Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

JAMES LOVELOCK : "GAïA LA TERRE RÉSISTERA AU RÉCHAUFFEMENT, MAIS L'HUMANITÉ VA SOUFFRIR "

medium_axel060822_01.jpg

  NEWS NEWS NEWS. APRèS LE "RAPPORT STERN" CONSACRé AUX CONSEQUENCES ECONOMIQUES INQUIETANTES DE L'EFFET DE SERRE à MOYEN TERME (2050), LES SCENARIOS SUR LE RECHAUFFEMENT DEVIENNENT DE PLUS EN PLUS INQUIETANTs. VOICI CELUI DE L'ANGLAIS JAMES LOVELOCK, LE PERE DE "L'HYPOTHESE GAÏA" : LA TERRE PENSÉE COMME UN IMMENSE SYSTÈME AUTO-ORGANISÉ, AVEC SES ETATS D'EQUILIBRE, UN TAUX D'OXYGéNE CONSTANT, UN CLIMAT CONTENU ENTRE CERTAINES VALEURS DE CHALEUR. UNE HYPOTHESE AUJOURD'HUI TOUJOURS DEBATTUE, MAIS ETAYEE PAR DES RECHERCHES EN BIOLOGIE TERRESTRE COMME PAR DES CLIMATOLOGUES ET DES OCEANOGRAPHES.

ECOLOGISTE SCIENTIFIQUE, JAMES LOVELOCK VIENT DE PUBLIER UN NOUVEAU LIVRE, "LA REVANCHE DE GAÏA" (FLAMMARION, mars 2007), ET ANNONCE DANS TOUS SES ENTRETIENS UN RECHAUFFEMENT TERRESTRE PLUS RAPIDE QUE PREVU, A L'INSTAR DU CLIMATOLOGUE JAMES HANSEN : CELUI-CI AFFIRMAIT EN SEPT 2OO6 QUE L'ANNEE 2OO5 AVAIT ETE LA PLUS CHAUDE JAMAIS CONNUE, ET QUE LA PLANETE AVAIT CONNU UNE AUGMENTATION DE 0,8° EN UN SIECLE.

A ECOUTER JAMES LOVELOCK, NOUS ASSISTERIONS ENTRE 2030 ET 2050 A UNE GRAVE CRISE ENERGÉTIQUE MONDIALE, DES PENURIES D'EAU POTABLE, UNE MONTEE DES EAUX, UNE DESERTIFICATION ACCELEREE, AVEC DES GUERRES CIVILES MEURTRIéRES POUR LA SURVIE AU SUD. IL APPELLE AU DÉVELOPPEMENT RAPIDE DE L'ÉNERGIE NUCLÉAIRE, "SEULE ÉNERGIE NON POLLUANTE".

EN CONTREPOINT , UN ENTRETIEN AVEC JAMES LOVELOCK FAIT POUR LE MAGAZINE "ACTUEL" EN 1990. JAMES LOVELOCK SE MONTRAIT UN PEU PLUS OPTIMISTE.

medium_lovelock.jpg
(Photo. James Lovelock aujourd'hui)

----------------------------------------------------- 

"Vraiment, des centaines de millions de gens vont mourir du fait du changement climatique ?"
-Oui. Avec le réchauffement, la plus grande partie de la surface du globe va se transformer en désert. Les survivants se grouperont autour de l’Arctique. Mais la place manquera pour tout le monde, alors il y aura des guerres, des populaces déchaînées, des seigneurs de la guerre. Ce n’est pas la Terre qui est menacée, mais la civilisation." Ainsi parle James Lovelock d'un ton "des plus tranquille", le 22 février 2OO6 dans le journal Le Monde. A l'entendre nous sommes dans le scénario du roman d'anticipation fameux des années 1970, "Tous à Zanzibar" (John Brunner), avec ses mégapoles surpeuplées, battues par les pluies acides, pleines de délinquants misérables et de réfugiés climatiques.
Un an plus tard, en février 2007, rencontré pour la sortie de son livre à Paris, James Lovelock tient les mêmes propos, du même ton désespéré et presque rieur, emprunt d'un humour noir féroce. Par exemple, comme je lui parle des réticences des gouvernements chinois et australiens devant les conclusions inquiétantes du "rapport Stern", il éclate de rire : "Ils vont vite changer de point de vue, vous allez voir ha ha ha ! L'Australie subit déjà les contre-coups du réchauffement et du rayonnement solaire, et la pollution devient très préoccupante en Chine, et déjà à Pékin." Il ajoute : "Certains pays profiteront du réchauffement, l'Europe du Nord connaîtra certainement un climat plus doux, nous allons peut-être planter des vignes en Angleterre, on prendra le soleil à Copenhague. A moins que le Gulf Stream ne refroidisse suite à la fontes des poles, et alors les côtes françaises deviendront beaucoup plus désagréables ha ha ha !".
 
 
 
Aujourd'hui "l'hypothèse Gaïa" de James Lovelock rencontre de plus en plus de soutien dans les milieux scientifiques. "Bien sûr, comme l'a montré Richard Dawkins (l'évolutionniste, ndlr), cela ne signifie pas que notre planète soit une sorte de gros animal, qui évoluerait !" précise James Lovelock. Mais il ajoute aussitôt : "J'ai fait le tour des meilleurs spécialistes. La plupart reconnaissent que mon hypothèse d'interaction globale tient la route. Après 40 ans de recherches en climatologie, en océanographie, en biologie terrestre, des modélisations globales ont été mathématisées, et la Terre en vient à être pensée par beaucoup comme un immense organisme en auto-régulation. L'hypothèse Gaïa n'est déjà plus une hypothèse. Si vous affectez la chaleur de l'atmosphère terreste, régulée depuis des millénaires, contenue entre certains écarts, évoluant lentement, cela entraîne nécessairement des conséquences en chaîne sur les glaces des pôles, les circulations océaniques, les déplacements d'air en surface, tous les écosystèmes terrestres, la survie et les migratrions de quantités d'espèces, l'espèce humaine comprise..."
En 2007,  après avoir fait le tour de ses amis climatologues, tous très pessimistes dit-il, James Lovelock n’en doute pas : un seuil a été franchi avec l'accumulation des gaz à effets de serre, une machine irréversible est en marche, le réchauffement va s’emballer, atteignant 5 à 6 °C en un siècle. Un "niveau difficilement supportable pour la planète et les hommes qui y vivent, hélas !" affirme-t-il, avec le même sourire noir. Les premiers scénarios catastrophes commenceront quand ? Avant 2050. En 2030, déjà, nous en ressentirons les premiers effets graves de l'actuel réchauffement : tempêtes, désertification accelérée, sécheresse grave et mouvement de populations, (comme on le voit aujourd'hui au Darfour et en Afrique sub-saharienne), montée des eaux. Qu'y a-t-il à faire, comment s'adapter ? Passer partout au nucléaire pour commencer, préconise James Lovelock. Filtrer les usines de charbon. Mettre au point, très vite, des nouveaux carburants. Décréter l'état d'urgence pour infléchir les émissions de carbone. Cependant, quoique nous fassions, nous n'arrêterons pas le processur en cours. James Lovelock rit encore.
L'homme a 86 ans. Son âge explique-t-il son pessimisme ? Sous-estime-t-il l'énergie de survie et le génie dont sont capables les hommes dans les périodes difficiles ? Ou pense-t-il vraiment que nous devons cesser toute arrogance et tout rêve prométhéen ? Cela fait des années que James Lovelock donne l'alarme. Nous l'avions rencontré dix-sept ans auparavant, en 1990, avec le journaliste Patrice Van Eersel pour le magazine Actuel. A l'époque, l'homme n'était pas si pessimiste, mais déjà inquiet. Il nous expliquait avec vigueur son "hypothèse Gaïa", défendait l'énergie nucléaire comme la seule énergie propre, et l'urgence d'une "géophysiologie planétaire", la nouvelle médecine terrestre chargée de réparer les dégats.

LOVELOCK : "CE N'EST PAS LA TERRE OU LA VIE QUI SONT FRAGILES, MAIS L'HUMANITÉ ET LA CIVILISATION"

(article publié dans la magazine Actuel en 1990)

-------------------------------------------------------

Quand on lui dit : " La vie est si fragile que l'homme pourrait la détruire", Lovelock rit. Les plus anciennes traces de vie (d'ADN) remontent à 3,8 milliards d'années. Autrement dit, la Terre était encore toute jeune, toute brûlante, couverte d'océans bouillonnants et acides, quand la vie y élut domicile. Depuis, Gaïa la géante - le nom qu'il donne à notre Terre, inspirée d de la mythologie grecque - a littéralement façonné l'écorce terrestre à sa guise et selon ses besoins. Tel un arbre se fabriquant son tronc, ou un mollusque sa coquille. Au début du Siècle, le géologue russe Vladimir Vernadsky, véritable inventeur du concept de " biosphère " l'avait déjà dit : " La vie est d'abord une force géologique en action. " "Si nous ne comprenons pas la puissance et les lois de Gaïa, ajoute Lovelock, elle se passera de nous sans histoires". L'eau, les oéceans, les mers forment le sang de Gaïa la Terre. C'est clans l'eau que la vie est mystérieusement née de la synthèse du carbone, de l’oxygène, de l'hydrogène, de l'azote... dissous dans l’eau. Claude Bernard écrivait : "La vie c'est de l'eau organisée. " L'ensemble de l’eau contenue dans tous les êtres qui vivent à un moment donné représente un volume supérieur à tous les lacs, tous les fleuves et toutes les rivières de la planète. La constance de la salinité de l'eau du mer reste incompréhensible en pure physique. La mer garde pourtant toujours la même densité en éléments dissous. Comme notre sang, dont les hormones sont en permanence dosées par toutes nos glandes. En réalité, c'est notre sang, qui est comme la mer ... Mais l'eau, elle, n'est pas un liquide comme les autres. Ses capacités physiques et chimiques sont exceptionnelles. C'est la seule substance qui se dilate en se solidifiant - le fait que la glace flotte est une anomalie à laquelle Gaïa doit sans doute l'existence - si elle s'était écoulée, la Terre serait devenue une boule de glace. L’eau dissout presque tout. Elle est d’une stabilité quasi parfaite. L’eau est lu plus grand secret de Gaïa. Si les choses tournaient mal et que le bouclier d’ozone disparaissait, la vie se réfugierait sous la mer, à l'abri des mortels ultra-violets, prédit James Lovelock.

DES TONNES DE MATIERE VIVANTE

Vladimir Vernandsky le grand géologue russe pour qui la matière vivante est "une forme de roche anti-roche en perpétuel renouvellement, à la fois très jeune et très ancienne " - s'était amusé à relever les plus beaux records de " matière vivante " sur notre Terre. II avait trouvé, dans des récits d'explorateurs, que certains troupeaux de gazelles, en Afrique du Sud, traversaient des villages au grand galop durant trois jours et trois nuits sans s’arrêter. En Asie centrale on racontait comment des villes entières avaient été submergées par des souris et des rats. Mais les masses de matières animales les plus impressionnantes sont faites d'insectes. Le plus gros vol de criquets jamais mesuré (en mer Rouge), faisait six mille kilomètres cubes ! Dix kilomètres d'épaisseur de criquets sur toute la région parisienne. Quand nous sommes allés voir James Lovelock dans son petit pavillon, à Londres, nous avons demandé au père de la plus célèbre hypothèse écologique comment il se représentait Gaïa, personnellement. II nous répondu : "Comme un séquoia géant!" En fait, Gaïa peut présenter une multitude de visages. Dans un de ses livres (1), Lovelock dit qu'elle lui fait penser à une grosse fourrure de chat. Et ailleurs, dans un article, il explique : "Quand on me dit : "La vie sur terre est fragile !" - comme on disait, au XIXème siècle: "Les femmes sont fragiles" - ça me fait chaque fois penser à ma terrible grand-mère victorienne." Gaïa, c'est ça: une grand-mère victorienne, qu'on dit fragile et qui, en réalité, est d' "une résistance sidérante!" En tous cas, séquoia, grand-mère ou fourrure de chat, c'est en bonne partie grâce à Lovelock si, dans le vaste mouvement de prise de conscience écologique qui s'est levé depuis quelques temps, la planète commence à être perçue comme un être vivant. Pas au sens allégorique ou symbolique, non : physiologique ! La Terre serait réellement une entité vivante. Fonctionnant comme un seul être, faramineux, gigantesque. Le seul être global de ce genre connu, pour l'instant dans l'univers proche. Et Vénus, et Mars? Ce sont des cailloux brûlants ou glacés. Sans vie 
LA TERRE VUE DE MARS

 A la fois biologiste, physicien, chimiste, James Lovelock avait réussi, après vingt ans de loyaux services à l'Institut national britannique de la santé, à devenir un chercheur indépendant. Le "free-lance" prit pour principe de ne plus jamais accepter le moindre travail ennuyeux, éloigné de sa recherche. "Un scientifique n'a pas besoin d'un matériel coûteux et sophis-tiqué. II a besoin d'avoir du temps pour penser", dit Lovelock. Savez-vous comment il eut la soudaine intuition que notre planète était recouverte par un gigantesque être vivant, montagneux et velu ? A cause de la NASA. Qui lui demandait d'étudier les possibilités de vie sur Mars. Lovelock se demanda à quoi ressemblerait la Terre, vue de Mars. Que vit-il ? Un surprenant caillou bleu, enveloppé de gaz formant un mélange explosif, et qui se maintenait depuis des millions d'années dans un état d'équilibre exceptionnel. La stabilité prodigieuse du taux d'oxygène à 21% le fascina : quelques points de plus - 24 ou 25% - et toutes les forêts brûleraient, quelques points de moins -17 ou 18% - et aucun feu ne s'enflammerait. Ces 21% ne pouvaient pas être maintenus par hasard ! Lovelock étudie alors la salinité, puis la température des océans : même millénaire stabilité. Sa première conclusion fut : la terre fonctionne comme un gigantesque système auto-organisé. En homéostase. Avec des cycles qui disciplinent les eaux, l'atmosphère, les climats. Pourquoi, se dit Lovelock, ne pas essayer d'étudier les phénomènes terrestres comme s'il s'agissait d'un être doué de vie ? C'est l'hypothèse Gaïa, "On avait visiblement affaire à des phénomènes d'autorégulation globaux ! Comme dans un organisme vivant. II ne pouvait pas y avoir "un peu" de vie sur une planète. C'était tout ou rien. J'ignorais totalement que d'autres, Hutton notamment, au XVIIIème siècle, y avaient déjà pensé."

GAÏA. LA DEESSE TERRE DES GRECS

Avec son " hypothèse Gaïa ", James Lovelock, lui, va arriver juste au bon moment. D'abord, il apporte à l'idée de la "Terre-être-vivant" de nouveaux arguments chiffrés troublants, mais le mythe sous-entendu par son hypothèse comptera au moins autant que la science. Cette idée géniale de donner un nom à la planète, ou plutôt de redécouvrir son nom antique : Gaïa ! C'est son ami et voisin, l'écrivain William Golding, qui donne à James Lovelock l'idée de reprendre le nom de la déesse grecque de l'origine du monde. Mère de tous les dieux. Première patronne de Delphes, où l'on venait se coucher dans le temple, l'oreille plaquée contre le sol de pierre, pour qu'elle vous parle et vous guide. "De Chaos naquirent Erèbe et la noire Nuit. Et de Nuit à son tour, sortirent Ether et Lumière. Gaïa, la Terre, elle, d'abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir toute entière, Ouranos le ciel, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. Elle mit aussi au monde les hautes montagnes... Elle enfanta aussi la mer inféconde aux furieux gonflements. " (Mythologie grecque, Hésiode, Théogonie, 123-132).

Après des années de recherches isolées, l'hypothèse de James Lovelock commence à trouver, à l'aube des années 80, des partisans de poids. La biologiste américaine Lynn Margulis s'associe à ses travaux et les enrichit. "La théorie de Gaïa, explique-t-elle, nous oblige à penser comme une globalité les interactions entre les hommes, les végétaux, les animaux et la vie bactérienne. Prenez un termite, cet organisme qui grignote le bois, contient, entre autres, des milliers de microbes capables de digérer et recycler la cellulose. Gaïa, est une entité de même nature, mais d'une complexité phénoménale." Toute la matière vivante et non vivante, en décomposition ou en accroissement, connaît des échanges à tous les niveaux, des symbioses, des associations en chaînes, des cycles, etc. Aucun phéno-mène vivant ne peut être analysé de façon déconnectée. En ce sens, l'hypothèse Gaïa, est une idée " heuristique " puissante : elle permet de lancer des recherches transversales qui relèvent autant de la climatologie, de la géologie, de la biologie que de l'étude de la vie sauvage. Elle nous oblige à penser l'humanité comme une des composantes de Gaïa, enracinée dans un tissu vivant et responsable de ses actions de destruction et de recyclage.

GREGORY BATESON HENRI ATLAN HEINZ VON FOSTER

Pour Lynn Margulis et Lovelock, les critiques les plus sérieuses de Gaïa manquent totalement d'ampleur de vue. Prenez le géo-chimiste A.D. Holland : il reproche à Lovelock de s'émerveiller béatement de la régulation thermique de la Terre au cours des derniers millions d'années. Lovelock, comment se défend-il ? Tout aussi ardemment. Mais avec des modèles concernant les pâquerettes ! Ecoutez-le : "Des biologistes ont critiqué Gaïa, sur le thème : à écouter Lovelock, on va finir par croire que les différentes espèces se consultent régulièrement pour régler le climat et organisent des séminaires prévisionnels. Pour leur répondre, j'ai établi des modèles d'environnement. L'un d'entre eux s'appelait "Daisy World". J'y montrais un monde tout simple, peuplé de deux variétés de pâquerettes, l'une noire, l'autre blanche. Eh bien, elles influençaient jusqu'au climat en libérant du carbone et en entrant en symbiose avec les gaz et la chaleur existante ! " Depuis plusieurs années, les amis de l'hypothèse Gaïa se sont regroupés et se réunissent régulièrement. Ils comptent quelques savants de renom, comme le biologiste Henri Atlan, les neurobiologistes Humberto Maturana et Francisco Varela, etc. Mais aussi des économistes écologistes, des écrivains de science-fiction, des historiens, des éditeurs, des activistes verts. Parmi eux, on rencontrait, avant 1980, le grand Gregory Bateson, qui passa sa vie à appliquer les théories de la cybernétique - donc de l'autorégulation - et de la communication au vivant.
De Bateson, Lovelock dit : "S'il y a une personne dont je me sens proche, c'est bien lui. L'hypothèse Gaïa développe les thèses fondamentales de Bateson sur l'écologie de l'esprit ". L'"esprit", l'esprit de la nature selon Bateson ? Ne croyez surtout pas qu'il s'agisse d'une vision mystique, ou vitaliste. Mais d'une théorie très élaborée de la connaissance, nourrie des théories de la seconde révolution cybernétique de Heinz von Foester. Prenez le séquoia, auquel Lovelock compare Gaïa. Bateson a écrit des pages admirables sur l'esprit des séquoias dans "Vers une écologie de l'esprit". Considérez une forêt de séquoias, ou un récif de corail. Pour prospérer, chaque arbre développe une communication intense avec les arbres alentours, et crée bientôt avec eux une situation d'équilibre afin de capter le soleil, développer ses branches, etc. Compétition et association marchent de pair. Il existe bien, explique Bateson, une entente, une communication entre les "esprits" des arbres pour former un écosystème, une forêt, et éviter l'autodestruction. Ce qui lui fait dire, non sans ironie: l'homme devrait penser comme un séquoia.
Gaïa n'a pas seulement donné naissance à un vif courant de recherches scientifiques, mais aussi politiques, économiques, mythologiques. Une encyclopédie Gaïa existe déjà, on prône des accords internationaux sur la pollution, le Global Change, etc.

PUISSANCE DE REGULATION

"Toutes les discussions en cours sur l'évolution de Gaïa me semblent relever de l'ineffable, sourit James Lovelock. Je ne suis pas certain qu'elles mèneront quelque part. C'est curieux, mais, je suis beaucoup plus passionné par tout ce que font les gens ordinaires pour vivre dans une ville, prendre conscience de leur action sur l'environnement, tirer leurs déchets, etc ... Voyez-vous, nous sommes une des multiples espèces de la Terre qui utilisent de l'oxygène et rejettent du dioxyde de carbone. Ce qui ravit le monde végétal." Autre tirade qui fait réfléchir.
"Prenez l'herbe mangée par les lapins dans une campagne. Et les lapins mangés par les renards, et ces renards chassés par les belettes, etc. Ces modèles sont chaotiques. En théorie, ils devraient mener à des situations aberrantes, et pourtant tout cela s'équilibre, un système d'attraction se met en place. Nous ne savons pas ce qui se passe en réalité. Il y a sur Gaïa des écosystèmes énormes, des machineries cybernétiques qui n’ont pas changé depuis des millénaires. "La Terre possède une puissance de régulation gigantesque. Nous parlons de la violence des armes atomiques. La Terre a connu bien pire. Tous les cent mille ans environ, elle reçoit un gros météorite. La puissance d'impact du dernier tombé, il y a près de 60 000 ans, fut à peu près celle de trente bombes d'Hiroshima au mile carré. Toute la fascination apeurée que nous ressentons en ce moment pour la Terre ne m'étonne pas. Car pour la première fois dans l'histoire, nous sommes confrontés à des priorités absolues: l'épuisement des forêts tropicales peut être dramatique, car elles ne se renouvelleront pas. Trop souvent l'agriculture mène au désert, c'est vrai. C'est grave. Car nous risquons d'effrayants problèmes d'alimentation. Il faut que les pays du sud le comprennent. Et cela leur est très difficile, ils courent après les profits immédiats. Ils nous disent : "Vous avez connu la révolution industrielle, vous vous êtes enrichis, et maintenant vous voulez nous empêcher d'en faire autant ! " Ils vivent cela comme une nouvelle forme de colonialisme. Comment leur faire comprendre le danger ? On a calculé qu'un milliard d'habitants des tropiques coupaient l'équivalent de la surface de la Grande-Bretagne chaque année. A ce rythme, toutes les forêts auront disparu au début du siècle prochain. On ne peut pas faire vivre un milliard de personnes dans les pays désertiques. "


GEOPHYSIOLOGIE PLANETAIRE

Face à ces dégâts monstrueux, Lovelock défend l'idée d'une nouvelle science, décisive pour notre temps : la géophysiologie planétaire, la médecine de Gaïa. Elle nécessite que nous affinions nos diagnostics, de cheval, ou homéopathiques.
Gaïa souffre de plusieurs maladies, plus ou moins parasitaires, ou épidémiques. Par exemple, elle connaît en ce moment en Europe un cas grave d'indigestion d'acide, à la suite des retombées des pluies polluées. Mais quels en sont les constituants les plus néfastes ? Lovelock pense qu'il faut surtout combattre la prolifération du dioxyde de soufre. C'est son diagnostic. Le remède relève d'une politique économique, d'accords européens sur la législation. De la même manière, il faut considérer le phénomène d'altération de la couche d'ozone, comme un problème "dermatologique" grave, qui mène au réchauffement. La géophysiologie de Gaïa est encore balbutiante.
Dans une nouvelle de science-fiction Lovelock raconte la future colonisation de Mars. Celle-ci est menée par un flibustier intersidéral. Ce trafiquant d'armes, zonard mais retors, a une idée de génie : il rachète aux Russes et aux Américains des milliers de missiles désaffectés après le désarmement et les remplit de déchets : polluants, aérosols, hydrocarbures, sels de mercure, boues rouges, algues contami-nées, etc. Puis il bazarde le tout sur Mars en se faisant payer à prix d'or. Le résultat va surprendre : voilà que sur la planète rouge et glacée, sous l'influence des bactéries rejetées, à la suite de l'effet de serre fulgurant produit par les chlorofluorocarbones, la vie va commencer à rayonner et à réchauffer l'atmosphère martienne, faisant fondre les eaux gelées.
Quand on demande à Lovelock pourquoi il a écrit cette fable, il vous répond : " Prenez la sonde Viking qui est restée sur Mars. Voici un des premiers fossiles de Gaïa déposé sur une autre planète. Il n'y a aucune chance qu'il fertilise quoi que ce soit dans ce désert. Mais il y en aura d'autres. "

Frédéric Joignot et Patrice van Eersel

( I ) Gaïa. James Lovelock. Réédition 2002, collection Champs, Flammarion.

Les commentaires sont fermés.