lundi, 17 décembre 2007

EDGAR MORIN. UNE UNIVERSITÉ INSPIRÉE PAR LE PHILOSOPHE EN PROJET AU NORD DU MEXIQUE

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(Edgar Morin accueilli à l'aéroport d'Hermosillo. On lui offre une statue d'un sorcier Yaqui)

NEWS. NEWS. NEWS. NEWS. NEWS. NEWS. "La méthode", le grand oeuvre éclectique et foisonnant du philosophe et sociologue Edgar Morin, consacré à dresser des passerelles entres les disciplines scientifiques et philosophiques, vient d'être réédité en coffret de deux volumes (au Seuil). En regard de cette publication, un reportage réalisé pour le Monde 2 aux côtés d'Edgar Morin en novembre 2005, dans la ville d'Hermosillo au Mexique. Soutenue par la mairie et par des capitaux privés, une université inspirée par les travaux d'Edgar Morin sur "l'éducation du futur" a été mise en chantier dans la capitale de l'état du Sonora. Elle l'est toujours à ce jour. Pendant ce voyage, la statue en pied du philosophe a été dévoilée...

BIBLIOGRAPHIE EDGAR MORIN


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(Edgar Morin devant sa statue, qui devrait être dressée à l'entrée de l'université)

 

REPORTAGE. En route pour l'état de Sonora, nord du Mexique...
23 novembre, 19 heures, Mexico. "Posons les valises, et allons prendre une margarita". Telle fut la première phrase d'Edgar Morin sur le sol mexicain. Margarita, tequila, mezcal, le vieux philosophe aime les bars, les grandes tablées, les chansons, il aime la vie Edgar Morin, qui vient de publier à 84 ans le sixième tome de sa Méthode - le dernier tome, consacrée à "l'éthique" sans laquelle toute méthode de pensée serait caduque.
L'esprit acéré, toujours une anecdote à raconter, la margarita gaie voici la première impression que donne Edgar Morin. Physiquement : une espèce de lutin bourré d'énergie, la démarche dansante, portant une casquette de jeune homme. Intellectuellement ? Des rides aux visages pas une à l'esprit.

21 heures. "Je vous présente Ruben Reynaga Valdez, nous lance Edgar Morin. C'est l'entrepreneur d'Hermosillo que j'ai rencontré à Paris en juillet. C'est lui qui a monté le projet de l'université Edgar Morin, et qui organise cette tournée de conférences mexicaines. Il m'a prévenu que je devais inaugurer ma propre statue, vous vous rendez compte !" Edgar Morin semble s'amuser comme un adolescent et raconte son aventure à une demi-douzaine de ses amis mexicains, des professeurs d'université, deux femmes de télévision qui l'ont rejoint tout en haut du World Trade Center de la capitale, où tous dînent dans le restaurant panoramique Bellini. La grande salle tourne sur elle-même, baies ouvertes sur une mer de lumières déployée de tous côtés, dévorant les collines lointaines, Mexico City, 20 millions d'habitants, un pays entier fait ville, sans doute la mégapole la plus polluée du monde.

RUBEN REYNAGA, HOMME D'AFFAIRES DECIDE A FONDER UNE UNIVERSITE NOUVELLE

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( Edgar Morin et Ruben Reynaga Valdez sur la "Bahia de Kino")

Ruben Reynaga Valdez, costume cintré, une élégance d'hidalgo andalou, répond aux questions. Il travaillait depuis deux ans au chantier d'une université privée où l'on donnerait une "nouvelle éducation" dans l'état de Sonora, son pays. Jusqu'au jour où il a lu les travaux consacrés par Morin et l’UNESCO à la réforme de l'enseignement, nommons " La tête bien faite ", et " Les 7 savoirs nécessaires à l’éducation du futur " (Seuil). Les deux livres proposent rien moins que de changer toute l'éducation à venir. Il faudrait, écrit Edgar Morin, former des citoyens lucides, éduqués à tisser des relations entres les différentes disciplines, scientifiques et humanistes, économiques et morales. A s'interroger sur l'impact traumatique des industries lourdes et des émanations sur l'environnement. A considérer les problèmes éthiques soulevés par les découvertes génétiques bouleversant le corps humain. A inventer des nouvelles directions de recherche en université : l'étude des mégapoles (urbanisme, moeurs, pollution, pauvreté), l'étude globale des effets humains sur la Terre, l'étude de la science sans conscience, etc.

Ruben Reynaga a été convaincu. L'université nouvelle dont il rêve doit s'appeller "Universidad Edgar Morin", plus exactement, pour en montrer l'esprit général, former des citoyens engagés dans le monde, elle va s'appeller "L'université "Mundo Real" Edgar Morin". La tablée applaudit. Ruben Reynaga Valdez se lève, solennel.
-Chez nous, à Hermosillo, une terre d'éleveurs, il y a un proverbe qui dit "Sonora, donde empeza la carne asada, acaba la cultura" ( Sonora, là où commence la viande grillée, finit la culture). Je veux le faire mentir (rires). Aussi, par cette nuit magique, je voudrais offrir à Don Edgar ce symbole de la future université "Mundo Real", qui va naître à l'intérieur de ce désert qu'est notre état de Sonora."
Sur cette tirade émue, l'homme d'affaires tend à Edgar Morin, gêné, un petit badge de métal frappé d'un "E". Tous, professeurs, gens de télévision se lèvent pour brandir leur verre de tequila. Applaudissements. Pour Edgar Morin, tout juste arrivé de Paris après 11 heures d'avion, il est 5 heures du matin. Il tient une forme épatante. On se rassoit. La discussion roule alors sur le "tronc commun" que Don Edgar entend donner à tous les élèves de la future université, qu'il a jeté sur une feuille volante dans l'avion. On y lit les intitulés des futurs cours :"L'étude de la condition et de l'identité humaine", "La conscience d'être sur Terre", "Affronter les incertitudes", "Interroger l'avenir", "Temps, évolution, histoire".
-Il faudrait rajouter "Ecologie et Urbanité", propose un sociologue, désignant l'énorme cité grondant à nos pieds, filant vers les points cardinaux, perdue dans un nuage de pollution. Il ajoute : "Ici à Mexico, dans cette ville démente, personne ne sait ce qui se passe au fin fond de ces quartiers. Personne, pas même la Vierge de Santa Guadalupe"

EN ROUTE POUR HERMOSILLO...

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(Des lycéens d'Hermosillo découvre la maquette de la future université Mundo Real)

Mercredi 24 novembre, 13 heures, départ pour Hermosillo. Dans l'avion, une journaliste de La Reforma, le meilleur quotidien mexicain, deux nouveaux professeurs d'université et Jeanne Texier, la représentante de l'ambassadeur de France, ont rejoint Edgar Morin. Quarante cinq ans, femme cultivée et pleine d'humour, elle explique en aparté qu'au Mexique, au Brésil, en Argentine, Edgar Morin est une célébrité dans les universités. D'ailleurs, un mois auparavant, elle a assisté à une conférence de la "chaire itinérante Edgar Morin" fondée par l'UNESCO, donnée par un professeur argentin sur le thème "La pensée de la complexité". Plusieurs dizaines d'étudiants, des professeurs y assistaient, explique-t-elle, mais aussi plusieurs d'hommes d'affaires. "Cette conception que toutes nos actions, qu'elles soient économiques, industrielles, sociales, soulèvent désormais des effets pas prévus, des réactions en chaîne, des dommages ou des actions secondaires qui risquent de ruiner le projet initial, aussi brillant soit-il, qui nous oblige à réflechir à la "complexité" et "l'impureté" de toute activité humaine, voilà sans doute le message philosophique qu'a contribué à faire comprendre Edgar Morin à beaucoup de gens ici." Edgar Morin, avec d'autres sociologues, philosophes et scientifiques, ont secoué quelques unes des grandes illusions du XXe siècle. L'histoire aurait un sens, une finalité, elle tendrait vers le "mieux", les meilleures solutions pour tous,  car c'est l'"Esprit" - la conscience humaine selon le philosophe Hegel, l'idée du "progrès" selon les théoriciens de gauche - qui mène les humains. Hélas, constate Edgar Morin, ce grand rêve d'une humanité en marche vers un avenir meilleur a fait long feu, ratrappé par la réalité. Il faut désormais penser les maux et les fléaux que le progrès scientifique enclanche, les sociétés totalitaires que les utopies sociales développent, la destruction des ecosystèmes et des agricultures durables que le capitalisme sauvage entraîne. Il faut réfléchir dans un monde ou Dieu - la nature - est blessé, l'Esprit absent, les humains seuls responsables de leur survie.

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(Des lycéens d'Hermosillo découvre la maquette de la future université Mundo Real)

16h30. Le Sonora défile aux hublots, désert de ronces et de maigres pâturages, le plus grand état du Mexique et le moins peuplé, un pays d'éleveurs et de "cow-boys" qui rappelle l'Arizona tout proche, une terre rude, encore peu touristique, aux grandes plages sauvages, abritant une réserve d'Indiens Yaquis. Nous atterrissons à Hermosillo, 600.000 habitants. Dix mariachis en grand apparat, chapeau miroitant et pantalons cloutés, entourent Edgar Morin à la sortie de l'aéroport. Les guitares claquent, les trompettes miaulent, les flashs crépitent. On se presse, on s'empresse. La femme de Ruben Reynaga offre une statuette en bois brut représentant un sorcier Yaqui portant une tête de cerf - l'artisanat iniden local. Puis Madame la présidente municipale félicite Don Edgar pour sa venue. Puis un représentant de l'association des Droits de l'Homme l'embrasse. Puis une série d'amis universitaires l'encerclent. Ruben Reynaga, assisté d'une petite troupe d'assistantes et d'assitants actifs supervise la réception, présente Edgar Morin à tout ce beau monde.

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Quelles affaires mènent l'élégant Ruben Reynaga Valdez, qui a minuté les trois jours d'opération marathon qui attendent Edgar Morin et ses amis professeurs ? Né dans le Sonora, l'homme a fait des études d'électronique en Allemagne, où il devient ingénieur, tout en poursuivant des études de commerce. Puis il plaque tout, fait un tour du monde comme électronicien sur un cargo, et rentre au Mexique. A 30 ans, les années 1970, il fonde une petite entreprise de conseil en développement d'entreprises, publie des "news letters" pour les dirigeants, puis se lance dans la publicité. Dans les années 1980, il trouve sa voie : le télé-achat. Il développe une chaîne au Mexique, puis plusieurs, puis aux Etats-Unis, puis en Amérique Latine. Jusqu'à ce que cela tourne très fort, apparemment. Père de trois enfants, il se passionne maintenant pour les questions d'éducation. Selon lui, les étudiants sortis des facultés classiques mexicaines ne sont pas armés pour comprendre leur époque – son fils à lui étudie le mandarin, et revient de Chine, la puissance économique montante. D'où cette volonté de fonder une université pilote, une sorte de modèle de ce que devrait être une vraie éducation moderne. Ce serait l'utopie de l'hommes d'affaires. Son grand projet. Sa contribution au développement de l'état de Somora.
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Comment Ruben Reynaga Valdez compte-t-il financer 'université "Mundo Real Edgar Morin" ? Il apportera 40% des fonds, et espère collecter le reste avec le concours de l'Etat de Sonora et d'autres investisseurs privés. Les locaux ? Ils seront construits dans l'année, d'ailleurs la maquette de la future université sera exposée demain à la presse. Les futurs étudiants ? Ils viendront de tout le Mexique, les gens intelligents voudront y envoyer leurs enfants. L'homme envoûte, la voix entraînante, et semble grisé par son propre projet. En même temps, il contrôle le déroulé de l'opération "Edgar Morin à Hermosillo" minute par minute. Deux assistants, une secrétaire de direction à tomber par terre et un mariachi restent attachés en permanence à sa personne.
J'ai cherché sa chaîne de télé-achat, "R.Shopping" sur la télé locale. C'est du commerce à l'écran classique, comme onen connaît dans le monde entier. Pendant 45 minutes par exemple, on assiste à la présentation du lot sensationnel de 42 casseroles téfalisées "Vida Sana", "400% BARATO", avec des alertes aux matières grasses et des couvercles high tech. Ensuite, c'est au tour des formidables cosmétiques, présentées sur une musique de thriller, etc.
Que dit Edgar Morin de l’homme d’affaires
? Il fait confiance. Il croit au hasard, aux projets fous, aux individus. La fondation des bières Heineken ne sponsorise-t-elle pas quelques uns des plus grands artistes contemporains. La fondation Bill et Melinda Gates n'investit-t-elle pas des milliards de dollars dans la lutte contre la misère ?

LE PHILOSOPHE DE LA "COMPLEXIDAD"
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(Les lycéennes apportent le drapeau français devant un petit mural représentant Edgar Morin)

Jeudi 25, 10 heures du matin. Deux groupes de lycéennes en jupette plissée et béret violet, le premier portant le drapeau français, l'autre le mexicain, répètent une brève marche militaire. Un général des Fuerzas Armadas discute avec le représentant du gouverneur de Sonora. Une grande grue fait glisser une caméra au-dessus d'une petite tribune dressée face à une cinquantaine de chaises vides. Une petite foule se promène sous les balustrades de cette cour de l'université. Tout le monde attend Don Edgar, que la ville a décidé de célébrer. Mais voilà sa voiture noire, il descend, Ruben Reynaga le suit, ils entrent dans la cour. Une grande maquette les attend sous une coupe de plexiglas, celle de la future faculté. Puis, tout le monde repart vers un grand rideau noir, qu'on écarte. Là une grande statue d'Edgar Morin en bronze se dresse. Il tend la main, comme s'il parlait, saisi d'une grande idée. Les gens applaudissent, chacun tourne autour de la statue, fait des photos. Edgar Morin pose avec différentes personnalités.
Ensuite, direction la tribune. Les officiels s'assoient, Don Edgar au milieu, un peu dépassé par les événement
s. Derrière lui, une grande affiche réalisée par l'équipe de Ruben Reynaga le représente, souriant, les bras croisés, sous un gros titre : "El pensador planetario de las luciernagas mas luminosas" (le penseur planétaire des lumières les plus lumineuses). Puis, le représentant du gouverneur annonce que les hymnes nationaux vont être joués. Tout le monde de lève. Les lycéennes en béret saluent les drapeaux déployés. Quelques discours plus tard - Jeanne Texier de l'ambassade de France aura ce mot philosophique "la présence ici d'un représentant des Forces Armées montre à quel point la pensée de la complexité a gagné du terrain " -, Edgar Morin prend la parole. En espagnol vif. Il montre la statue et s'écrie.
-Une statue ! C'est une chose posthume. Suis-je mort ? Suis-je un fantôme venu revisiter la statue de sa propre tombe ? Et si je suis vivant, je rêve alors ? Je vais me réveiller et cette statue va disparaître ? Mais si je ne dors pas, si cette statue est de vraie pierre, alors je me dis que je dois arrêter de m'endurcir, de me transformer en cœur de pierre, de me rigidifier, ou de me statufier. Il existe deux sortes de mort, la mort par désintégration, mais aussi la mort par pétrification de l'esprit. Cette statue me dit de ne pas oublier les rêves de ma jeunesse…

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(Edgar Morin, le penseur planétaire des lumières plus lumineuses)

Ce fut un beau succès. Mais de courte durée. À peine son discours terminé, à 11 heures tapantes, Edgar et ses amis les professeurs, sont emportés par plusieurs taxis vers une autre tribune dans un grand hôtel du centre ville. "Don Edgar" - comme tout le monde l'appelle -  y donnera une longue conférence-débat, en présence du Doctor Pedro Ortega recteur de l'université de Sonora, sur le thème "L'éducation et la réforme de la connaissance". En pleine forme comme toujours, il y développera quelques-unes des idées stimulantes qu'il présente dans "La tête bien faite" sur le principe "Repenser la réforme. Réformer la pensée". Il faudrait par exemple, explique-t-il devant un parterre médusé et passionné d'une centaine de personnes, des professeurs, des étudiants, des curieux, "décloisonner les vieilles disciplines universitaires" pour créer une "Faculté de la Vie" qui regrouperait des biologistes, des évolutionnistes, des écologistes scientifiques; il faudrait imaginer une "Faculté de la Terre" consacrée aux problèmes globaux de la biosphère, en passe de devenir une technosphère ; une "Faculté de l'Humain" associerait la préhistoire, l'anthropologie biologique et les sciences humaines.

Bien sûr, certains professeurs protestent. Allons, la recherche dans ces domaines est aujourd'hui devenue trop difficile, trop spécialisée, pour être associée et transversale. A chacun de creuser son sillon, avec ses propres méthodes. Edgar Morin se défend à pied à pied, infatigable. Il faut distinguer la recherche fondamentale, menée par quelques post-doctorants doués, de l'éducation d'une tête bien faite contemporaine, d'un étudiant formé à l'heure des grands enjeux terrestres. Aujourd'hui, avec la spécialisation des cursus, cet étudiant n'a pas accès à la recherche - le niveau est trop élevé -, il s'arrête dégoûté sans véritable formation scientifique et épistémologique, sans un minimum d'apprentissage en sciences humaines. C'est du gâchis. Il faut, propose Edgar Morin, imaginer des nouvelles "humanités", un tronc commun où le bagage scientifique comme la philosophie critique et éthique sont transmises.

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(A la tribune, devant 1000 personnes, étudiants, professeurs et curieux)

DES STEAKS DE VINGT CENTIMÉTRES DE DIAMÈTRE

14 heures. La petite troupe de professeurs et Edgar Morin filent déjeuner chez Ruben Reynaga Valdez. Un petit patio avec une piécette d'eau. Un gazon en plastic, et un vrai, vert vif, planté des fleurettes. Là des angelots, ici le visage de Bouddha, plus loin un péristyle dorique et des amphores pleines de fleurs rouges, partout du fer forgé. Kitch. Sur le gazon, une table roulante chargée de bouteilles de mezcal et de tequila. Sur la balançoire, le mariachi. Sous le dais de la terrasse, une grande table, où tout le monde attaque de bon appétit un épais steak de 20 centimètres de diamètre.

Tout le monde chantera beaucoup cette après-midi là, entraîné par le mariachi. Une ambiance de fiesta. Il faut dire que tous les amis mexicains de Don Edgar sont là. Des grands noms de l'université, des professeurs venus du Mexique, du Brésil, d'Argentine. C'est parmi que l'on comprend mieux l'influence de Morin en Amérique Latine. Son "autocritique" est considérée par beaucoup d’intellectuels latins comme un des livres importants du XXe siècle. Dans ce court essai décapant, à la fois personnel et très politique, Edgar Morin raconte avec humour et lucidité comment il a été emporté par les idées socialistes, trompé par le mythe du bonheur historique et du "progrès" - un élan qui a soulevé les peuples et la gauche laitno-américaine dressés contre des régimes militaires autrement plus répressifs que nos démocraties autoritaires. L'assasinat des opposants y était méthodique, cruel. L'engagement pour la démocratie ou la révolution un vraix choix de vie - et de mort, un réel acte de courage.

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(Edgar Morin entouré de ses amis, des professeurs de l'université de Mexico)

Les professeurs Raul Domingo Motta de Buenos Aires et Maria de Almeida de Natal expliqueront, verre de mezcal à la main, pourquoi tous deux ont consacré Edgar Morin et Ilya Prigogine, le prix Nobel de chimie, Docteur Honoris Causa de leur université respective - et pourquoi, ce fut important pour eux, dans l’Amérique Latine intellectuelle marxiste et dogmatique. Les deux hommes ont été les pionniers de la révolution intellectuelle qui a secoué le monde scientifique et les sciences humaines pendant les années 1985-1995 -tout ce qu’on a appelé du nom un peu effrayant de "sciences du chaos", ou encore "la pensée de la complexité". Grâce à eux, nous avons découvert que nous vivons dans "l'après-Einstein", dans un univers où "Dieu joue aux dés", où l'aléatoire, le temps, l'irréversible reprend sa place - comme ils le reprennent dans notre monde menacé par des dangers écologiques sans précédents, la dissémination des armes de destruction massive, la montée en force du terrorisme politique. Un monde où il faut s'attacher à comprendre le désordre, prévoir le catastrophique, s'attendre à l'inattendu, accepter le tragique, agir dans la précaution- autant de thèmes que "La Méthode" d'Edgar Morin ont aidé à mieux appréhender.

Où INTERVIENT UN SORCIER YAQUI
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(Don Edgar s'isole pour téléphoner à Paris)

Vendredi 26, 10 heures. Le grand "auditorio civico del estado" d'Hermosillo se remplit. Mille personnes déjà, dans une grande salle façon Mutualité. Toutes les lycéennes d'Hermosillo en uniforme, beaucoup de professeurs, des travailleurs sociaux, des parents d'élèves, le scolaire a été mobilisé. Sur l'estrade, la grande affiche du "Pensador planetario" et quelques plantes du désert. La salle est comble maintenant, beaucoup de jeunes têtes, une ambiance d’amphi. Ruben Reynaga Valdez s'avance sous les spots, et présente d'une voix forte le projet de l'université Mundo Real - une "mariposa" qui va bientôt s'ouvrir dans le Sonora-, puis annonce que Don Edgar Morin va commencer sa conférence "La optica planetaria de la educacion". Edgar Morin arrive à grands pas, prend le micro et commence sur les chapeaux de roue à expliquer qu’il porte une chemise de coton chinois, des chaussures espagnoles et aime beaucoup la tequila de Sonora – que nous vivons désormais tous dans un monde " global ", en connexion les uns avec les autres, et qu'il est temps d'en prendre la mesure : de se parler, de commercer équitablement, d'échanger nos visions de la liberté et du devoir, etc.
À 11H30, mille deux cent personnes applaudissent Edgar Morin dans l'auditorio publico.
À midi, drivé de près par la somptueuse assistante de Ruben Reynaga, notre philosophe, toujours solide, s'assoit devant 70 représentants des associations, syndicats, chefs d'entreprises, pour discuter du thème "El papel de la sociedad en la educacion". Une heure et demi à la question. Un jeune anthropologue déclarera en aparté qu'il faut comprendre la dimension Yaqui de cette histoire. En fait, Ruben Reynaga le sonorien est conseillé par un sorcier Yaqui - du même gabarit que le Don Juan de Carlos Castaneda, qui est d'ici-, car la pensée et la philosophie Yaqui imprègnent encore ce pays, et les esprits éclairés. Or la pensée Yaqui et celle d'Edgar Morin partagent une sorte de même vision holistique du monde. CQFD. 14 heures.

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"LES PROFESSEURS DEVRONT ÊTRE DES "ECOLOGISTES URBAINS",

DES "MONDIOLOGUES"..."

Samedi 27 novembre. 15 heures. Une certaine tension règne pendant cette dernière table ronde consacrée à l'Université Edgar Morin. Elle se tient face à une grande plage déserte du golfe de Californie, les huit premiers membres du conseil pédagogique affrontent les premiers problèmes épineux. D'abord, la maquette de l'Université a beaucoup déçu. Le docteur Daniel Cazes Menache, professeur de sciences humaines à l'université de Mexico ne comprend pas que l'administratif occupe autant d'espace que le scolaire, et espérait trouver des lieux d'expression et de création. Edgar Morin suggère alors qu'on imagine plutôt un espace " en forme de spirale ", une originalité quoi. Ensuite, Jorge A. Saenz Felix, président des Droits de l'Homme de Sonora, a soulevé un problème redoutable. Pour obtenir le statut d'université, il faut absolument qu'elle délivre un diplôme, une "licenciature" qualifiant un métier. Or à quel métier va préparer l'Université Edgar Morin ? Personne n'avait vu venir une telle question. Aussitôt Edgar et ses amis professeurs se mettent à discuter, et à dresser des listes des nouveaux métiers indispensables en nos temps difficiles.
-Mondiologue, écologiste urbain, directeur d'entreprise éthique, propose Edgar Morin.
-Professeur itinérant d'éducation à la télévision et aux art visuels, instituteur de la Méthode, fait Ana Rosa Castellanos Castellanos
-Attendez, attendez… s'est alors écrié Daniel Cases Menache, nous inventons des nouveaux métiers, mais qui vont les enseigner ? Qui vont enseigner les enseignants ?
Un pélican a passé au dessus du golfe de Californie.
À cet instant, une légère crispation a voilé le sourire de Ruben Reynaga Valdez. Puis il a demandé au mariachi de chanter "la alegria".
Longue vie à l'université Mundo Real Edgar Morin !

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Edgar Morin et votre serviteur...

Commentaires

Bonjour,
J'aimerais pouvoir vous envoyer des informations sur la bataille gagnée contre la tequila TEZCAL...
Voir AFP du 29 décembre 2008.
Le Docteur Mezcal
Très cordialement

Ecrit par : Docteur Mezcal | samedi, 24 janvier 2009

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