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  • TRAVAILLER PLUS POUR GAGNER MOINS. A QUEL JEU JOUE UN LOSER ?

    NEWS NEWS NEWS. "Travaiiler plus, pour gagner plus", le fameux slogan de Nicolas Sarkozy pendant la campagne électorale, repris  ces derniers jours comme un leit-motiv par la garde des sceaux Rashida Dati, a été commenté dans la plupard des médias comme étant le symbole des nouvelles valeurs du gouvernement  : le travail contre l'assistanat, le travail comme mérite, etc... Ce slogan est pourtant une parfaite tautologie. En effet, quoi de plus normal de gagner plus quand on travaille plus ? Ce serait assez absurde, et fort de café, de travailler plus, faire des heures supplementaires, y passer ses week-ends, pour gagner moins... Si M. Nicolas Sarkozy, nous avait promis de travailler plus pour gagne encore plus, avec un salaire étoffé, une prime à l'effort, alors là nous aurions obtenu une véritable avantage. Mais gagner plus en travaillant plus, où est le gain ? Tout le monde fait cela tous les jours, depuis toujours, de travailler plus pour arrondir une fin de mois. Personne n'a attendu qu'un homme politique lui serine cette évidence, que certains veulent nous faire passer aujourd'hui comme l'extraordinaire découverte du nouveau président.
    Ce qui dérange ici, c'est d'être pris pour un imbécile par un slogan creux et tape-à-l'oeil, mais surtout la conception sous-jacente du travail qu'il suggère : pour gagner sa vie aujourd'hui, il faudrait en vérité travailler encore plus. Un travail n'est plus considéré comme un savoir-faire, un apport concret, une ressource apportée par un employé , mais comme une sorte de sacerdoce, d'activité qui se mérite, d'effort en plus à offrir à l'employeur. Si vous ne travaillez pas plus, vous ne gagnerez pas, vous resterez un perdant, un "loser".
    Sur ces histoires de gagner plus, de crainte de perdre, et ces conceptions pardoxales du travail, une reflexion sur l'étrange relation qu'entretiennent les notions de "gagnant et de perdant" - de "winner" et de "loser" (paru dans Philosophie Magazine, juin 2007)

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                                        ... Dans « L’Arnaqueur » le film de Robert Rossen, Paul Newman incarne Eddie Felson un jeune prodige du billard qui vient défier Minnesota Fats, le champion. Le duel commence. Soudain, l’agent de Minesota lui dit « Tu vas gagner, ce mec est un loser ». Réplique célèbre du cinéma et de notre modernité. « Loser », « perdant » le jugement semble sans appel. Sur terre américaine, deux sortes d’hommes, les losers et les winners. Dans le film, la sentence concerne toute la personnalité d’Eddie, pas seulement son jeu. La « lose » lui colle à la peau. C’est un raté relégué dans l’immense foule des seconds couteaux, des trimards, des gagne-petits.
    Aujourd’hui, la séparation impitoyable des gagnants et des perdants a conquis les esprits occidentaux. Suite à la crise post-moderne des idéaux de justice et d’égalité bien décrit par le philosophe Michael Walzer dans Sphères of justice (1986), à la rupture entre les élites et le monde du travail analysée le sociologue Christopher Lasch dans « La révolte des élites » (1995), la majorité des personnes actives de nos sociétés se pense en "perdants".
    Ils trouvent qu’ils gagnent trop peu au regard des réussites extraordinaires vantées par les médias : parachutes dorés des grands patrons, salaires mirobolants des stars de la télé, contrats en or des mannequins et des joueurs de football. Sûr qu’avec un CDD, un salaire d’infirmière ou de cadre, on pourrait se sentir un « perdant».
    Pourtant, quelle vision réductrice et à côté de la vie. Chacun sait que 95% des couples français touchent ensemble moins de 60.000 euros (Observatoire des inégalités 2006), et que la qualité d’une vie comme d’un jeu ne dépend pas seulement de questions d’argent. Des tas de gens connaissent une existence riche en rencontres et vie de famille, voyages et engagement politique, réseaux d’amitié et hobbies, qui vaut celle avec un gros chèque en fin de mois. Et puis, à croire la « théorie des jeux » initiée dans les années 1940-1950 par Von Neumann et John Nash, tous les jeux ne créent pas des "gagnants » et des « perdants ».

    JEU A SOMME NULLE

    Ainsi le billard est un jeu d’argent conçu comme un duel à outrance, un jeu « à somme nulle », où les gains de l’un annulent ceux de l’autre. Où un seul gagne. Un jeu à somme nulle est toujours compétitif. La conception de vie sous-jacente suppose une guerre de tous contre tous. On joue avec la peur permanente de perdre. Cette obligation sado-masochiste rend ces jeux très angoissants. Ce qui semblera paradoxal : car jouer comme l’a montré Roger Caillois signifie désirer une activité ouverte, ludique, pleine de rebondissements. Or les jeux à gagnant unique imposent leurs principes d’échec fatal à tous.
    Imaginons que Fast Eddie joue à un des jeux "à somme non nulle" décrit par les théoriciens des jeux Wilfredo Pareto et Robert Axelrod. Ce sont des jeux dans lesquels les « gains » circulent, s’échangent, s’additionnent, comme par exemple dans les jeux d’apprentissage, ou à base d’informations. Ce peuvent être encore des « jeux de rôles » : une « murder party », affaire criminelle rejouée où l’on devient assassin et commissaire ; une course-poursuite urbaine style « Donjons et Dragons ». Dans tous ces jeux, il s’agit de déployer sa fantaisie, braver sa peur, rivaliser d’imagination. Les joueurs peuvent tous échouer. Plusieurs peuvent gagner. La partie peut reprendre le lendemain, scander une nouvelle aventure.

    LA METAPHYSIQUE DU JOUEUR 

    James P. Carse, auteur du « Pari métaphysique du joueur » (Seuil 1994) définit lui deux sortes de jeux : le « jeu fini » qui se joue pour gagner, et le « jeu sans fin » : "Les joueurs du fini jouent à l’intérieur de limites. Les joueurs de l’infini jouent avec les limites. Le jeu fini pour la vie est sérieux. Le jeu infini de la vie est joyeux. Le jeu fini est contradictoire. Le jeu sans fin est paradoxal. C’est un rire avec les autres." De ce point de vue, on remarquera qu'un régime d’économie libérale se doit de fonctionner sur ce type de règles ouvertes, permettant un "jeu continu" : la liberté d’entreprendre s’y maintient grâce aux lois « anti-trust », à la « coopétition» et la coopération en affaires, au « capital venture » avec risques partagés, aux contrats « win win », « gagnant gagnant », toutes règles qui permettent d’éviter qu’un « winner » écrase toute concurrence, et arrête le jeu.
    Revenons à notre match de billard. Tout au long de l’interminable match d’Eddie le loser, son coach le presse de partir quand il gagne, avec une somme coquette. Ni vainqueur ni vaincu. Mais « Fast Eddy » veut une victoire définitive. Il perd tout par jusqu’au-boutisme. Autrement dit pour devenir un perdant ou un loser, tout dépend de la sorte de jeu auquel vous acceptez de participer, des règles que vous vous laissez imposer, de la conception de la vie que vous défendez.

    A lire. Les jeux et les hommes. Caillois. Gallimard. Le pari métaphysique du joueur. James Carse. Seuil. G. Giraud. La théorie des jeux, Champs Université. Flammarion, 2000.

  • ILYA PRIGOGINE, ISABELLE STENGERS. "DIEU JOUE AUX DéS"

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     NEWS. NEWS. NEWS. Multiplication d'orages et de pluies dilluviennes exceptionnelles dans toute la France, certains entraînant des dégats considérables, des inondations, des coulées de boue, des villages noyés. Ainsi à Marcigny en Bourgogne, les habitants de Marcigny se sont réveillés vendredi dernier consternés, après une effrayante nuit d'orage, en constatant l'ampleur des dégâts. L'eau tombée a non seulement déplacé des voitures, mais elle en a soulevé d'autres... Une Citroën ZX s'est ainsi retrouvée en équilibre sur une barrière au bord du ruisseau gorgé d'eau qui a dévalé depuis Semur-en-Brionnais. Anne Merloz, préfète de Saône-et-Loire, s'est rendue sur les lieux, pour comprendre comment le torrent avait pu dévaster aussi violemment le centre de Marcigny. Les analyses montrent que 90 litres d'eau au m2 sont tombés la veille, en début de soirée, et 70 litres au plus fort de l'orage, c'est-à-dire en moins de deux heures.

    cine_effet_papillon.jpg De tels orages - que le climatologues refusent pour l'instant de relier à l'actuel réchauffement - nous montrent combien les phénomènes climatiques demeurent des événements instables, difficilement prédictibles, affectés par des épisodes chaotiques. Ils nous rappellent qu'au cours des années 1990 les sciences dures comme la biologie, la chimie, la physique et même l'astrophyisque ont connu une révolution épistémologique importante, découvrant combien leurs modèles échouaient à rendre compte des phénomènes instables, des turbulences et des désordres à l'oeuvre dans la nature : que ce soit pour décrires les agitations climatiques, mais encore les changements d'états de la matière, la physique des tourbillons ou même le trajectoires des planètes - sans parler de ceux qui agitent les comportements humains, qu'ils soient économiques ou dans les moeurs. Des journalistes américains du New York Times ont appellé cette révolution théorique "les sciences du chaos", une expression qui a connu un succès international et s'est répandu dans tous les journaux de vulgarisation scientifique. Que faut-il entendre par cette formule à tout casser, qui interroge l'arrogance de notre raison et de l'esprit scientifique "classique" hérité de Laplace ( pour qui un démon omnisicient serait capable de tout savoir de notre univers, pensé comme entièrement déterministe) et de Einstein ( pour qui "Dieu ne joue pas aux dés")? Voici un entretien réalisé fin 1990 avec le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine et l'épistémologue Isabelle Stengers, deux figures de cette aventure intellectuelle.


    BIBLIOGRAPHIE ISABELLE STENGERS
    BIBLIOGRAPHIE ILYA PRIGOGINE

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  • UNE VIE PRECAIRE. L'HISTOIRE DE SERGE KOS, MORT DE FAIM AUX PORTES DE PEUGEOT.

     

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    NEWS. NEWS. NEWS. NEWS. NEWS. NEWS. Parler de "pénibilité du travail" semble être devenu une hérésie dans la la France du mot d'ordre du président de la République "Travailler plus pour gagner plus". Pourtant, les enquêtes sur les souffrances et les crises psychologiques des employés de bureau et des cadres se multiplient - aujourd'hui "On achève bien les cadres", de la journaliste américaine Barbare Ehrenreich (Grasset), hier "Souffrance en France" de Christophe Dejours (Points Seuil) -, tout comme celles consacrées au travail à la chaine et au stress dans les bureaux d'études des grandes industries automobiles. Ainsi la CGT de Peugeot-Mulhouse vient de publier une brochure documentée sur les  conditions de travail très dures chez le constructeur, suite aux trois nouveaux suicides avaient eu lieu parmi le personnel du site de production . Ces suicides faisaient suite à celui d'un employé de 51 ans qui s'était pendu en avril dans un local de l'unité mécanique. "On est très inquiets, on tire la sonnette d'alarme", expliquait à l'époque Vincent Duse, secrétaire CGT Peugeot. En quinze jours, entre avril et mai, il y a eu quatre suicides de salariés".

    La direction du groupe Peugeot avait alors répondu : "Les causes d'un suicide sont toujours complexes. Les ressources humaines de PSA mènent des enquêtes internes pour déterminer s'il peut y avoir un lien avec le travail. Nous réfléchissons aux causes potentielles du mal-être au travail". Selon la CGT, les salariés qui ont mis fin à leurs jours étaient "expérimentés, ils avaient entre 30 et 40 ans (...). Ils avaient des problèmes d'argent ou de santé, qui s'ajoutaient à la pression au travail, à l'ambiance pourrie sur le lieu de travail". Selon le syndicat, cité par Le Monde.fr, "la pénibilité du travail favorise aussi les dépressions", ajoutant que dans l'atelier des suicidés une "trentaine d'employés" seraient en dépression, et que la direction "envoyait des lettres aux salariés en maladie afin de les culpabiliser", ce que la direction a formellement démenti. La brochure que publie ces jours-ci la CGT Mulhouse, intitulée "Souffrances et suicide au travail. Des vies broyées" revient sur ses affaires, et montre l'importance des conditions de travail derrière ses drames. Elle s'inquiète aussi de "l’impunité consentie aux dirigeants des grands groupes industriels (...) par la dépénalisation du droit des affaires".

    Sur la réalité vécue, physique, psychologique, de la tension et la souffrance sur les lieux de travail, mais aussi sur la précarité consécutive à un licenciement, voici un reportage autour de la mort d’un jeune ouvrier qualifié de Peugeot. Après avoir travaillé dur, s'être retrouvé chômeur et avoir tenté plusieurs fois de se faire réembaucher, il est mort de faim entre l’ANPE et les portes des usines Peugeot Sochaux l’hiver 1980. Une autre forme du suicide ?  L'auteur-compositeur Charlélie Couture a écrit sa chanson "Serge K.", après la publication de cette enquête (paru dans Actuel fin 1980)

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  • CARLOS LISCANO PARLE DE L'IMPUNITE DES BOURREAUX

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    NEWS NEWS NEWS Difficile pour un pouvoir politique, dans un pays longtemps soumis par une dictature, de se déshabituer des habitudes autoritaires quand la démocratie revient. Il y a quatre mois, le militant urugayen anti-mondialiste FERNANDO MASSEILOT, sans casier judiciaire ni antécédent judiciaire, était arrêté chez lui, dans sa maison, comme un assassin, et accusé de "sédition", pour avoir manifesté contre la venue du président américain Georges Bush en Uruguay. Aujourd'hui, le jeune homme est toujours emprisonné, ce qui étonne beaucoup tous ceux qui soutiennent le nouveau gouvernement de l'Uruguay, le "Front Elargi" de la gauche. Assiste-t-on a un durcissement du régime, qui peine à mener des réformes sociales dans un pays où les traditions démocratiques restent fragiles ? Pour mieux comprendre la situation de l'Uruguay aujourd'hui, son passé dictatorial, et les difficultés à mettre en place des usages et des institutions démocratiques dans une Amérique Latine habituée aux "caudillos", aux classes dirigeantes avides et aux "golpes" à répétition, écoutez l'histoire noire et magnifique racontée par le grand écrivain urugayen Carlos Liscano dans son dernier livre "L'impunité des bourreaux" (Bourin Editeurs, mai 2007).

    Rencontré à Barcelone, où il présentait son livre, il nous a raconté la vie de Maria Macarena, l'enfant enlevée à sa naissance par des soldats de la dictature argentine qui ont tué ses parents, puis l'ont exilée à Montevideo, capitale de l'Uruguay, où elle a été élevée par un chef de la police urugayenne - avant de découvrir, à 20 ans, qu'elle était la petite fille du plus grand poète argentin vivant, Juan Gelman, une des voix libres de la gauche argentine persécutée, dont le fils et la belle fille avaient été assassinés. Juan Gelman, qui n'a jamais renoncé, vingt ans durant, à la retrouver - et dont voici l'histoire...

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    De Buenos-Aires à Montevideo :
    Maria Macarena, l’enfant volée
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    « Lettre à mon petit-fils ou à ma petite-fille »
    « Dans six mois, tu auras 19 ans.
    Tu as du naître un jour d’octobre 1976 dans une prison. Peu avant, ou peu après ta naissance, le même mois de la même année, ton père a été tué d’une balle dans la nuque tirée à bout portant. Ton père était prisonnier et sans défense, un commando militaire l’a assassiné. Peut-être est-ce le même commando qui l’a enlevé avec ta mère le 24 août à Buenos-Aires, et les ont conduits dans le camp de détention du « Garage Orletti », en plein quartier Floresta, que les militaires avaient baptisé « Le jardin ». Ton père s’appelait Marcelo. Ta mère, Maria Claudia.
    Ils avaient tous deux 20 ans. Et toi, dans le ventre maternel, tu avais sept mois.
    Je ne sais pas si tu es un garçon ou une fille. Je sais seulement que tu es né(e) (…) Maintenant tu as presque l’âge de tes parents quand ils les ont tués. »

    Le grand poète argentin Juan Gelman fait publier cette lettre le 12 avril 1995 dans Pagina 12, un quotidien de Buenos-Aires. Vingt ans après l’assassinat de son fils et de sa belle fille, arrêtée enceinte par des soldats de la dictature, il ignore le sort réservé à l’enfant, et s’il s’agit d’une fille ou d’un garçon. Il a juste appris en février 1978, que les militaires argentins avait fait passer un message succin au Vatican : « The child was born ». Sans préciser son sexe, ni où il vivait...

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    (Photo de Juan Gelman)

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