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INSOMNIE, MAL DORMIR, OUBLIER SES RÊVES. NOS SOCIETES MEPRISENT LE SOMMEIL, LE REPOS ET LES MONDES INTERIEURS.

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NEWS NEWS NEWS. Dormez mieux, vous vivrez vieux. Ce sont les conclusions d'une enquête publiée la veille de Noël, le mardi 23 décembre, dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), qui conclut que dormir une heure de plus réduit  notablement le risque de maladies cardiovasculaires. Les auteurs insistent sur les bienfaits du sommeil et soulignent que des études récentes montrent que le manque de repos nocturne apporte d’autres risques comme la prise de poids, le diabète ou l’hypertension.

Pendant ce temps, l'insomnie gagne. En effet, la Société Française de Recherche et de Médecine du Sommeil, associé à la faculté de médecine de Lyon, réunie en congrès à Albi fin novembre 2006, avançait des chiffres saisissants - qui défraient toujours les chroniques médicales. 6 millions de personnes souffrent d’insomnie en France. Or le mauvais sommeil continue à être considéré comme un désagrément plus qu'une maladie par le grand public - voire une partie du corps médical. Beaucoup le voient comme la rançon de notre époque pressée, l'embêtement de gens stressés, travaillant trop, qui plus est fascinés par la télévision, ou alors tombés en apnée dans les écrans d'Internet. Or le mauvais sommeil EST une maladie. Parfois grave. Aux effets secondaires dangereux. Il nous faut réapprendre à dormir... et plus encore, à rêver. Enquête et grand entretien.

 

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... Nous, les humains, ne sommes pas seulement des activistes lucides et rationnels.

... Nous passons un tiers de notre vie à dormir, entre 25 et 30 années en moyenne, dont 5 à 6 ans à rêver, c’est dire l’importance physiologique du sommeil, la place qu’il occupe dans notre existence...

... Pourtant, notre société dort mal, trop peu, et surtout, ne s’en préoccupe pas. Selon les enquêtes de santé, les troubles du sommeil et ses effets adjacents ne sont pas considérés par les Français comme des maladies sérieuses, tant et si bien que le gouvernement prépare un « plan sommeil ». Des études montrent que 30% des personnes atteintes d’affections du sommeil ne donnent pas suite à l’avis médical. La plupart d’entre elles attendent 50 jours avant de consulter. Les phénomènes de somnolence et de baisse de vigilance touche, selon les enquêtes, de plus en plus d’adolescents et de scolaires. La Société Française de Recherche et de Médecine du Sommeil, associé à la faculté de médecine de Lyon, réunie en congrès à Albi fin novembre, avance des chiffres saisissants. 6 millions de personnes souffrent d’insomnies en France. Cela va de l’endormissement difficile à la nuit blanche, avec une forme sévère – 3 insomnies par semaines – chez 10% d’entre elles. Les conséquences sont nombreuses, souvent inattendues. Il y a la somnolence diurne, forme de « rattrapage » du sommeil. Elle affecte la vigilance au travail, la réussite scolaire, les accidents de la route. Dans les secteurs à responsabilité – le contrôle aérien, les vols longs courriers, la surveillance des travaux, etc. -, dans les transports routiers, ou encore aux commandes de machines dangereuses, elle peut mener à des fautes d’attention mortelles. La somnolence multiplie par 8 le risque de catastrophe : 30% des accidents sur autoroute, 20% sur route ont été attribués à des assoupissements. Une revue (Sommeil Vigilance), un institut, de nombreux sites médicaux se consacrent aujourd’hui à la chute de la vigilance, maladie moderne.

IMPACT DU MAUVAIS SOMMEIL

L’impact négatif de l’insomnie retentit dans beaucoup d’autres pathologies. Elle agit comme facteur aggravant dans l’hypertension artérielle. Dans l’accroissement des processus inflammatoires, et donc l’athérosclérose. Dans le diabète, en favorisant l’intolérance au glucose. Dans l’obésité, le manque de sommeil s’accompagnant souvent d’une majoration de l’appétit pour les sucres. Dans la dépression, dont « elle fait le lit » (Docteur Joëlle Adrien, La Pitié). L’insomnie est au cœur de nos maladies d’époque. Pourtant, l’insomnie se voit généralement traitée par la prise d’un somnifère, parfois sans même une consultation médicale.  
L’insomnie n’est pas la seule maladie du sommeil. Certaines sont très connues, comme le ronflement, qui touche 10 millions de personnes en France. C’est bénin, mais cela empêche l’autre de dormir. L’« apnée du sommeil », un trouble moins connu, touche officiellement 4% de la population (mais sans doute 10%, tous ronfleurs). Elle se traduit par des séries de courts arrêts respiratoires durant le sommeil. Certaines personnes en font des centaines par nuit, accompagnées d’un éveil très court. La journée, fatiguées, elles connaissent des somnolences. Ce sont des affections sérieuses. Non traitées, les apnées du sommeil mènent à des problèmes cardiorespiratoires.
Autre trouble méconnu du sommeil, le « syndrome des jambes sans repos » ou « impatience ». Il se manifeste à l’état chronique et intense chez 1 personne sur 10, de façon irrégulière, mais s’aggravant avec l’âge chez 3 personnes sur 10. « L’impatience » se traduit par des fourmillements, des tressaillements, des pincements, des envies d’extension irrépressibles dans les jambes, ce qui entraîne des insomnies pénibles. Il faut se lever, marcher, s’étirer pour combattre ces sensations, qui reprennent aussitôt vous êtes couché.  Ces pathologies sont sous-estimées, les patients ne donnant souvent pas suite aux consultations. Il y a encore la narcolepsie, qui affecte 1 personne sur 2000, soit autant que la sclérose en plaque. La personne est saisie dans la journée par d’irrépressibles envies de dormir, surtout après le repas, comme dans le film « Drugstore cowboy » de Gus Van Sant. Des crises de cataplexie – relâchement musculaire complet – l’accompagnent. La narcolepsie est sous-diagnostiquée.

SACRIFIER SES NUITS A UNE VIE DE STRESS

Nous les modernes considérons les troubles du sommeil comme une conséquence inévitable de la vie moderne. Nous sacrifions le sommeil au travail, nous sommes convaincus que travailler doit fatiguer, qu’il est normal de dormir peu. Le travail «  à feu continu », les services « 24H sur 24 H », la réduction des effectifs, la continuation des taches à domicile, le stress comme mode de gestion nous amènent à considérer le sommeil comme une sorte d’obligation improductive, un temps compressible. Nous ne savons plus nous reposer, nous trouvons le sommeil secondaire, presque du « temps perdu » (docteur Alain Muzet, CNRS Strasbourg). Ajoutez la télévision et les DVD, les jeux vidéos, le surf internet, le téléphone portable, autant d’activités ludiques qui achèvent de  mordre sur le sommeil.
A la faculté Laennec de Lyon, le laboratoire du CNRS consacré à « la physiopathologie du cycle éveil-sommeil », dirigé par le neurobiologiste Pierre-Hervé Luppi, poursuit des travaux de pointe sur l’apprentissage du cerveau pendant le sommeil et la mise au point de somnifères s’approchant au plus près du sommeil naturel. Créateur d’un des plus importants sites web mondiaux consacrés au rêve, les chercheurs poursuivent les travaux de Michel Jouvet, grand précurseur de la science du sommeil, découvreur du « sommeil paradoxal ». Que pense Pierre Hervé Luppi du mépris avec lequel on traite le sommeil dans nos sociétés ? Que nous apprend aujourd’hui la recherche sur l’importance du sommeil et des rêves pour l’homme ? Grand entretien.

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GRAND ENTRETIEN AVEC LE NEURO-BIOLOGISTE PIERRE-HERVE LUPPI
(FACULTé DE MEDECINE DE LYON)

Pourquoi dormons-nous ? Connaît-on la véritable fonction du sommeil ? En quoi est-il indispensable ?
Le sommeil est un système complexe, mettant en jeu plusieurs niveaux physiologiques, et nous ne pouvons aujourd’hui en définir la fonction exacte comme pour la respiration par exemple. Seule une approche pluridisciplinaire, étendue de la biologie moléculaire à la psychologie, permet de comprendre pourquoi et comment nous dormons. Le sommeil  nous est vital. Il présente deux cycles indispensables à notre métabolisme. Le « sommeil lent », un état relatif de repos du corps et de l’esprit, sans véritable rêve, pendant lequel notre tonus musculaire se relâche, mais pas notre système végétatif. Un bruit fort nous réveille, nous sommes aussitôt conscients. Le sommeil profond n’est donc pas un coma, la vigilance du corps reste entière. Ensuite vient le « sommeil paradoxal », les moments où nous rêvons intensément des histoires délirantes, très ressenties, souvent en couleur.  Pourquoi dormons-nous tous les jours ? Chez la plupart des espèces, le cycle éveil-sommeil est sous la dépendance du rythme jour-nuit. La luminosité agit sur une horloge biologique interne située dans l'hypothalamus, qui la reçoit via la rétine. Cette horloge interne suit un rythme circadien de 24 heures, elle tient sous sa dépendance d’autres horloges biologiques qui contrôlent la température centrale du corps, l’endormissement et l’éveil. Le sommeil lent existe chez les animaux à sang froid et à sang chaud. En revanche, le sommeil paradoxal est apparu avec les premiers animaux à sang chaud dits « homéothermes ». De plus, chez les mammifères, confrontés à des périodes où la nourriture venait à manquer, comme pendant l’hiver, l'évolution a créé l'hibernation, c’est-à-dire des périodes d’inactivité associées à une diminution de la température, permettant une économie d'énergie et une survie prolongée. La seconde explication classique du sommeil est celle du repos. L'activité cérébrale et musculaire entraîne une « fatigue », qui nécessite une période de « repos » pendant laquelle les cellules nerveuses et les muscles deviennent inactifs. Les cycles « activité-repos », « éveil-sommeil » apparaissent ainsi des phénomènes naturels et logiques. Majoritairement, nous éprouvons un besoin de sommeil situé entre 7h et 8h30 par nuit. 10% des adultes présentent un besoin inférieur à 6h30, 15% dorment 9h et plus. Des études ont montré que la durée moyenne de sommeil s’est raccourci de 2 heures dans la seconde moitié du XXe siècle en parallèle avec l’accélération du rythme de vie.

Commençons par le « sommeil lent ». Pourquoi « lent » ? Que se passe-t-il ?

Comment le sommeil survient-il ? Deux phénomènes interviennent, complémentaires. D’une part, une accumulation de substances hypnogènes se fait avant le sommeil, pendant l’éveil, dans le cerveau. Il s'agit en particulier de l’adénosine, (dont l’action est bloquée par les substances actives du café et du thé) qui bloque les neurones des systèmes d'éveil et stimule le centre du sommeil. Attention, le sommeil « lent » n’est pas un état homogène, ni continu, ni tout à fait calme. L’homme connaît quatre stades de sommeil lent, définis selon leur « profondeur », objectivé par la quantité des ondes lentes et  l’intensité des stimuli nécessaires pour le réveiller. Le stade 1, ou « sommeil léger », est proche de l’état de l’éveil lorsqu’on regarde l’activité du cerveau sur l’encéphalogramme. Le stade 2 est encore un sommeil léger, constitué d’ondes cérébrales très rapides que l’on appelle fuseaux (14 par seconde), qui signalent le début de la plongée dans un sommeil plus profond. Le stade 3 se traduit par un ralentissement important de l’activité électrique du cerveau. Le stade 4 est le « sommeil profond », qui se caractérise par des ondes très amples et très lentes qui envahissent 50 % de l’encéphalogramme. Le somnambulisme survient toujours en phase de sommeil lent leger, jamais pendant le rêve. Il arrive aux enfants comme aux adultes. C’est un état intermédiaire entre l’éveil et le sommeil. La personne est capable de faire des gestes coordonnés tout en étant à moitié endormie. Elle ne garde pas de souvenir car les phénomènes de mémorisation sont supprimés par le sommeil. Chaque cycle de sommeil dure environ 90 minutes, interrompu par un bref réveil généralement de quelques secondes, que l’on oublie généralement au réveil. Nous traversons 3 à 5 cycles de sommeil par nuit. Il s’agit d’un besoin physiologique irrépressible. Le « sommeil lent » s'accompagne de transformations végétatives. La tension artérielle, le rythme cardiaque, la température centrale diminue. Le cerveau ne dort jamais de façon semblable chaque nuit. Tout dépend de ce nous avons fait pendant l’éveil. L’imagerie cérébrale montre que les zones du cortex qui ont travaillé pendant la journée dorment plus profondément la nuit suivante. A contrario, ces zones se remettent en activité pendant le rêve, le sommeil paradoxal.

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Pourquoi le rêve est-il appelé « sommeil paradoxal » ?

Avec le rêve, les choses se compliquent. Notre cerveau connaît en effet non pas deux états dominants, l’éveil et le sommeil, l’activité et le repos, mais trois. Être éveillé, dormir, et rêver. Le paradoxe vient que l’homme présente une perte complète de tonus musculaire (excepté des mouvements oculaires et des phases d’érection), tout en développant une activité cérébrale intense, similaire voire supérieure à celle de l’état de veille. A voir l’électro-encéphalogramme, il nous est impossible de distinguer une phase d’éveil d’une phase de rêve. Le rêve n’est donc pas un moment de relâche du cerveau, d’ailleurs celui-ci consomme autant de glucose et d'oxygène en rêvant que pendant l'éveil. L’homme rêve intensément. Par phases de 20 minutes, toutes les 90 minutes. Le rêve concerne 20%, soit 80 à 100 minutes, du sommeil quotidien. Le cerveau qui rêve dépense autant, sinon plus d’énergie que lorsqu’il ne dort pas. Beaucoup plus que lorsqu’il dort d’un sommeil sans rêve. Le « sommeil paradoxal » représente un « troisième état du cerveau », aussi différent du « sommeil lent » que celui-ci l’est de l’éveil, comme le pensaient déjà les Upanishads de la mythologie hindoue. L’indentification du « sommeil paradoxal »  par Michel Jouvet, ici, à Lyon, a été un événement dans l’histoire de la neurobiologie, rien moins que la découverte d’un nouveau continent du cerveau. Il a ouvert la voie à quantité de recherches en neurophysiologie, en psychologie, comme en histoire naturelle et évolutive.

En  effet, beaucoup d'animaux rêvent aussi...

Nous savons que tous les oiseaux et tous les mammifères à sang chaud rêvent. Pas les poissons, les amphibiens, les reptiles, ni les vertébrés inférieurs à sang froid. Les espèces rêvent différemment : la poule 25 minutes par nuit, le chimpanzé 90 minutes, l’homme 100 minutes. Le champion des rêveurs reste le chat, avec 200 minutes par jour. Les espèces vivant à l’abri dans leur niche écologique rêvent beaucoup plus que les espèces en danger permanent. Quand on rêve, les neurones responsables de l’activité éveillée fonctionnent à plein. Si vous rêvez que vous courrez, vos neurones moteurs (motoneurones) se mettent en route, ce qui explique cette impression de grande réalité des rêves. Cependant vous ne courrez pas ! Pourquoi ? Quand le cortex ordonne de courir, un neurotransmetteur inhibe l’activité de motoneurones, la glycine. Elle est envoyée en quantité massive, ce qui paralyse toute action. Nous rêvons que nous courrons, sans faire un geste. Des expériences ont été menées avec des chats (aujourd’hui nous travaillons avec des rats). En lésant une petite population de neurones, on supprime l’inhibition de l’activité motrice, et alors le chat mime son rêve. Il se comporte de façon bizarre, par exemple il tourne la tête vers la droite, mais regarde vers la gauche. Il s’immobilise, puis part à courir après une proie imaginaire, l’attrape, fait comme s’il jouait avec elle, la lâche, la reprend, de façon très caractéristique. Parfois, il prend des comportements de défense (pattes en avant), de peur (oreilles en arrière), de rage (gueule ouverte). Même affamé, il ne s’intéresse pas à la viande qu’on lui présente. Aucun comportement sexuel n’a été remarqué au cours de 1000 observations, alors que le chat est très souvent en érection. Aveugle à toute sollicitation, sourd aux stimulations auditives, l’animal est entièrement gouverné par son imagination, qui a pris possession de son cerveau et qui le rêve. Bien sûr, nous ne savons pas à quoi le chat rêve (s’envoler par exemple ?) mais nous constatons qu’il rêve des situations connues, déjà vécues, qu’il les revit. Pourquoi rêve-t-il ? Pourquoi rêvons-nous ? Selon Michel Jouvet, l’activité onirique explore de nouvelles formes de pensée, imagine d’autres possibles, qui permettront de mieux affronter les problèmes à l’état de veille. Le rêve joue un rôle dans l’adaptation évolutive.

En quoi le sommeil est-il indispensable à notre métabolisme ?
Si nous ne dormons pas, nous accumulons une « dette de sommeil ». Chaque individu a besoin d’un capital sommeil, différend selon chacun, d’origine génétique. Si par exemple, vous dormez d’habitude 8 heures par nuit, une restriction d’une heure provoque une somnolence équivalente dans la journée. Si vous dormez moins, luttez contre la somnolence avec du café, le manque à gagner de sommeil s’accumule, et vous vous retrouvez à dormir 10-11 heures le week-end, ou pendant les vacances. Si vous dilapidez votre sommeil, vous devez toujours payer la note plus tard. Autre découverte d’importance, nous savons qu’il existe une relation forte entre le sommeil et les maladies infectieuses et inflammatoires. Un mauvais sommeil affaiblit le système immunitaire. Des privations de sommeil pendant deux à trois semaines entraînent la mort chez le rat, suite à une hypothermie, des pertes de poids, des ulcérations, causées par un effondrement des défenses immunitaires. Nous savons aussi que le sommeil est indispensable à la croissance des enfants. Le fœtus dort beaucoup dans le ventre maternel, d’ailleurs le bébé humain vient au monde en dormant. Dès six mois de grossesse, on constate un sommeil agité du fœtus, avec des mouvements oculaires, des mimiques faciales caractéristiques du rêve. Les songes intra-utérins existent. Le nouveau-né aussi dort et rêve beaucoup. Nous avons expérimenté qu’il est impossible de priver un animal de sommeil durant sa phase de développement. Il s’endort toujours. Le sommeil apparaît essentiel à ce moment de la vie. Pourquoi ? D’après les recherches, le sommeil et les rêves interviennent dans la mise en place des réseaux cérébraux, la mise en activité de l’organisation neuronale. Les petits mouvements des fœtus et des nouveaux-nés pendant les rêves stimulent leur système cognitif et procèdent à la programmation de leurs comportements innés. Nous savons aujourd’hui que les stades III et IV du sommeil commandent la sécrétion d'hormones de croissance. Un mauvais sommeil pendant la petite enfance, suite à des conditions de vie difficiles, trop de bruit, des mauvaises conditions pour dormir, trop de promiscuité, peut induire des retards de croissance.

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Comment expliquer cette érection associée aux rêves, chez presque tous les mammifères ?
Chez l’homme, l’érection est présente pendant toutes les phases de sommeil paradoxal. Michel Jouvet a prouvé que l’érection n’est pas liée au contenu du rêve. Des études sur des milliers de rêves ont montré que les rêves n’étaient pas toujours sexuels, que l’homme n’est pas tout entier une machine désirante, comme le pensait Freud. Les hommes bandent (et les femmes aussi, une étude a confirmé une activité onirique du clitoris), quelque soit l’âge du rêveur, qu’il soit un nourrisson ou un vieil homme. Un chercheur américain venu étudier à Lyon, Markus Schmidt, a montré que les rats aussi se dressaient en rêve, comme tous les mammifères, ce qui affaiblit la position freudienne sur la symbolique sexuelle des rêves. Markus Schmidt pense que l’homme s’entraîne pendant le sommeil paradoxal. En effet, l’érection est due à une augmentation de la pression sanguine dans le pénis, associée à l’activité de certains muscles péniens. Or ces muscles entrent en action pendant le rêve. Il s’agirait de les dynamiser pour éviter une dégénérescence. Le rêve agit ici comme un simulateur d’un processus indispensable à la continuation de l’espèce.

Sur quel domaine important pour comprendre le sommeil travaillez-vous en ce moment ?

Aujourd’hui, nous confirmons que le sommeil booste l’apprentissage d’une tache. Les premiers articles scientifiques vraiment convaincants sur ce sujet sont parus en 2000. Dans notre laboratoire de Lyon, nous cherchons à comprendre au niveau moléculaire et cellulaire ce qui nous permet d’apprendre en dormant. Des mesures ont été faites de l’effet des privations de sommeil sur des hommes devant apprendre une tache précise. Elles montrent qu’ils apprennent beaucoup moins bien s’ils dorment mal. Par contre, plus le sommeil est profond, produisant des ondes lentes, plus les rêves sont intenses, meilleure sera la performance le lendemain. C’est la vieille histoire de « dormir sur un problème ». Nous avons découvert que le sommeil n’est pas une tant une période de repos cérébral qu’un intervalle au cours duquel on se coupe d’avec le monde extérieur. On retravaille nos informations anciennes, comme celles qu’on vient d’emmagasiner. Le cerveau a besoin de cette déconnexion du réel pour pouvoir travailler sereinement. La nuit porte vraiment conseil. Le musicien Giuseppe Tartini a composé la « Sonate du diable » en rêvant. Le mathématicien Jérôme Cardan a solutionné en rêve l’équation du troisième degré. Le physiologiste Otto Loewi, prix Nobel 1936, s’est réveillé en ayant trouvé la réponse à la question chimique de l’influx nerveux. Nous savons que le schizophrène, qui dort mal, a perdu l’avantage du travail nocturne, la capacité d’apprentissage.

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Nous avons perdu toute tradition onirique, l'écoute même de nos rêves ?

Historiquement, affronter une épreuve en rêve, s’y préparer, fait partie de la tradition onirique de nombreuses civilisations que ce soit en Europe centrale, en Australie chez les Aborigènes ou chez les Amérindiens. Les guerriers affrontent leurs ennemis à travers leurs songes, les chamans traversent des épreuves initiatiques en rêve. Pendant des milliers d’années, nous avons pensé que le rêve révélait notre dimension métaphysique, témoignait de la présence des dieux qui s’adressaient aux hommes à travers le sommeil, délivrant leurs signes et leurs prophéties. Souvenez-vous des songes de Joseph, de Nabuchodonosor et de Pharaon dans l’Ancien Testament. De la vision des Rois Mages dans le Nouveau. Dans les civilisations grecques et romaines, les puissants consultaient les oracles, faisaient interpréter leurs rêves avant de prendre des décisions aussi importantes qu’une guerre, une alliance politique. Dans d’autres cultures, le rêve dévoilait l’existence de notre âme immatérielle, capable de quitter le corps après la mort, d’explorer des territoires inconnus et de revenir la nuit hanter les vivants. Voilà pourquoi les chamans Inuits du Groenland, ou Tongouses de Sibérie chassent les mauvais esprits des rêves. Au début du XXe siècle, alors que les surréalistes passaient leur temps à transcrire et peindre leurs rêves, Freud a abandonné l’interprétation métaphysique pour la métapsychologie, analyse les rêves comme étant la manifestation symbolique de la libido refoulée pendant  la journée, la voie royale de l’accès à l’inconscient. Aujourd’hui, notre civilisation a perdu sa tradition onirique, elle n’est plus à l’écoute de ses rêves, plus fascinée par leur puissance poétique ou leur intérêt psychologique. Elle est aussi en train de perdre le sommeil, en maltraitant un de cycles fondamentaux de notre espèce. J’espère que nous allons nous réveiller un jour...

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COMMENT LUTTER CONTRE L'INSOMNIE ?

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Quels sont les signes du mauvais sommeil pendant la journée ?

Nous baillons, les paupières clignotent, les yeux piquent, irrités, la tête devient lourde, tombe par instants. Nous éprouvons une baisse nette de l’attention à ce qui nous entoure, une chute de la concentration d’esprit. Ajoutez un sentiment général de « fatigue », une notion subjective mais réelle pour chacun.

Existe-t-il de bons somnifères ?

Il existe beaucoup de moyens non pharmacologiques et de bon sens qui permettent de remédier à la plupart des insomnies :

-Absence d’excitants (thé, tabac, café, vitamine C, etc), surtout après 16 h

-La promenade, l’exercice ou la gymnastique dans la journée, mais pas juste avant dormir.

-Avant de se coucher, un bain chaud ou de la relaxation, la lecture au lit, ou encore l’activité sexuelle.

-Surtout céder au premier sommeil, se coucher aussitôt quand on se sent fatigué, c’est-à-dire suivre les cycles d’endormissement.

-Si vous n’arrivez pas à vous endormir : se relever, faire une activité intellectuelle, lire, rédiger son courrier, et attendre que le cycle revienne.

-Se lever tous les jours à la même heure, pour créer un rythme régulier de sommeil

La télévision empêche-t-elle de dormir ?

-Les films, les feuilletons et les émissions tardives retardent le coucher et le premier sommeil. N’étant pas une véritable activité intellectuelle (comme la lecture), nous la regardons sans nous fatiguer, sans nous endormir, parfois des émissions sans intérêt, en quelque sorte hypnotisés (des chercheurs parlent d’hypnagogie et d’apathie, l’état entre la veille et le sommeil).

-L’inertie sans sommeil devant la télévision induit souvent des comportements de consommation de snacks et sucreries, ce qui dérègle la digestion et trouble l’endormissement. C’est le syndrome de la « patate de divan », la « cough potato » insomniaque et menacée par l’obésité.-Les jeunes enfants ne devraient pas regarder la télévision ou jouer à des jeux vidéos trop tard. L’hormone de croissance agit pendant le sommeil. Si l’enfant se lève tôt, il doit se coucher tôt.Est-ce que nous pouvons abréger le temps de sommeil pendant longtemps, pour un examen, une « charrette » au travail  ?On peut le faire quelquefois, en abrégeant de 2 heures au maximum son temps de sommeil habituel. Mais cela risque d’entraîner rapidement des troubles de la vigilance dans la journée.

Quand l’insomnie résiste, que faire ?

Les dernières générations de somnifères, comme les imidazopyridines, proches des benzodiazépines (valium), respectent mieux la qualité du sommeil et le sommeil paradoxal (la marque Stilnox). Elles sont cependant suivies d’un effet « rebond » de l’insomnie à l’arrêt du traitement. Le risque est la dépendance. Il faut donc se contenter de traitements courts de deux à quatre semaines avec un arrêt progressif. Des nouvelles générations de somnifères inhibant la formation de mélanine (MCH), plus proches du sommeil naturel sont à l’étude.
(Sources.  Le site consacré au sommeil à l’Université de Lyon : http://sommeil.univ-lyon1.fr)

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DOCUMENT
Etes-vous un rêveur  lucide ?

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Premier rêve lucide. Je remonte d’un pas vif le quai du Talgo, le train-couchette pour Barcelone, dans le brouhaha des départs de la gare de Lyon. La foule dense se bouscule, les mamans braillent, les valises passent par les fenêtres, quand je L’aperçois. Elle ressemble beaucoup à L., cette avocate qui m’a ensorcelé quelques jours auparavant et qui ne daigne pas répondre à mes messages. Mais ce n’est pas vraiment elle. Ce serait plutôt une image sublimée, parachevée de LA femme pour moi ces temps-ci.
Je la veux.
Je monte dans le sleeping à sa suite. Mais je perds un temps fou. Les marches du wagon se déboîtent bizarrement sous mes pas. Je pose le pied, un déclic se produit et la marche cède. Je recommence cinq, dix fois. Je commence alors à comprendre que je rêve. Je viens de reconnaître ces répétitions insistantes et absurdes, les blocages imbéciles de l’action qui accompagnent souvent mes états d’excitation oniriques.
Me voici dans le couloir des wagons-lits. Je constate que je n’ai plus de valise. Je m’en moque. Ce qui me confirme que je rêve bien. Je me dis alors, comme souvent dans cette situation de chasse érotique en rêve : « Retrouve-la. Jette-toi à ses genoux. Prends la dans sa couchette ! »
Je remonte le couloir. A mon passage les portes des sleepings s’ouvrent comme par enchantement et je jette un œil rapide. Les gens s’installent. Troisième porte : c’est ELLE. Je rentre.

Où j’accélère le temps en poussant les aiguilles des horloges
Aussitôt, j’enlace ses longues jambes crissantes, griffe ses bas noirs. Je sais qu’il faut faire vite, avant que le rêve ne me joue un tour à sa façon. Je lui dis : « Je suis fou de toi » et je glisse les mains sous sa jupe. Ses jambes me semblent interminables, moelleuses, vivantes. Je suis déjà tout près de jouir. Elle repousse mon visage, je la regarde. Qu’elle est belle ! Elle porte des gants de cuir noir. Je me dis : c’est un « dahlia noir », comme dans le roman de Ellroy. J’attrape ses fesses nues, c’est un régal total, qui m’affole, elles sont fraîches, dures, brûlantes à cœur. J’en veux plus. Il y a des mois que je n’ai pas fait un rêve lucide si réel, si sexe.
La belle s’échappe, va se coller à la fenêtre. Je lui dis : « Tu ne me reconnais pas ? » Elle redevient L. Elle répond : « Mon mari est resté sur le quai. Il achète des journaux. » Aussitôt, je déclenche une fantastique mobilisation onirique, digne d’un film de S.F. J’accélère le temps de la gare. Je me concentre sur la grande horloge dont je pousse les aiguilles. Sur le quai la foule se met à courir, prend d’assaut les wagons. Les contrôleurs, le chef de train arrivent au pas de course. Même la fumée se déplace avec plus de vélocité. Mais voilà le sifflet qui retentit. Les premiers soubresauts de la loco. Ça y est, le train est parti. Quel pouvoir extraordinaire.
« Ton mari vient de rater son train », je lui dis en l’enlaçant. Elle s’abandonne. L., qui me boude dans la vie, est à moi en rêve. Je lève sa jupe pour voir son cul dans le reflet de la vitre. C’est une perfection ballonnée. Je la pousse contre la fenêtre, et, pour lui faire perdre la tête, je la cambre hors du train dans le vent fou qui siffle, lui soufflant des paroles enflammées. Elle s’agrippe, se colle à moi, frémissante. Folies des amours oniriques : nous voilà comme suspendus à un trapèze, accrochés par les genoux au wagon, enlacés, à moitié nus, tournoyant dans l’air, gymnastes verticaux. La chevelure de L. s’allonge, s’étire comme une longue guirlande qui claque dans le vent, je lèche ses seins sucrés, ses aisselles poivrées. Je n’ai qu’une peur : qu’un express arrive dans l’autre sens.
Mais voilà qu’on nous tire par les pieds. Ce sont les enfants de la belle. Une petite fille et un garçon de cinq, six ans, très sages en pyjama. Quelques risettes et L. me prie de la laisser les coucher. La présence de ses enfants la gêne.
Son inquiétude brouille le rêve et finit par me réveiller.

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Où mon maître es-rêve me reproche mon  manque d’audace onirique
J’ai fait ce rêve en mai dernier. Il m’enchanta et me fit beaucoup réfléchir. D’abord il me gratifia d’un érotisme très vif, très intense, qui me mena à deux doigts du plaisir situation rare et délicieuse en rêve. J’eus l’impression d’avoir séduit, étreint, dénudé L. pour de vrai, ce qui me troubla fort quand je la revis, j’en étais gêné. Cette histoire d’enfants trouble-fête – L n’a pas d’enfant - m’entraîna par contre dans une cogitation composite sur mes désirs de paternité et mes relations avec ma fiancée - qui n’en veut pas, c’est décidé.
Enfin, je fus ravi d’avoir retrouvé quelque capacité de rêveur lucide, actif, de « chasseur de rêve ». Quand je racontais ces amours oniriques à Roger Ripert, qui a fondé plusieurs années auparavant une association des rêveurs européens, grand rêveur lucide lui-même, mon maître es-rêve, il me répondit en souriant : « Je comprends que tu te sois réveillé. Tu as manqué d’esprit de décision. Il fallait tenter de faire l’amour avec cette femme tout de suite. Ne pas te laisser détourner de ton objectif. »
Vous devez commencer à comprendre. Je ne suis qu’un rêveur amateur, juste quelque peu érotomane. Un rêveur lucide digne de ce nom, arrive à mener beaucoup plus librement ses rêves, avec autrement plus d’esprit d’initiative et de faste. Il conserve la direction des opérations même quand le rêve se défile, jusqu’au cœur de ses cauchemars… Roger Ripert m’a bien expliqué cela, mais aussi que cette maîtrise s’acquiert après de longues années d’initiation. Des exercices répétés, quotidiens, d’induction de ses rêves, de réflexion, de transcription.
Mais cet univers enchanté des rêves érotiques existe, jardin magique dont nous avons tous la clef. J’espère que cet article vous aidera à en trouver la porte secrète.

Comment Reezwee, marin ceylanais, faisait l’amour à sa fiancée, chaque semaine, en rêve, au fond de son vieux cargo

C’est Reezwee, un marin ceylanais, qui m’a initié au rêve lucide. J’étais en vacances à Alexandrie, en Egypte, il y a de cela une dizaine d’années. J’allais souvent dîner dans un restaurant grec, près du port marchand, où se retrouvaient chaque soir des soutiers, des mécaniciens, les équipages techniques des cargos de passage. Un soir, Reezwee se mêla à ma tablée de Grecs bagarreurs, et, bien vite, il charma ces lourdauds en goguette avec ses histoires poétiques et drôles.
Reezwee avait pris la mer depuis plusieurs mois. Il laissait au pays une fiancée qu’il semblait adorer et une famille attachante. Aussi, chaque semaine, au fond de la petite couchette du cargo, il entrait en contact avec eux par le rêve. Cette histoire m’étonna. Comment s’y prenait-il ? Que se passait-il pendant ses rêves ? J’étais encore très imbibé de Freud et une telle maîtrise de ses songes, ce royaume supposé incontrôlable de l’inconscient, me semblait une pure affabulation.
Je me trompais. Reezwee induisait bien ses rêves de retrouvailles avec sa famille et sa fiancée. Mais en plus, il les dirigeait de l’intérieur. C’était un rêveur lucide. Il s’y prenait ainsi. Les premiers jours de la semaine, chaque soir avant de s’endormir, il se préparait à la rencontre, il la désirait de toutes ses forces. Surtout, il imaginait en détail le cadre enchanteur de cette réunion onirique : un petit jardin en fleurs de Colombo, plein d’oiseaux et de singes farceurs où, avant de partir il avait convenu de se retrouver en rêve, à date fixe, avec sa fiancée. Reezwee m’assurait qu’il ratait très rarement ses rendez-vous. Les rêves survenaient toujours. D’abord, il allait saluer sa mère, à qui il demandait des nouvelles de la famille. Puis il embrassait ses frères et ses sœurs. Enfin il se retrouvait seul avec sa fiancée. Joyeux, ils s’étourdissaient de baisers. Parfois, ils s’envolaient ensemble, et s’enlaçaient dans les nuages. Du début à la fin, il demeurait conscient, menant au plus près les opérations, ayant trop peur de perdre le fil de ces communications.
Reezwee expliquait que l’intensité charnelle de ces retrouvailles était telle que le lendemain, il se persuadait aisément de les avoir vécues pour de vrai. Elles devenaient aussi réelles que s’il s’était envolé pour Ceylan et avait fait l’amour toute la nuit. Par la suite, je l’interrogeais sur cette faculté qu’il avait de se réveiller au milieu de ses rêves sans les briser, d’y intervenir comme un acteur lucide et non plus comme une créature ballottée dans un univers excentrique et fantasque. Je ne sais pas s’il possédait ce pouvoir par tradition ou si c’était une vieille habitude de marin au long cours.
Il m’assura qu’il suffisait d’apprendre à se ressaisir au cœur même de ses rêves, à se savoir être en train de rêver, pour arriver à y mener des rencontres, à retrouver des personnes disparues, à voler même, et à y faire l’amour, comme lui et sa belle, dans les nuages.

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Je possédais la baguette magique des fées, la lampe d’Aladin. Tout devenait possible
Dans les mois qui suivirent ma rencontre avec Reezwee, et bien avant d’entendre parler des rêveurs lucides californiens, des Sénoï, des Khazars, du yoga des rêves et de Patricia Garfield, je vis pousser en moi la graine qu’avait semée mon ami ceylanais. Une nuit, je m’éveillais à l’intérieur d’un rêve plutôt banal, à côté d’une petite rivière qui me rappelait un coin à écrevisses de mon enfance, et j’éprouvais alors la fabuleuse sensation de liberté qui saisit le rêveur conscient. Je savais que je rêvais et, le sachant, je compris que tout pouvait advenir, le soleil qui se dédouble ou une rivière de limonade, comme dans les livres de Charles Fourier. Je n’avais qu’une porte à pousser, un geste à faire pour devenir, pour être Alice au Pays des Merveilles.
Cette nuit-là, je me contentais de quelques tentatives timides. Je regardais le ciel qui prit aussitôt des teintes minium inquiétantes. J’osais plonger la main dans le courant – j’étais très prudent, comme dans un pays inconnu, réputé dangereux – et je sortis sans peine une grosse écrevisse frétillante. Elle se mit à crier comme un petit goret. Je m’éveillais, affolé.
Ma peur se dissipa pour laisser place à une jubilation intense. Je comprenais que je venais de faire en rêve mon premier geste volontaire, lucide. Je prenais la direction des opérations. Je me suis dit : je rêve, je peux donc tout tenter, tout affronter, je ne risque que la délicieuse expérience des réveils après un cauchemar : « Heureusement, ce n’était qu’un rêve. » J’allais à ma guise me métamorphoser en oiseau, explorer les océans, connaître des amours insensées. J’avais l’impression d’avoir découvert le secret de la baguette magique, de la lampe d’Aladin.
Je compris vite que cette faculté d’éveil à l’intérieur de ses rêves était très rare. Elle réclamait un travail de concentration, un effort mental prolongé. J’étais novice.
Mais voilà qu’une nuit, je vécus une nouvelle expérience. J’étais en train de voler, un peu à la manière des supermen des feuilletons, allongé, les mains en avant, quand je me suis dit : « Merde, je vole, donc je rêve ! » Aussitôt, je pris conscience du paysage qui défilait sous moi comme un décor de cinéma, et de la latitude que j’avais de me diriger où bon me semblait. Je sentais le vent qui agitait mes habits, l’humidité des nuages, la fraîcheur de l’air. J’expérimentais sans tarder mon nouveau pouvoir, survolant tout à coup les Buttes-Chaumont, près desquelles j’habitais alors, me rapprochant de la cime des arbres, puis montant plus haut sans aucun effort, comme un grand oiseau.
Dans les semaines qui suivirent - j’étais en vacances, et j’avais tout le temps de mener ces expériences - je fis de grands progrès et exécutais avec aisance des vols supersoniques et des sauts périlleux aériens. J’appris à décoller debout. Je savais voler.. en rêve, autant dire en vrai : je veux dire, l’éprouver comme si c’était vrai.
Puis le travail reprit ses droits. J’oubliais mes loopings nocturnes d’un été. Une chose est sûre : le vol en rêve, c’est comme le vélo. Une fois que vous avez appris, vous savez pour toute la vie.

 

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La belle Eurasienne me boudait. Je lui fis plusieurs fois l’amour en rêve.
Plusieurs mois plus tard, il m’arriva une autre aventure nocturne qui me redonna goût aux rêveries lucides. Une nuit, j’étais roulé sur moi-même et je me suçais le sexe avec méthode quand je pris conscience de l’impossibilité de la situation. Jamais je n’étais arrivé à une telle prouesse : pas assez souple, voyons… Je rêvais donc.
Dans les semaines qui suivirent, je fis à nouveau le même rêve, sans toutefois arriver à faire intervenir d’autres personnes, des jolies femmes, à ces ébats. Jusqu’à ce qu’une nuit, je me retrouve au lit, en rêve, avec une adorable Eurasienne que je n’avais pas fréquentée depuis longtemps. Et maintenant, elle débarquait dans mon rêve, vêtue de ses seuls longs cheveux noirs, roulant sous une couette profonde, les yeux plissés par le désir. Ce fut un rêve à moitié lucide, où je ne menais guère le jeu, emporté par les délices du rêve, mais assez cependant pour que j’accapare la belle en pensant : « Elle est là. Profites en… »

Nos ébats me menèrent ce jour-là à la lisière de l’orgasme. Quand celui-ci fut très proche, je me réveillai avec une sensation de plaisir et de plénitude extrême. Le fait d’avoir frôlé un spasme en rêve, d’avoir vécu une nuit de sexe dans tous ses détails, avec une authenticité violente, me semblait prodigieux. Le rêve pouvait donc simuler, jusqu’à défier, la réalité. L’outrepasser ? Notre univers intérieur était assez riche, assez inventif pour nous offrir en cinérama le plaisir sexuel ?

Mène tes rêves jusqu’à l’orgasme. N’hésite pas à faire l’amour avec n’importe qui, n’importe comment
« Si un contact sexuel agréable survient en rêve, l’intensifier et le poursuivre jusqu’à l’orgasme : 1. Ne pas craindre ce qui peut apparaître comme une relation incestueuse ou inconvenante, car il s’agit de parties de soi-même qui doivent être intégrées. 2. On ne vit jamais trop d’amour en rêve. 3. Demande à l’amante onirique un cadeau. »
Des conseils audacieux pour répéter et amplifier nos rêves érotiques ont été recensés par une personnalité très connue des rêveurs lucides, l’écrivain californien Patricia Garfield. On trouve ce petit guide dans un livre célèbre, best-seller aux Etats-Unis dans les années 70, La Créativité onirique (La Table ronde). Patricia Garfield y montre combien les quatre premières civilisations de l’humanité – égyptienne, indienne, chinoise et grecque – accordaient une extrême importance aux rêves, les interprétant avec respect, y lisant le passé et l’avenir, et cherchant à les interpréter et les diriger pour acquérir sagesse et pouvoirs magiques.
Patricia Garfield a tiré les règles des rêveurs de l’antiquité grecque, autant que celles utilisées par les Cheyennes, les Iroquois ou les bouddhistes Tibétains – qui pratiquent un « yoga » des rêves lucides, développant plusieurs techniques oniriques, et associé à la pratique de la compassion. Mais c’est surtout chez les Senoï de Malaisie que Patricia Garfield a tiré les grands principes qui permettent de mener et d’enrichir les rêves lucides érotiques. « La seconde règle rejoint la première – affronter et vaincre le danger en rêve –, mais vise un objet différent : rechercher le plaisir. L’enfant senoï est encouragé à vivre dans ses rêves des expériences sexuelles et à jouir au maximum des sensations qui les accompagnent. Il lui est aussi recommandé de prendre plaisir au vol en se relaxant et en l’expérimentant pleinement… Il faut que la chute ou le vol aboutisse quelque part, que le rêveur atteigne l’orgasme dans son rapport sexuel, que le guerrier se batte à mort, etc., et ramène toujours à l’état de veille matière à création. »
Patricia Garfield, elle-même, a suivi à la lettre les principes senoï – même si des anthropologues disent aujourd’hui qu’elle les a embellis et mythifiés – pour intensifier ses propres rêves érotiques et les mener jusqu’au plaisir. Elle raconte ces expériences dans un ouvrage inédit en France, Pathway to ecstasy (Holt, New York) où elle recense la matière de plusieurs milliers de rêves érotiques et extatiques.
L’extase dont elle parle n’est pas une boutade. Avant de la connaître, Patricia Garfield explique avoir vécu pendant des années ses orgasmes – réels – comme une forme de destruction, de dissolution et de mort. Elle se réconcilia avec le plaisir une fois mariée à Zal, un homme très amoureux d’elle et, dit-elle, assez « habile » pour lui faire connaître l’orgasme presque chaque jour. Dès lors, ses rêves érotiques prirent une ampleur nouvelle, au lieu d’être, comme avant, « peuplés de créatures affamées et refoulées ».
Dans Pathway to ecstasy, Patricia Garfield explique que le deux tiers de ses rêves lucides la mènent aux fantaisies érotiques les plus gratifiantes. Chercher le plaisir, aller vers la volupté et l’extase, cela semblerait être « la démarche naturelle de l’activité onirique ». Dans la moitié des situations sexuelles ainsi explorées, elle affirme mener ses rêves jusqu’à l’orgasme.

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Un jour une espèce de créature mi-bouc, mi-cheval, me prit par derrière.
Mais que rêve exactement Patricia Garfield pour connaître si souvent ces orgasmes oniriques ? Qu’imagine-t-elle de l’autre côté du miroir ? Là tous les fantasmes, toutes les fantaisies deviennent possibles ?
« Dans mes rêves érotiques, écrit-elle, les sources d’excitation sexuelle, comme mes partenaires, varient fort. Le plus souvent Zal est mon amant. Mais pas toujours. D’autres hommes, réels ou imaginaires, interviennent. Une fois ce fut mon père qui apparut, et je dus me convaincre que c’était une image de moi-même (que je devais intégrer à ma conscience), pour que je puisse mener ce rêve jusqu’au bout (…). Certains de mes rêves amoureux associent une créature angélique mâle, une femme étrange, une créature hermaphrodite, à moitié homme, à moitié femme et enfin moi-même (…). J’ai fait l’amour avec bien d’étranges bêtes au cours de ces rêves. La dernière créature de ces érotiques animalières fut une espèce de mi-cheval, mi-bouc qui m’avait prise par derrière. J’aurais dû être effrayée, mais je fus amusée de constater, en jetant un œil par-dessus mon épaule, que l’extrémité de sa barbe ressemblait à celle de Zal et qu’il portait des lunettes à la Benjamin Franklin (…). »
« Le plaisir qui jaillit alors ne se limite pas du tout à la région génitale. Les ondes se répandent en moi comme les vaguelettes autour du point de chute d’un caillou jeté dans l’eau. Pendant les orgasmes les plus intenses, ma vue, elle-même, participe au plaisir. Quelle que soit la scène qui passe devant mes yeux, elle explose en mille morceaux colorés, elle se met à tourbillonner. Cet « orgasme visuel » signe alors la totalité de mon plaisir. »
À la fin de Pathway to ecstasy, Patricia Garfield s’appuie sur son expérience érotique onirique pour affirmer que l’énergie sexuelle, la quête du plaisir, constituent « la source même de l’énergie physique », comme le soutient la philosophie tantrique. Le rêve est le moment privilégié où cette énergie circule librement, sans censure de la conscience, comme l’ont d’ailleurs montré toutes les études physiologiques de dormeurs : ils bandent, elles mouillent, quand ils rêvent. Garfield vit une confirmation de cette idée quand elle connut des orgasmes simplement portés par les flots de la volupté, jusqu’à une sensation de « félicité mystique » (mystic bliss) obtenue sans même la présence d’un partenaire, par le simple fait du bonheur d’exister et de « chevaucher avec volupté les vagues de (son) océan intérieur ».

Comment les « chasseurs de rêves » khazars opèrent…

D’autres grands rêveurs parlent de cette profonde volupté des rêves. Peu de spécialistes du sommeil savent que le peuple qui a régné pendant trois siècles, du IIIe au Ve siècle, sur les territoires situés entre la mer Caspienne et la mer Noire, l’actuelle Arménie soviétique, les Khazars, avait aussi développé une grande maîtrise onirique. Dans son célèbre Dictionnaire Khazar (Belfond), l’écrivain yougoslave Milorad Pavic, spécialiste de l’art baroque, donne quelques aperçus de cette exploration intérieure. Il raconte l’histoire légendaire du « chasseur de rêves » Mokadasa al Safer, qui pouvait se déplacer dans les rêves d’autrui, y chasser le gibier dangereux, pêcher, passer d’un village à l’autre, et faire l’amour avec des femmes éloignées. La légende veut que Al Safer fut enfermé dans une cage de fer et que tous les ans la princesse Ateh, protectrice des chasseurs de rêves, lui envoyait en songe la clé de sa chambre.
Les Khazars n’ignoraient rien des rêves érotiques. D’ailleurs, d’après Pavic, un ancien texte d’un chasseur de rêves a été retrouvé. Il dit bien tout l’abîme qui existe entre la volupté onirique et celle des hommes.
« Dans un rêve, nous nous sentons comme le poisson dans l’eau. De temps en temps nous en émergeons, nous jetons un coup d’œil sur le rivage du monde, puis nous replongeons vite et avidement car nous ne nous sentons bien que dans les profondeurs. Pendant ces courtes sorties, nous apercevons un être bizarre, plus lent que nous, qui respire de façon différente de la nôtre, collé de tout son poids à la terre et privé de la volupté où nous vivons comme dans notre propre corps. Car ici-bas la volupté et le corps sont inséparables, ils ne font qu’un. Cet être dehors, c’est aussi nous, mais dans un million d’années et, outre ces années, il y a entre nous et lui ce terrible malheur dont il a été frappé pour avoir séparé le corps de la volupté… »

Elle vole à mes côtés, la main dans la mienne
La société, fondée par Roger Ripert publie régulièrement un petit bulletin où les rêveurs de toute l’Europe racontent leurs expériences oniriques. Parmi ceux-là, j’ai trouvé quelques rêves lucides érotiques proposés par un certain Henri Rojouan, qui vit en Lorraine. Je vous en livre quelques extraits :
« Rêve après rêve, cette progression m’a conduit à ce que j’espérais sans trop y croire : une relation sexuelle complète, vécue la première fois le 22 mai dernier, renouvelée depuis, pimentée à l’occasion de tout ce qui peut agrémenter la vie charnelle (…).
Je n’ai pas de plus riches, de plus intenses souvenirs que ceux de ces instants où la main de Giselle vient se poser sur moi, en un geste d’une douceur inexprimable, résumant tout d’elle et de moi. Je ne la vois pas encore, je sais qu’elle est là, que j’échappe à ma solitude, à la Solitude, à toutes les solitudes possibles et imaginables. Jamais ce premier contact n’est identique, tout à fait identique à ceux qui l’ont précédé : tantôt elle me saisit au poignet, à l’épaule, aux chevilles, ou ses mains se croisent sur ma poitrine, tantôt c’est un appel, un soupir, une sorte de frisson qui m’enveloppe. (…) Je regarde ma main, incrédule : rien de visible d’abord, puis sous l’effort de la volonté tendue, la présence ressentie se matérialise ; non pas « elle », mais une jolie jeune femme (âgée de vingt à vingt-cinq ans), dont je distingue seulement le haut du buste et le visage pâle et mince (sans lui ressembler vraiment, elle a le style de Katharine Hepburn). Elle vole alors à côté de moi, sa main dans la mienne, dans la féerie de ce qui est maintenant une nuit claire. Je l’attire à moi, l’enlace, regarde ses yeux, ce visage inconnu, à la fois paisible et fervent. J’embrasse ses lèvres, étreins son corps aux trois quarts invisible, retrousse et froisse de la main droite le léger tissu dont je la sens enveloppée. Entre les cuisses ma main remonte au sexe, et le découvre mouillé… Eveil. »

(récit publié dans Actuel n° 109-110, juillet-août 1988.

Commentaires

  • Et même si nous ne serons sans doute plus là pour le voir, je l'espère aussi.

  • Bonjour,
    Beaucoup de gens ont du mal à lutter contre l'insomnie surtout lorsque celui ci devient chronique. L'état de stress envahit les êtres humains de nos jours.

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