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LA PROTESTATION MASSIVE DES MILIEUX JUDICIAIRES CONTRE LA LOI SUR LA "RETENTION DE SURETE" ET L'INQUIETANTE DERIVE GENETIQUE DE M. SARKOZY

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L'inquiétante loi sur "la rétention de sureté", votée par l'Assemblée Nationale le 6 février 2007, adoptée par le Sénat, remise en cause par le Conseil Constitutionnel - que le président de la République, pourtant gardien de la constitution, a tenté de contourner - soulève une opposition de plus en plus déterminée dans les milieux judiciaires. Rappelons que cette loi, telle qu'elle apparaît dans le projet de loi du 28 novembre 2007 constitue selon l'ancien ministre la justice Robert Badinter « un changement profond d’orientation de notre justice (...) Après un siècle, nous voyons réapparaître le spectre de « l’homme dangereux » des positivistes italiens Lombroso et Ferri, et la conception d’un appareil judiciaire voué à diagnostiquer et traiter la dangerosité pénale. On sait à quelles dérives funestes cette approche a conduit le système répressif des Etats totalitaires. » ( La prison après la peine, Le Monde du 27/11/2007).
Cette loi, défendue avec hargne pour de tristes raisons électoralistes - flatter le vote d'extrême-droite et l'opinion ultra-sécruritaire (les personnes âgées, fond de commerce du vote sarkozyste) avant les élections régionales - revient sur le principe même de "non rétro-activité" du droit français : ce qui explique la censure du Conseil Constitutionnel. Elle permet d'élargir les pouvoirs discrétionnaires de la police - déjà très importants -, de durcir les sanctions et renforcer les moyens de contrainte, mais encore de procéder à "des enfermements préventifs" sur la base d’une présomption d’infraction future. Ce faisant, elle installe une logique d’élimination permanente des décrétés "délinquants", les condamnant à une véritable mort sociale : le fichage à vie, l'impossibilité du rachat, autant dire le déni de Jean Valjean. L’appréciation de la "dangerosité" n’est elle-même fondée sur aucune évaluation solide, faisant appel à la seule expertise psychiatrique, entretenant une grave confusion entre délinquance et maladie mentale : l'évaluation de la dangerosité d'une personne relève désormais du "diagnostic". Avec ce texte de loi, la France de M. Nicolas Sarkozy s'est dotée d’un dispositif sans équivalent dans nos démocraties (aucune loi comparable existe en Europe, quoiqu'en dise le gouvernement) - aux Pays Bas et en Belgique, ce type d’enfermement n’intervient qu’en substitution à la peine. Aujourd’hui, c'est la Russie de M. Poutine qui enferme des journalistes dans des établissements psychiatriques, prétextant de leur "dangerosité sociale".
Indignés par cette "loi de rétention" - à ajouter aux annales de ce régime -, le Syndicat National de l'ensemble des personnels de l'Administration (SNEPAP-FSU), le Syndicat de la Magistrature et quarante associations médicales, judiciaires et humanitaires (dont La Ligue des droits de l'Homme, le Syndicat de la Medecine Générale, l'Union Syndicale de la psychiatrie, etc) lançaient le 20 mars 2008 un appel demandant son abolition. 15.500 personnes l'ont signé en une semaine (pour signer : www.contrelaretentiondesurete.fr/). Que dit ce texte ?

" Malgré l’opposition de très nombreux professionnels et citoyens, la loi instaurant une « rétention de sureté" qui permet, après l’exécution de la peine de prison, de prolonger - sans limitation de duŕee et sans infraction - l’enfermement des personnes considéŕees comme d’une «particulière dangerosité" est entŕee en vigueur.
La mise en place d’un tel dispositif relève d’une philosophie de l’enfermement qui dénie à l’homme toute possibilité d’amendement.
La présomption d'innocence devient secondaire et la justice de sureté prend le pas sur la justice de responsabilité.

NOUS NE POUVONS ACCEPTER UN TEL MODELE DE SOCIETE

- parce que la rétention de sureté, comparable dans sa philosophie à la peine de mort, est une peine d’élimination préventive susceptible de graves dérives ;
- parce que la rétention de sureté ajoute de l’enfermement à la peine de prison, déjà anormalement longue en France au regard des standards européens, et constitue en conséquence un traitement inhumain et dégradant ;
- parce que la rétention de sureté implique un pronostic arbitraire de la «dangerosité», dont les contours ne peuvent être clairement définis, ni par les psychiatres, ni par les juristes ;
- parce que la rétention de sureté crée l’illusion du « risque zéro » de récidive par l’exploitation démagogique de la douleur des victimes ;
- parce que la rétention de sureté témoigne du renoncement des pouvoirs publics à faire de la prison un temps utile à la prévention de la récidive et à la réinsertion ;
- parce que la rétention de sureté, malgré l’accomplissement de la peine, n’autorise plus l’oubli du crime, réduisant ainsi la personne à son acte criminel passé avec le risque de l’y enfermer à jamais ;
- parce que la rétention de sureté est une violence institutionnelle inacceptable qui prive les détenus de tout espoir de liberté;
Pour toutes ces raisons, la rétention de sureté n’est en aucun cas un instrument
de prévention de la récidive et de protection des citoyens."

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(Dessins de prototypes de "délinquants-nés", archives Lombroso 1870)

 

Face à cette volonté sans précédent d'enfermer les personnes dans une catégorie "dangereuse", les ficher et les poursuivre toute leur vie, jusqu'après une condamnation, leur refuser toute redemption et toute capacité de changer, comment ne pas s'interroger sur les curieux propos tenus par M. Nicolas sarkozy pendant la campagne électorale ? « Je suis né hétérosexuel », « un homosexuel naît homosexuel », « la part de l’inné est immense », « il existe une faiblesse physiologique héréditaire », « j'incline à penser qu"on nait pédophile », «les jeunes qui se suicident ont une fragilité préalable », «la sexualité est une identité » : autant des phrases avancées dans le magazine « Philosophie » puis dans le quotidien Libération. Elles ont soulevé en France une controverse nationale. Nous avons vu ressurgir dans les colonnes des journaux, les meetings politiques, l’antique et houleux débat sur l’inné et l’acquis chez l’homme, la vieille question de l’autonomie de la liberté humaine au regard du déterminisme biologique. Une enquête sur le fond et quelques rappels historiques sur ces questions méritaient d'être faits (article publié dans Philosophie Magazine, mai 2007).

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L’affaire philosophique de la campagne présidentielle commence le 5 février 2007, sur TF1, pendant l’émission « J’ai une question à vous poser »...
... À un invité qui critique son refus de légaliser le mariage homosexuel, M. Nicolas Sarkozy répond : « Si on accorde le mariage homosexuel (…) on donne alors à la société une image de la famille qui n’est pas celle que je souhaite que l’on donne. » Une famille, selon le candidat, c’est « un papa, une maman ». Pour étayer cette conception très naturaliste (que penser alors des familles recomposées, ou de l’homoparentalité désormais reconnue en Angleterre, en Belgique, au Danemark, en Espagne, aux Pays-Bas, en Suède ?), il ajoute ce qui ressemble à la fois à un « cogito » et un « coming out » : « Je n’ai pas fait le choix de l’hétérosexualité, je suis né hétérosexuel. Vous faites le choix de révéler votre homosexualité, mais je ne pense pas que vous l’ayez décidée. » Qu’entend exactement M. Nicolas Sarkozy par cette assertion sur la nature innée de la sexualité ?
Le candidat précise sa réflexion dans Philosophie d’avril, débattant avec Michel Onfray. Alors que ce dernier déclare « Je pense que nous sommes façonnés, non pas nos gènes, mais par notre environnement », M. Nicolas Sarkozy répond par une série d’arguments défendant un déterminisme puissant, héréditaire, de nos comportements sexuels et dépressifs : « Je ne suis pas d’accord. J’inclinerais à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. » Évoquant les « 1200 ou 1300 jeunes » qui se suicident en France, il développe : « Ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés. Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. » Il compare alors cette détermination génétique forte du comportement à celui du cancer : « Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire ». Il conclut sans ambiguïté : « La part de l’inné est immense ».

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UN HOMME NAIT CE QU'IL EST

M. Nicolas Sarkozy étoffe encore cette conception déterministe dans Libération du 12 avril, déclarant : « Je pense que la sexualité est une identité (…) Oui, je suis né hétérosexuel. Je ne me suis jamais posé la question du choix de ma sexualité. » Puis il rappelle que la migraine, elle aussi, est d’origine génétique : « Nous sommes six millions de migraineux. C’est totalement héréditaire. » Résumons : dans le débat ancien, polémique et toujours vivifiant sur la liberté humaine, qui cherche à faire la part de l’inné et l’acquis, du déterminisme et du libre-arbitre, du genre et de la sexualité, M. Nicolas Sarkozy choisit résolument la conception naturaliste et biologisante. Nous naissons ce que nous sommes, avec un lourd passif « initial », « héréditaire », des « fragilités » et des « identités » pas choisies, prédéterminées, qui façonnent notre sexualité et beaucoup de nos comportements. Un homme naît ce qu’il est.

Ces propos ont soulevé une énorme controverse qui n’est pas prête de retomber. Des généticiens, des psychiatres, des médecins, des philosophes, toute la classe politique, des sociologues, des associations ont réagi, de toutes les manières : polémiques, coléreuses, inquiètes. Pour expliquer un tel émoi, il faut rappeler les présupposés politiques des déclarations de M. Nicolas Sarkozy. En hiver 2006, alors ministre de l’intérieur travaillant à une loi sur la prévention de la délinquance, il a demandé aux maires de lever le secret médical et de généraliser le dépistage chez les enfants de 36 mois des comportements suivants : « indocilité, indice de moralité bas, hétéroagressivité, faible contrôle émotionnel ». À l’époque, une pétition de protestation lancée par des professionnels de la santé et des associations - « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans » - avait recueilli 180000 signatures.

Cette politisation, et les questions qu’elle soulève, ne doivent pas cependant masquer la profondeur et les enjeux de la controverse, bien exprimée par la réaction à chaud du philosophe Marcel Gauchet, de la revue Débat (Nrf) : « C'est un mode de pensée assez banal, reflet du grand courant de pensée dominant au niveau mondial : le courant naturaliste, biologisant, néodarwinien, pour qui l'inné prime l'acquis (…) Mieux vaut essayer de comprendre et d'opposer des arguments de fond. ».

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LES "CRIMINELS NES"

C’est au début du XIXe siècle que les théories sur l’origine « héréditaire » de la délinquance, le poids écrasant de l’inné dans « le crime », ont pris leur essor. La phrénologie, imaginée par le neurologue viennois François Joseph Gall (1757-1828), affirme que notre cerveau développe des lobes plus ou moins importants, chacun chargés d’une fonction intellectuelle précise – aire du langage, de la motricité, la sexualité, etc – qui modèlent la forme de notre crâne. En conséquence, l’étude et la palpation des bosses et renflements de la boîte crânienne vont permettre de repérer les « idiots », ou les « pédophiles nés », mais encore de classer les humains par leurs caractéristiques physiques héréditaires : la légende de la « bosse des maths » vient de là. Avant que des études de physiologie révèlent qu’en fait les fameuses bosses apparaissent selon la position du nouveau-né dans son lit - et que l’imagerie par résonance magnétique nous montre que plusieurs aires du cerveau participent de toute opération intellectuelle-, ces travaux vont mener à la craniologie du français Paul Broca en 1860. Ce dernier, qui fut un des prestigieux fondateurs de l’anthropologie, développa la théorie selon laquelle la taille du cerveau dont nous héritons faisait l’intelligence : vous naissez avec le front haut du génie, ou le crâne fuyant du débile. Broca expliqua bientôt que l’homme européen au gros cerveau était, de façon innée, plus doué que sa femme, et le blanc nordique que le noir Africain. Nous savons, depuis, que l’intelligence n’a rien à voir avec la masse cérébrale : Anatole France possédait un tout petit cerveau, celui d’Einstein était très en dessous de la moyenne, et l’on note des différences d’1 à 2 kilos entre les cerveaux de différents « génies ».

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(photos extraites de "L'antisémitisme et la science" de Lombroso)

L'EUGENISME

Ces travaux, qui ont mené à l’anthropométrie, accompagné la naissance de la psychiatrie, ont été repris par le médecin italien Cesare Lombroso, qui publia en 1876 « L’uomo delinquente », « L’homme délinquant ». On y trouvait des planches anatomiques des crânes de bandits, mauvais sujets, alcooliques, violeurs, assassins présentant des signes distinctifs : front « prognathe », cavités ou bosses crâniennes « atypiques », etc. Lombroso voulait établir une corrélation forte entre la forme du cerveau, l’hérédité et les comportements criminels, pervers ou suicidaires - pour des raisons tant de détection policière que dans un souci de guérir le criminel. En Angleterre, Francis Galton (1822-1911), le cousin de Darwin, qui a beaucoup contribué à populariser la théorie de l’évolution, voulut lui prouver que l’hérédité jouait un rôle déterminant dans la supériorité des races, et qu’il fallait les améliorer – contredisant en cela la loterie et le brassage sexuels découverts par Darwin lui-même. Convaincu que les malades mentaux et les délinquants héritaient de maladies familiales et de tares fatales, il ficha et compara des milliers de photos d’asociaux et de criminels en vue de découvrir le prototype du « dégénéré » - sans tenir compte aucun compte des facteurs sociaux, des conditions de travail, de la misère. Francis Galton entendait corriger « la race anglaise », et éviter aux bonnes familles de s’abâtardir. Il inventa ainsi l’« eugénisme », la politique d’amélioration raciale, dans des proportions de masse, sur des critères très flous, et pas très catholiques. -l’eugénisme va connaître le succès foudroyant que l’on sait dans les partis nationalistes et les milieux colonialistes du XXe siècle, et nourrir des politiques d’épuration ethnique. C’est là l’extrême de la théorie « innéiste ».

DURKHEIM CONTRE-ATTAQUE

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En 1897, Emile Durkheim, l’ami de Jaurès, un des fondateurs de la sociologie, va vigoureusement combattre le déterminisme biologique des comportements en publiant sa célèbre analyse du suicide. Selon Durkheim, il s’avère déjà très difficile de définir de définir un suicide. Un tel acte obéit à des intentions et des explications très diverses, révèle la liberté de l’homme autant que sa misère, sans compter les faux-suicides, qui sont des signes de détresse. L’étude montre toute l’importance de la donne sociale dans le suicide, que ce soit la vie amoureuse et sexuelle, la situation familiale, l’éducation, l’influence religieuse, sans oublier ce que Durkheim appelle la «variable intervenante », non comprise dans les statistiques - comme la « cohésion sociale » par exemple. Il ajoute encore la notion d’« anomie » : la perte des valeurs, du sens d’intégration dans la société, le sentiment d’aliénation, ou de peur économique.

UNE QUERELLE DEPASSEE

Un siècle plus tard, qu’en est-il de ces grandes oppositions de l’inné et de l’acquis, au regard des déclarations tranchantes de M. Nicolas Sarkozy ? Elles se perpétuent aujourd’hui, même si en France nombre de grands scientifiques, chercheurs, et épistémologues, relativisent beaucoup la notion du « déterminisme » de la biologie et la génétique dans les conduites humaines. Ils s’intéressent plutôt à une approche multifactorielle ( sociale, génétique, cognitive, culturelle, sexuelle, médicale), et à ce qu'ils appellent l'"epigénétique" : l'interaction permanente de l'environnement et des gènes . Ainsi un généticien comme Axel Kahn expliquait début avril, après les propos de M. Sarkozy dans Philosophie : « La notion fondamentale à saisir est celle-ci, un gène ne commande jamais un destin humain. Il ne fait qu’intervenir dans un programme complexe auquel participent de nombreux autres gènes en interaction subtile avec un programme biologique qui définit la réactivité des hommes à leur environnement psychologique, psychique, éducatif, etc... Une fois pour toutes, il faut abandonner ces notions d’un gène du suicide, du crime, de l’agressivité ou de l’homosexualité (…) Ce qui est terrible dans ce que j’appelle “la vieille obsession de la nouvelle droite”, c’est ce désir d’utiliser le déterminisme génétique comme un moyen efficace pour s’exonérer de ses responsabilités dans les désordres comportementaux. »

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QUE DISENT LES CHERCHEURS ?

Entrons dans le détail des recherches actuelles sur la génétique et les « comportements ». Thomas Bergeron de l’Institut Pasteur, chercheur en génomique fonctionnelle, travaille avec son équipe sur « La génétique humaine et les fonctions cognitives ». Lui aussi reste très prudent sur l’idée du « déterminisme » biologique sur la pensée. « En général, les scientifiques préfèrent parler de « susceptibilité » plutôt que de déterminisme dans la très grande majorité des maladies psychiatriques. C’est seulement dans de rares cas de maladies génétiques dites « monogéniques » (maladies comme la mucoviscidose ou un seul gène muté est nécessaire et suffisant pour être malade) que les individus pourraient être considérés comme « déterminés». Cependant ce terme est très mal choisi pour au moins deux raisons. D’une part, la sévérité voire même l’apparition d’une maladie monogénique s’avère très souvent influencée par d’autres gènes et par l’environnement : il reste donc toujours extrêmement difficile de prédire les conséquences d’une susceptibilité génétique. D’autre part, il est complètement faux de dire : si « c’est génétique », alors on ne peut rien faire, la personne est déterminée à être malade. Heureusement, une mutation dans un gène n’empêche pas la personne d’être soignée. Cette relation indissociable entre « déterminisme » et « génétique » est donc fausse. »

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(Caractéristiques physiques de "délinquants nés" selon le docteur Lombroso)

PHILOSOPHE DES SCIENCES

Anne Fagot-Largeault, professeur au Collège de France, membre de l’Institut, titulaire de la chaire de « philosophie des sciences biologiques et médicales » explique combien la querelle du déterminisme a évolué. Elle nous écrit : « Sur le prétendu déterminisme génétique des comportements, et en particulier des comportements relevant de troubles jugés psychiatriques, il y a beaucoup de spéculations, et très peu de faits scientifiquement établis, même dans les pays anglo-saxons. Aucune affection psychiatrique, dans l'état actuel des connaissances, ne peut être associée à des déterminations génétiques "fortes". La seule pathologie "psychiatrique" pour laquelle des facteurs génétiques de « prédisposition », et pas de « détermination », aient jusqu'ici été identifiés, c'est l'autisme infantile - encore s'agit-il de probabilités faibles. Il ne faut pas confondre "trouble psychiatrique" et "comportement". La pédophilie et les tentatives de suicide sont des comportements qui peuvent, selon les cas, et pas toujours, être liés à un trouble psychiatrique. Et encore, le lien n'est pas toujours clair... La plus grande prudence s'impose quand on cherche la "cause" d'un comportement déviant ou jugé anormal. » Pourquoi une telle méfiance devant la « cause » biologique ? Car il faut toujours supposer l’activité de la liberté humaine, la manifestation d’une volonté : « Si nous respectons nos semblables, ajoute Anne Fagot-Largeault, nous leur attribuons par principe une liberté de choix, et la responsabilité de leurs actes, donc nous estimons qu'ils ne sont pas régis comme des mécaniques par les facteurs qui ont pu les influencer... »

A l'INSTITUT PASTEUR

Détection et fichage des délinquants Catherine Vidal, neurobiologiste à l’institut Pasteur, a regardé pour Philosophie les études récentes publiées en Allemagne et aux Etats-Unis concernant la biologie du « suicide ». Elle n’a rien trouvé de convaincant. A l’entendre, la méthodologie même de ces recherches, semble « stérile ». En effet, il faut d’abord trouver des suicidés qui se sont ratés. Ensuite, trouver des populations homogènes de suicidés : même genre de suicide, antécédents proches, situation sociale et familiale similaire. Puis confronter les résultats à un « groupe contrôle ». Mais lequel ? Des déprimés qui ne suicident pas ? Des gens qui se sentent bien, mais qui ont pensé au suicide ? Des personnes heureuses ? Reste ensuite à savoir quoi chercher dans le cerveau. Généralement, les études traquent le faible taux de sérotonine, « le neuromédiateur à la mode » à qui l’on attribue aujourd’hui tous les maux, dépression, alcoolisme, agressivité, troubles de la sexualité. « Cela, sans jamais répondre à la question, précise Catherine Vidal : cette baisse de sérotonine est-elle le résultat de la dépression, ou la cause ? » Ensuite, on cherche la sérotonine dans le sang, alors qu’elle n’a jamais le même taux dans le cerveau. On néglige les autres neuro-médiateurs, alors qu’ils interagissent aussi. Mais comment ? « Aller prouver qu’il existe une relation déterministe entre une légère baisse du taux de sérotonine et un comportement aussi complexe qu’un suicide, puis un passage à l’acte. ». La seule étude récente, la plus sérieuse, faite en Allemagne sur une population supposée homogène de 50 suicidés n’a rien donné de significatif au niveau quantitatif. « Nous ferions mieux de chercher ailleurs » conclut Catherine Vidal.
Qu
e pense-t-elle des recherches engagées par M. Nicolas Sarkozy visant à détecter des comportements pré-délinquants chez les enfants de 3 ans, la chercheuse parle de présupposés déterministes très biaisés – et très peu rigoureux : « Une équipe cherchait s’il existait des influences génétiques à « l’impulsivité », « l’agressivité », la « violence », c’est-à-dire des comportements très difficiles à définir, surtout chez des enfants de trois ans. Au final, ils se sont rabattus sur des études faites sur les rats, qui peuvent difficilement fournir un modèle valable pour expliquer les conduites d’enfants, et détecter les délinquants précoces. Un rat ne possède pas un néo-cortex, qui contrôle le cerveau primitif, comme l’homme. Il ne développe pas une pensée consciente capable de contrôler ses instincts. L’étude a extrapolé depuis le rat jusqu’à l’enfant, pour arriver à nous dire qu’à cet âge, il y aurait déjà des « tempéraments » asociaux, des « prédispositions » à la délinquance qui s’expliqueraient biologiquement. Comme si un enfant « impulsif » allait le rester toute sa vie, et devenir un casseur. Comme si tout était joué à trois ans ! C’est vraiment nier la plasticité de notre cerveau, qui contient 30 milliards de neurones, pouvant effectuer un million de milliards de connexions possibles. Si nous sommes programmés à quelque chose, c’est à apprendre. »

Ficher les voleurs de pomme
Un fait divers survenu le 5 mai 2007, juste avant l'élection présidentielle, montre comment les dispositions sur le fichage des délinquants commencent d'être appliquées à la lettre". Ce jour là, à la demande des policiers, deux enfants de 8 et 11 ans arrétés pour avoir volé un tamagoshi, conduits au poste, doivent être soumis à un prélèvement de leur ADN, en vue d'être génétiquement fichés. Le père s'y oppose. Voici l'histoire rapportée par Le Monde.fr du 6 mai (et du Parisien du 5 mai) : "Deux frères de 8 et 11 ans pourraient se voir prélever leur ADN par la gendarmerie pour avoir volé deux tamagotchi et deux balles rebondissantes dans un hypermarché du Nord. Les échantillons seraient conservés dans le fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg)(...) Comme beaucoup de Français, le père pensait que le fichage génétique était réservé aux délinquant sexuels, et aux adultes. Pour surprenant que cela puisse paraître, il n'en n'est rien : la loi ne prévoit pas d'âge minimum. Depuis la loi Sarkozy sur la sécurité intérieure de 2003, une centaine de délits obligent à se soumettre au prélèvement génétique. Limitée, à l'origine, aux infractions sexuelles, la législation concerne aujourd'hui les meurtres et les cambriolages, les vols simples, les tags ou les dégradations. Le prélèvement s'applique aux personnes condamnées mais aussi aux simples suspects. Depuis l'entrée en vigueur de ces dispositions, le fichier de la Fnaeg explose. Entre 2003 et 2006, le nombre de profils enregistrés est passé de 2 807 à plus de 330 000. Bien que ce système ait permis d'élucider plus de 5 000 affaires, ceux qui s'opposent aux prélèvements dénoncent l'instauration d'un "répertoire de masse"."
On mesure avec cette histoire d'enfants fichés pour avoir volé un gadget dans un supermarché ("le voleur de pomme" d'aujourd'hui), les risque de voir s'instaurer le fichage à vie de tout un chacun, dès l'enfance, au moindre faux pas - c'est-à-dire la criminalisation de tous, surtout dans les classes pauvres.

A suivre...


 

Commentaires

  • Vous n'avez pas traité un sujet qui sous-tend toute cette controverse sur la génétique : les raisons économiques.
    En effet, si l'Etat fait des lois permettant de constituer des fichiers génétiques des délinquants, tout en affirmant que ces comportements sont d'origine génétique ou héréditaire, il laisse entendre qu'on pourrait "traiter" ces personnes génétiquement incorrectes par des médicaments appropriés, selon le raisonnement : un mauvais gène = un mauvais comportement.
    Il faudra alors faire appel aux grandes compagnies pharmaceutiques - qui tentent de breveter nos gènes et notre genome à des fins de commerce de méidcaments - afin de fournir l'Etat en "thérapies géniques" : ce qui constituera un énorme marché de la "guérison sociale", où l'Etat pourra briller pour ses initiatives, tout en passant des contrats intéressants.

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