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dimanche, 09 mars 2008
FRANCOISE BARRE-SINOUSSI DE L'INSTITUT PASTEUR : "UN PAYS QUI PERD SA RECHERCHE EST UN PAYS EN VOIE DE SOUS-DEVELOPPEMENT..."
...A l'entrée de l'Institut Pasteur, en ce 1er mars 2004, trois jeunes chercheurs distribuent un tract encadré de noir, un faire-part. Ils appellent le personnel et les passants à se retrouver le surlendemain à la station de métro Pasteur, qu'ils entendent rebaptiser «Rage». Ils prévoient aussi, par une action symbolique, "d'enterrer la recherche" en grande cérémonie. Une chercheuse en biologie, parka vert, énervée, 35 ans, interpelle les passants: «N'apportez ni fleurs ni couronnes. Venez avec un brassard noir. Pasteur en personne sera présent.» Métro "Rage". Aujourd'hui le mot court parmi les chercheurs français. Ils l'ont, la rage.
À l'Institut Pasteur, j'ai rendez-vous avec Françoise Barré-Sinoussi, une des figures de ces lieux. En mai 1983, elle fut la première signataire, aux côtés de Jean-Claude Chermann et Luc Montagnier, de la publication princeps décrivant l'agent responsable du sida, le VIH1. Moment de gloire de la recherche française, consécration du talent du vieil institut face à la recherche américaine, représentée par le professeur Gallo, coiffé au poteau en dépit d'un financement colossal.
Depuis, Françoise Barré-Sinoussi ne cesse de se battre contre le VIH. Elle contribue à la mise au point de tests de dépistage, commercialisés dès 1985 par l'Institut Pasteur. Elle participe à la création de l'Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS), au budget aujourd'hui amputé de 10%. Elle mène des missions en Afrique de l'Ouest, au Cambodge, au Vietnam afin de former les chercheurs et les médecins de ces pays décimés par l'épidémie. D'ailleurs, elle a reçu le 9 décembre 2003 le prix du Rayonnement français, en présence de deux grands de la recherche, Hubert Curien et Axel Kahn depuis, féroce défenseur du mouvement «Sauvons la recherche».
Sur une des bibliothèques du rez-de-chaussée, un grand dessin où l'on voit un homme en blouse blanche l'œil collé à un microscope, l'air effaré. Légende: «Un microbiologiste découvrant sa fiche de paye.» Une porte étroite ouvre sur le minuscule bureau de Françoise Barré-Sinoussi. Deux caisses de carton pleines de dossiers encerclent la chaise du visiteur. Elle-même se débat, coincée entre une table surchargée, un meuble de rangement et une armoire vitrée. Un bouddha en bois lui sourit, à côté du vieux téléphone. Elle fume beaucoup, des menthols, cette femme d'une cinquantaine d'années, posée, professorale, au sourire rare, un foulard coloré pour tout effet. Bien vite, elle parle du mouvement et du manifeste «Sauvons la recherche», signé le 1er mars par l'exacte moitié des chercheurs français. Une mobilisation historique, qui révèle l'inquiétude générale. À l'Institut Pasteur même, 700 chercheurs, ingénieurs et techniciens, sur 2000, l'ont ratifié.
«Un pays qui perd sa recherche est un pays en voie de sous-développement, que dire d'autre? » Elle énonce des choses terribles avec calme, presque froideur, Françoise Barré-Sinoussi : «Je connais bien les pays du Sud. Ils font aujourd'hui beaucoup d'efforts pour développer un peu de recherche. Surtout ceux touchés par le VIH, la Thaïlande, le Vietnam, le Sénégal, le Cameroun. En France, nous prenons la direction inverse. Nous nous sous-développons. C'est très grave. Nous risquons des catastrophes dans la santé publique.»
Elle poursuit, cite d'autres domaines de santé publique où le financement de la recherche fondamentale est une affaire cruciale et urgente. «Les antibiotiques par exemple. Nous savons bien qu'ils agissent de moins en moins, les virus leur résistent, nous n'en inventons plus. Si nous ne menons pas de recherche en amont, nous n'avancerons pas. Or le gouvernement n'a pas augmenté le budget de l'Institut Pasteur depuis deux ans. Le ministère de la recherche non plus. Les nouveaux postes de chercheurs sont gelés. Les étudiants les plus doués s'exilent. Je ne signe plus de pétition depuis cinq ans, mais je suis tout à fait consciente du danger. La recherche va disparaître en France. L'hôpital aussi est menacé.»
Son directeur de recherche, Jean-Claude Chermann, travaille sur la leucémie et le cancer chez la souris. Au travail.
«C'est un tel puzzle, la cellule, l'ADN, l'ARN, les virus, les enzymes. Je voulais y apporter ma pièce. On fait face à tellement d'inconnu. Captivée, j'ai commencé à travailler su les rétrovirus, qui codent anormalement la cellule à l'envers, recopiant l'ARN en ADN. Nous les soupçonnions d'être cancérigènes, et de contribuer au développement des métastases.»
La suite appartient à l'histoire de l'Institut Pasteur. Bien préparée par leurs années de recherche, même marginale, l'équipe de Françoise Barré-Sinoussi et Jean Claude Chermann accepte de "donner un coup de sonde" sur ce nouveau virus, en dépit des risques d'infection qu'ils savent courir. Et identifient le VIH1 en mai 1983, dans une publication publiée dans la revue Science.
-À vous entendre, on croirait qu'aujourd'hui vos recherches, passées de mode, ne seraient pas financées ?
-"C'est vrai. Aujourd'hui, nous serions sans doute privées de budget. Cela montre assez combien la recherche déteste la pensée à court terme, la rentabilité directe. Les hommes politiques croient qu'en exigeant des résultats rapides, des applications immédiates en médecine ou en pharmacie, en travaillant dans l'empirique et les choix budgétaires drastiques, ils orienteront et rentabiliseront la recherche. Ils se trompent. Il faut du temps, de la mémoire, beaucoup d'erreurs, pour mener une recherche. Pasteur disait à peu près, il n'existe qu'une seule science, il n'existe pas de science appliquée. Les applications découlent de l'arbre de la science, elles en tombent comme un fruit. C'est l'arbre de la science qu'il faut faire fructifier".
Que pense Françoise Barré-Sinoussi de ces jeunes chercheurs de son institut qui veulent rebaptiser la Station Pasteur, en station "Rage" ?
-Je comprends leur rage. Ils se sentent tellement méprisés. Ce gouvernement a accordé tellement d'argent à la restauration, à la police, et tellement pris à la recherche, au monde hospitalier."
08:45 Publié dans ENTRETIENS À VIF | Lien permanent | Envoyer cette note







