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samedi, 10 juin 2006

JUDITH BUTLER. "LA CONFUSION DU GENRE"

NEWS NEWS NEWS.LE NOUVEL ESSAI DE JUDITH BUTLER "DÉFAIRE LE GENRE" SORT AUX EDITIONS AMSTERDAM. LA PHILOSOPHE AMÉRICAINE, FIGURE DES "GENDER STUDIES" ( LES NOUVELLES ÉTUDES AMÉRICAINES SUR LE GENRE ET LA SEXUALITÉ), Y PARLE DU GENRE COMME UN "RITUEL QUOTIDIEN", S'INTERROGE SUR L'ÉTHIQUE DE CEUX QUI REJETTENT L'HOMOPARENTALITÉ, ET RÉFLÉCHIT À UNE SOCIÉTÉ PLUS "RESPIRABLE" POUR TOUS ET POUR TOUTESLES MINORITÉS ( portrait paru dans Le Monde, 03/06)

ESSAIS SUR LE FEMINISME BIBLIOGRAPHIE

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RENCONTRE AU CAFE ROSTAND...
                                                              

...Peut-être ce perpétuel sourire contenu, ce regard scrutateur viennent-ils de là ? Judith Butler voit les promeneurs des jardins du Luxembourg, les clients du café Rostand – et vous-même –, leur manière d’être féminins, masculins, comme aucun philosophe avant elle.

Elle les voit comme des acteurs malgré eux. Les comédiens d’une performance répétée chaque jour, presque à leur insu. Des interprètes plus ou moins conscients d’un rôle écrit d’avance, plein de citations obligatoires : incarner une femme, paraître un homme. " Chacun d’entre nous fait l’homme, mime la femme, à sa manière, explique-t-elle. Voyez ces hommes, ils déclinent le "dress code" des employés mâles, le costume, la cravate, les cheveux courts. Ce garçon, plus loin, porte des bijoux, les cheveux plus longs, mais il reste habillé en homme. Il ne porte pas des hauts talons ou une perruque, comme un homme de cour au xviiie siècle. Ils sont en représentation sans le savoir, ils jouent l’homme contemporain, cela se répercute jusque dans les détails, leur parfum pour homme, la montre d’homme. Devenir un homme est une performance quotidienne, répétitive. Et une femme aussi. "

Judith Butler, 49 ans, spencer gris, pantalon noir, cheveux courts, un visage adolescent, ce sourire mystérieux, la philosophe américaine par qui le grand questionnement du genre sexuel est arrivé, tourne son regard vers la terrasse du café Rostand et reprend, souriante : " Nous perpétuons notre genre chaque jour, sans même y penser, presque malgré nous. Voyez ces jeunes filles, elles reprennent la "girl culture" à la mode, le ventre nu, les jeans serrés. Chacune apporte sa touche personnelle, travaille un style bien à elle. En même temps, devenir une jeune fille sexy est une entreprise qui les dépasse. Elles n’ont pas créé le rôle. Les codes de leur féminité, maquillage, chevelure, habillement, ont été fabriqués en dehors d’elles à l’intérieur d’une culture “fille”, avec des journaux “filles”, des “féminins”, toute une longue histoire.

"Défaire le genre" est le titre du nouvel ouvrage de Judith Butler, professeure de rhétorique et de littérature comparée à l’université de Berkeley, déjà auteure en 1990 de "Trouble dans le genre", (La Découverte, 2005 – publié après quinze ans d’attente, tant l'omerta sur ces questions reste lourde dans la philosophie française), grand œuvre philosophique des nouvelles études américaines sur la sexualité : les gender studies, les " études sur le genre ", une nouvelle discipline au carrefour de l’anthropologie, de la sociologie et de la philosophie qui, en quinze ans, a secoué toute notre conception du sexe, du genre, de notre identité – mais aussi le féminisme.


ON NE NAIT PAS FEMME NI FEMELLE

Les gender studies poursuivent le travail sacrilège commencé par les féministes du xxe siècle : récuser l’idée commune que la hiérarchie entre les genres, la "condition féminine" et l’existence même de la notion de " la femme ", et tout ce qui l'accompagne - depuis les tenues féminines du Café Rostand jusqu'à la prétendue différence d'intelligence entre les hommes et les femmes- sont naturelles, biologiques, normales. Evidentes. Pourtant, à y regarder des près montrent dans le détail les "gender studies", toutes ces descriptions de cette fameuse "Femme", considérée comme la femelle de l'homme, racontent une veritable légende, autour d'une créature toujours imaginée comme une sorte d'autre espèce humaine, un autre être pensant différemment, vouée à l'enfantement. Une FEMME.
Dans le "Deuxième Sexe" Simone de Beauvoir inaugurait ces recherches en écrivant sa célèbre phrase-manifeste "On ne nait pas femme, on le devient", qui séparait avec fracas le sexe biologique du sexe social et culturel : le genre.  Elle démontre en 1000 pages combien la construction de " la femme ", plus bête mais plus " intuitive ", moins " spatiale " mais douée d’"instinct" , nulle en math mais douée pour les travaux manuels subtils, facilement amoureuse et moins portée sur le sexe que l'homme, emportée par l'instinct maternelle et par la même plus pacifique, etc, toutes ces fadaises, passe toujours par des apprentissages, des contraintes, des initiations, un dressage – dans ses rapports aux hommes, à la loi, au pouvoir, au travail, jusqu’à sa manière d’enfanter "dans la douleur ". Toutes ces mises en scène, ces obligations, ces symboliques - sans oublier les violences conjugales et   l'infériorité sociale - varient, évoluent selon l’histoire, les religions, les civilisations - et les luttes des femmes. Bref, la construction du "genre femme" ne saurait s'expliquer, ni se justifier, par la différence biologique des sexes. En effet, pourquoi avoir un vagin interdirait-il de voter ? – comme en France jusqu’en 1945. D'être payée comme un homme à travail égal ? comme aujourd’hui encore dans toute l’Europe. Ou vous obligerait à sortir voilée, ou déguisée en bimbo dans les rues ? Le sexe et le genre sont séparés, voilà ce que nous ont appris Simone de Beauvoir et les gender studies. Tout comme la sexualité et le sexe : d'avoir un pénis vous oblige à ne pas être pénétré ? Tout comme la sexualité et le genre : de vous habiller, vous présenter en femme vous interdit d'aimer des femmes, des femmes et des hommes, ou de porter une ceinture-godemicher ? La sexualité est un art, comme le genre un théâtre, voilà ce que nous apprennent toutes ces recherches.

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