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ADIEU LES GRANDS SINGES


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NEWS NEWS NEWS LES GRANDS SINGES NOUS REGARDENT LES LAISSER MOURIR. Le 7 septembre dernier, réunis à Kinshasa, 24 pays membres de l’ONU déclaraient que si rien n’est tenté par la communauté internationale d’ici 2015, tous les grands singes terrestres auront disparu en 2050. Le lendemain, 8 septembre 2005, le séquençage complet du génome d’un chimpanzé était réalisé : l’homme et le grand singe partagent le même ADN à 99% (article paru dans le Monde 2 / nov 2005)

BIBLIOGRAPHIE GRANDS SINGES

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EVENEMENT A LA MENAGERIE DU JARDIN DES PLANTES DE PARIS, LINGGA, UN BEBE ORANG-OUTAN, VIENT DE NAÎTRE...

 
... 14 H. C’est l’heure du biberon de Lingga, deux mois et demi, la dernière-née chez les orangs-outans de la ménagerie du Jardin des Plantes, au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris.
Cette naissance constitue un événement dans le monde de la sauvegarde des espèces et des zoos, “désormais transformés, m’explique la vétérinaire en chef de la ménagerie, Marie-Claude Bomsel, en espaces de conservation des animaux en voie d’extinction. ”. Trois cent orangs-outans - " oranutan ", " l’homme de la forêt " en malais - vivent dans des zoos en Europe, tous identifiés à travers des programmes d’élévage internationaux. Les naissances y sont rares, quinze seulement cette année. Le nombre de ces grands singes en captivité se réduit rapidement. Leur disparition est inéluctable. Vous comprendrez pourquoi la petite Lingga est considérée ici comme un trésor fragile et irremplaçable. C’est "sauve qui peut " confie la vétérinaire.

Une cage spéciale a été aménagée dans la singerie pour que le public assiste à la scène de l’autre côté d’une épaisse paroi de verre. Une quinzaine de personnes recueillies, au milieu d’enfants qui nous accablent de questions. Lingga tête, emmitouflée dans les bras d’une soigneuse. Dans la cage à côté Wattana, sa mère, regarde les visiteurs. Wattana et Lingga l’ignore, mais à l’entrée du Jardin des Plantes, dans la “Salle des espèces menacées et disparues” (“le couloir de la mort” comme on l’appelle ici), les visiteurs peuvent voir une de leurs sœurs orang-outan empaillée, avec des yeux de verre, immobile sous un spot blanc.

Elles ignorent aussi que le 7 septembre dernier, à Kinshasa, 24 pays membres de l’ONU, et les GRASP - Great Ape Survival Project, Projet pour Sauver les Grands Singes - ont fait cette annonce dramatique : si rien n’est tenté par la communauté internationale d’ici 2015, les orangs-outans (Pongo Pigmaeus - Sumatra, Bornéo), les gorilles (Gorilla Gorilla - Zaïre, Cameroun, Congo, Gabon, Angola), les chimpanzés (Pan Troglodytes - Afrique équatoriale), les bonobos (Pan Paniscus - Zaïre), tous les grands singes anthropoïdes ou anthropomorphes (" de formes humaine ") disparaîtront d’ici 2050. Leur extinction semble inévitable, comme l’a été celle de nombreuses communautés humaines vivant dans les grandes forêts - l’ethnologue Claude Levi-Strauss l’a bien montré, la destruction de masse a déjà été testée sur l’homme.

À ce jour, il reste 17.000 gorilles des plaines (la moitié disparue en 20 ans), 700 gorilles des montagnes, 100.000 chimpanzés répartis dans 21 pays d’Afrique (leurs populations ont diminué de 56 % entre 1983 et 2000), entre 10.000 et 40.000 bonobos (ils étaient 100.000 début 1980), entre 5000 et 10.000 orang outang vivant en liberté, dans des territoires tous menacés par le braconnage, la déforestation et les maladies. Ils étaient estimés à plusieurs millions à la fin du XIXe siècle. En 2003 déjà, Klaus Toepfer, directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE), déclarait : “Il est minuit moins une pour les grands singes”.

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Il est troublant de voir une femme dans la cage d'un zoo, faisant boire du lait à une créature qui ressemble tellement à un humain. Car on ne voit que la bouille rousse et chevelue de Lingga, dressée entre les bras de la soigneuse. Des grands yeux, une grosse tête, le front bombé, une face ouverte, un regard mobile, cela frappe : elle possède un visage très proche d’un bébé d’homme. Mais peut-on parler de " visage ", comme chez les humains ?

Dans son dernier ouvrage consacré au " regard " des grands singes, “L’humanité au fond des yeux” (Odile Jacob, illustré de portraits photographiques), le paléo-anthropologue Pascal Picq explique comment les grands primates, singes et hommes, ont hérité d’une “face” exposée à tous, et très expressive. Nous avons perdu la “truffe” humide, le “museau” et " la gueule " des mammifères, pour attrapper … un nez. Nous avons acquis une tête dégagée et mobile, montée sur un cou souple de 7 vertèbres, dressée vers les autres, ouverte et d’un seul plan, riche d’une diversité d’expressions permettant une communication intense - et scandé de regards signifiants. C’est ce " face-à-face " intense avec l’entourage qui incite à parler du “visage” des grands singes.

 

TRAITE DE PSYCHOLOGIE ANIMALE
 
 
Dans son fameux " Traité de psychologie animale " (1952), Frédérick Buytendjik, distingue le “regard en phare” des singes du “regard scrutateur” des grands anthropoïdes : " ils (le) laisent reposer d’un seul coup (…), ‘en bloc’, sur le monde extérieur”. Il parle d’“un regard profond”, “plein de sens et d’intention”. Un grand singe, sait-on aujourd’hui, utilise plus la vue que son odorat. Il sait repérer ce qui est désigné des yeux. Il se reconnaît en se regardant dans une glace, après avoir vérifié qui est derrière. Il sait prendre des “faux air

 Dans “L’humanité au fond des yeux”, l’éthologue et philosophe Dominique Lestel insiste sur cette notion de “visage” : “Ces primates montrent une attention au monde qui n’a pas pas d’équivalent chez les autres singes, une attention portée sur le minuscule qui les humanise considérablement. La face du singe anthropoïde est un visage précisément parce que celle-ci participe de sa personnalité propre.” Le fameux primatologue Franz de Waal rappelle dans sa préface combien tous les humains qui vivent auprès des grands singes restent confondus par l’" échange " des yeux : “Si les émotions transmises par les regards des grands singes - même en photographie- vous frappent, ce n’est pas le fruit d’une simple projection. Ne laissez pas les projections culturelles s’interposer : le lien que vous percevez existe.”

Lingga doit être allaitée au biberon, car sa mère Wattana refuse de s’occuper d’elle. Il faut dire que Wattana possède un passé familial lourd. Sa mère, Ralfina, a été recueillie, terrorisée, dans un hangar de transit de l’aéroport de Roissy. Victime d’un trafic, elle avait fui sa cage. Déshidratée, stressée, Wattana fut recueillie par l’équipe du Muséum du Jardin des Plantes. Ensuite, pour être socialisée, elle fut placée dans un groupe de jeunes orang-outans d’Anvers, puis avec des chimpanzés bonobos. " Elle a appris beaucoup de mimiques chez les bonobos, ce qui a surpris les orangs-outans du Jardin, très placides " explique en riant Marie Claude Bomsel.

La " période bonobo " de l’orang-outan Wattana - par ailleurs capable d’apprendre à faire des nœuds avec des cordes - révèle, selon le généticien André Langaney (directeur du laboratoire d’anthropologie biologique du Muséum), la “plasticité de l’intelligence” des grands singes, et leur capacité à assimiler d’autres “cultures” primates. De retour au Jardin des plantes, Wattana s’est bientôt retrouvée enceinte. “Nous étions persuadés qu’elle n’allait pas savoir éléver son petit, reprend la vétérinaire, puisque personne ne lui a appris”. En effet, Ralfina abandonne Wattana à peine née. Celle-ci fait de même à la naissance de Lingga.
Il faut donc que les soigneurs de la singerie s’occupent d’elle, tout en développant un training capable d’apprendre à Wattana à s’intéresser à elle. " La génétique ne suffit pas à expliquer les comportements des grands singes, analyse Marie-Claude Bomsel, il faut une transmission, une éducation ... "

Usage d’outils, langage, culture.

" Regardez Tubo, il est complétement chamboulé ". La vétérinaire désigne un orang-outan mâle, grand comme un jeune adolescent, qui colle sa face contre la glace, deux petites cages plus loin - il faut dire que la singerie du Jardin des Plantes ressemble assez à un pénitencier (le soigneur-en-chef de la ménagerie ironise : " Nos cages sont petites, nous manquons de crédit, mais nos animaux sont quand même mieux traités ici que dans les prisons françaises ! "). Tubo regarde doucement de droite, de gauche, puis se prostre. " Depuis que nous donnons le biberon de Lingga en public, reprend Marie-Claude Bomsel, nous occupons la troisième cage Nous empiétons sur son espace. Il le supporte mal. "

Nous nous approchons de Tubo. Le front haut, il regarde fixement sur le côté comme si rien ne l’intéressait. Mais voilà qu’il reconnaît la vétérinaire. Aussitôt son regard se promène sur nous, passe sur moi sans croiser mes yeux, se pose sur elle. “À partir de maintenant, je fais semblant de ne pas vous parler ! fait-elle à voix basse, reculant d’un pas. Il n’aime pas que je reste longtemps à côté d’étrangers ! ”

Les "Trois anges"

Nous montons dans son bureau ensoleillé par l’été indien, juste au-dessus de la singerie, au milieu des feuillages du jardin. Mais la discussion est triste. “Pourquoi ressentons-nous une telle gravité face à cette disparition définitive des grands primates ?  explique Marie-Claude Bomsel. C’est le sentiment d’irrémédiable. Nous ne pourrons jamais les recréer. C’est un crime commis contre le patrimoine vivant de l’humanité. La destruction en direct de l’histoire de notre origine. La disparition de nos plus proches parents dans la nature. Nous ne pourrons plus jamais les voir vivre, les fréquenter, comme nous l’avons fait depuis toujours. Pensez qu’un chimpanzé reconnaît 300 plantes, comme l’ont montré les “trois anges”… "

Les “trois anges”, ainsi appellés par le grand paléo-anthropologue Louis Leakey, se nomment Jane Goodall, Dian Fossey et Biruté Galdikas. Elles ont initié des recherches fondées sur une “science du respect”, faite d’observations attentives des grands primates en pleine nature, vivant au milieu d’eux, comme le préconisait déjà l’éthologue Konrad Lorenz - ce qui a bouleversé l’éthologie et la psychologie animale.

Jane Goodal a observé pendant 25 ans les chimpanzés de la réserve du fleuve Gombe (sur la rive Est du lac Tanganyika, Tanzanie). Elle a remarqué qu’ils utilisent des brindilles (effeuillées, des outils) pour capturer des fourmis ou égrainer des fruits, se servent des feuilles pour se protéger des plantes urticantes et se fabriquer des coussins pour s’assoier au sec, confectionnent des espèces de " tongs " en branche pour grimper aux épineux, usent de " sondes " pour pécher. En Guinée et Côte d’Ivoire, ils manient des sortes de marteaux et d’enclumes de pierre ou de bois pour casser des noix, et les parents apprennent ces techniques aux petits.

Les équipes de Jane Goodall ont enregistré 50.000 heures de "cris", jusqu’à isoler plus de 30 vocalisations exprimant chacune une émotion forte. Elles ont repéré des comportements sociaux différenciés selon les pays, telle que " la poignée de main ", ou une variété de " danse de la pluie " chez les mâles, accompagnée d’une frappe d’arbres à coups de branche. Certains chimpanzés possèdent une connaissance des plantes médécinales, comme l’Aspilla, anti-parasitaire, la Vernonia amygdalina et d’autres plantes étudiées depuis pour leurs qualités antipaludiques et antitumorales.

Diane Fossey de son côté a retracé l’histoire familiale des gorilles des monts Virunga (Rwanda), décrit leurs différentes “personnalités”, jusqu’à parler d’une " conscience de soi " : conscience de leur force physique, des rapports de forces, de leur " déchéance " après un combat singulier, jusqu’à l’identification dans un miroir ou une flaque d’eau - ce qui incite certains chercheurs à parler de " personne animale " : en effet pourquoi seul l’homme serait une personne ? Elle observa que les gorilles couvraient les morts de branchages, et que certaines femelles conservaient leur enfant mort-né, refusant de s’en débarasser, et l’appellant des jours entiers. Voulant sauver les gorilles du Rwanda, Diane Fossey a été assassinée par un braconnier.

Birute Galdikas, elle, qui bataille depuis 30 ans en Indonésie pour protéger les derniers orang-outans, a révélé que les mâles de Bornéo savent amplifier leurs “baisers sifflant”, en plaçant leurs mains autour de la bouche, et l’apprennent à leurs petits - ceux de Sumatra ne le font pas, ce serait donc " culturel ". À leur suite, le primatologue Franz de Waal a décrit les comportements de " bluff ", de mensonge, d’intimidation, d’alliance et les luttes d’influence chez des chimpanzés en semi-liberté, jusqu’à se demander si les " racines de la politique " ne sont pas plus anciennes que l’humanité - elle remonterait aux premiers singes hominoïdés.

L'HOMME EST UN GRAND SINGE, LE 3E CHIMPANZÉ

Le primatologue a encore étudié comment les bonobos pacifient les relations agressives, ou s’entraident, en s'offrant des caresses gratifiantes, ou des activités sexuelles. Cette empathie est aujourd’hui considérée comme une forme d’intelligence, au même titre que l’emploi d’outils. Elle témoigne d’une créativité échappant au déterminisme biologique, mise au service des autres - beaucoup de chercheurs parlent d’" effet réversif " de l’évolution quand l’" altruisme " devient nécessaire à la survie sociale.

En 1992, une équipe américaine est parvenue à apprendre la technique de la pierre taillée, et à utiliser un lexigramme de 500 termes au bonobo Kanzi. Des études de psychologie expérimentale menées à l’université d’Atlanta ont montré que les chimpanzés s’approprient le langage des sourds-muets (ASL), comprennent un vocabulaire étendu de l’anglais parlé, inventent des mots et des phrases.

Une équipe allemande a décrit une expérience où Julia, chimpanzé de six ans, fait preuve d’intention et de préméditation pour atteindre un objectif final. Elle passe 5 épreuves intermédiaires - différentes clefs à trouver et utiliser- avant d’arriver à son but. Toutes ces découvertes sur la richesse cognitive et émotionnelle des grands singes, même en tenant compte de l’influence des chercheurs sur les animaux qu’ils côtoient, ont fait dire - non sans soulever un scandale philophique - au pédagogue allemand Christoph Anstôtz, spécialiste des handicapés mentaux profonds, que " les capacités mentales des grands singes anthropoïdes non humains se situent bien au-dessus du niveau de celles des humains handicapés mentaux très profonds ".

Christoph Anstôtz estime qu’il faut se battre pour que " les notions d’égalité " et de " communaute dés égaux " refusée jusqu’en 1970 aux handicapés mentaux, soit étendue aux grands singes. Christoph Anstôtz lève un tabou, comparant pour la première fois la vie intérieure des hommes et des grands anthropoïdes.

Le même génome à 98%

Coïncidence cruelle, ce même mois de septembre 2005 où l’ONU annonce la menace de mort qui plane sur les grands singes, une équipe internationale de 67 chercheurs livre les résultats de ses recherches sur le séquençage complet du génome du chimpanzé Clint, mort d’une crise cardiaque à 24 ans au Centre national de recherche sur les primates d’Atlanta (Etats-Unis). Clint est un Pan Troglodytes Verus d’Afrique de l’Ouest. L’étude complète de son ADN confirme ce que Jane Goodall affirme depuis des années : 98% des 3 milliards de paires de base de notre double hélice sont identiques à ceux du chimpanzé. Seules 1,23% de substitutions ponctuelles apparaissent.

Nous ne descendons pas du singe, nous sommes des grands singes. Des "hominoïdés " selon les classifications classiques, ou des " Homos", selon la taxinomie dite cladiste, plus objective, reprise par certains physiologistes comme Jared Diamond, auteur de l’essai “L’homme, le troisième chimpanzé” (Gallimard, nrf-Essais, 2000). “D’après les régles de la nomenclature zoologique, puisque le nom du genre, Homo, a été proposé en premier (…) écrit Jared Diamond, il n’ y a pas une seule espèce du genre Homo sur la terre, mais trois : le chimpanzé commun - Homo troglodytes-, le chimpanzé nain ou bonobo - Homo paniscus-, le chimpanzé humain - Homo sapiens.”

Et Jared Diamond d’ajouter : en termes évolutifs, " l’animal humain " est le seul à " déployer une capacité à détruire massivement les écosystèmes ", " éroder les sols ", " ruiner les bases de sa propre alimentation ", tout en éradiquant avec méthode les grands mammifères et les grands animaux marins - le " collapse " de plusieurs grandes civilisations humaines en témoigne.
Selon les premiers résultats du séquençage de Clint, 35 millions de nucléotides isolés divergent entre l’homme et le chimpanzé, qui possède 24 paires de chromosomes (23 chez l’humain). L’homme a gagné une cinquantaine de gènes impliqués dans la réponse immunitaire et les phénomènes inflammatoires, par contre il a perdu un gène protégeant de la maladie d’Alzeihmer.

Mais l’analyse de ces différences et des mutations significatives des gènes sera un travail colossal, la plupart étant " neutres ". À ce jour, aucune équipe n’a réussi à isoler des éléments génétiques capables de nous éclairer sur ce qui nous différencie des grands singes : la taille du cerveau, la capacité linguistique, la bipédie, la perte du pelage. Cette fraternité génétique, comme les formidables différences de destin et de développement entre l’homme et le grand singe, soulèvent déjà chez les chercheurs des questions en cascade. Sur l’impossibilité de se contenter des explications biologiques pour expliquer l’extraordinaire originalité humaine. Sur l’apparition de notions de " culture " à l’intérieur de la théorie de l’évolution. Sur les fondements " primates " de nombres de comportements humains.

La question éthique

" Le requiem des grands singes est le début du nôtre " lance Pascal Picq d’un air sombre. Nous sommes rue d’Ulm, dans les tous nouveaux bâtiments du prestigieux Collège de France. Le paléoanthropologue s’installe à  son vaste bureau. Un grand portrait en couleur de Lucy, l’australopithèque longtemps - et à tort - considérée comme l’ " Eve de l’humanité " nous considère en surplomb. Pascal Picq est co-auteur, avec le préhistorien Yves Coppens du monumental ouvrage " Aux origines de l’Homme " (Fayard). Le second tome, justement, consacre 400 pages au " propre de l’homme ". Qu’en pense Pascal Picq aujourd’hui, après le séquençage du génome des chimpanzés ?
" Tous les anciens critéres qui traçaient une frontière étanche entre l’homme et l’animal ont été remis en cause par les études récentes de l’éthologie de terrain. La fabrication et l’emploi d'outils, la gestion de la vie sociale, le langage, l’entraide, l’apprentissage, la culture, les notions d’altruisme et de bien et de mal ont été identifiés l'un après l'autre dans les grandes sociétés animales, et cela continue, et pas seulement chez les grands singes."

Ces découvertes décisives nous rapprochent des animaux, elles témoignent de tout ce que nous partageons avec eux. Elles remettent en cause la tradition de pensée humaniste, qui parlent d’une rupture radicale entre l’homme " doué de conscience" et l’animal entièrement mené par ses instincts. Pascal Picq insiste : "Les frontières deviennent beaucoup plus floues, elles rendent caduques la séparation entre " l’inné " animal et " l’acquis " humain. L’inné chez les grands singes a été hérité à travers une longue évolution, avec très peu de gènes et un potentiel génétique extrêmement ouvert. Cette espèce de grammaire souple a donné des espèces très élaborées, aux activités socialisées, douées d’une intelligence cognitive, se transmettant leur savoir. Ce savoir n’est jamais rétabli au niveau de l’ADN. Une double évolution se manifeste donc. L’évolution génétique, biologique d’un côté, et l’évolution éthologique, comportementale de l’autre." Ces découvertes troublantes prennent aujourd'hui une couleur dramatique : c'est au moment où l’on avance dans la connaissance fine de la " culture " chez les grands singes, de leur proximité avec nous, et donc dans la compréhension de nous-mêmes, qu'ils disparaissent de  la surface de la Terre.

La souffrance partagée

Pascal Picq a fait circuler en France, début 2004, une pétition appelant à la sauvegarde des grands anthropoïdes, et à soutenir le Great Ape Survival Projet. Mais il semble très déçu par l’accueil reçu en France. "Ici, ironise-t-il, nous ne sommes pas très " animal ". Nous sommes incapables de réintroduire l’ours, ou le loup, ou toute autre espèce, cela soulève toujours une opposition féroce. Souvenez-vous, quand tout le monde allait voir le dessin animé de Walt Dysney sur les ours, le dernier ours des Pyrénées était tiré par un chasseur. Au niveau des gouvernements, même histoire. Regardez dans quel état sont nos zoos, ou les laboratoires de recherche en primatologie. Nos philosophes, les politiques se montrent incapables de penser l’humanité à l’intérieur du monde animal. Certains, plus darwinistes que Darwin, disent que si les grands singes doivent diparaître, cela obéit à un processus de sélection naturelle. C’est du cynisme !"

Pour le chercheur, la disparition définitive des grands singes nous pose plusieurs questions éthiques fondamentales. Doit-on imaginer un statut de " personne " pour les grands singes, afin de les sauver ? L’éthique doit-elle être limitée au comportement de l’homme vis-à-vis de l’homme, ou étendue à l’ensemble des espèces vivantes et souffrantes - à l’ensemble de la biosphère? 

Le silence des bêtes

Dans son ouvrage de fond sur " Le silence des bêtes " (Fayard), la philosophe française Elizabeth de Fontenay rappelle comment la tradition classique occidentale en est venue à considérer les animaux comme des " êtres négligeables ". Ce silence détonnant passe par l’appel biblique " à se rendre maîtres et possesseurs de la nature ", le refus chrétien d’accorder une " âme " aux animaux, la définition d’un " animal machine " par Descartes, Kant comparant les bêtes avec les pommes de terre, jusqu’à l’humanisme contemporain refusant d’accorder des droits aux grands singes, en rappelant que les nazis aussi protégeaient les bêtes.

Quand Elizabeth de Fontenay nous reçoit, elle est très abattue par la récente déclaration solennelle de l’ONU. Elle est une des rares philosophes françaises à avoir signé en 2004 l’appel du Great Ape Survival Projet. Comment en sommes-nous arrivés là, demande-t-elle ? Elle met en cause notre "humanisme prométhéen" : " Notre tradition chrétienne, cartésienne, technicienne a toujours tendu, sans états d’âme, à considérer les animaux comme entièrement destinés au bon vouloir de l’homme. Il y a, assurément, quelques exceptions admirables chez les sceptiques, les matérialistes, ou les mystiques. Mais le rejet violent de la théorie de l’évolution par les chrétiens en dit long sur l’arrogance métaphysique du " propre de l’homme ", qui s’exprime encore à travers l’humanisme prométhéen des tortures et des massacres. "

 Que pense la philosophe de la déclaration de Claude Levi-Strauss, en mai dernier, à Barcelone, où il recevait le prix Catalunya : " Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces" ?  Elle fait référence à toutes les recherches en cours, qui vont dans le même sens. L’éthologue Vinciane Despret se demande si l’idée de "personne animale" ne sort pas renforcée des échanges entre les hommes - et les chercheurs - et les grands animaux, au sens où un animal respecté, vivant en bons termes avec un humain, s’accomplit en déployant ses possibilités - en se personnalisant.

Quant aux théoriciens de la sauvegarde active de la biodiversité terrestre, comme le philosophe Peter Singer (une des figures du GRASP), ils appellent à l'extension des "droits fondamentaux" de l’homme aux grands singes ? "De grands philosophes rationalistes comme Husserl, Merleau-Ponty, Hans Jonas ont su penser l’ "anima", l’âme, dans l’animal, reprend Elizabeth de Fontenay. En d’autres termes, on peut dire qu’un animal c’est la corrélation d’une subjectivité et d’un monde environnant. Ce qui signifie que les animaux les plus complexes sont doués de quelque chose comme une "intériorité". L’urgence d’une extension du domaine juridique en direction de certains animaux s’impose donc".

Face à un tel projet, il faut rester conscient des contradictions théoriques que comporterait un " droit de l’animal ", qui devrait procéder espèce par espèce - lesquelles écarter ? Tous les animaux ne souffrent-ils pas ? Et cette souffrance, que nous partageons avec eux, n'est-elle pas ce que nous devons absolument cesser de leur infliger.  Quant à l' extension des Droits de l’homme aux grands singes, elle choque la plupart des démocrates, "qui font remarquer à juste titre, dit Elizabeth de Fontenay, qu’il faudrait d’abord étendre les Droits de l’homme à tous les hommes. "

Hanuman et le Ramayana, les dieux singes

Natarajan Isharan s’occupe depuis trente ans de la protection des espèces menacées de disparition. Il a beaucoup oeuvré pour la sauvegarde des éléphants et des tigres au Sri Lanka, son pays, et en Inde. Aujourd’hui, il coiffe les projets de sauvegarde des espèces menacées à l’UNESCO (division des sciences écologiques et de la terre). Il est très affecté par les dernières nouvelles sur les grands singes, ayant le sentiment qu’avec leur extinction, un interdit collectif sera levé : toutes les grandes espèces risquent de disparaître à leur suite.

Il rappelle volontiers qu’en Asie le bouddhisme a toujours proposé une attitude de respect des autres espèces vivantes ; en Inde, la philosophie jaïne, qui a beaucoup influencé Gandhi, appelle au respect de toutes les espèces vivantes ; et le roi des singes, Hanuman, une des grandes figures du Ramayana, l’épopée hindouiste, reste un dieu honoré en Inde. Mais il ajoute aussitôt : " La vraie question de la sauvegarde des grands singes vient de la pauvreté des pays qui les abritent. Seize d’entre eux affichent un revenu annuel par habitant d’à peine 800 dollars. Ce sont les populations de ces pays qui déforestent pour planter des cultures, chassent pour se nourrir, ou braconnent. Rien ne se fera sans elles. Nous ne pouvons pas dire " Non " à la place du peuple, ni protéger quoi que ce soit sans les gens".

Ce n’est jamais simple de sauver une espèce dans un pays pauvre. Un gouvernement qui dépense pour protéger les animaux d’une région déshéritée, et non pour ses habitants, se fait déconsidérer. Cela est arrivé en Chine du Sud. Au Sri Lanka, en Inde, les éléphants causent parfois des dégats aux plantations des fermiers. Il faut les équiper avec des fils électriques, offrir des compensations aux paysans. Natarajan Isharan continue : "Dans les réserves, nous nous heurtons vite à des problèmes de territoire, les animaux débordent les limites, il faut alors travailler avec les riverains. Chaque situation est difficile. Sans compter les entreprises exploitant les forêts, les braconniers, la corruption... Mais nous réussisson parfois. "

En République Démocratique du Congo, à Bornéo, l’Unesco cherche à soutenir la sylviculture, lui trouver des débouchés, afin que les gens de la région en tirent un profit et ne déforestent pas pour planter des bananiers ou des palmiers - la production d’huile de palme pour les pizzas industrielles et les crèmes cosmétiques bon marché accèlère la déforestation de l’Indonésie. Ils encouragent encore l’ " éco-tourisme " là où cela est possible.

Mais que faire dans les pays en guerre ? " En Afrique Centrale, un traité régional encouragé par l’ONU, explique Natarajan Isharan, prévoit de laisser 10% de leur territoire comme sanctuaire aux grands singes. Ce serait une chance. Au Rwanda, les gorilles de montagnes ont presque disparu, même si on a assisté à quelques dizaines de naissances ces dernières années. Ce sont les premiers menacés. Ensuite, ce seront les bonobos du Zaïre. "

Et ensuite ? 

 
BIBLIOGRAPHIE

Les grands singes ou l’humanité au fond des yeux. Beau livre. Direction Pascal Picq. Photos de Chris Herzfeld. Odile Jacob. 2005. 30 €.
Nouvelle histoire de l’homme. Pascal Picq. Perrin. Nov 2005. 22 €. Un essai qui prend à rebrousse-poil certaines idées populaires. L’homme n’est ni un " peuple élu ", ni une race élue qui aurait traversé la préhistoire. L’homme est un grand singe, qui a survécu suite à une accumulation de chances folles, des espèces très proches de lui se sont éteintes.
Le silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité. Elizabeth de Fontenay. Fayard 1998. 32 €. Le grand ouvrage philosophique sur l’animal, offrant une traversée des réflexions des plus grands penseurs sur les bêtes. L’auteure fait un sort aux discours " humanistes " qui prétendent que l’intérêt porté aux animaux est incompatible avec celui porté à l’homme. Elle rappelle l’horreur des " abattoirs " décrite par des rescapés des camps d’extermination comme Herman Broder, et cite les textes d’Elias Canetti et de Isaac B. Singer sur la communauté de destin des hommes et des animaux dans la souffrance.
Le cri de l’espoir. Jane Goodall. Stanké. 2000. 19 €. Le dernier ouvrage de la grande figure de l’écologie mondiale, . Nommée " messagère de la paix " par les Nations Unies en 2002, souvent montrée en pacifiste illuminée dans les " Simpson ", elle entre dans le Petit Larousse 2006.

ASSOCIATIONS

Jane Goodall Institute http://www.janegoodall.org/
The Dian Fossey Gorilla Fund International http://www.gorillafund.org/
The bonobo page http://williamcalvin.com/teaching/bonobo.htm
Sumatran Orangutan Society http://www.orangutans-sos.org/index.htm
WWF International http://panda.org/

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