Cécile, toutes les personnes mariées devraient exiger un droit à la solitude. Aux retrouvailles avec soi. A l’isolement et au silence. « Dans nos sociétés, nous ne sommes jamais seuls. Pourtant la solitude me paraît essentielle pour se construire, comprendre ce que nous désirons profondément. J’ai beaucoup aimé l’essai de Jacqueline Kelen « L’esprit de solitude », qui explique comment la solitude nous rend adulte. Elle nous libère du « moi » fifille, dépendant des hommes. Quand nous n’avons plus peur de notre solitude, nous ne croyons pas que le couple va tout régler, nous savons pourquoi nous aimons quelqu’un. »

Pierre, 48 ans. Jérôme, 68 ans. Eloge de la double vie.
Pierre, 48 ans, cheveux blanc, homme élégant, est courtier d’art (traduisez : « Trois mois sans un euro pour vendre une toile. »). Il s’installe dans un appartement trop cher pour lui du IXe arrondissement de Paris. Très content, même si ça va être ric-rac pour le loyer : « Ha quel plaisir de placer ses meubles, ses tableaux, sans personne pour te dire « Pas comme ça ! Pas comme ci ! ». Regarde cette vieille table, je l’adore, elle la détestait ». Pierre se sent enfin chez lui, seul. C’est la première fois de sa vie. Il a quitté la maison de ses parents à 28 ans pour aussitôt s’installer avec quelqu’un. Deux mariages. Deux enfants. L’un est majeur, études aux Etats-Unis. L’autre vit avec sa mère. Le dernier divorce a été particulièrement long et pénible. Pierre paye une pension. Maintenant, il chante en plantant des clous. « J’explore la solitude comme un nouveau pays. Je travaille chez moi. J’écoute la radio. Je reçois des amis. Véronique passe. »
Véronique, styliste de mode, 37 ans, a d’abord protesté contre «l’égoïsme» de Pierre. En vain. Pour lui rien à faire : plus jamais la vie à deux. Plus d’enfant : « Trop fatigant ». Ne va-t-il pas craquer un jour, la solitude n’est-elle pas toujours un entre-deux ? « Non ! non ! » il le jure. Une relation forte, des voyages, des sorties, des nuits ensemble, d’accord. Mais plus de vie commune. Jamais. Des promesses de Normand ?
Jérôme a vingt de plus, 68 ans. Il fait 50 ans certains jours. Lui mène toujours une double vie. Une moitié dans une maison de campagne à côté de Fontainebleau, où il retrouve Marianne, 61 ans, professeure retraitée. Elle-même vit à mi-temps à Lyon, où elle s’occupe de sa mère. À Fontainebleau, Jérôme vit comme le mari de Marianne. Ils se promènent, embellissent la maison, reçoivent leurs petits-enfants – dont Jérôme est gâteux. Tous les dix jours, Jérôme retourne à Paris, seul. C’est un autre homme. Il écrit des scénarios, s’occupe avec un ami d’une petite maison d’édition. Sensible, talentueux, il rencontre les auteurs, les relis. Ce sont souvent des femmes. Il en fréquente quelques-unes, plus jeunes que lui, pas juste amicalement. Ses cheveux blancs, son âge, ses rides ? Elles disent apprécier sa compagnie d’homme qui connaît la vie, de bon conseil, drôle. « C’est inconséquent, alors c’est sans conséquence» confie l’une d’elle.
Jérome n’a jamais renoncé à sa double vie depuis vingt ans qu’il habite avec Marianne. C’est compliqué bien sûr. Ces derniers temps, avec la retraite, elle lui a fait comprendre qu’elle aimerait le voir plus, venir à Paris - à leur âge, dit-elle, ils pourraient peut-être s’installer ensemble, voyager plus souvent. Mais Pierre résiste. Il a absolument besoin d’être seul la moitié du temps. Sinon, il « dépérirait ». Et Marianne ? Elle sait qu’il revient toujours, il le lui a prouvé déjà. Elle patiente.
Une célibataire est-elle une femme seule ?
Ces trois histoires de solitude revendiquée, compliquée, pas évidentes financièrement, à trois âges de la vie, se multiplient à notre époque. Nous les citadins des années 2000 sommes beaucoup plus souvent seuls que dans les années 1950-1970 – et bien sûr plus nombreux. À regarder les chiffres des logements occupés par une seule personne, on compte 7,4 millions de célibataires en 1999, 4,4 millions de femmes – les femmes quittent beaucoup les hommes aujourd’hui. En 2004, nous voilà à 8,3 millions de célibataires, 14% de la population. Ce chiffre a doublé en 30 ans, comme l’urbanisation. En Europe, comptez 158 millions de personnes seules en 2003. Selon l’INSEE, 17% de solitaires sont attendus en 2030. Une courbe tendancielle.
Mais retenez vos larmes : célibataires c’est-à-dire ? Seuls jusqu’où ? À entrer dans les détails des vies, définir la « solitude » s’avère vite compliqué. Une « femme seule » par exemple, isolée et esseulée, est d’abord une femme âgée dans nos sociétés européennes où les femmes forment les 2/3 des plus de 75 ans (et où les enfants ne gardent plus les « vieux » en famille comme en Afrique ou au Moyen-Orient). Mais avant, entre 30 et 70 ans, une « femme seule » n’est jamais tout à fait seule. Elle est parfois très entourée. La « femme de 30 ans » de Balzac n’ayant jamais connu le plaisir et l’amour, abandonnée par son mari, n’est pas fichue - « garée des voitures » comme dit l’affreux adage. Un siècle et demi a passé. Nous vivons désormais plusieurs vies d’hier en une : nous connaissons plusieurs amours, formons plusieurs familles, traversons des aventures extraconjugales, faisons des enfants de plusieurs lits, formons différents réseaux d’amitié. Aujourd’hui, une femme seule fréquente parfois un mari à mi-temps, amis, un amant, un homme marié. Presque toujours, elle élève un ou plusieurs enfants, ou en a la garde alternée. Elle fraye avec des « copines de cœur », voit ses parents, participe à des associations, voyage, s’inscrit à des sites « rencontres » ou « senior » sur Internet. Seule ? Ecoutez Annick, médecin, 52 ans : « Je n’ai pas besoin d’un homme, je gagne bien ma vie, je gère tout sur le plan matériel, je pars en vacances seule, j’ai beaucoup d’amis, je m’organise comme je veux ».

La "vieille fille", le "vieux garçon", le "veuf"... Une figure classique du panthéon social s’effondre, la « vieille fille », le « vieux garçon », le « veuf » des XIXe et XXe siècle. Des personnages voués à la solitude, vieillissant seuls, incapables semble-t-il d’échapper à leur destin. Aujourd’hui, la solitude est moins cette spirale, cette fatalité qu’un intermède au cœur de nos longues vies compliquées de citadins. Un passage obligé à certains âges de la vie. Une rencontre brutale avec soi-même après une rupture. Une période de réflexion douloureuse souvent, salvatrice parfois. Elle a commencé d’être étudiée ces dernières années. « La société a pris conscience que la solitude nous guette tous un jour ou l’autre » déclare Annie Rapp, la psychothérapeute qui a fondé l’association « Célibataires associés ». Le sociologue Jean-claude Kaufmann a décrypté 154 lettres des femmes seules en 1999 dans son ouvrage « La femme seule et prince charmant » (Poche). Il a montré combien ces femmes qu’il appelle les « solos » ne comptent pas rester seules, mais qu’il faut bien survivre en attendant de trouver un homme rêvé formidable. La journaliste et écrivain Jeanne Cressanges a montré dans son « Enquête sur la solitude féminine » (F.Bourin,1991) le désarroi des femmes qui, croyant trop à un homme idéal, finissaient par demeurer solitaires. La psychosociologue Odile Lamourère a publié le guide « Célibataire aujourd’hui » (Ed. de l’Homme, 2003), où elle apprend aux « single » à profiter de leur célibat. De fait l’économie célibataire – chaînes alimentaires, commerçants, voyagistes, grandes marques, sites Internet, féminins - ne s’y trompe pas. Toute une cuisine en portions individuelles et plats préparés, une coûteuse cosmétique anti-âge, une chirurgie plastique, une mode avantageuse, des formules voyages ou week-end, de livres de conseils, toutes sortes de réponses adaptées se voient proposées aux nouveaux « solitaires ». Même si la société n'est pas faite pour eux : la vie chère, les appartements au loyer élévé, tout cela pousse vers la vie en couple. Et pourtant... Regardez autour de vous, les personnes ne vivant pas en couple sont partout. Tous vos amis y sont passés. Les personnes seules ne forment plus une bande à part, dans un monde où le couple à vie serait la seule norme. Les célibataires deviennent aussi banals que les gens mariés, les séparations aussi communes que les mises en ménage. La solitude moderne prospère comme un moment de pause entre deux engagements, deux amours, et pas seulement. Beaucoup l’explorent, s’y habituent, la peuplent.

Les cruels poncifs contre la solitude
Ces « nouvelles solitudes », parfois mal vécues, parfois choisies, Marie-France Hirigoyen les écoute depuis des années dans son cabinet de psychanalyste. Elle vient de leur consacrer une étude à la fois sociale et psychologique, assortie de nombre de témoignages - passionnante, comme l’était son enquête de 1998 sur le « harcèlement moral » (Syros), un autre phénomène de société mal étudié.
A-t-elle cinquante ans ? Difficile encore de donner un âge à cette femme vive, en pleine forme. Nous sommes devant son impressionnante bibliothèque, elle explique l’ostracisme où est encore tenu la solitude. «Nous vivons les hommes et les femmes une période d’intense bricolage affectif et relationnel. Nous construisons de nouvelles façons de vivre sous l’emprise des modèles anciens, pas toujours adaptés, ou périmés. La solitude reste vue comme une chose effrayante. Une personne seule se voit montrée du doigt. Les gens en couple en parlent avec condescendance. Si quelqu’un vit seul, quelque chose doit clocher forcément ! On dira d’un homme seul qu’il est un « homosexuel refoulé », ou un « pervers », un « violent ». D’une femme qu’elle doit avoir « un caractère impossible », ou n’a pas réglé « un problème avec son père ». Ou encore, on parle de « ratage », d’échec de vie. »
Tous ces clichés ont la vie dure. Ils forment une opinion cruelle fondée sur l’idée qu’en dehors du couple point de salut. Même si beaucoup de divorcés expliquent le contraire. Même si une croyance semblable, démentie par les nouvelles formes de vie, a régné longtemps à propos de la famille unique, présentée comme la seule acceptable. Marie-France Hirigoyen : « On a bien vu le poids de ces poncifs après que François Hollande a quitté Ségolène Royal. Elle a été montrée comme une femme solitaire, blessée, vaincue. Des journaux ont raillé la présence d’un seul oreiller dans son lit. Vous remarquerez qu’après le divorce de Nicolas Sarkozy, nous avons échappé à ces critiques féroces, un homme seul a moins mauvaise réputation qu’une femme seule. Cela lui donne une sorte de grandeur, on va le plaindre. Ces opinions négatives exercent une forte pression sur les gens pas mariés. Elles les culpabilisent et les blessent. Les journaux féminins participent de cette idéologie. S’ils nous vantent les réussites des «célibattantes », ils présentent généralement la solitude comme un entracte, un pis-aller, expliquant qu’au fond elles cherchent toujours « le prince charmant ». Virginie Despentes a raison d’écrire « C’est l’idée que notre indépendance est néfaste qui est incrustée en nous jusqu’à l’os ». Vivre seul est rarement présenté comme une expérience de vie intéressante, une décision profonde, une façon d’être enrichissante. Pourtant, dans la vie réelle, la solitude devient commune. »

L’indépendance d’abord.
Aujourd’hui, la solitude se rencontre à tous les âges, de 17 à 77 ans. Chez les « jeunes gens », qui le restent de plus en plus longtemps, on tarde de plus en plus à s’engager en couple. Il n’est pas rare que ces « adultescents » - les adultes vivant en adolescent - habitent chez des parents « cool » jusqu’à 30 ans, dans une chambre à part. Pour des raisons économiques, mais aussi par choix. Ils hésitent longtemps à s’installer avec quelqu’un, préfèrent passer d’une histoire à l’autre, garder leur liberté en vivant chez eux ou avec un « colocataire ». Apprendre un métier, être indépendant financièrement constituent leur premier objectif, en plus de profiter de leur jeunesse. Surtout chez les jeunes femmes, qui ont hérité du féminisme et de l’expérience de leurs mères – souvent divorcées, élevant les enfants, luttant pour obtenir des pensions - une forte volonté d’autonomie. Marie-France Hirigoyen les décrit : « Ne pas dépendre d’un homme, voilà à quoi pensent les jeunes femmes d’aujourd’hui. Au siècle dernier, elles voulaient se marier tôt avec un homme protecteur, faire des enfants, maintenant elles retardent le plus possible. Elles veulent choisir en connaissance de cause. »
Voilà pourquoi, on rencontre aujourd’hui tant de célibataires entre 20 et 40 ans, les « solistes » agités décrits par Jean-Claude Kaufmann. L’éros compte, aussi. Femmes et hommes veulent fréquenter plusieurs personnes avant de se fixer, faire des « expériences », trouver l’accord physique avec quelqu’un. L’hédonisme contemporain apparu après guerre continue sa percée, irréductible comme l’individualisme. Un sondage IFOP de 1999 révélait que 37% des femmes célibataires faisaient l’amour une à plusieurs fois par semaine - pas beaucoup moins que les femmes mariées. Un romancier français - comme par hasard - a bien vu cette génération de femmes exigeantes, c'est Philippe Sollers. Dans "Femmes et "Une vie divine", il décrit presque en riant leurs envies de réalisation et leurs "ruses" face aux hommes, à la fois perdu et éperdu, fasciné. "Ludi aujourd'hui apparaît après la quatrième manifesation du féminisme : retour au point zéro, haussement d'épaules par rapport au mot "Dieu", défaite des clergés, reproduction technique, clonage, progrès incessants, réalisme comptable, 2 et 2 font dix."
Diane chasseresse
Voici Agnès, 35 ans, avocate, divorcée, élevant une fille de 8 ans en garde alternée. Aujourd’hui Agnès se comporte en véritable Diane chasseresse. Taillée en athlète, sportive, au coup de fourchette impressionnant, cette amazone mène plusieurs relations, renouvelle ses amants au gré des rencontres, fréquente les clubs interlopes de Paris où elle connaît parfois plusieurs cavaliers en une nuit. « J’aime les hommes, dit-elle. Mais pas trop longtemps ». Beaucoup de ses amants la traite d’« égoïste », ce à quoi elle répond : « Je prends ça pour un compliment ». Pour Agnès, la solitude est d’abord une affaire de bonne gestion d’emploi du temps. C’est une bosseuse avant tout – une pénaliste. Mais lundi, Alain le prof de gym vient dormir avec elle. Mardi, elle compte bien emmener son collègue Daniel à l’hôtel entre midi et deux - elle précise : « Nous satisfaisons des fantasmes secrets, comme dans le film de Frédéric Fonteyne avec Nathalie Baye « Une liaison pornographique ». ». Mercredi, dîner avec quelques amies célibataires : « Les couples m’invitent rarement, les femmes mariées me craignent ». Jeudi relâche chez elle, chaîne cinéma, lecture, enfin seule. Le week-end, elle s’occupe de sa fille.
Agnès : « Je suis le genre de femme que Houellebecq insulte et fait mourir le coccyx cassé dans ses romans. Une célibataire qui aime plusieurs hommes. Elle l’effraie tant il craint de n’être pas à la hauteur, alors il se venge. Je ne pourrais plus vivre avec un type qui ne maintiendrait pas une tension sexuelle entre nous, n’accepterait pas mes escapades de temps à autre. » N’oublions pas, les jeunes célibataires constituent le gros des troupes qui profitent des attraits des capitales, sortent, reçoivent, courent les soirées. Ils sont disponibles, ils dépensent, ils aiment les spectacles, cherchent les rencontres. Leur solitude n’est ni solitaire, ni dépressive, ni idéale, même si elle se solde parfois par une vie décousue et narcissique - attentiste, parfois dépressive. Le sociologue Jean-Paul Kaufman a bien décrit ces trentenaires seuls, passant beaucoup de temps au lit, face à la télé, en ticheurte et chaussettes, mangeant et vivant sous la couette, téléphonant sans arrêt pour parler à quelqu’un et savoir quoi faire le soir.
Couples en CDD
Entre 30 et 40 ans, s’ouvre la période « nous voulons des enfants ». C’est la fin de la longue jeunesse d’aujourd’hui, la recherche de la personne avec qui prendre le virage. Un nouveau cycle de vie commence, impossible à traverser seul. Marie-France Hirigoyen : « A Paris, les femmes commencent à penser à devenir mère à 35 ans, à s’affoler à 40. Bien souvent la présence des enfants, leur amour, le bonheur et les difficultés à les élever, la vie de famille cimentent les couples ces années-là. Les séparations surviennent plus tard, vers 45 ans. Les solitudes adultes commencent, et les familles recomposées. »
Comment expliquer ces existences mouvementées, ces fractures, ces nouvelles vies ? Selon beaucoup d’analystes de l’intimité – Anthony Giddens, Robert Castel, Ti-Grace Atkinson - , la remise en cause individualiste du couple traditionnel fidèle à vie, fusionnel, prouvé par la jalousie, noyau dur de la famille, a beaucoup compté. Aujourd’hui beaucoup de gens entendent construire une relation amoureuse sans pour autant se dissoudre dans « le conjugal ». Ceux-là veulent garder un peu d’indépendance, conserver des amis, préserver une vie en propre. On veut échapper au « cannibalisme métaphysique » du couple (Atkinson), résister à la disparition du « Je » dans le « Nous ». Ne plus être appelé « la femme de… » « le mec à… ». De nouvelles relations s’inventent, plus tolérantes, moins exclusives, plus autonomes. La fidélité en amour s’éprouve sur le temps, sans être forcément synonyme d’être ensemble toujours, ou même de fidélité sexuelle. On en vient à aimer la liberté et la solitude de l’autre : « Pour les personnes en couple, il semble indispensable que chacun ait un lieu, des moments rien qu'à lui; une pièce réservée où nul autre ne pénètre; des amis qu'il continue de voir en particulier… Aimer quelqu’un, c’est honorer sa solitude » écrit Jacqueline Karmel.
Evidemment ces « relations ouvertes », cet « amour fissionnel » comme l’appelle le sociologue Serge Chaumier (« La déliaison amoureuse. De la fusion romantique au désir d’indépendance », Payot, 2004) s’avèrent compliqués à vivre. D'abord, il faut gagner sa vie, pouvoir conserver son indépendance aux côtés de l'autre. Pas évident aujourd'hui, en ces temps de chomage. Ensuite, il faut savoir s'écouter, discuter, faire des compromis. « L'ouverture sur le tiers, écrit Serge Chaumier, rend la délimitation entre le « permis » et le « réservé » plus délicate à définir dans le couple [...] Selon que les individus se référeront au modèle fusionnel ou au modèle fissionnel, des mésententes et des incompréhensions surviendront. » La difficulté à résoudre ces situations neuves expliquent en partie la crise des couples modernes. Certains réussissent : chacun s’épanouit individuellement dans une vie de famille. Ce n’est pas toujours évident pour les « superwomen » d’aujourd’hui qui portent souvent, traditionnellement, une charge très lourde : s'occuper des enfants, de la maison, des courses en plus de leur travail. D’autres couples craquent. D'autres n'ont pas les moyens. « Les couples d’aujourd’hui sont en CDD », analyse Marie-France Hirigoyen.
Les femmes s’en vont
Aujourd’hui un couple sur trois divorce. Force est de constater que ce sont les femmes qui, majoritairement, s’en vont. À 70% selon plusieurs études. Même si cela est difficile, question argent. Marie-France Hirigoyen a observé que chez les adultes de 40-60 ans beaucoup d’hommes se remarient vite, si possible avec des femmes plus jeunes qu’eux. Les femmes, elles, restent seules un certain temps. « Les femmes prennent toujours plus de temps pour se reconstruire, surtout si la séparation s’avère difficile. Elles le disent clairement, elles ont besoin de temps pour réfléchir. D’abord, parce qu’après les bagarres autour de la garde des enfants, des pensions alimentaires, beaucoup perdent confiance dans les hommes. Elles ne croient plus au « grand amour », l’image du compagnon protecteur s’est fissurée. Une femme qui ose partir encourage d'autres femmes, qui n’osent pas rompre alors qu’elles sont malheureuses. Plusieurs de mes patientes m'ont fait part de leur admiration pour le courage de Cécilia Sarkozy : oser quitter un président. Voilà une vraie rupture d’époque. Cela confirme ce que je dis des couples: les hommes, surtout les hommes de pouvoir, préfèrent un couple fusionnel, alors que les femmes ont de plus en plus besoin d'espace et d'indépendance. Ma dernière patiente de ce soir, médecin, mère de famille séparée, vient de me dire : "Cela fait 30 ans que je me consacre aux autres, maintenant j'aimerais vivre seule et m'occuper de moi". ».
Pourquoi les femmes préfèrent-elles rester seules, au moins un temps ? Marie-France Hirigoyen : « Elles veulent comprendre, ne pas recommencer la même histoire, savoir ce qu’elles désirent faire maintenant. La solitude leur apporte ce recueillement. Quand elles ont franchi ce cap, il arrive à certaines de se dire qu’elles vivent finalement mieux seules. D’autres comprennent qu’elles ne désirent plus partager le quotidien avec un homme, mais entretenir une relation. Beaucoup cherchent un nouveau conjoint, mais se montrent très difficiles. La solitude leur a appris à devenir elles-mêmes. »
Baby boomers retraités : chacun chez soiBeaucoup de gens imaginent qu’à 50 et 60 ans, les célibataires vivent très mal la solitude. Ce n’est pas avéré. Une étude faite par le magazine Newsweek début 2005 révélait que les « baby boomers » américains célibataires atteignaient 78 millions. Plusieurs interviews montraient que certains d’entre eux n’entendaient pas se remarier, préféraient trouver quelqu’un avec qui « passer des bons moments », voyager, construire une relation durable tout en restant chacun calmement chez soi. Newsweek y voit une profonde évolution des mœurs des « seniors », où le célibat même change de nature : il devient une manière de continuer à vivre une relation amoureuse plus sage, où tout devient possible mais pas nécessaire, pour le meilleur en somme. Une utopie ? La sagesse enfin ?
Un autre cliché se fissure : l’inégalité entre les femmes et les hommes face à la solitude et la sexualité, l’âge venant. C’est-à-dire que les hommes continueraient de séduire, et les femmes moins. À écouter Marie-France Hirigoyen et plusieurs témoignages de femmes de 55 et 60 ans, séduisantes, en forme, on peut en douter. L’une d’entre elle parle, une bonne situation, enjouée, un âge incertain (vous pensez 48-50, elle a 58 ans) : « Tout le monde me demande pourquoi je ne suis pas mariée. Je suis si agréable à vivre, si marrante, ils me disent ! Avec la chirurgie esthétique, le sport, les nouveaux cosmétiques, les femmes restent désirables beaucoup plus tard. Des hommes de 50 à 65 ans veulent me connaître, coucher avec moi, d’autres voudraient m’épouser. Mais je ne veux pas devenir leur nounou ou leur bonne à tout faire. Les hommes âgés ont trop été habitués à être servis. Je préfère garder mon appartement et ma liberté. Bien sûr, parfois la solitude me pèse, je suis inquiète de vieillir. Alors j’appelle mes amies, ou un vieux copain, et ça va mieux.» Marie-France Hirigoyen raconte des histoires plus nuancées : « Une de mes patientes de 60 ans m’a annoncé qu’elle s’était inscrite sur le site de rencontres « Meetic ». Elle entre en contact essentiellement avec des jeunes hommes. Elle possède une certaine sécurité matérielle grâce à sa retraite, s’occupe de ses petits-enfants de temps en temps. En allant sur Internet, elle ne cherche pas la sexualité, juste à partager des moments agréables avec quelqu’un. Elle a constaté que les hommes de son âge cherchent avant tout des femmes jeunes. Elle le regrette. Quand ces femmes ne trouvent pas l’homme qui leur convient, elles se tournent vers la vie associative, l’amitié, le tourisme et commencent à cultiver leur solitude. On les entend souvent se féliciter de leur indépendance dès qu’elles ont cessé de vouloir se remettre en couple à tout prix. Elles se posent la question de ce qu’elles ont vraiment envie de faire. Elles ne craignent plus d’être seules, au contraire, savourent ces moments. C’est à ce moment-là qu’elles font de vraies rencontres, et parfois trouvent l’amour au sens propre du terme. »
« Je ne suis jamais seul, avec ma solitude » chante Georges Moustaki.
15:15 Publié dans ENQUÊTES | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Bonjour Frédéric,
J'ai lu avec attention votre livre "Gang Bang". Je suis en train de préparer un court métrage au Fresnoy, Studio National des Arts Contemporains, qui parle d'une jeune femme anonyme qui, pour gagner sa vie, "joue" dans des gonzos.
Le point de départ du film est, je crois, le même que celui qui vous a fait écrire votre livre : un choc et surtout un doute sur le "jeu" des images que je voyais. Comme vous je suis pour la pornographie.
Il s'agit d'une fiction - mais à vrai dire même si le scénario est écrit, je m'arrache les cheveux sur certains points et j'aimerais vraiment, si cela vous est possible, vous poser quelques questions.
En bref, je tente de répondre à la question : comment vit-elle ? que se passe-t-il entre les scènes ? que se passe-t-il dans sa vie ?
J'espère très sincèrement avoir le plaisir de vous rencontrer,
Pierre Edouard Dumora (06 10 97 16 18)
Ecrit par : pierre edouard | jeudi, 22 novembre 2007



