samedi, 10 septembre 2005

GÖKSIN SIPAHIOGLU, CRÉATEUR DE L'AGENCE SIPA

25f958ecaeda776c4fd71da438a14096.jpg

NEWS NEWS NEWS NEWS NEWS 

Cette année 2006, Göksin Sipahioglu,le créateur de l'agence photo SIPA, reprend sa liberté. Il a le droit de créer une nouvelle agence. Et à 80 ans, il entend bien se relancer... Voici l’histoire passionnée et passionnante de Göksin Sipahioglu, un jeune sportif turc passionné de journalisme, qui devint un grand reporter courant derrière l’Histoire, avant de fonder la plus grande agence de photojournalisme du monde (paru dans la revue Média/sept 2005

 

-----------------------------------------------

 LA PASSION DU JOURNALISME PHOTO

-----------------------------------------------

Il faut avoir connu Göksin Sipahioglu au temps héroïque de l’agence Sipa, dans les années 1980, quand Paris était la capitale du photojournalisme avec ses trois agences en " A ". Gamma, dirigée par Jean Monteux, Sygma par Henri Henrotte, et Sipa… par Sipahioglu. Ce Turc au physique de basketteur - il mesure 1,90 mètres - avec son passé de reporter de terrain et ses quatre télévisions sans cesse allumées dans son immense bureau du boulevard Murat, était sans  doute le plus journaliste, le plus passionné par la presse et l’actualité des trois " A ". Durant les trente ans d’existence de Sipa, qui fut un temps la plus grande agence de photos au monde, il n’hésita pas à prendre des risques financiers pour produire des grands sujets reliés à l’actualité internationale, et à donner sa chance à des jeunes photoreporters décidés comme Luc Delahaye ou Alexandra Boulat. S’il fut un patron roublard et paternaliste, mais aussi un homme princier et généreux, s’il n’hésita pas, intelligemment, pour remonter Sipa, à signer des contrats d’exclusivité avec la télé-réalité (quitte à perdre un peu de son aura de grand journaliste), il reste un des grands noms du photojournalisme mondial, qu’il a contribué à développer, faire connaître et propulser comme une des formes de témoignage et de document essentiel à la compréhension de notre époque. Aujourd’hui, concurrencées par les grandes agences d’informations comme l’AFP et AP, lâchées par une presse magazine qui s’intéresse plus aux people qu’au photoreportage, les trois " A " ont toutes été rachetées. Sygma par Corbis (Bill Gates). Gamma par Hachette-Filipacchi. Sipa par Sud Communication. Quant au photojournalisme, il périclite.
Göksin Sipahioglu raconte ici, hélas trop brièvement, son extraordinaire itinéraire.




=======================================
ENTRETIEN AVEC Göksin Sipahioglu

"Ma première vie commence en Turquie, à l’école Saint-Joseph d’Istambul. J’étais chez les Jésuites. J'avais créé un club de sport, Efès, qui est aujourd'hui le premier en Turquie. À l’époque, j’étais joueur de basket-ball. J’ai commencé en tant que journaliste sportif, à vingt ans, juste après guerre. À ce moment-là, les journaux publiaient seulement les résultats sportifs. Alors j’ai commencé à faire des prévisions, à analyser les matchs après coup, à inventer le journalisme sportif. Voilà la première chose que j’ai apporté à la presse, en Turquie, au Istanbul Ekspres. J’ai appris en marchant.

 
DANS LE SINAÏ 

"J’ai fait mon premier grand reportage en 1956. Je suis allé dans le Sinaï et en Israël. Je réalisais le reportage et l’image. J’ai photographié les soldats égyptiens morts dans le désert, la tête enfouie dans le sable. Là-bas, j’ai fait mes deux premiers scoops. Un jour, j’étais à Tel Aviv, je fouinais avec un journaliste turc. J’ai croisé des aviateurs français, et je leur ai demandé ce qu’ils faisaient là. Ils m’ont dit qu’ils préparaient les premières attaques. Le gouvernement français a nié. J’ai aussi rencontré des Juifs tucs de l’armée israélienne. Je leur ai demandé, en turc, s’il y avait eu des morts pendant les affrontements. Ils m’ont emmené à 5 km de là, près d’une tente. On y avait laissé mourir tous les Turcs blessés. C’était dur. J’avais 29 ans. En même temps, si j’aimais le reportage, l’action, j’étais le rédacteur en chef. J’ai commencé à mettre des grandes photos à la Une, pleine page, ou alors sur 16 colonnes, en double page. Tout de suite, on a vendu plus. En même temps, j’ai commencé à m’intéresser aux célébrités. J’allais aux tournois de tennis, par exemple, et je photographiais les gens qui occupaient les tribunes. Je les publiais le jour même, c’était un journal du soir. Les ventes augmentaient encore."Quand j’ai quitté le Istanbul Ekspres, j’ai été trouvé le propriétaire de l’imprimerie du journal. Je voulais lancer un nouveau journal. Pour avoir des fonds,ma mère a hypothéqué notre appartement. Mon meilleur ami d’alors a épousé ma sœur, et m’a rejoint. Chacun a mis 50 000 livres turques, et nous avons sorti un quotidien, le Yéni Gazette. Tout de suite, j’ai publié des photos reportages, mais aussi des nouvelles illustrées par des dessinateurs. J’ai demandé à des écrivains de travailler avec nous. Le fils du fondateur du parti démocrate, alors au pouvoir, a écrit des articles critiques. Du jour au lendemain, nous n’avons plus eu de papier pour l’imprimerie. C’était le gouvernement qui distribuait le papier, il contrôlait la presse comme cela. Il a fallu l’acheter, très cher, au marché noir. Cela a duré toute l’année 1957. Voilà comment on interdisait les journaux en Turquie, à l’époque.

LA PHOTO DU TERRORISTE CARLOS 

" En 1960, à l’époque du coup d’état militaire en Turquie, j’étais devenu le directeur de la rédaction d’un quotidien politique important, Vatan. Je publiais toujours beaucoup de photos, en grand format, en les recadrant, en les grossissant, en leur donnant un sens. Plus tard, quand j’ai créé l’agence Sipa, j’ai fait un scoop en France juste en agrandissant une photo de Carlos sur l’aéroport d’Alger. C’était une petite photo à l’origine, on distinguait à peine un des personnages. Agrandie, elle prenait tout son sens. Elle a fait le tour du monde. L’agence Gamma possédait la même photo, mais ils n’avaient rien vu. J’ai appris à bien regarder les photos, à leur donner toute leur force en faisant des journaux.
"Les années suivantes, j’ai fait beaucoup de reportages pour le journal Hürriyet (Liberté), le premier quotidien turc. En 1961, j’ai été le premier journaliste étranger à photographier l’Albanie communiste. En 1962, j’ai réussi à entrer à Cuba pendant la crise des missiles, quand le monde entier pensait que nous allions vers une guerre mondiale. Je suis monté sur un cargo turc qui allait livrer du blé à La Havane, avec un passeport de marin. En 1965, je suis allé en Chine. J’étais le premier journaliste turc. J’ai compris après pourquoi ils m’ont donné le visa, ils voulaient privilégier leurs relations avec la Turquie. J’ai réussi à interviewer et photographier Chou En Lai. J’ai vendu l’histoire à l’agence Associated Press, en France, où un des patrons m’a demandé pourquoi je ne venais pas à Paris.

PROFESSION REPORTER

"Pendant 5 ans, j’ai fait des reportages dans 80 pays. J’ai photographié les jeunes Algériens qui manifestaient contre l’arrestation de Ben Bella en 1965, et je me suis fait tirer dessus à Djibouti, en 1967, par les légionnaires français. J’ai été dans les fumeries d’opium de Phnom-Penh pendant la guerre et photographié les premiers enfants-soldats.
"Je suis allé à Saigon pendant l’occupation américaine. En 1968, après avoir été blessé par une grenade en mai à Paris, j’ai été à Prague pendant l’occupation de la ville par l’armée soviétique. J’ai interviewé et photographié les premiers soldats russes, c’étaient des Azéris, ils parlaient turc. Je revendais mes photos à l’agence Dalmas, alors la plus grande agence de photo reportage, la plus réputée - c’est là où Raymond Depardon a commencé. Au Vietnam, ils ont fait des images historiques. Lorsque j’ai créé Sipa, j’ai racheté toutes les archives de Dalmas. Elle a été un des premières agences à salarier ses photographes, à conserver son fonds d’images.
" En 1969, je me suis installé à Paris dans un 16 m2, je développais mes photos dans les toilettes. En 1970, j’ai d’abord travaillé pour l’agence Gamma, qui venait de se créer. J’ai décidé de fonder ma propre agence, quand je leur ai proposé de faire un reportage sur Bratislava, où tous les pays communistes se réunissaient. Ils ont refusé. J’y suis donc allé tout seul. Les photos des dignitaires et des soldats de l’Armée Rouge que j’ai prises ont fait le tour du monde. C'était queloques jours avant la répression du printemps de Prague. Consécration : ce fut ma première couverture américaine, celle du New York Times Magazine. J’ai compris que je possédais un avantage sur les autres agences. J’écrivais, et je photographiais. J’étais reporter, et je savais dénicher des sujets. J’avais été rédacteur en chef, et je savais trouver des bonnes photos, les recadrer, les mettre en scène. Je connaissais le métier de journaliste. L’agence Sipa a été créée officiellement en 1973. Il me fallait 20.000 francs. Un ami arménien m’a prêté cet argent, je lui ai rendu quatre ans plus tard."

5b9dffbb22ad184a6d0f7174025a01a5.gif

 L'AGENCE SIPA GRANDIT

"Très vite, Sipa s’est fait connaître comme une agence de reportages d’actualité. On trouvait les sujets, on partait tout de suite, on revendait les photos dans la foulée. C’était extraordinaire. Ensuite, je me suis intéressé à la photo des " people " qui marchait fort dans la presse populaire. Mais, je me suis toujours passionné pour l’actualité, le grand reportage. Quelques bons photos reporters ont débuté à Sipa… Abbas, Patrick Frilet, Luc Delahaye, Alexandra Boulat, beaucoup d’autres... Vous connaissez la suite. Sipa est devenu la plus grande agence photo du monde. En 1989, nous avions un immeuble de 8000 mètres carrés Boulevard Murat, 150 salariés, 2000 correspondants actifs dans le monde, 50 reportages diffusés quotidiennement dans 47 pays, 20 millions de photos d’archives dont 300.000 numérisées, 100.000 négatifs de Raymond Depardon, le fonds de Serge Lido et de l’agence Dalmas- et 8 millions de bénéfices.

BILL GATES VEUT LE RACHETER 

"En 1999, les ennuis ont commencé avec la visite des inspecteurs du travail. La France est le seul pays au monde, avec la Suède, qui fait payer 50% de charges à l’agence qui emploie ses photographes. Ajoutez les 10% de commission du vendeur, plus les 15% de frais de tirage, il ne reste plus grand chose. Si par contre vous ne salariez pas vos photographes, vous ne pouvez plus réagir à chaud à l’événement, trouver une idée de reportage immédiat, et revendre vite. Vous n’étes plus propriétaire des photos, vous ne disposez plus d’archives, vous perdez presque tous les droits de revente. Ce n’est pas viable. J’ai tenté de faire changer cette loi sur la photographie, qui pénalise tout le monde, les agences de photo-journalisme comme les reporters. Impossible. Il a fallu réduire nos ambitions.

"L’agence a commencé de décliner. Les journaux et les news, dont les ventes baissaient après la guerre du Golfe et la crise du Moyen Orient, achètaient de moins en moins de photoreportages, les grosses agences d’informations comme l’AFP ou Reuters nous font une concurrence importante. À cette époque, Corbis et Bill Gates, m’ont proposé de racheter Sipa et son fonds pour 22 millions de dollars. J’ai refusé. Je croyais que j’allais réussir à reformer l’agence et continuer. Mais j’ai échoué. En 2003, j’ai dû vendre Sipa pour 45 millions de francs, mais quand l'acheteur, Sud Communication, a su que l'agence se trouvait en difficulté, j'ai du me résoudre à accepter une transaction de 22 millions de francs.

"Aujourd'hui, je fourmille d'idées. Je serai libre de mon nom, "Sipa", en 2006. Je créérai ma nouvelle agence, l'année de mes 80 ans !"

66c5989e1019b00a21452a3cafdb4553.jpg