« TONI MORRISON, PRIX NOBEL DE LITTERATURE, SOUTIENT BARACK OBAMA | Page d'accueil | JURER EST FORTIFIANT, MILLIARD ! »

dimanche, 09 mars 2008

FRANCOISE BARRE-SINOUSSI DE L'INSTITUT PASTEUR : "UN PAYS QUI PERD SA RECHERCHE EST UN PAYS EN VOIE DE SOUS-DEVELOPPEMENT..."

a734b9e74267cf77da1bf6b3e41ac6c9.jpg

NEWS NEWS NEWS. Vêtus de blouses blanches, les chercheurs ont marché dans toute la France à l'appel du collectif "Sauvons la recherche". A Paris, il ont fait un "bombardement aérien" du ministère de l'éducation avec des avions en papier portant leurs revendications. Dans les rues, ils ont dressé un grand mannequin habillé d'une blouse de laboratoire, chaussé de sandales noires et portant l'inscription "Recherche et universités publiques, espèces en danger". Ils brandissaient des banderoles "1 poste fixe à Bac+20, 1er enfant à 40 ans", ou encore "La recherche française produit des chercheurs... d'emplois". Le 4 mars, six cent directeurs de laboratoire se sont réunis au Collège de France pour réaffirmer l'autonomie de la recherche fondamentale face au politique, et demander une hausse des financements, regrettant que beaucoup de chercheurs français quittent la France faute de moyens - espérant au mieux un CDI à 40 ans. Le mouvement a démarré sur un coup de colère, comme celui de l'hiver 2004, suite à la "feuille de route de la Recherche" proposée par la ministre Valérie Pécresse. D'après quelques directeurs de recherche interrogés, une réelle désillusion frappe aujourd'hui les chercheurs suite à toutes les promesses faites et non tenues depuis 4 ans. Il devient de plus en plus difficile de trouver des "post-docs" et des jeunes chercheurs motivés, que ce soit dans les sciences dures et les sciences humaines - soit ils cherchent des activités plus lucratives, ou encore rejoignent des laboratoires aux Etats-Unis ou en Allemagne. Une situation grave pour la recherche française
En regard de ce mouvement et des débats qu'il soulève sur la statut de la recherche française, voici l'histoire éclairante d'un des laboratoire les plus connus de l'Institut Pasteur, celui qui identitifia en mai 1983 le virus du sida VIH1. Défiant les laboratoires américains et leurs budgets colossaux, Françoise Barré-Sinoussi et son équipe ont réussi cette prouesse en dehors de sentiers battus de la recherche, isolés, mal considérés par les politiques, avec les moyens du bord, attachés à suivre la démarche qui leur semblait la plus juste. Pour le Monde 2, nous avions rencontré Me Françoise Barré-Sinoussi en mars 2004, tandis que le mouvement "Sauvons la Recherche" battait son plein. A l'époque, elle disait : "Avec la politique actuelle, nous n'aurions même pas été financés". Aujourd'hui la recherche française affronte les mêmes menaces qu'en 2004 : remise en cause de la recherche fondamentale, crédits en berne, démantélement du CNRS. BIBLIOGRAPHIE RECHERCHE
--------------------------------------------------------------------------
INSTITUT PASTEUR, METRO RAGE...
...A l'entrée de l'Institut Pasteur, en ce 1er mars 2004, trois jeunes chercheurs distribuent un tract encadré de noir, un faire-part. Ils appellent le personnel et les passants à se retrouver le surlendemain à la station de métro Pasteur, qu'ils entendent rebaptiser «Rage». Ils prévoient aussi, par une action symbolique, "d'enterrer la recherche" en grande cérémonie. Une chercheuse en biologie, parka vert, énervée, 35 ans, interpelle les passants: «N'apportez ni fleurs ni couronnes. Venez avec un brassard noir. Pasteur en personne sera présent.» Métro "Rage". Aujourd'hui le mot court parmi les chercheurs français. Ils l'ont, la rage.


a3e2a798f0b4b38ec6093cbf49235fa2.jpg

À l'Institut Pasteur, j'ai rendez-vous avec Françoise Barré-Sinoussi, une des figures de ces lieux. En mai 1983, elle fut la première signataire, aux côtés de Jean-Claude Chermann et Luc Montagnier, de la publication princeps décrivant l'agent responsable du sida, le VIH1. Moment de gloire de la recherche française, consécration du talent du vieil institut face à la recherche américaine, représentée par le professeur Gallo, coiffé au poteau en dépit d'un financement colossal.
Depuis, Françoise Barré-Sinoussi ne cesse de se battre contre le VIH. Elle contribue à la mise au point de tests de dépistage, commercialisés dès 1985 par l'Institut Pasteur. Elle participe à la création de l'Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS), au budget aujourd'hui amputé de 10%. Elle mène des missions en Afrique de l'Ouest, au Cambodge, au Vietnam afin de former les chercheurs et les médecins de ces pays décimés par l'épidémie. D'ailleurs, elle a reçu le 9 décembre 2003 le prix du Rayonnement français, en présence de deux grands de la recherche, Hubert Curien et Axel Kahn depuis, féroce défenseur du mouvement «Sauvons la recherche».

UN MICROBIOLOGISTE AHURI DECOUVRANT SA FICHE DE PAYE
Sur une des bibliothèques du rez-de-chaussée, un grand dessin où l'on voit un homme en blouse blanche l'œil collé à un microscope, l'air effaré. Légende: «Un microbiologiste découvrant sa fiche de paye.» Une porte étroite ouvre sur le minuscule bureau de Françoise Barré-Sinoussi. Deux caisses de carton pleines de dossiers encerclent la chaise du visiteur. Elle-même se débat, coincée entre une table surchargée, un meuble de rangement et une armoire vitrée. Un bouddha en bois lui sourit, à côté du vieux téléphone. Elle fume beaucoup, des menthols, cette femme d'une cinquantaine d'années, posée, professorale, au sourire rare, un foulard coloré pour tout effet. Bien vite, elle parle du mouvement et du manifeste «Sauvons la recherche», signé le 1er mars par l'exacte moitié des chercheurs français. Une mobilisation historique, qui révèle l'inquiétude générale. À l'Institut Pasteur même, 700 chercheurs, ingénieurs et techniciens, sur 2000, l'ont  ratifié.
«Un pays qui perd sa recherche est un pays en voie de sous-développement, que dire d'autre? » Elle énonce des choses terribles avec calme, presque froideur, Françoise Barré-Sinoussi : «Je connais bien les pays du Sud. Ils font aujourd'hui beaucoup d'efforts pour développer un peu de recherche. Surtout ceux touchés par le VIH, la Thaïlande, le Vietnam, le Sénégal, le Cameroun. En France, nous prenons la direction inverse. Nous nous sous-développons. C'est très grave. Nous risquons des catastrophes dans la santé publique.»
Des exemples ? Elle en donne: «Le public se demande pourquoi on ne trouve pas un vaccin contre le sida. Ce serait une vraie réponse à la maladie. Eh bien, nous en sommes loin! Parce que nous n'avons pas entrepris de véritable recherche en amont, sur le long terme. Nous ne savons toujours pas, par exemple, comment initie une réaction immunitaire protectrice chez une personne. Nous n'avons mené aucune recherche d'ensemble sur les interactions entre les acteurs de l'immunité
e0e311aa4dc48a5ab6291b46d19740b8.gif
 "UN CHERCHEUR TATONNE, SE TROMPE"
Tout cela au moment où l'ANRS vient de voir son budget réduit de 4,2 millions d'euros. «C'est très inquiétant, commente-t-elle. Nous nous contentons de recherches empiriques, dans l'urgence, nous parons au plus pressé. Mais l'empirique ne suffira pas. Il faut chercher, au sens de tâtonner. Se tromper. Changer de direction de recherche. Se remettre en cause. Il faut travailler au long cours, en pensant large. L'ANRS, selon moi, offre un véritable modèle de recherche. Les chercheurs et les cliniciens, les immunologistes, les virologues, les médecins, les associations de malades, travaillent ensemble. C'est la bonne manière d'avancer, et d'inventer demain un vaccin. Et l'on coupe les budgets, ici, à l'ANRS, partout!»
Elle poursuit, cite d'autres domaines de santé publique où le financement de la recherche fondamentale est une affaire cruciale et urgente. «Les antibiotiques par exemple. Nous savons bien qu'ils agissent de moins en moins, les virus leur résistent, nous n'en inventons plus. Si nous ne menons pas de recherche en amont, nous n'avancerons pas. Or le gouvernement n'a pas augmenté le budget de l'Institut Pasteur depuis deux ans. Le ministère de la recherche non plus. Les nouveaux postes de chercheurs sont gelés. Les étudiants les plus doués s'exilent. Je ne signe plus de pétition depuis cinq ans, mais je suis tout à fait consciente du danger. La recherche va disparaître en France. L'hôpital aussi est menacé.»
7ee7227d2d0fec172dd6ebea5ffdde4e.jpg

ELLE ADORAIT LA VIE PROLIFERANT SOUS LE MICROSCOPE
Après avoir été une lycéenne passionnée par les sciences naturelles - «regarder la vie s'agiter dans le microscope, disséquer les grenouilles, étudier pendant des heures les animaux, j'adorais cela» - Françoise Barré-Sinoussi poursuit des études de biologie, décidée à travailler dans un laboratoire. La curiosité la mène, irrésistible. Ce n'est pas une question d'argent, de poste, de carrière. Elle veut étudier les mécanismes du vivant, mener des expériences, comprendre, et entre à l'Institut Pasteur début 1970.
Son directeur de recherche, Jean-Claude Chermann, travaille sur la leucémie et le cancer chez la souris. Au travail.
«C'est un tel puzzle, la cellule, l'ADN, l'ARN, les virus, les enzymes. Je voulais y apporter ma pièce. On fait face à tellement d'inconnu. Captivée, j'ai commencé à travailler su les rétrovirus, qui codent anormalement la cellule à l'envers, recopiant l'ARN en ADN. Nous les soupçonnions d'être cancérigènes, et de contribuer au développement des métastases.»
C'est difficile, c'est ingrat, c'est lent, la recherche. Vous pouvez suivre une hypothèse fausse, une direction stérile, pendant des mois, des années. Début 1980, les recherches sur les rétrovirus humains de l'équipe de Chermann et Barré-Sinoussi n'ont plus la cote chez les chercheurs, ni dans les institutions scientifiques. Elles n'ont pas apporté des découvertes théoriques importantes, ni d'application pharmaceutique et thérapeutique notable. Un directeur de recherche de l'Institut Curie lui dira : "Elles étaient devenues ringardes."
Pourtant, l'équipe de Barré-Sinoussi s'accroche, observant des séquences de rétrovirus dans le cancer du sein, mettant au point de nouvelles techniques de culture de lymphocites. Jusqu'à ce jour de printemps 1982 où le professeur Willy Rozembaum, clinicien de l'hôpital Bichat, vient les trouver, très inquiet. Un nouveau virus semble-t-il, contamine les homosexuels. La maladie se traduit une immunodéficience rapide, à la manière des rétrovirus du chat étudiés par l'équipe de Pasteur. Elle s'accompagne d'une destruction rapide des lymphocites, qu'ils savent si bien cultiver.
e0e311aa4dc48a5ab6291b46d19740b8.gif
"AUJOURD'HUI, NOUS NE SERIONS PAS FINANçÉS !"

La suite appartient à l'histoire de l'Institut Pasteur. Bien préparée par leurs années de recherche, même marginale, l'équipe de Françoise Barré-Sinoussi et Jean Claude Chermann accepte de "donner un coup de sonde" sur ce nouveau virus, en dépit des risques d'infection qu'ils savent courir. Et identifient le VIH1 en mai 1983, dans une publication publiée dans la revue Science.
-À vous entendre, on croirait qu'aujourd'hui vos recherches, passées de mode, ne seraient pas financées ?
-"C'est vrai. Aujourd'hui, nous serions sans doute privées de budget. Cela montre assez combien la recherche déteste la pensée à court terme, la rentabilité directe. Les hommes politiques croient qu'en exigeant des résultats rapides, des applications immédiates en médecine ou en pharmacie, en travaillant dans l'empirique et les choix budgétaires drastiques, ils orienteront et rentabiliseront la recherche. Ils se trompent. Il faut du temps, de la mémoire, beaucoup d'erreurs, pour mener une recherche. Pasteur disait à peu près, il n'existe qu'une seule science, il n'existe pas de science appliquée. Les applications découlent de l'arbre de la science, elles en tombent comme un fruit. C'est l'arbre de la science qu'il faut faire fructifier".
Que pense Françoise Barré-Sinoussi de ces jeunes chercheurs de son institut qui veulent rebaptiser la Station Pasteur, en station "Rage" ?
-Je comprends leur rage. Ils se sentent tellement méprisés. Ce gouvernement a accordé tellement d'argent à la restauration, à la police, et tellement pris à la recherche, au monde hospitalier."