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lundi, 26 février 2007

MICHELA MARZANO : "AUJOURD'HUI LE CORPS RESTE SOUS CONTRÔLE"

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NEWS NEWS NEWS. La philosophe Michela Marzano vient de publier un important « Dictionnaire du corps » aux PUF : 190 auteurs et non des moindres, 300 articles. Critiquée pour avoir publié un éloge de la fidélité conjugale -non dépourvu de naïveté -, puis un essai parlant de "l'épuisement du désir" dans la pornographie (chez Buchet Chastel), elle est longtemps passée pour une philosophe reniant le plaisir, dans la tradition catholique. Elle a fini par imposer sa voix originale par la rigueur de son travail et ses critiques dérangeantes de la pensée libertaire.

Michela Marzano réfléchit depuis des années à la mise en scène du corps dans nos sociétés : disparition du corps dans les mondes virtuels, mauvais traitements infligés au corps dans la pornographie violente ("gonzo"), culte publicitaire de la femme mince et enfantine, jeux du corps dans les banlieues françaises, loi sur la bioéthique, politiques de fichage et de traitement des "délinquants-nés" par le ministère de l'intérieur. Nous l'avons rencontrée, alors qu'elle bouclait son volumineux "dictionnaire du corps", ayant tout relu depuis « A-abjection » jusqu’à «Z-zoophilie ».



ENTRETIEN AVEC MICHELA MARZANO

(publié dans Le Monde 2) 

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-Au terme de cet énorme « Dictionnaire du corps », vous écrivez que nos sociétés arrivent à une « impasse » dans la manière dont elles traitent et considèrent le corps. Ce qui vous inquiète. Donnez-nous quelques exemples flagrants …

« Prenez le « Cyberespace », l’apnée dans les mondes virtuels, le surf sur le Net, les sites comme « Second life » où vous vous inventez une « deuxième vie ». Ce sont des univers sans chair, pour des corps quasi immobiles, à l’image de « Mouse », le personnage d’une célèbre bande dessinée américaine « Cyberpunk » qui se retrouve transporté dans le cyberespace : « C’est magnifique, s’écrie-t-il, j’aimerais bien oublier ma viande et vivre ici ! Je serais heureux si je pouvais être une pure conscience ! ». Le corps, pensé comme de la «viande» encombrante, devient un fardeau pour les amoureux de la réalité virtuelle. Il les gêne, il empêche la conscience d’être libre, il les accable de contraintes, il leur impose le contact avec la réalité.

-Nous voici donc, sans corps, lancés dans le cyberspace...

« Le mot « cyberespace » a été inventé par un auteur américain de science-fiction, William Gibson, dans son roman « Neuromancien », qui a été un grand succès. Gibson pose le cyberespace comme un lieu totalement immatériel, où le corps n’a plus de place. Pour y vivre, en attendant de pouvoir y télécharger nos esprits en rêvant de devenir immortel, il suffit de s’inventer un corps de substitution capable de nous représenter et de se multiplier à l’infini : ce sont les « avatars », nos doubles numériques, qui préfigurent ceux qui évoluent aujourd’hui dans « Second life ». Un autre auteur de science-fiction, David Cronemberg, a bien vu cette déréalisation, cette perte de la « chair » dans le cyberespace. Dans son film « Vidéodrome », « Max », le héros, est fasciné par un programme de vidéo pornographique assorti de viols et de meurtres et se rend compte que la vue répétée de ces films modifie son esprit et son corps, le plongeant dans un monde d’illusion permanente. Il en arrive à confondre le réel et le virtuel, les vrais crimes et les crimes filmés, il comprend qu’il est en train de muter, qu’il entre dans l’univers de ce qu’il appelle « la nouvelle chair », un monde où le corps disparaît, dissous dans le « vidéodrome ».

-Dans la scène finale, Max veut se suicider en s’écriant « Vive la nouvelle chair !»

Au même moment, une voix-off féminine s’adresse à lui : « Je suis là pour te guider Max… La mort n’est pas la fin… N’ai pas peur de laisser mourir ton corps, contente-toi de venir à moi Max, viens vers Nicki. ». Dans « Vidéodrome », où Cronemberg pressent l’arrivée d’une pornographie très violente, comme dans «eXistenZ » où il imagine des consoles de jeux branchées à notre moelle épinière, il révèle comment les nouvelles technologies, en se câblant directement sur notre système nerveux, tendent à se substituer à notre corps et le manipuler à travers leurs programmes. -Comment expliquez-vous le grand succès public de ce monde sans corps, des jeux vidéos, des « chats » ? Nous n’y sommes plus confrontés aux lois du monde réel, à l’irréversibilité du temps, aux contraintes spatiales, à la souffrance, aux déceptions de la séduction et du plaisir, aux maladies sexuellement transmissibles, tout ce qui passe par notre corps.  Paradoxalement, la Toile multiplie les contacts entre les gens, par les forums, les blogs, les «chats», tout en les déréalisant. Chacun imagine parler avec d’autres personnes, tout en s’imaginant soi-même un autre, sans que les gênes corporelles interviennent, nous limitent par leur étroitesse, leur immuabilité, ou leurs dangers. C’est la même histoire avec les jeux vidéos, qui ont remplacé les jeux collectifs et physiques des enfants d’hier dans les rues, les écoles, des jeux pleins de sensations, d’émotions nerveuses, de vraies rencontres charnelles.

-La lecture aussi est une activité imaginaire, toute virtuelle, et immobile… De là à dire qu’elle annihile le corps ?

Le problème vient de ce que, souvent, la console de jeu remplace les autres activités ludiques, surtout celles jugées « violentes », ou encore sert de nounou. Quand il joue, ne remuant que la main sur la manette, l’enfant n’affronte que des épreuves virtuelles. Lorsqu’il est battu ou « détruit », il recommence, sans avoir à supporter les conséquences physiques de ses « échecs ». Aucune trace du combat ne reste. Aucune blessure n’est définitive. Il peut tout faire et tout défaire, comme dans les combats sans fin, sans dégât physique, sans douleur, de films comme « Matrix ». Il perd de vue le fait que, dans la réalité, les choses ne vont pas ainsi et que les traces de nos actions marquent à la fois notre corps et le corps d’autrui. Les enfants modernes deviennent ainsi des sortes de « cyborgs », des créatures à moitié cybernétiques et solitaires, aussi captivés par les écrans que des employés de bureau rivés à leur ordinateur, ayant perdu l’habitude des contacts et des jeux plus charnels. Le philosophe Alain Milon parle de « cybercorps » sans visage, sans intériorité, sans présence singulière ou dérangeante, sans sexualité, discutant à l’infini dans les « chats », mais arrivant à ne plus mener aucun combat, aucun véritable « forum » démocratique dans la vie réelle.

-Vous repérez encore une vision escamotant la vie réelle et l’expérience sensible du corps, de son histoire, ses surprises, ses découvertes, ses perversions, dans les actuelles explications « génétiques » du comportement humain.

En 1870, le médecin légiste italien Cesare Lombroso remarqua une cavité atypique en étudiant le crâne d’un bandit notoire, un certain Vilella. Il en conclut que les criminels présentaient tous des anomalies physiques semblables à celles des hommes « sauvages » et dressa bientôt le portrait-robot du « criminel né » et de la «  donna delinquente » (« la femme délinquante »). Selon lui, tous possédaient une morphologie spéciale, reconnaissable à certaines malformations du nez, des dents, du menton, des doigts, etc. C’est ainsi qu’on commença à prétendre que certaines conformations physiques, dites « dégénérées », influençaient le comportement humain. En Angleterre, un cousin de Charles Darwin, Francis Galton, le théoricien de l’eugénisme, chercha à son tour à déterminer un prototype de « dégénéré » en fusionnant les photos de milliers de malades mentaux et de criminels, persuadé qu’ils héritaient de tares héréditaires. Il prétendait améliorer la race anglaise en repérant les sujets génétiquement sains et les « tarés ». La génétique moderne, relayée par certains médias aimant les explications faciles et sensationnelles, a pris le relais de ces recherches en nous expliquant que chaque caractère physique de l’organisme, mais aussi nos comportements, ont pour « origine» un gène particulier inscrit dans notre ADN. Aujourd’hui, des scientifiques en sont venus à chercher dans les gènes l’explication d’un certain nombre de comportements, comme par exemple « le gène de l’adultère » ou de « l’homosexualité ». En 1996, des chercheurs américains ont annoncé avoir découvert le fondement génétique du « désir de nouveauté », du « besoin de sensations fortes » et de l’«excitabilité».

-L’histoire personnelle, la vie sociale, la liberté individuelle se trouvent escamotées ?

« Ici encore, on oublie combien l’histoire personnelle façonne chaque corps, ses désirs, ses talents. On escamote le fait que chacun de nous évolue dans un environnement particulier, subit les pressions de son entourage, son environnement, sa culture, sa vie ! Le corps humain n’est pas comparable à une machine ou un logiciel prêts à exécuter le programme exact de ses gènes, sans aucune marge de liberté. Ces théories sous-entendent qu’avec une surveillance à la naissance et reprogrammation génétique, nous pourrions « guérir » les homosexuels, ou améliorer les nouvelles générations. Ce n’est pas de la science-fiction, les Américains ont commencé de le faire en donnant massivement des « hormones de croissance » à leurs enfants, ou encore aux personnes âgées, ce qui n’a pas été sans conséquences fâcheuses.

-Nous sommes, dites-vous, toujours influencés par une conception étroite du « corps machine » ?

Historiquement, le corps a souvent été traité comme un « corps cage », « un corps machine », un « corps matière ». Cela continue aujourd’hui. Nous sommes confrontés à des positions philosophiques, quasi idéologiques, qui réduisent le corps … soit à « un fardeau » dont il faudrait se libérer grâce à l’immersion ludique dans les écrans ou par des régimes alimentaires draconiens … soit à un organisme complexe dépendant d’un système de gènes et de synapses déterminant toute conduite et décision humaine. La majorité des débats autour du corps se retrouvent dans une impasse. D’un côté, il est analysé comme une « matière » à façonner au gré de nos envies, toujours insatisfaites. De l’autre, il est identifié au destin, ou à la fatalité. Il n’est jamais considéré comme étant « nous-même », nous constituant comme un « corps esprit » en mouvement, il reste une sorte de « tare », au sens de poids lourd, de fardeau que nous portons.

-Cette vision « réductrice », montrez-vous, n’est pas sans conséquence concrète au niveau médical, ou des assurances santé…

C’est toute la question des « maladies génétiques ». Aujourd’hui la médecine a tendance à affirmer que les causes de la plupart des maladies proviennent d’une anomalie génétique. Ce qui est rarement le cas. Pourtant, aux Etats-Unis, on commence déjà à voir les conséquences de ce réductionnisme. Au nom de la prévention, on identifie et fiche les personnes qui présentent des gènes qui risqueraient, dans certaines conditions extrêmes, de développer certaines maladies. Parfois, les assurances refusent même d’assurer les « génétiquement incorrects », ou alors au prix fort. En France heureusement, comme le rappelle la juriste Dominique Thouvenin, nous n’en sommes pas encore là. La loi a choisi des protéger le plus grand nombre de malades, personne ne pouvant « faire l’objet de discriminations en raison de ses caractéristiques génétiques ». Mais il faut craindre qu’un jour, sous la pression économique, la loi change… Il ne faut pas oublier que, suite au développement foudroyant des biotechnologies, la loi permet déjà la « brevetabilité » privée des inventions issues de nos gènes. L’impact économique est déjà considérable : selon la Commission européenne, en 2005, le marché de l’industrie des biotechnologies atteignait plus de 100 millions d’euros… Toutes ces recherches ne devraient-elles pas être publiques, pour être ensuite rendues au public, je pose la question.

-Le Comité Consultatif d'éthique cependant veille ?

En France, la question des règles juridiques concernant le corps et son statut s’est posée au début des années 1990, dans le champ de la bioéthique. Le droit avait longtemps ignoré les rapports que chacun entretient avec son corps et de façon plus générale, la société n’avait pas cru devoir fixer des limites juridiques précises à l’utilisation de tout ou partie du corps humain, contredisant en cela la conception éthique humaniste - celle d’Emmanuel Kant par exemple, pour qui le corps humain ne doit en aucun cas être source de commerce, et qu’il est « indivisible », ses organes ne pouvant être vendus... C’est pour régir à ces sujets délicats que les lois bioéthiques de 1994 ont été votées. Elles doivent en principe être à nouveau modifiées en 2009, suite à l’essor des biotechnologies et de la génétique. Faut-il dissocier le corps et la personne, ouvrant ainsi la possibilité de le considérer comme une simple « machine » composé d’organes et de gènes commercialisables ? Faut-il le réduire à un « organisme », que la médecine peut « modifier génétiquement » comme n’importe quel autre organisme ? Faut-il au contraire le considérer comme le socle même de la personne, ce par quoi nous somme au monde,  exprimons notre subjectivité et nous rencontrons les autres ? Autant de questions auxquelles il faut impérativement répondre. Le destin de l’humain se joue à chaque fois que l’on parle du destin du corps…

-Nous vivons dans une société où, à côté du culte du « cybercorps », la fascination pour l’explication génétique, nous développons un véritable « culte du corps », bien réel celui-là…

C’est vrai, mais le culte contemporain du corps est celui d’un corps sous contrôle, parfaitement maîtrisé, un corps qui doit obéir aux normes formelles et de beauté en vigueur. Exhiber un corps mince, toujours jeune, tonique, jamais maladif, prouve aujourd’hui la capacité d’un individu à assurer un contrôle sur sa propre vie. À la « réussir ». C’est devenu un impératif à la fois esthétique et moral. Pour les femmes en premier lieu. Le champ sémantique utilisé par la plupart des journaux féminins est révélateur : les produits le plus souvent vantés sont ceux qui permettent de «mincir où l’on veut et quand on veut », de « brûler les graisses en restant mince », les phrases les plus utilisées vantent « le maquillage qui rajeunit », ou « le produit qui fait gagner dix ans en dix minutes ». Ici encore, le corps, sa fragilité, sa finitude, ses différences d’un individu à l’autre, ses accidents, sont oubliés. Aujourd’hui, c’est d’abord l’image corporelle qui séduit ou choque l’autre, l’attire ou le dégoûte. Dans les années 1950 par exemple, que Jean-Paul Sartre louche, fume, soit laid et petit ne l’empêchait pas d’être attirant, présenté comme un séducteur et d’être désigné comme « un philosophe de la liberté ».

-Pourtant nous pensions vivre à l’époque de « libre disposition de son corps » ?


 Depuis les années 1980, se délivrer des défauts et des envies du corps est devenu la grande manière de « prendre sa vie en main ». C’est par le soin attentif du corps, à son poids, son bronzage, ses rides, que chacun fait preuve de maîtrise de soi, alors que le manque d’attention à son apparence physique trahit sa faiblesse morale et son marginalisme. La rhétorique contemporaine du corps est très rodée, apparemment fondée sur la liberté. Chaque individu doit être libre de choisir la vie qui lui convient, il doit pouvoir s’épanouir, « être lui-même », mais, pour cela, il ne lui suffit pas tout simplement « d’être » : il doit mériter sa beauté, sa sveltesse, sa santé. Derrière la prétendue liberté de déterminer sa propre vie par la domestication du corps, se cache une nouvelle dictature des préférences et des désirs, un modelage rigoureux du corps et même des émotions. Dans ce monde de représentations, l’image du corps devient le simple reflet des attentes et des normes du genre qui nous entourent : par exemple devenir une Femme éternellement jeune et sexy. Si bien que  le corps lui-même semble devenir une image. « L’« image de soi » n’est plus une image physique, donnée par nos parents, une taille, une grâce, une expérience intérieure, une allure tridimensionnelle, une image en construction, riche, personnelle, mais une apparence. Nous opposons à nouveau le corps et l’esprit, la chair et la morale, jusqu’à faire du corps un adversaire à combattre, à soumettre, à sculpter. Le corps n’est acceptable que dans la mesure où il ne nous trouble pas avec ses « excès » de matérialité : ses graisses, ses faiblesses, ses souffrances, ses envies, ses vices. Il est redevenu un objet, un élément du monde extérieur qui dérange lorsqu’il ne fonctionne pas comme on le souhaite, ou lorsqu’il semble s’imposer à nous avec ses pénibles exigences : les maladies, l’embonpoint, le métabolisme…

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