« ISABELLE SORENTE. LA FEMME QUI RIT. | Page d'accueil | MICHELA MARZANO : "AUJOURD'HUI LE CORPS RESTE SOUS CONTRÔLE" »
dimanche, 25 février 2007
SEX TOYS. OU COMMENT DEVENIR DES CREATURES POLYSEXUELLES
News News News. Aujourd'hui à Paris, une femme n'a plus besoin de se mettre des lunettes noires pour aller acheter un vibromasseur dans un sex shop discret de Pigalle ou de la rue de la Gaité. Elle achète un "sex toy" aux Galeries Lafayette, chez Sonia Rykiel, ou en consultant le large choix proposé par le catalogue de La Redoute. Les sites Internet bien achalandés, que ce soit "Chambre 69" ou la "Fun Factory", ou encore des boutiques comme "Soho" et "Why?" en vendent de toutes les catégories, à tous les prix. Dans certains milieux bourgeois éclairés, les réunions féminines pour choisir son sex toys ont remplacé les rencontres "tupperware" des années 1970. L'hiver dernier, le magazine féminin "Jalouse" offrait un vibromasseur en paquet cadeau avec un de ses numéros. Dans le feuilleton grand public "Sex and the City", les héroïnes parlent beaucoup de leur ami le "lapin vibrant", et les lesbiennes passionnées de "L World" montrent la large gamme des gadgets et dildos qu'elles utilisent - rivalisant avec les hommes par leur science phallique... vibrante et inépuisable. Le sex toy n'inquiète plus, n'est plus tabou, ou marginal : une histoire de pervers. De plus en plus, la perversité s'assume.Se déploie en réseau ou en rizhome. Le sex toy l'accompagne, souvent.
Avec lui, nous sortons de la nature, mais nous trouvons la notre - les nôtres.
___________________________________________________________
A lire La peste et l'orgie. Giuliano da Empoli. Grasset, 2006. 160 p.
... Jetée sur le lit, en lingerie graphique, le regard indéchiffrable, Jeanne mon amour m’observe. Ce soir, c’est son anniversaire. Elle a 33 ans, l’âge du Christ. Elle voudrait que ce soit mémorable. À sa demande, avec quelques complices, par elle choisis, nous allons lui faire sa fête. Il n' y a de la chance que pour la canaille, le magazine « Psychologies » nous offrait d'essayer les jouets sexuels les plus sophistiqués en vue d’un article expérimental.
« Ne m’épargnez pas », Jeanne a recommandé, les yeux brillants, survoltée par sa propre audace.
J’ai appelé Sylvie et Amalvie, les camarades de sortie de Jeanne – de temps en temps, comme elles disent, elles « partent en vrille » la nuit. J’ai prévenu Michel, un ex de Jeanne, devenu un ami commun, que j’apprécie pour sa gentillesse. Tous ont commandé ou apporté leurs sex-toys et jouets érotiques préférés.
Nous voilà entourant Jeanne, dans ma soupente. J’ouvre un petit boîtier. À l’intérieur, deux grands ongles à la pointe ronde, l’un rouge, l’autre noir, faits pour s’ajuster au bout des doigts. Vous pressez un minuscule bouton, cette griffe se met à trembler très fort. Vous êtes transformé en félin électrique. Ces deux bijoux high-tech se commandent sur un site Internet spécialisé dans le sex-toy pour femmes, Chambre 69. Ils vous sont livrés sous pli discret, avec leurs six chapeaux de silicone lavable – car le sex-toy se savonne, se nettoie, cet indélicat doit être toujours manié avec délicatesse, sinon gare aux contusions.Je passe les deux ongles colériques à mes index, j’enlace ma Jeanne, la caresse de çi, de là en si, en la. Aussitôt, elle se cabre comme un arc. Me voilà armé de mains bioniques, héros de science-fiction.
Pendant ce temps, visage de madone, vêtue d’un serre-taille de cuir, Amalvie enduit de salive un court vibromasseur blanc Doc Johnson, réputé pour sa pulsation féroce. Certaines nuits, les sex toys nous transforment nous-mêmes en sex toys, et nous devenons mécaniquement les prostituées les uns des autres. Son amie pointe délicatement le vibrion sur le clitoris de Jeanne.
Aussitôt elle ronronne, abandonnée entre mes bras. « Vous me rendez folle…, gémit-elle. N’arrêtez pas… N’arrêtez pas ». C'est toujours comme ça avec elle.
LE LAPIN VIBRANT
Bzzzzz, bzzzzz, le ventre de Jeanne se soulève comme une houle, ses regards défaillent. A quoi pense-t-elle ? Que voit-elle dans le cinérama de ses fantasmes ? Nous nous raconterons plus tard. « J’ai basculé dans la quatrième dimension », dira-t-elle mystérieusement.Sans pitié, Sylvie, le regard brûlant, me met les quatre fers en l’air et, de sa belle main manucurée, pousse l’outil fourchu en mon fondement – « le siège de l’âme », disait-on au siècle libertin. Sylvie lance, non sans une certaine joie sombre. « Je te tiens à ma merci. ». Les sex-toys rappellent combien nous sommes, les hommes, des créatures fendues et profondes, qui jouissons aussi de la pénétration – et possédons, en plus des femmes, une sorte de pile électrique, de glande jouissive en notre derrière. Que nous sommes des hermaphrodites équipés de plusieurs sexes – verge, bourses, anus - capables de nous donner la jouissance.
Un diable passe, la soirée déraille.
Une tranche de vie plus tard, Michel, qui connaît bien Jeanne – je suis toujours jaloux de leurs secrets, des années après – s’empare du godemiché Amor. Lisse et pur, Amor ressemble à un Brancusi moelleux. Michel l’enduit d’une crème à l’eau (pas de produits pétroliers par pitié) et entreprend d’en pénétrer doucement Sylvie. Pendant ce temps, Jeanne s’empare d’un harnais de latex rouge monté d’une verge de silicone translucide, recourbée comme le phallus des statues de Priape. Grâce à un lacis de cuir, elle se l’accroche solidement aux reins, et se métamorphose aussitôt en une créature divine. Mythologique.
Ses seins en poire pointent, sa queue se dresse, ses fesses bombées de femme dansent, serrées de lanières noires. Elle est irrésistible. Les sex-toys nous suggèrent que les femmes, aussi, avec leur minuscule pénis, leur vulve, leur « mignon », sont des hermaphrodites.
SOFT BONDAGE

Je m’approche de Jeanne, tombe à ses genoux, happe son sexe de plastique. C’est amer, elle exagère – les crèmes parfumées au fruit font bon ménage avec les sex-toys. J’ai l’impression d’adorer une statue vivante. Jeanne se trouble de me voir prostré à ses pieds, tandis que Sylvie s’approche d’elle, portant des menottes de cuir noir, reliées par un mousqueton d’acier. Je les ai trouvées chez Démonia, l’espace fétichiste du XIe arrondissement. Réglables par des attaches en velcro, elles maîtrisent sans meurtrir, et ses attaches larges et rembourrées vous empoignent comme des mains. À peine elles vous enserrent, vous êtes fait, mais pas écorché.
L’ambiance change – ainsi va le désir. Les femmes bandent, les hommes s’ouvrent, les verges deviennent inépuisables, nous visitons tous les genres. Je me lève d’un coup, passe les bracelets de cuir aux poignets fins de Jeanne. Je clique une laisse au mousqueton, et suspend Jeanne menottée, bras en l’air, à la poutre de l’alcôve. Sylvie l’aveugle d’un foulard de soie. Elle se retrouve à genoux, yeux bandés, les cheveux dénoués sur les reins, avec sa verge de caoutchouc, offerte. Troublante, étrange – “ queer ”, on dit aujourd'hui; "Queer", le concept qui va tout bouleverser. Déjà, Michel fait claquer une cravache dans sa paume. Je lui demande de me zébrer les reins, pour éprouver la qualité du cuir. Je ne voudrais pas qu’il blesse mon amour, à cet instant partie en voyage dans sa tête dieu sait où ? Bienheureusement, le sombre attirail du bondage a connu ces dernières années d’intéressantes améliorations. Les apprentis fétichistes et sado-masochistes apprécient les progrès faits dans la corde de nylon douce, la sangle tolérable, la lanière tendre, le serre-taille doublé, tous permettant un ficelage et une prise supportables – on l’appelle le « soft bondage ». Les fouets, cravaches, badines, tapettes, paddle, baillons se font désormais en cuir travaillé, assoupli, qui agresse moins. Avec certains gadgets de cuir doublés, comme le « hog tie », en croix, les « contraintes » ou les menottes « multifonctions » – désormais accessibles sur l’Internet –, vous vous retrouvez immobilisé en un rien de temps, dans des positions indéfendables, sans être contusionné.
C’est après que le mal s’en mêle - le Mal aussi. Les sex-toys ne sont pas des jeux d’enfant.
MATIERE MOELLEUSE
Plus rien ni personne n’arrêtera celles que nous appelions hier « les Femmes ». Voici venus les temps post-sexuels. Le temps des personnes toutes singulières, des créatures, des hybrides.
Je m’empare d’un masque terrifiant, la parfaite imitation d’une gueule de loup gris, babines violettes, museau noir. Je l’ai trouvé à San Francisco, à l’espace Good Vibrations, sur Valencia Street, fondé par des féministes « pro-sexe », célébrant l’usage décomplexé des accessoires sexuels. Imaginez une librairie érotique qui soit en même temps un club vidéo X, un sex-shop bien approvisionné, un local d’associations radicales, un espace de conseils en sexologie déculpabilisé, et un salon de thé. J’y ai croisé deux militantes du journal Fat Girl (« Grosse fille »), des lesbiennes mastodontesques et joyeuses, qui venaient là choisir un vibromasseur parmi la cinquantaine exposée. Plusieurs ouvrages à la fois pratiques et mystiques sur le bon usage des sex-toys couvraient les rayonnages. J’ai trouvé un extraordinaire précis de morale appliquée, Ethical Slut, “ La salope éthique ”, consacré au difficile art de jouir avec beaucoup de gens sa vie durant, tout en les respectant.
Le masque de loup gris chauffait sous un spot, enveloppé d’un noir pelage en fausse fourrure. Enfilez-le, vous voilà un homme fauve, prêt à effarer les âmes les moins effarouchées. Masques et sex-toys nous aident à basculer dans le monde trouble des amants, le cinéma du jouir, où les rêves les plus noirs se matérialisent, où nous sautons d’une espèce à l’autre – nous tournons nos films fantasmatiques.
Je passe le masque de loup, Michel fait siffler la cravache, Amalvie darde une langue de serpent, et nous approchons de Jeanne…
Nous avons mis un CD de Sex Toy.
USAGES
Chambre 69. Ce site se présente comme « le premier site sur le plaisir féminin ». Il diffuse plusieurs gammes réputées de sex-toys et de produits érotiques – lingerie, huile de massage, livres pratiques, etc. – destinées aux femmes. On y trouve aussi des accessoires pour rendre les hommes plus endurants, des conseils pratiques et des réflexions sur l’orgasme et l’usage des jouets sexuels. http://www.chambre69.com/
Démonia. Célèbre espace fétichiste parisien, librairie bien fournie en photos et BD, boutique, lieu de rencontres et d’organisations de soirées « bondage », Démonia propose aussi des sex-toys et des accessoires conçus par des artisans et des stylistes inventifs. Démonia, 10, cité Joly, 75011 Paris. http://boutique.demonia.com
Doc Johnson. C’est la marque la plus célèbre de godemichés et de vibromasseurs réalistes, moulés sur des pénis en érection. Elle prétend avoir réalisé le meilleur stimulateur clitoridien du marché. On trouve la gamme et beaucoup d’autres sur le site « Sexy Avenue, distributeur officiel de plaisir ». http://www.sexyavenue.com/
Fun Factory. Une des marques réputées de sex-toys, où l’on trouve quantité de produits intéressants : le célèbre « lapin vibrant » du feuilleton Sex and the City, le canard spécial pour la baignoire, le bijou « ChicVibes ». http://www.condozone.fr/
10:45 Publié dans MOEURS | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://fredericjoignot.blogspirit.com/trackback/1315403







