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lundi, 04 septembre 2006
KEN BUGUL, SURNOMMEE "PERSONNE N'EN VEUT", GRAND PRIX LITTERAIRE DE L'AFRIQUE NOIRE
L'HISOIRE EXTRAORDINAIRE D'UNE ECRIVAINE SENEGALAISE DE LANGUE FRANçAISE : KEN BUGUL
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Ken Bugul est son nom d'auteure. Il signifie "Personne n'en veut" en wolof. Il symbolise l'histoire de cette petite sénégalaise qui récitait "Nos ancêtres les Gaulois" à l'école du village, devenue à 20 ans une féministe parisienne doublée d'une figure de Saint Germain des Près, avant de retrouver internée à l'hôpital Saint Anne, ne sachant plus qui elle est. Depuis, Ken Bugul est retournée au Sénégal, où elle est devenue une écrivaine à scandale. Ce mois ci, après avoir été lancée en 2005 par Michel Le Bris au "Festival des Etonnants voyageurs" pour son roman policier enlevé et lyrique sur Dakar "Rue Felix Faure" (éditions Hoëbeke), elle publie un septième roman envoûtant "La pièce d'or" (Ubu Editions, www.ubu-editions.com)
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Elle arrive pour la photo, en boubou extravagant et bijoux à effets, disant "Je me suis parfumée pour l'objectif". Incroyable Ken Bugul, un don pour l'humour en rafale, un rire toujours aux aguets, elle sème partout les grandes discussions passionnées. Ken Bugul, cinquante ans, séduisante, a obtenu le Grand Prix littéraire de l'Afrique Noire en 1999 pour son roman "Riwan ou le chemin de sable" (Présence Africaine). Elle vient de publier dans la collection "Etonnant voyageurs" dirigée par Michel Le Bris un roman policier lyrique et captivant, qui se déroule pour l'essentiel dans la rue Félix Faure et ses arrière-cours, à Dakar. Ce livre, "Rue Félix Faure" (ed. Hoëbeke) nous entraîne à la poursuite d'un assassin lépreux, dangereux chef de secte, dans les dédales de la capitale africaine, au fond des tripots capverdiens et vietnamiens où l'on se saoule au Kiravi Valpierre. Au-delà du roman policier, le livre décrit le cynisme et l'emprise sexuelle des "faux prophètes" et la crédulité de leurs fidèles, des femmes surtout -qui dans le roman se vengent cruellement. Écrit dans un français poétique et haletant, le livre est scandé par les réflexions toniques du "philosophe de la rue Félix Faure", qui rappelle beaucoup Ken Bugul par sa joie de vivre. Mais vous comprendrez mieux la philosophie de l'écrivaine, après l'avoir entendu raconter son extraordinaire vie.
-Parlez-nous de cette Rue Félix Faure de Dakar, l'héroine de votre précédent roman, cette rue qui "offre la vie et l'espérance doublée de patience" où l'on trouve un matin un lépreux assassiné, qui s'avère être le chef d'une secte…
Cette rue existe bel et bien à Dakar. J’y passais brièvement, pour faire des courses, comme tous les gens normaux. Avec Djibril Diop Mambety, le grand cinéaste sénégalais aujourd’hui décédé, je me suis retrouvée dans le dédale des ruelles derrière les maisons coloniales, je découvrais tout un univers de cours, de bars, de tables où manger, de lieux de rencontre. Il y a là des Capverdiens, des Vietnamiens, des tripots, des truands, et des faux prophètes. C'est un bon endroit pour écrire un roman sur le Dakar populaire, le Dakar envahi par les sectes et les groupes de prière. Aujourd'hui les nouvelles religions et les églises parallèles se développent dans toute l'Afrique. Au Sénégal, au Togo, au Bénin, au Nigeria. Avec la pauvreté, le sida, le chômage, les diplômés sans emploi, l’isolement, la mondialisation, l’exclusion, les guerres civiles, les malheureux Africains se retrouvent par terre. Alors les pauvres gens sont attirés par ces églises qui se donnent des noms pas croyables, parlant de Résurrection, de Saint Esprit ! Ces sectes s'implantent toujours en s'achetant une radio, une chaîne télévisée qui parle d’eux. Alors elles recrutent, souvent des femmes. Et puis l'on apprend bientôt qu'il y a des viols dans les temples. Ces nouveaux prêtres racontent que c’est le Saint Esprit qui purifie les jeunes femmes par le sexe. Le peuple crédule, analphabète, lui, ne réalise rien. Au Togo, il faut verser 30.000 euros pour devenir membre d'une nouvelle église. L’Islam aussi s'implante, surtout les wahabites, financés par l'Arabie Saoudite. Ils veulent imposer tous leurs interdits, l'alcool, la musique, le tabac, l'obligation de porter le voile et le port de la barbe. Si bien que l’Afrique colorée et joyeuse, avec ses boubous, ses femmes avec leurs coiffures magnifiques, ses orchestres, disparaît ! Aujourd'hui, au Sénégal, dans toute l'Afrique noire, de plus en plus de femmes se couvrent de la tête aux pieds. Des milliers de jeunes sont formés à la haine de l’Occident, du Blanc, des Américains. Au Sénégal heureusement, l’islam noir des Mourids résiste (le mouridisme, fondé par Amadou Bamba est une composante importante de l'Islam sénégalais, ndlr). Cet islam défend une morale de l'effort, " prier et travailler ". Il a appelé les Sénégalais partis en Europe à rentrer travailler chez eux. La dynamique de cet islam noir constitue un frein à l’intégrisme religieux au Sénégal. Mais dans les autres pays d’Afrique, c’est très différent. Au Cameroun, l'embrigadement commence dés les foyers de jeunesse. Extorsion de fonds, manipulations, déchéance des femmes, viols.
L'Afrique de l'Ouest semble traverser une longue période d'échecs politiques, d'épidémies et de souffrances. Mais vous affirmez que les femmes vont la sauver…
Je vis beaucoup en Afrique. Quand j'y suis, je n’arrive jamais à établir une corrélation entre ce que j’entends sur le drame africain, et ce que je vois. Je suis toujours ébahie par l’optimisme des Africains. Cette joie de vivre sauve l’Afrique. Les femmes aussi la sauvegardent. À l'époque du colonialisme français, la femme blanche du gouverneur ne faisait rien, elle paradait, elle recevait. Les femmes africaines ont voulu lui ressembler. Dans les années 1970, les mouvements d’indépendance se sont développés, beaucoup de femmes ont cessé d'agir comme des femmes entretenues. Dans les années 1980, suite aux problèmes liés aux stratégies de développement du FMI et la Banque Mondiale, les hommes ont commencé à perdre leur travail, les fonctionnaires sont devenus moins nombreux. Les gouvernements, les entreprises leur ont proposé des départs volontaires. On leur a payé cinq ans de salaire. Ils les ont pris, ont tout dépensé. Et les hommes se sont retrouvés sans rien. Alors les femmes africaines ont alors retrouvé leur rôle économique. Elles ont vendu leurs bijoux, elles se sont lancées dans le commerce, elles ont commencé à gagner de l'argent. C'est ce qu'on a appelé "les mamas Benz", ces femmes âgée, en Mercedes, qu'on rencontre aujourd'hui sur tous les marchés d'Afrique de l'Ouest. De 1980 à nos jours, les femmes ont redonné espoir à l'Afrique. Il faut aussi rendre hommage aux émigrés, car l'argent qu'ils envoient en Afrique dépassé largement l’aide au développement. Si deux enfants sur cinq vont à l’école en Afrique, si des familles vivent dans des logements décents, il faut remercier l’émigration.
Vous-même, vous avez longtemps été une émigrée. Vous avez vécu à Bruxelles, à Paris. Pourriez-vous nous raconter comment vous en étes arrivée à quitter votre pays, le Sénégal, puis à y revenir, puis à le quitter à nouveau ?
Je suis née dans un village situé à 300 kms de Dakar, au-dessus de la Gambie, une région très animiste, éloignée de tout. Mon père s’y était installé, il y a construit la première mosquée. En 1953, le gouvernement français a installé une école chez nous. J'ai été la première fille à m'y rendre. C’est à cette époque que j’ai appris à prononcer la lettre "I", ce qui a déclenché un bouleversement politique au village. Une petite Africaine pouvait lire l'incompréhensible alphabet français ! J'ai commencé à apprendre "Nos ancêtres les Gaulois", et cela n'a pas été sans conflit. Tout ce que nous apprenions semblait tellement différent de notre quotidien. Ma perte d'identité a commencé ainsi. Dans les années 1970, élève douée, j’ai commencé mes études à Dakar. Puis je suis partie à Bruxelles. Ce fut en choc. La contestation de toutes les valeurs politiques allait grand train. J'étais acceptée par une jeunesse en pleine révolte. Je rencontrais des réfugiés d’Amérique latine, du Chili, d'Argentine, du Vietnam. Je découvrais le mouvement hippie, la marijuana, la pop musique. Je manifestais contre la guerre au Vietnam. Moi, venue d'un lointain village musulman du Sénégal, je criais " faites l’amour, pas la guerre " ! Et je le faisais… J'étais déracinée, en même temps j'adorais ma vie. Je trouvais un équilibre, une sérénité dans les idées de l'époque, la solidarité, le pacifisme, le plaisir, la tolérance. Je suis restée en Belgique trois ans. Puis je suis allée à Paris. Nous nous réunissions à l'Ecole des Beaux Arts, entre femmes, avec le MLF. J’étais la seule Africaine. On discutait de l’émancipation de toutes les femmes au monde. Même des Sénégalaises. C'était magnifique. En même temps, c'était la période de la reconnaissance des Blacks, de la philosophie "Black is beautifull", qui se mélangeait avec le mythe raciste d'une hyper sexualité du nègre. Je me cherchais, traversée par toutes ses influences. Ce n'était pas évident. Mais à partir des années 1973-74 beaucoup de jeunes ont commencé à prendre des drogues dures, des milliers d'étudiants sont partis au bout du monde pour rentrer paumés, les couples se sont reformés, le choc pétrolier a été suivi d'une crise économique. Le mouvement utopique a perdu sa dynamique. Moi aussi. Je me suis retrouvée isolée. De nouveau Africaine. Emigrée. Née musulmane. Renvoyée à moi-même...
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C'est alors que vous connaissez une crise, dites-vous, de "questionnement identitaire". Et cela va loin, puisque vous vous retrouvez internée à l'hôpital Saint-Anne.
Qui étais-je ? J'ai commencé à réfléchir à toute mon histoire pour comprendre. J’étais jeune, belle, je vivais avec un homme riche entre la rue de Saint Augustin et la rue du Cherche Midi, j'allais acheter du pain en manteau de fourrure. Cela s’est terminé à l’hôpital Sainte-Anne. Cet homme a perdu sa fortune. J'ai commencé à aller mal. Très mal. J'ai été internée à Sainte-Anne à la demande de mon compagnon de l'époque. Cette fois, je me suis dit qu’il me fallait retourner en Afrique. Que je retrouve mes racines. Je suis rentrée à Dakar à 35 ans. Je n’étais pas mariée. Je n'avais pas d'enfant. Je ne ramenais rien. Au Sénégal, dans toute l'Afrique, c'est un désastre pour un immigré de revenir d'Europe les mains vides. Il y a des Africains qui se suicident, plutôt que de rentrer plus démunis qu'ils sont partis. Je ne ramenais rien, et pourtant j’avais vécu tellement d'événements extraordinaires. Mais je ne trouvais personne à qui les raconter. Tout de suite, j'ai été mal considérée. Alors, je suis retourné aux origines de ma vie, dans mon village. Je me suis rasée les cheveux, et je suis retournée chez moi. Ma mère a été très déçue. Je représentais l'échec. Les habitants du village ont commencé à dire que j’étais folle. À la longue, je finissais par jouer ce rôle de folle, à le devenir. Je ne sortais plus que la nuit. J'ai alors rencontré un homme, une autorité spirituelle musulmane qui accueillait sous son autorité des femmes marginalisées, des veuves, des femmes stériles, des femmes avec une infirmité ou un signe extérieur qui portait malheur, ou la malchance. Les femmes qu'il prenait sous sa protection pouvaient ensuite être réinsérées dans la société.
Et vous avez découvert en Afrique qui vous étiez ?
Après avoir vécu deux ans sous cette autorité religieuse, j’ai compris que j’étais une personne. Je me suis reconstruite. J’ai commencé à vivre par moi-même, et à écrire. J’ai rencontré un médecin béninois au Maroc à 38 ans, je l'ai épousé, j’ai eu une fille à 40 ans. Mais la reconstruction ne s’est vraiment faite que dans l’écriture. En 1982, j'ai publié "Le Baobab Fou" sous le nom de Ken Bugul. Ken Bugul signifie " celle dont personne ne veut ". Littéralement cela veut dire : "personne" (" ken ") "n’en veux " ("oul " est négatif). Du jour au lendemain, mon statut dans la société a changé. Le livre a soulevé un tollé à Dakar. Mes éditeurs eux-mêmes l'ont dénoncé comme scandaleux. Personne ne supportait qu'une femme remettre en question les traditions, revendique son goût pour la culture occidentale, refuse les rituels traditionnels, et surtout démystifie le mythe de la mère africaine, qui doit toujours être la personne la plus extraordinaire du monde. Dans le livre, je raconte comment ma mère m’a abandonnée, ma jeunesse en Europe, ma sexualité de Parisienne, les joints que j'ai fumé, mes voyages au Népal. À Dakar, des gens me demandaient si j’avais lu ce livre horrible, et me disaient qu’ils ne voulaient surtout pas rencontrer l'auteur. J’ai quitté le Sénégal. J’ai vécu cinq ans au Togo, jusqu’aux évènements tragiques de 1991. J’ai écrit la suite, "Cendres et braises" (L'Harmattan, 1984).
Ce fut le début du succès, à Dakar pour commencer…
J'ai commencé à être reconnue comme un auteur à style. Aujourd'hui, après "Riwan ou le chemin de sable" des d'étudiants de Dakar, des grands professeurs font des thèses sur ma manière d'écrire, ma personnalité... En France les éditions du Serpent à Plume se sont intéressées à moi. Ce succès m'a permis de trouver une sérénité, du moins dans le domaine de l’identité. Je sais qui je suis, je suis écrivain, j'offre un regard particulier sur le monde. C’est après avoir vécu la folie et la mort que j’ai voulu écrire, et raconter tous ces cheminements d'immigrés, de déracinés en quête d'eux-mêmes, toute cette violence. En Europe, les gens ne se rendent pas compte des tragédies du monde, ils ne s'imaginent pas le destin de tous ceux qui cherchent le salut. Maintenant que j’ai conquis mon identité, que j'existe comme personne, il y a du travail à faire ! J'écris sur tout ce qui me révolte. Cette fois, ce sont les sectes à Dakar, et en Afrique de l'Ouest. Mon prochain livre traitera de l'errance…
Bibliographie
Le baobab fou. Nouvelles éditions africaines. Dakar 1982.
Cendres et braises. L'Harmattan. 1984
Riwan ou le chemin de sable. Grand prix littéraire de l'Afrique noire. Présence africaine 1999.
La folie et la mort. Présence africaine 2000.
De l'autre côté du regard. Le Serpent à plumes, 2003.
Rue Felix Faure. Hoëbeke. 2005.
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