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vendredi, 07 septembre 2007
AMARTYA SEN, PRIX NOBEL D'ECONOMIE. "JE EST PLUSIEURS"
NEWS NEWS NEWS L'économiste et prix Nobel Amartya Sen publie chez Odile Odile Jacob un livre à mettre dans toutes les mains décrivant les dangers de "miniaturisation de l'esprit", de rétrécissement personnel et de propension à la violence qui accompagnent toute conception restreinte, unique, soustractive de son identité
(article paru dans Philosophie magazine /oct 2007)
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« La plupart des gens sont quelqu’un d’autre ». Le paradoxe est d’Oscar Wilde. Il dévoile combien notre identité dépend pour beaucoup de l’opinion, du prêt-à-penser. Nous croyons réfléchir par nous-même, forger nos propres idées, mais non, bien souvent d’autres le font à travers nous. « Leurs pensées (à ces gens), continue un Oscar Wilde moqueur, sont celles de quelqu’un d’autre, leur vie est une imitation, leurs passions une citation. » Au-delà de la critique classique du poids de la doxa, des modes, des médias, des maîtres-penseurs ou de la « pensée unique » sur les esprits, la boutade d’Oscar Wilde remet en cause la notion même d’identité. Que signifie en effet être « quelqu’un » de bien identifié ? Comment définir l’identité, le « un » ?
Notre personnalité est-elle réductible à une unité identitaire ? Un moi imperturbable et se sachant tel ? Une personnalité possédant des caractéristiques inamovibles ? Mais lesquelles ? Celles d’être « Français » ? « catholique » ? de « droite » ? « colérique » ? D’ailleurs, sommes-nous même « identique à nous-même » tout le temps ?
Dans son dernier livre, « Identité et violence » (Odile Jacob), le prix Nobel 1988 d’économie et philosophe indien Amartya Sen, montre tout le danger à vouloir s’attribuer une identité unique. A se résumer à quelque « un ».
A un pays comme veulent les nationalistes.
Une ethnie, les racistes.
Une religion, les fondamentalistes.
Une culture, les partisans du « choc des civilisations ».
Un « idiot rationnel » (l’expression est d’Amartya Sen), les défenseurs de « l’homo economicus ».
L'IDENTITAIRE : MINIATURISATION DE L'HUMAIN
Quelle « idée étrange », écrit Sen, de « se définir en fonction d’une catégorisation unique, globale... solitaire. ». Quelle « miniaturisation de l’être humain ». Elle procède au rétrécissement des individus à un « moi » monolithique, à jamais lui-même, noyau dur d’une identité minimaliste, système psychique prétendument pur, originel, séparatif, soustractif, fermé aux autres – au renouvellement, à l’enrichissement, à la rencontre, à l’inconnu … à l’inquiétante étrangeté.
Pourtant, poursuit ce citoyen du monde qu’est Sen, philosophe indien grand connaisseur d’Akbar (l’empereur moghol qui défendait la liberté de culte au XVIe siècle quand Giordano Bruno était brûlé en Italie comme hérétique), ancien master d’économie du Trinity College à Cambridge (Angleterre), aujourd’hui professeur à l’université Harvard (USA), comment ne pas voir combien toute identité est « nécessairement plurielle ». Car dans la vraie vie, chacun de nous, de par nos origines mélangées, nos ascendances diversifiées, nos passions nombreuses, nos amis de partout, nos métiers, « nous nous percevons comme membre d’une diversité de communautés, et leur appartenons ». L’« identité singulière » de chacun vient de cette pluralité de « filiations », leur brassage, leurs contradictions, leur dialogue en nous. En France, Edouard Glissant a apporté beaucoup d’eau à cette réflexion, en parlant de l’actuelle prolifération d’une « identité-relation », d’une « créolisation du monde » et du nécessaire respect de « l’opacité de l’autre ».
Conclusion d’Amartya sen : c’est quand nous nous voulons à tout prix « un », n’acceptons pas l’altérité en nous-même, que nous sommes susceptibles de devenir violents avec les autres.
COMMENT UNE PERSONNE OUVERTE SE TRANSFORME EN TUEUR SANS PITIE ?
« La violence, écrit-il, se trouve encouragée par les idées d’une identité forcément unique, souvent belligérante (et sectaire) (…) Dans les années 194O, au moment de la séparation de l’Inde et du Pakistan, je me souviens de la vitesse avec laquelle des personnes ouvertes et généreuses au mois de janvier, se sont changées, dés juillet, en hindous sans pitié et en musulmans féroces (…) tuant les autres « au nom des leurs ». »
Amartya Sen, l’économiste qui a imposé à l’ONU l’évaluation pays par pays de l’« Indice de développement humain » (qu’il oppose au PIB et tient compte de l’état de santé, longévité, alphabétisation, éducation, du niveau de vie, de mobilité, d’accès à la culture par habitant) défendait déjà ces idées de la richesse de l’altérité dans « La démocratie des autres. Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident » (Payot 2005). Il y montre que plusieurs grandes pratiques démocratiques, comme la « discussion libre », le « débat collectif », le « respect du pluralisme », la « tolérance religieuse » se retrouvent dans l’histoire de l’Inde, en Chine, au Japon, en Iran, en Turquie et dans plusieurs régions d’Afrique. La démocratie et le pluralisme ne sont pas l’apanage de l’Occident – là encore, les « autres » ne sont pas tous des « barbares ».
L’actualité retentit chaque jour de fureur « identitaire ». Il suffit d’ouvrir les journaux aux pages internationales pour découvrir partout des appels à la guerre sainte contre les autres, à l’affrontement nationaliste, ethnique et tribal, proférés par les partisans d’une identité exclusive - qu’ils soient prêtres, mollahs, leaders ou chefs de guerre. Cela en Inde, au Cachemire, au Pakistan, au Soudan, au Darfour, au Rwanda, au Moyen Orient, au Timor... et en Europe. En Italie par exemple, où s’ouvrait début septembre le procès du meurtre de la jeune Pakistanaise Hina Saleem, égorgée par son père qui ne tolérait pas qu'elle sorte sans voile et " devienne comme les autres filles ".
En France aussi, où l’histoire de cet enseignant d’Epinal qui a traité un élève d’origine angolaise de « Bamboula » après lui avoir dit « Retourne dans ton pays manger des bananes », témoigne de cet ostracisme de l’autre. Tout comme la montée actuelle des violences contre les homosexuels, qui a motivé le Collectif contre l’Homophobie de Montpellier à rencontrer François Guéant au Ministère de la Justice, regrettant que les magistrats « méconnaissent trop souvent encore les lois en matière de lutte contre les agressions anti-homosexuelles ».
Ou encore, que penser du refus du président Sarkozy de parler de « repentance » pour les crimes du colonialisme, jugeant que les Français ne devaient pas entretenir « la haine de soi » ? Mais la haine de quel « soi » ? Faut-il que les citoyens français défendent leur pays comme un bloc identitaire, un « Nation » en péril, à prendre ou à laisser ?
Identité et violence. Amartya Sen. Odile Jacob. 260 p, 22 €.
La démocratie des autres. Payot. 80 p, 8 €.
23:50 Publié dans MAUVAIS ESPRIT | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





