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dimanche, 15 juillet 2007
ISRAEL. "FAITES LA PAIX, PAS L'AMOUR". PAR AMOS OZ, ROMANCIER ISRAELIEN.
Face à l'engrenage tragique de la violence entre Palestiniens, et l'impasse des négociations entre les différentes forces en présence, Amos Oz l'écrivain israélien sans doute le plus célèbre au monde, devenu une voix écoutée du mouvement « La Paix maintenant » ne cesse de défendre une idée simple : celle du « douloureux compromis » entre Israël et les Palestiniens. Il l’a vigoureusement défendu dans un court texte pragmatique paru début 2OO4 «Aidez-nous à divorcer ! Israël-Palestine, deux Etats maintenant » (Gallimard).
un court appel publié au début de l'année. Le titre annonce la couleur: « Aidez-nous à divorcer ! Israël-Palestine, deux Etats maintenant » (Gallimard).
Amos Oz - Oz signifie «force», «courage», en hébreu - n'est pas un pacifiste idéaliste, un signataire d'une énième pétition, un opposant abstrait à Sharon. C'est un homme pragmatique, un activiste têtu et patient. Lui, l'écrivain israélien sans doute le plus célèbre au monde, l'une des figures et la voix politique du mouvement La Paix maintenant, a participé âprement auxpourparlers qui ont mené à l'accord de Genève, en décembre 2003. Il a discuté des journées entières avec les Palestiniens de tous les sujets qui font couler le sang: retour des réfugiés, territoires occupés, mur-frontière séparant les deux pays -et, peu à peu, dans la colère et la douleur, ils ont paraphé chaque point d'accord du compromis. Cet arrangement à l'arraché, tous les signataires de l'accord de Genève en conviennent, permettrait aux deux Etats de vivre au moins en voisinage, dans deux pays séparés et souverains, Israël et la Palestine, séparés par une frontière hermétique. «Nous abandonnons notre rêve de grand Israël, ils abandonnent celui d'une grande Palestine, écrit Amos Oz. Si cet accord est mis en application, il ne restera pas au Moyen-Orient un seul camp de réfugiés palestiniens ployant sous le désespoir, la négligence, la haine et le fanatisme» (Aidez-nous à divorcer, p.38).
Selon le mouvement "La Paix maintenant", 70% de la population israélienne sait qu'il faudra arriver à ce divorce. Il ne tient aujourd'hui qu'aux dirigeants israéliens et palestiniens de le réaliser. «Le refus du compromis s'appelant le fanatisme, cette guerre durera moins de cent ans», affirme l'écrivain. Il ironise: l'Europe n'a jamais fait la paix beaucoup plus rapidement pendant toute son histoire.
Vous dites que la société israélienne, « démocratique, hédoniste, passionnée », n'a rien à voir avec l'image agressive et fanatisée qu'en donnent les médias...
Exactement. Le monde réel n'a rien à voir avec celui de CNN. La vie en Israël l'illustre de façon frappante. La société israélienne est partout montrée comme un monde hostile où la population serait formée à 80% de religieux fanatiques, 19% des soldats cruels armés de mitraillettes, et il resterait 1% des fantastiques intellectuels dans mon genre, des braves rêveurs dissertant sur la paix et critiquant en vain le gouvernement. Cette vision est totalement fausse. Elle escamote les débats ardents entre faucons et colombes, leur profondeur, leur force dramatique. La société civile israélienne est un parlement à ciel ouvert. Israël est un pays où plus de 80% des gens vivent comme l'on vit à Marseille, Barcelone ou Naples, dans une ambiance qui rappelle plus Fellini que Bergman. Ce sont des laïques, issus des classes moyennes, bruyants, jouisseurs,
égoïstes, enflammés. Ce ne sont pas des anges. Certains sont des porcs. Ce ne sont pas tous des idéologues. La plupart sont matérialistes et profanes. Ils veulent, et les Palestiniens d'Israël
aussi, une solution pragmatique à cette guerre. Ils veulent une belle vie. Les jeunes s'intéressent plus aux nouvelles discothèques, aux derniers restaurants thaïs ou au programme de la cinémathèque de Tel-Aviv qu'à l'actualité des villages de l'Ouest. Je n'ai jamais connu une aussi grande effervescence artistique qu'en ce moment, voyez la littérature, le cinéma, le théâtre, les arts plastiques, etc.
Mais les critiques envers Israël s'exercent plus contre le gouvernement Sharon que contre les Israéliens ?
Vous affirmez qu'en Europe nous ne comprenons pas la tragédie d'Israël...
Nous serions à la fois «angéliques» et «manichéens». Le conflit entre les Juifs israéliens et les Arabes palestiniens réunit tous les éléments d'une tragédie au sens classique. Deux peuples s'affrontent, chacun sûr de son droit. Les Palestiniens veulent récupérer leur terre. Ils n'ont pas d'autre pays qu'ils peuvent considérer comme leur «chez-soi». Les Juifs réclament le même pays, et les Juifs israéliens n'ont pas d'autre pays qu'ils peuvent appeler leur «chez-soi». Voilà donc deux nations sans domicile, qui réclament la même patrie, dans un pays grand comme la Sicile. Ce n'est pas un malentendu, c'est une tragédie. Une tragédie peut se résoudre de deux façons. A la manière de Shakespeare, avec une scène finale couverte de morts, où justice est faite Ou à la manière de Tchekhov. Chacun retourne chez lui mécontent, mélancolique, le cœur brisé, mais vivant.
Les intellectuels européens, dites-vous, penseraient cette tragédie de façon trop «hollywoodienne» ?
Les intellectuels européens devraient cesser de croire qu'il y a un côté réservé aux anges en Israël et en Palestine. Quand ils étaient contre le colonialisme et pour la décolonisation, le choix angélique était simple. Dénoncer l'apartheid était simple. Soutenir le Vietnam contre les Etats-Unis était simple. Mais le conflit israélo-palestinien n'est pas un western. Ce n'est pas un
drame manichéen. Noir et blanc. Il n'y a pas les gentils d'un côté et les méchants de l'autre, comme dans les scénarios naïfs d'Hollywood. Un drame a été noué sur cette terre, qu'il faut dénouer. Et je suis étonné de voir que les intellectuels européens recherchent naïvement le «bon» qui gagnera et le «vilain» qui perdra. A ceux-là, je dis: «Faites la paix, pas l'amour.»
Il existe selon vous une autre tradition d'engagement intellectuel, moins donneuse de leçons, qui vous a conduit à œuvrer à la rédaction de l'accord de Genève ?
Je suis d'une tradition bien différente, modérée, socialiste, où les intellectuels ne sont pas perçus comme des justiciers, mais sont considérés comme une équipe accueillante et efficace. Si j'arrive sur les lieux d'un terrible accident de voiture et que les gens perdent leur sang, je ne commence pas par dénoncer le mauvais conducteur puis par faire une pétition. Non, j'essaye d'arrêter l'écoulement sanguin et de stabiliser le patient. Cette approche intellectuelle est de tradition hospitalière. Lorsque je parle à des Palestiniens pragmatiques, tout se passe comme dans une équipe de docteurs. Parfois, on est en désaccord sur le pronostic, ou sur la médication. Mais nous avons un travail médical à accomplir ensemble.
Selon vous, le conflit toucherait à sa fin. Le principe du compromis - du «divorce», dites-vous - adopté à la conférence de Genève reste-t-il viable aujourd’hui (fin 2004) ?
Oui, avec mes collègues du mouvement pour la paix en Israël comme en Palestine, nous avons travaillé en vue de trouver un compromis pragmatique, et non un happy end. Nous avons considéré chaque point de litige douloureux, nous sommes allés dans le détail, sans rien omettre. Nous ne voulons pas d'une fin à la Dostoïevski, où chacun dit: «Oh! frère! Je t'ai fait de terribles choses, peux-tu me pardonner ? Prends la terre que tu as toujours voulue, et donne-moi simplement ton amour en échange!» Ce serait une solution kitsch. Nous travaillons à un divorce pénible, comme tout divorce, afin d'arrêter les affrontements et de devenir voisins. Un compromis heureux n'existe pas. La vie est compromis. Le contraire du compromis, c'est le fanatisme. Ce n'est pas du tout compris chez vous. L'Europe pourtant en a fait des guerres, et de plus de cent ans, des guerres terribles, pleines de morts, Français contre Anglais, Français contre Allemands, etc., avant d'arriver à construire la communauté européenne actuelle. Nous, personnes de bonne volonté du Moyen-Orient, nous nous réunissons chaque jour afin d'atteindre la paix en moins de cent ans, et avec encore moins de sang. Nous ne sommes peut-être pas superbement civilisés comme vous, mais quand le temps viendra de comparer, nous apparaîtrons plus civilisés que les Européens.

Vous préconisez un divorce obligatoire, au sens de «Chacun dans son appartement, avec des « murs solides». Il est devenu impossible de vivre ensemble ?
Nous devons nous décider et dire: ceci est l'appartement de la Palestine, cela est l'appartement d'Israël. Bien sûr, les individus pourront vivre dans les deux maisons, on ne veut pas créer de ghettos. Mais une distinction claire devra être faite: chaque nation devra avoir un chez-soi. Ce ne sera sûrement pas très luxueux, mais ce sera un appartement avec le nécessaire, un salon, une cuisine... Une telle séparation finira par se faire, c'est irréversible. Il y aura des frontières et des murs. Nous n'en sommes plus très loin, il faut que les dirigeants de chaque nation acceptent de faire le pas. Certains observateurs se disent choqués par cette idée de mur de séparation, mais ils oublient que chacun d'eux a une serrure à sa porte. Même ceux qui signent les pétitions contre la guerre ferment leur maison à clé! De tels murs s'imposent, spécialement dans les voisinages dangereux, afin de réduire le danger que certains fanatiques tuent des gens avec des bombes, ou se fassent sauter. Evidemment, de tels murs devront être faits au bon endroit, entre mon jardin et celui de mon voisin, et pas au milieu de l'un d'eux comme aujourd'hui. Ce n'est jamais beau, ni esthétique une frontière, mais nous avons besoin d'une séparation entre la Palestine et Israël. De deux Etats. Deux gouvernements. Un poète américain, Robert Frost, a écrit que les bonnes clôtures font les bons voisins. Les problèmes ne viennent pas des murs ou des barrières, mais des émotions liées aux murs. Ce sont les murs émotifs, les murs intérieurs que nous devons abattre, pas les murs physiques.
Dans votre roman « Une histoire d'amour et de ténèbres », le portrait de votre grand-mère fuyant l'Europe, s'adaptant mal à l'Orient, fait déjà ressentir le drame qui s'annonce...
Elle était fascinée par l'Europe, et l'Europe la chassait. Le Moyen-Orient la décevait, et elle devait y vivre. Sa vie fut une suite de rêves avortés et d'illusions perdues. Mes grands-parents, mes parents furent les premiers Européens. Ils ont erré dans toute l'Europe lorsqu'en France chacun était un patriote français ou qu'en Bulgarie chacun était un Bulgare. Mon grand-père, pourchassé par les antisémites polonais, a tenté d'acquérir toutes les nationalités européennes, pour finalement prendre la nationalité allemande un an avant le début des campagnes d'appel à exterminer des juifs. Chassés d'Europe, déchirés, mes parents ont recréé un «chez-soi» en Israël avec des livres en seize langues européennes. Mon père pouvait lire dix-sept langues et en parler onze, ma mère en connaissait six ou sept. Mais ils ne voulaient pas que moi, «l'enfant des indésirables», j'apprenne à les parler. Ils craignaient que je sois séduit par le charme mortel de l'Europe, que je m'en aille, et meure tué par un antisémite. Alors, ils m'ont appris l'hébreu, pour que je devienne un vrai pionnier d'Israël.
Vous écrivez que chaque tragédie offre sa part de comédie. En Israël aussi ?
Oui, chaque tragédie contient une comédie. Mes parents adoraient l'Europe et ne m'en parlaient jamais. Ma grand-mère n'aimait pas la Palestine et s'en protégeait en prenant des bains bouillants; pourtant elle éprouvait une véritable attirance sensuelle pour l'Orient. Cela arrive souvent que des personnes soient en même temps dégoûtées et attirées par d'autres. Cela n'a pas de rapport avec la politique. Cela relève de la sexualité, de la sensualité. En Israël aussi, il existe des relations d'aimantation entre des personnes très différentes, entre des Juifs et des Arabes, et alors la comédie surgit, et la comédie de la vie reprend ses droits.
L'ECRIVAIN
Amos Oz naît à Jérusalem en 1939 dans une famille juive polonaise réfugiée en Palestine à cause des persécutions. De cette époque il garde le souvenir d'une ville «mosaïque de cultures». Adolescent, il rejoint le kibboutz Hulda, où il découvre la «fraternité». Après des études de littérature et de philosophie, il participe à la guerre de six jours (1967), puis rejoint le mouvement anti-annexionniste. Il publie son premier roman, Ailleurs peut-être (Calmann-Lévy, 1971). Il fait la guerre du Kippour (1973) avant de fonder, en 1977, avec quelques intellectuels israéliens, le mouvement La Paix maintenant, qui milite pour la reconnaissance d'un Etat palestinien, le retour aux frontières de 1967 et l'évacuation des colonies. Amos Oz continue de publier des romans en hébreu, traduits dans le monde entier, comme La Boîte noire (prix Femina étranger 1988). Autorité morale en Israël, il participe aux pourparlers qui mènent à l'accord de Genève de décembre 2003. Amos Oz publie alors le manifeste Aidez-nous à divorcer! Israël Palestine, deux Etats maintenant.
Une histoire d'amour et de ténèbres, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, coll. «Du
monde entier», 540 p., 25 €
Aidez-nous à divorcer! Israël-Palestine, deux Etats maintenant. Gallimard 2004. 40
p. 5,50 €
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