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dimanche, 25 septembre 2005
TARUN TEJPAL, JOURNALISTE D'INVESTIGATION, ROMANCIER
NEWS NEWS NEWS Tarun Tejpal dirige l’hebdomadaire d’investigation indien "TEHELKA", dont les enquêtes sur la corruption du gouvernement indien, ou le tourisme sexuel à Goa, ont fait scandale en Inde - et manqué lui coûté la vie. À 45 ans, il est aussi l’éditeur d’Arundathi Roy, et écrivain. Son premier roman, " Loin de Chandigarh " (Buchet-Chastel), salué par le prix Nobel V.S Naipaul, vient de sortir. Il nous raconte l’Inde moderne à travers les yeux d’un journaliste plein d’humour rompu aux manigances des rédactions, toujours en quête d’érotisme, désespéré de ne plus désirer la femme qu’il aime. Un des grands romans de la rentrée.
Portrait réalisé avec le cinéaste Patrick "Bambou" Deval.
BIBLIOGRAPHIE TARUN TEJPAL
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OUVRONS L'HEBDOMADAIRE TEHELKA, DIRIGE PAR TARUN TEJPAL...
..." L’évidence s’impose, le Bangladesh devient une nouvelle base pour Al Quaeda et les islamistes radicaux. Un reportage de Nikin A. Gokhale. "
" Une investigation de 5 mois révèle que des centaines d’Européens - Anglais, Allemands, Hollandais, Français, Suisses et Suédois - se rendent chaque année à Goa pour abuser sexuellement d’enfants. "
" Equipée d’une caméra espion, Belinda Wright est entrée au Tibet en se faisant passer pour un marchand de peaux de tigre. À son grand désespoir, elle n’a pas seulement découvert des peaux en vente dans les échoppes, mais que les Tibétains se taillent des vêtements avec l’espèce menacée d’extinction."
Voici trois grandes enquêtes, parmi d’autres, qui ont fait la manchette du site web et de l’hebdomadaire " Tehelka ", . fondés par le journaliste d’investigation et grand reporter de Delhi, Tarun Tejpal, 45 ans. " Free. Fair. Fearless ", " Libre, Juste, Sans peur ", l’accroche du journal donne le ton : tehelka.com.url. Elle n’est pas usurpée. Tarun Tejpal a commencé par réaliser des reportages et des enquêtes pour de grands journaux indiens comme India Today, Indian Express ou Outlook. Début 2000, il a fondé un site journalistique, Tehelka (" Faire sensation "), bien décidé à " exercer son droit de citoyen ", en lançant des enquêtes dérangeantes. La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas. Début 2002, deux journalistes de Tehelka se font passer pour des marchands d’armes, et passent contrat avec des membres du gouvernement indien - alors dirigé par le Parti du Peuple Indien (B.J.P, hindouiste). Leur reportage révèle que la chaîne de corruption liée à l’achat d’armes remonte au plus haut niveau. Le scandale est énorme, le gouvernement mis en difficulté. Georges Fernandez, le ministre de la défense, doit démissionner. Puis le président en exercice du B.J.P, le parti majoritaire - depuis battu aux élections. Par la suite, ces hauts politiques ne seront ne pas autrement inquiétés. Mais dès la publication de l’enquête, Tehelka et Tarun Tejpal subissent une véritable chasse aux sorcières. Une intense campagne de dénigrement commence, assorti d’actions en justice à répétition. Suite à une perquisition en règle des locaux, deux journalistes, accusés sur des fausses preuves, sont emprisonnés - l’un, Kumar Badal, fait une grève de la faim. Les investisseurs du site se voient menacés, puis arrêtés. Tarun Tejpal est menacé de mort. Il doit transformer sa maison de New Delhi en un véritable bunker, entouré de sacs de sables, protégé par des gardes armés, encerclé par des policiers qu surveillent tous ses déplacements. Tehelka, qui compte 150 journalistes en ligne se retrouve tout près de mettre la clé sous la porte l’année qui suit, et survit grâce à une poignée de fidèles.
Tarun Tejpal ne se laisse pas abattre. Début 2003, il parcourt l’Inde, organise des meetings, dénonçant au public son étranglement politique et financier. En même temps, il fait appel à des personnalités de la presse et la politique indienne, les invitant à verser chacune 2500 dollars. Le député, et journaliste réputé, Kuldip Nayar, répond présent, et déclare : " Cette initiative pourrait enclencher une dynamique nouvelle dans le journalisme indien, mais aussi dans l’opinion publique ". En quelques semaines, quinze mille sympathisants se manifestent. Beaucoup signent des chèques de souscription pour soutenir le site, et l’émanciper de toute pression politique. Relancé financièrement, Tehelka renaît début 2004 sous la forme d’un magazine bi-mensuel sur papier, avec une rédaction étoffée. Aujourd’hui Tehelka, hebdomadaire indépendant, diffusé à 75.000 exemplaires, équilibré, est devenu une référence du journalisme d’investigation et la presse indépendante en Asie. Il a récemment révélé les scandales financiers liés aux trucages des matchs de criquet, un des jeux les plus populaires d’Inde, par où passent des sommes colossales. Le site internet de Tehelka continue. Très visité, il se présente comme un journal d’investigation sans concession, fondé sur des enquêtes longues durée, doublé un magazine culturel haut de gamme, à la fois indien et international. L’histoire de Tehelka, ses procès, son sauvetage, son redémarrage, constitue une belle victoire pour la démocratie et la liberté de presse en Inde.
Tarun Tejpal est un grand gaillard à la barbe bien taillée, enthousiaste et charismatique. À l’entendre, à voir sa détermination, on comprend bien qu’il a été en première ligne d’une campagne de calomnie et de destruction, mais qu’il a résisté. Que dit-il de cette affaire aujourd’hui ?
" Lorsque nous avons subi toutes ces attaques, j’ai continué à faire ce que je savais faire, un journalisme exigeant, à travers des analyses approfondies, des axes affirmés, une écriture tenue. Ce que j’appelle le " top-class writing ". Mais nous avons continué à faire du " dirty hands journalism ", du " journalisme qui se salit les mains ". En Inde, les journalistes forment une élite qui navigue facilement au-dessus de la vie quotidienne des gens. Pourtant, si nous voulons raconter la vraie vie, nous ne pouvons pas éviter de mettre les mains dans les égouts. À Tehelka, nous sommes progressistes, " liberals " (libéraux de gauche), des intellectuels. Nous voulons faire un journal qui s’adresse à l’intelligence du lecteur, mais nous n’avons jamais sacrifier notre pouvoir de gratter sous la surface, de faire apparaître la fange, la corruption, les abus de pouvoir, l’écrasement des pauvres. Alors bien sûr, nous prenons des coups. "
Tarun Tejpal croit que la défense de la démocratie, en Inde comme partout ailleurs, passe par la défense d’une " citoyenneté agissante, critique et libre ". C’est son combat, " sa mission ". " Il n’est pas question de baisser les bras et de perdre la bataille " crie-t-il presque, parlant par courtes rafales nerveuses. " Je crois au contrat social. Les riches, ceux qui font travailler les autres, les castes privilégiées doivent remplir leur part du contrat social. Rendre à la société ce qui leur a été donné. Il faut rappeler sans cesse les obligations du contrat social."
LOIN DE CHANDIGARH
L’homme est aussi éditeur. C’est lui qui a publié, chez IndiaLink, le premier livre de la jeune romancière engagée Arundathi Roy " Le dieu des petits riens " (Folio, 2002). Il est aussi romancier. Son premier roman, tout juste publié en France, un récit-fleuve, vous emporte dés les premières pages. On y trouve des réflexions jubilatoires et cruelles sur le naufrage du plaisir entre les amants, l’invraisemblable charivari des routes du Penjab, la description moqueuse des rapports de rivalité dans une rédaction de Delhi, l’amour fou du narrateur pour les arbres - et un érotisme cru, philosophique : " Il n'y a pas de doute , lit-on, dans le sexe, les hommes stationnent au camp de base. Ils peuvent jouir des nombreux plaisirs de la moyenne montagne, mais les sommets vertigineux leur sont refusés. " De son vrai titre " L’alchimie du désir ", le roman de Tarun Tejpal a été salué comme un événement par l’écrivain indien de Trinidad, , V. S Naipaul, prix Nobel de littérature 2001, ce qui n’est pas rien. Comment le directeur de Tehelka concilie-t-il journalisme et littérature ? Arjun Tejpal : "Avec le journalisme, on regarde le monde depuis la rive. Avec la littérature, on navigue au large. Le risque artistique est plus grand. On peut se noyer en route. Si vous ne prouvez pas une grande habileté à naviguer, si vous ne montrez pas du courage, une foi chevillée, vous n’y parviendrez jamais à l’autre rive. Le risque encouru par le journaliste vient du monde extérieur, celui de l’écrivain de son monde intérieur. Cela dit, la tradition des écrivains-journalistes reste prestigieuse, Graham Greene, George Orwell, Ernest Hemingway, Norman Mailer, V.S Naipaul … J’essaie de mener les deux de front. Le journalisme traite du présent, mène des grandes batailles démocratiques. Écrire un roman, c’est comme tirer une balle dans le futur. "
On y trouve dès les premières pages de " Loin de Chandigarh " cette réflexion, qui révèle bien le libre esprit de son auteur : "La clé de l'univers ne repose pas entre les mains du prêtre ni du roi. La clé de l'univers repose dans le corps de l'amant ou de l'amante ". Comment analyse-t-il cette disproportion entre l’actuel rigorisme indien, la cruauté de son conformisme sexuel, sa misogynie féroce (sans compter les innombrables agressions dont sont victimes les touristes occidentales) et la longue tradition érotique de la littérature et la mystique hindou - ou les récentes audaces de Bollywood et des chaînes musicales de la télévision inidienne ?
Tarun Tejpal : " À la suite de l’importation du puritanisme victorien, avec ses interdits, ses codes sévères, son autoritarisme, ajouté à la prise du pouvoir religieux par l’ordre austère des brahmines, sans oublier les pressions de la religion musulmane, nous sommes devenus un pays plein de frustrations, qui a peur de la sexualité. Aujourd’hui, les agressions contre les femmes ne se comptent plus, surtout en Inde du Nord. Pourtant, la philosophie hindoue a toujours reconnu le plaisir. Elle nous semble aussi essentielle que la spiritualité. Elle voit le sexe comme une partie intrinsèque de nos vies. Aucune honte n’y est associée. Nous le considérons comme une célébration du vivant. Nos dieux recherchent la jouissance et la fréquentation des femmes, voyez Krishna et ses bergères, voyez Shiva... Le sexe est transcendant, le sexe est spirituel, les anciens le savaient. Pourquoi les choses du sexe seraient-elles obscènes ? La corruption est obscène. "
Intéressant d’entendre un homme qui se dit athée, libre penseur, qui décrit dans ses articles les réussites et les dangers du libéralisme entraînant l’Inde à marches forcées vers la mondialisation, parler avec passion des dieux du panthéon indien. Arjun Tejpal voit dans cette attitude une manifestation de " la tolérance, la capacité d’accueil grand ouvert " de la civilisation indienne. " En Inde, on trouve toute la culture moderne de l’irrespect, de l’arrivisme sans foi ni loi, du sexe marchand. Nous avons assimilé dans nos vies quotidiennes la rudesse et la violence des rapports humains montrées à la télévision. L’Inde est un pays libéral désormais. On y trouve le meilleur comme le pire, et toutes les déviations de la société de consommation. Cette cohabitation permanente entre le modernisme, le rationalisme le plus aigu, et la façon dont nous nous courbons devant les dieux me semble très indienne. Même nos hommes de science les plus logiques adressent leur ferveur aux dieux et à l’inconnu. Voyez Ramanujan, ce génie indien des mathématiques, un tamil mort à 33 ans sans avoir livré tous les secrets de ses formules sur les fractions continues ou les formules de calcul du nombre Pi. À chaque fois qu’il trouvait la solution à son problème, il rendait grâce à la déesse Maha Devi. Ramanujan, " l’homme qui connaissait l’infini " comme l’appelait la presse anglaise de l’époque, disait " une équation pour moi n’a aucun sens si elle n’exprime pas une pensée de Dieu ". Trois mille ans d’histoire nous ont forcé à une assimilation constante des apports de plusieurs religions et spiritualités, comme de la modernité. Nous avons donné asile à la plupart des courants religieux, bouddhistes, chrétiens, musulmans, jaïns, sikhs, parsis… Tous ont été assimilés par la société hindoue, une des plus tolérantes au monde. Voilà sans doute pourquoi l’esprit indien le plus rationnel aura toujours un penchant pour respecter l’irrationnel... "
Loin de Chandigarh. Tarun Tejpal. Buchet Chastel. 500 p. 25 euros.
10:35 Publié dans ENTRETIENS À VIF | Lien permanent | Envoyer cette note



