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vendredi, 30 septembre 2005
MICHEL HOUELLEBECQ ET RAËL, UNE HISTOIRE D'AMOUR

(Le prophète Raël, alias Claude Vorilhon, et Michel Houellebecq, invité d'honneur de la secte)
NEWS NEWS NEWS
LE DERNIER ROMAN DE MICHEL HOUELLEBECQ, "LA POSSIBILITE D'UNE ÎLE" (FAYARD), TRES CONTROVERSé, EST ECARTE DE LA LISTE DU PRIX GONCOURT. APPRENANT QUE L'AUTEUR AVAIT PASSÉ DU TEMPS DANS LA SECTE RAËL EN INVITÉ D'HONNEUR - IL EN A ETE NOMME "GRAND PRETRE" - ET QUE SON LIVRE MET EN SCÈNE UNE SECTE TRES RESSEMBLANTE A CES CELEBRES AMIS DES EXTRA-TERRESTRES - LES ELOHIMS-, DIFFICILE DE RÉSISTER À INFILTRER LES RAÉLIENS POUR VOIR : COMMENT UN ECRIVAIN FAMEUX PASSE DE LA REALITE A LA FICTION ?
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REPORTAGE EN ENVOYE CACHé (publié dans le Monde 2, septembre 2005)
" Vous avez de la chance ! Demain, vous allez être au premier rang, devant Raël. " Christian, un " guide numéro 3 ", 40 ans, tunique blanche, nous adresse un sourire cheese. Nous sommes quelques nouveaux venus au séminaire d’" éveil de la conscience " organisé par la secte début août, sur la Costa Brava. Nous sommes quelques nouveaux, -Cécile, une française de 25 ans, assez perdue, un grand punk allemand, quelques cadres aux aguets… - qui sortons de la file d’inscription, à l’entrée de la " Cave de l’amour " (en vérité une salle de restaurant avec quatre bureaux improvisés). Guide Christian, empressé, nous distribue des flyers : " Tu veux aller plus haut, plus loin, plus fort dans ta vie ? lit-on sur le carton. Alors, viens suivre l’enseignement du messager des Elohim. Viens passer une semaine avec Raël, le dernier des prophètes, le Socrate à l’ère de l’Internet et des biotechnologies. " Le raélien m’interpelle, embêté, car je ne connais personne : " Tu es arrivé comment ? Tu as été prévenu par qui ? " J’ai un scénario tout prêt.
L’idée d’infiltrer ce séminaire m’est venue après la lecture d’un post facétieux trouvé dans un blog (www.fluctuat.net). On y lisait ceci : " Depuis quelque temps, on voit Michel Houellebecq fricoter avec la secte de Claude Vorilhon, alias Raël. Vous vous demandez pourquoi ? Ne cherchez plus. Voici une brochure pour un de leurs récents tours en Thaïlande. " Sur le prospectus raélien diffusé par le blog, onze jeunes Thaïlandaises en bikini, entourées de " guides " bronzés, appellent les fidèles à rejoindre " une plage rêveuse de Pattaya ", haut lieu du tourisme sexuel de masse – et de " Plateforme ", le précédent roman (très SAS) de Houellebecq .
Les blogs ont volontiers l’humour potache. Mais l’information est là : Michel Houellebecq a approché la secte de Raël. L’écrivain a rejoint un raout publicitaire raélien, en décembre 2003, à l’hôtel du Golf de Crans-Montana, en Suisse, pour célébrer le trentième anniversaire de la rencontre entre le " prophète " Raël et les Elohim – des extraterrestres qui auraient cloné les humains il y a 25 000 ans, défiant Darwin et toute la théorie de l’évolution. A l’époque, Houellebebecq a déclaré dans L’Illustré de Lausanne que Raël était un " homme sympa, convivial "; les attaques contre la secte, un déferlement de " politiquement correct " ; et qu’il mettait la religion raélienne " sur le même plan que le christianisme ". Audacieux ! On apprenait aussi qu’il avait été l’invité d’honneur de Raël, et qu’il avait passé deux semaines avec la secte en Europe de l’Est. Difficile de résister à aller sur ses traces, incognito, comme un quidam, et voir la secte en action, de l'intérieur.
Depuis, le roman de Michel Houellebecq " La possibilité d’une île " (Fayard) a été publié, déchirant la critique et les médias. L’écrivain est-il le sombre prophète d’un monde déliquescent, où les femmes ne savent plus faire jouir les hommes et le clonage vient ? Ceux qui le détestent refusent-ils de se regarder dans son miroir ? Ou bien Houellebecq ne dépeint-il que les éructations maniaques du " beauf " qu’il serait, au fond, et qui n’aurait comme seul talent que de gratter ses plaies et d’étaler complaisamment son cynisme ? Avec l’arrivée de la période des prix littéraires, la polémique a redoublé.
"La possibilité d’une île " se présente comme un roman de science-fiction largement inspiré par les loufoqueries de la secte raélienne. Il raconte le clonage de "Daniel 1", le héros, et se déroule en partie dans une secte qui croit aux soucoupes volantes, les " Elohimites ", menée par un "prophète " et un savant fou qui prétend cloner les humains. À la fin du livre, Daniel se fait cloner et devient un " immortel ", comme le promet Raël à ses fidèles. En attendant, les trois quarts du roman se déroulent aujourd’hui, racontés par un auteur de sketchs à la Jean-Marie Bigard – ses sketchs : " Broute-moi la bande de Gaza (mon gros colon juif) ", " Parachutez des minijupes sur la Palestine " etc ... –, qui se présente comme "un observateur acéré de la réalité contemporaine ". Ayant lu " La possibilité d’une île " après mon reportage chez les Raëliens, et quoique n’étant pas critique littéraire, je me suis amusé à faire quelques allers-retours entre la réalité factuelle de la secte, ce héros très observateur et ce roman qui fait tant de bruit.
STAGE D’EVEIL
Nous sommes à Santa Susana, l’un des dortoirs à touristes de la Costa Brava. La plage bondée longe le métro grande banlieue, qui longe l’autoroute, où s’alignent les hôtels clapiers. Au milieu, l’Indalo Parc, un quatre étoiles bondé de trois cents lits. Tout le rez-de-chaussée en marbre simili, une salle de conférences de 500 sièges, un restaurant et des dizaines de chambres ont été loués par la secte. Cela ne semble pas aller fort pour les raéliens depuis que s’est dégonflé leur coup de bluff, le 26 décembre 2002, sur la naissance d’Eve, le " premier bébé cloné " – nous l’attendons toujours ! La France les ayant classés parmi les sectes à surveiller – catégorie escroquerie à la crédulité, registre ufologie (l’étude des soucoupes volantes) –, les raéliens doivent désormais se réunir là où on les accepte, en Espagne dans des hôtels pour congés payés, ou en Europe de l’Est.
Premiers contacts dans la Cave de l’amour, au bar eau minérale. Une cinquantaine de personnes vont et viennent. Des couples de 40 ans, des guides assez babas, des cadres solitaires, une ambiance bon enfant bien décrite par le roman. Mais plus vénale. Un Parisien, quarante ans, barbiche courte à la mode, se présentant comme un producteur de clips, s’inquiète : " Comment, tu n’as pas lu " Le Message donné par les extraterrestres " ? Achète le tome double. Il raconte la deuxième rencontre de Raël et des Elohim. "
C’est 20 €. Ajoutez 660 € la semaine en single à l’hôtel Indalo Parc, plus 150 € pour le stage d’" éveil " avec Raël.
La couverture de l’ouvrage, présenté comme " LE LIVRE QUI DIT LA VERITE ", montre une horde de clones verdâtres. Elle est barrée d’un gros titre en relief : " Le message donné par les extraterrestres. La science remplace enfin la religion. " Non content d’avoir fait plusieurs tours en soucoupe volante et rencontré les clones de Bouddha, Elie, Jésus-Christ et Mahomet sur la planète Elohim – le nom du dieu de la Bible, traduit par " Celui qui est venu du ciel " –, Raël, désigné par Yahvé en personne comme le nouveau messie, est revenu de l’espace transformé. Le voilà porteur d’une inquiétante prophétie politico-scientifique. En voici quelques principes :
" Géniocratie : ne seront éligibles que les individus ayant un coefficient intellectuel supérieur de 50 % à la moyenne et ne pourront être électeurs que ceux dont le coefficient [dépasse de] 10 % la moyenne. Gouvernement : ni le suffrage universel ni les sondages ne sont valables pour gouverner le monde. Seule est valable la génio-cratie et la démocratie sélective. Justice : tu n’hésiteras pas un seul instant entre les lois humaines et celles des Créateurs. "
Je passe sur l’eugénisme et l’" éducation chimique ". Ce message devra être répandu à l’humanité par une Eglise nouvelle, athée, menée par un " guide ": Raël en personne . Yahvé aurait précisé au nouveau " prophète " : " Le financement sera possible grâce à l’aide que vous obtiendrez de ceux qui croiront en vous, donc en nous, et qui seront sages et intelligents. ". Assez intelligents pour verser, comme tous les affiliés à la secte, entre 3 % et 7 % de leurs revenus après imposition.
CLONAGE EN DIRECT
Dans le roman de Houellebecq, nous sommes dans une version douce de la secte. Le héros Daniel 1, invité VIP, nous décrit d’une plume taquine une communauté florissante, sans idéologie inquiétante, menée par un prophète plus " homme à femmes qu'homme d’argent ", et n’ayant pas de problèmes avec la justice - contrairement à Raël, souvent poursuivi : notamment pour escroquerie à la crédulité – procès Casgha, contre les éditions Laffont en janvier 1991, perdu; ou incitation à la pédophilie, novembre 1997, perdu. C’est inattendu de la part de l'"observateur acéré " du roman qui, par ailleurs, au fil des pages, pourfend le monde entier : il s'en prend, en vrac, aux droits de l’homme, aux célébrités du show-business, aux Ford Corvette, à ce " grossier imbécile de Hegel ", à ce " médiocre Nabokov ", aux " pétasses ", à André Breton, un curieux inventaire - mais n'attaque jamais la secte.
Le livre pourtant emprunte au " Message donné par les extraterrestres " de Raël plusieurs grosses ficelles pour bâtir son histoire de science-fiction - que j’avoue n' avoir pas totalement comprise. Ainsi, Daniel 1 se fait cloner vingt-quatre fois, exactement comme Yahvé, le patriarche des Elohim. Le roman évoque encore une variété du " Conseil des Eternels " imaginé par Raël : les " Futurs " : " Le retour de l’Humide sera le retour de l’avènement des Futurs ", prédit Daniel 24, pas toujours très compréhensible. L’apocalypse et la fin de l’humanité sont des thèmes récurrents de la secte, Houellebecq joue aussi beaucoup sur cette trouvaille, même si la manière dont l’humanité disparaît reste très floue. Raël promet encore l’éternité à ses fidèles grâce au clonage, rendu possible par une " transmission de plan cellulaire ". "La possibilité d'une île" reprend l’idée. Son héros se fait cloner, devient éternel, sauf que l’opération s’appelle cette fois le " downloading " du " plan de vie ". Un grand moment poético-mathématique en fin d'ouvrage : " Je reconnaissais des tamis de Sierpinski, des ensembles de Mandelbrot […]. Au moment où j’eus l’impression que l’espace autour de moi se fragmentait en ensembles triadiques de Cantor, la silhouette disparut, le silence se fit total. Je n’entendis même plus ma respiration, et je compris alors que j’étais devenu l’espace ; j’étais l’univers, et j’étais l’existence phénoménale. "
Autre ressemblance : Raël a fait exécuter une petite maquette de la future " ambassade des Elohims ", attendus sur Terre en 2035 : une poêle à frire surmontée d’une piste d’atterrissage pour les soucoupes (dont le poster, à l’Indalo Parc, garnit l’entrée de la Cave de l’amour). Dans le roman, on retrouve cette ambassade pour extraterrestres. Elle apparaît, grandiose, au cours d’un spectacle musical en 3D. Aucun mot, cependant, sur la grotesque arnaque . Car d’après les observatoires sérieux des sectes, Raël et ses guides ont collecté 7 millions d’euros auprès des crédules et des fidèles pour réaliser la maquette en carton de l’ambassade, et recherchent 20 millions d’euros pour commencer les travaux. Cet argent, prétendument versé sur un fonds inviolable, a récemment été délesté de 1,5 million d’euros...
SOIRÉE CONTACT
Hôtel Indalo Parc. La soirée " contacts " s’échauffe. Passe un couple de quinquagénaires d’Orly, chemises blanches, visages épanouis. L’homme m’entreprend aussitôt : " Ah, il faut que tu viennes à nos réunions sur Paris. Nous sommes douze. Et toi que fais-tu ? – Je suis libraire ésotérique. – Il faut que tu vendes nos livres dans ta librairie ! " Une jolie femme à collier d’ange s’approche, me donne une enveloppe. A l’intérieur, six brins de laine et un dépliant bavard. On peut y lire : " La philosophie raélienne prône la liberté et la responsabilité sexuelle. Liberté ne signifie pas pour autant obligation. Il faudra être à l’écoute de toi, de tes désirs. Apprendre à dire “non” sans culpabilité et dire “oui” sans regrets ni blâme intérieur sont des étapes primordiales sur le plan sexuel. " On retrouve beaucoup de cette littérature, un peu réécrite, dans la présentation des " élohimites " du roman, comme dans leurs dialogues. Et voici la signification des brins de laine : " Blanc, tu ne cherches aucune rencontre sexuelle. Rouge, tu es disponible à toutes sollicitations. Vert, tu cherches une rencontre sexuelle avec relation suivie. Rose, tu es homosexuel(le). Violet, tu es bisexuel. Noir, tu es mineure. " Cette fois, plus question de soucoupe volante. D'ailleurs, les choses s'éclairent bientôt...
" Approchez, approchez ! " Un rasta torse nu, serré dans un saroual noir, monte sur une estrade. " Allez, les demoiselles. Approchez-vous. Allez, les nouvelles. Montez sur la scène avec nous ! " Quelques jeunes femmes s’approchent. Tout autour et tout amour, les guides numéros 2 et 3 – les numéros 1 sont les proches de Raël – s’empressent. Les raéliennes à collier d’ange les encouragent à faire un petit strip-tease. Les guides se tapent le coude. L’heure est au repérage des nouvelles recrues .
C’est alors que passe Brigitte Boisselier, la présidente des sociétés Clonaid et Clonapet (Clone ton chien : dans le roman de Houellebecq, Daniel 1 fait cloner Fox, son chien). C’est Brigitte Boisselier qui a annoncé, le 26 décembre 2002, à Hollywood, la naissance d’Eve, le premier bébé cloné. Sa photo, dans un prétendu laboratoire de biologie, en blouse blanche, le chignon serré, a fait le tour du monde. Une semaine. Bientôt, d’innombrables articles détaillaient le matériel ridicule du laboratoire, le bas niveau scientifique de ses membres. Des experts en biologie, qui s’y étaient présentés, en vain, démontaient l’esbroufe sur Internet. Mais la crédulité est éternelle...
Après deux semaines, Raël se félicitait cyniquement d’avoir obtenu " 500 millions de dollars de publicité gratuite ", grâce aux réactions " politiquement correctes " des médias - et cela, " que les annonces du docteur Boisselier soient vraies ou fausses ". " Même si Eve n’est jamais née, c’est “win win” [gagnant gagnant] à tous les coups ", déclara, jovial, Raël à la chaîne américaine NBC.
Dans les mois qui ont suivi, on apprenait que Clonaid avait été fondé par Raël en 1997, et que les adresses " IP " entre la société et la secte communiquaient. Plus inquiétant : il y a eu un appel à candidatures auprès des " anges raéliens " pour être "mères porteuses" de futurs clones. Les observatoires des sectes ont parlé de "dons d’ovules" par des jeunes femmes. Bientôt, des informations ont filtré, évoquant un couple homosexuel prêt à offrir 2 millions de dollars aux raëliens pour un clonage. Un avocat américain a demandé à Clonaid de faire renaître son fils de 10 mois, décédé. Il aurait payé Brigitte Boisselier 5 000 dollars par mois pour évaluer des échantillons d’ADN de l’enfant. Mais rien n'a suivi. Et pour cause : Brigitte Boisselier travaille dans un laboratoire indigent, où, disent des observateurs acérés, la première pièce n’est même pas stérile. Qu’importe. Elle s’en servira pour filmer une " visite virtuelle " du laboratoire, diffusée aux raéliens de base. Le local sera, finalement, interdit d’accès à Brigitte Boisselier par la justice américaine.
RETOUR AU ROMAN
Dans " La possibilité d’une île " par contre, "Savant", le chercheur responsable du clonage, dispose d’un laboratoire ultramoderne. Mais on peut se demander si le " downloading " de Daniel 1 par la secte n’est pas, ici aussi, une arnaque. Devenu le clone Daniel 25, il tient des propos très incohérents (qui n’aident pas à la compréhension de l’histoire) : " Même si Marie 23, même si l’ensemble des néohumains et moi-même n’étions, comme il m’arrivait de le soupçonner, que des fictions logicielles, la prégnance même de ces fictions démontrait l’existence d’un ou plusieurs IGUS (que leur nature soit biologique, numérique ou intermédiaire). L’existence elle-même d’un IGUS suffisait à établir qu’une décrue s’était produite, à un moment de la durée, au sein du champ des potentialités innombrables. "
Après avoir déclaré vouloir cloner un " mammouth laineux " – un objectif écarté par Houellebecq –, Brigitte Boisselier lance, en association avec Raël, la société Clonapet – Clone ton chien – qui n’a jamais cloné le moindre animal. L'arnaque est totale, un nouveau public crédule recherché : les amis des bêtes. N’oublions pas que la petite collégiale raélienne s’est associée, en 1993, avec l’imposante secte Moon et l’Eglise de scientologie pour lever les interdits sur les activités des sectes en France et "assurer la défense de la liberté de conscience et de religion ".
Dans " La possibilité d’une île ", aucun de ces sujets fâcheux n’est abordé. On comprend mal comment cette secte à voitures de sport, entourée de beautés pas farouches, fonctionne. Mais elle réussit un grand coup d’esbroufe : le faux clonage du " prophète ", remplacé par son fils, en direct pendant un show télévisé. Joies de la science-fiction, le monde entier marche, ébloui par cette première scientifique. Personne ne soupçonne l’arnaque, ou ne s'inquiéte du clonage d'un humain par une secte. Aucune contre-enquête. Aucune réaction des milieux scientifiques. A la fin du roman, l’Eglise élohimite triomphe, nouvelle religion scientiste ridiculisant les vieux mythes chrétiens par son positivisme. Elle recrute " 700 000 membres ", rivalisant bientôt avec l’Eglise catholique elle-même, suite à l’astucieuse idée d’envoyer des prostituées et des " anges " animer les cérémonies. C’est l’" Action Donnez du sexe aux gens’", hélas à peine décrite.
Ce soir là, Brigitte Boisselier porte une courte robe noire. Elle a teint ses cheveux blond platine. Une nouvelle recrue, un gaillard de vingt ans son cadet, hippie très bien peigné, l’accompagne partout. Bizarrement, personne ne lui parle. J’apprends que sa cote est à la baisse dans la secte. Un fidèle, trompé, a écrit une lettre ouverte au " prophète " pour que Clonaid délivre le secret du clonage à l’humanité. Raël a répondu : " S’il s’avérait que c’était un canular, cela n’engagerait que la responsabilité et la parole de Brigitte. " (revue raélienne Contact, n° 272, mai 2005). Boisselier la reine du clonage, le fusible ?
RAËL SUR SCÈNE
Dimanche matin. Raël parle d’abondance, cintré dans son éternelle veste de satinette blanche surépaulée, la houppette de cheveux dressée – son antenne pour capter les Elohim, " comme le Samson de la Bible ", a-t-il expliqué. 520 personnes l’écoutent gentiment. 520 raéliens européens, pour 459 millions d’habitants, l’Eglise raélienne est vraiment une toute petite secte. Raël sourit aux nouvelles recrues placées au premier rang, et lance à la salle : " Vous savez pourquoi vous êtes ici ? " – " Oui, oui. Pour être avec toi ! " lance à mes côtés un dadais de quarante balais, un zélote. " Non. Vous êtes ici pour la quête spirituelle ! ", s’exclame Raël.
Il va tenir la scène une heure, un one-man-show lamentable et difficile. Il s’exclame plusieurs fois : " Prenez des notes, car c’est puissant ce que je vais vous dire ! " Il brode sur le thème " Rien n’arrêtera la Science ", multipliant les blagues didactiques : " Avant la Science, les femmes allaient au lavoir. Entre l’être et le lavoir, il faut choisir, ha ha ha! ". Car il rit de ses bons mots - comme le héros humoriste de Houellebecq.
Dans le roman, le portrait du " prophète " en crooner raté, beauf branché à la recherche d’un coup médiatique, est assez fidèle. D’ailleurs, il lasse vite : à trop décrire les " beaufs " dans ses livres, à s'y complaire, Houellebecq ne leur échappe pas. Dans la réalité, Raël est encore plus nul. Par exemple, lorsqu’il démarre sur l’un de ses sujets favoris : les réalisations futures de la "Science" : " Je préférerais accueillir un être mi-araignée mi-homard, qui aurait la conscience d’un Gandhi, que d’accueillir Adolf Hitler, dont l’apparence humaine cache une absence totale de conscience ".
Ou encore : " La spiritualité est la façon d’utiliser la petite glande semi-liquide de notre cerveau pour se connecter avec l’environnement et avec l’infini. "
" Bravo Raël. Tu es notre prophète ! ", s’emporte le zélote à mes côtés. S'ils me découvrent, il faudra se méfier de celui-là.
Claude, un " universitaire " canadien, monte alors sur scène – il rappelle tout à fait le " Savant " du roman. L'homme nous prévient avec solennité : il va nous expliquer comment fonctionnent notre conscience et nos désirs, rien que celq. Pour ce faire, il lance un film, un soap caricatural petit budget que nous allons subir pendant trois jours. Voici le scénario : l’héroïne, une photographe mal remise d’une union ratée, fait un reportage sur un mariage. À peine voit-elle les époux, des souvenirs de son échec amoureux l’assaillent. Aussitôt, nous entrons dans son cerveau où une animation mmontre une broussaille de neurones câblant la " pensée négative ". Un savant en blouse blanche, genre pub pour dentifrice, apparaît alors pour dire : " Elle renforce ses circuits neuronaux de souffrance. " Voilà que l’héroïne éprouve, tout d’un coup, du désir pour un inconnu. Vite, des petits bonshommes verts en 3D sautillent autour d’elle. " Ce sont les hormones et les peptides qui mènent nos désirs ", décrypte le savant au sourire cheese.
Ces fadaises sociobiologiques nous occuperont la moitié du stage. Il est amusant de retrouver de larges extraits de ces démonstrations, un peu réécrites, et revendiquées, dans "La possibilité d’une île". Voyez l’exposé idiot de " Savant " sur le grammage de "la matière" au milieu du livre : " L’être humain, c’est de la matière plus de l’information. La composition de cette matière nous est aujourd’hui connue, au gramme près : il s’agit d’éléments chimiques simples, déjà largement présents dans la nature inanimée. L’information aussi nous est connue, au moins dans son principe : elle repose entièrement sur l’ADN, celui du noyau et des mitochondries. " Nous avons droit à plusieurs pages de ces devoirs de seconde B dans " La possibilité d'une île" – le polycopié pour débutant, la fiche technique, le digest, le style "dépliant" constituent une véritable manie chez Houellebecq. En même temps, Daniel 1 le héros apprécie beaucoup les conseils de méthode Coué professés par "Savant" pour désactiver les " circuits négatifs" et " s’ouvrir à la pensée positive " : " Mais, chose encore plus remarquable, un circuit neuronal fréquemment emprunté devenait, par suite de différentes accumulations ioniques, de plus en plus facile à emprunter. Il y avait en somme auto-renforcement progressif, et cela valait pour tout, les idées, les addictions, les humeurs. Le phénomène se vérifiait pour les réactions psychologiques individuelles comme pour les relations sociales. " Un biologisme inquiétant - une constance chez Houellebecq, déjà dans "Les particules élémentaires" il passe son temps à damner la sexualité, malédiction biologique que nous partageons "avec les rats et les macaques", et "les salopes" (les féministes et les soixante-huitardes qui aiment le sexe; et meurent toutes dans d'affreuses souffrances).
LES ANGES DE RAËL
Hôtel Indalo Parc ; au quatrième jour. Après la méditation du matin – " Pénétrez au centre de votre cerveau ordinateur, en spirale, dans le sens des aiguilles d’une montre... " –, Raël reprend la parole. Près d’une heure de Science. Ce matin, plusieurs appels ont été lancés aux femmes " intéressées à rejoindre les " Anges ". " Un panneau énigmatique appelle les " Jeunes Femmes Cordons dorés à l’Hôtel Florida ". Une courte visite dans un hôtel adjacent à Info-Secte [banque d’informations canadienne sur les mouvements sectaires] confirme qu’il existe un ordre des anges raéliens. Ces femmes signent toutes un contrat de discrétion sur les activités du " prophète ". Elles seraient chargées d’activités variées : entourer Raël et ses guides, se montrer " gentilles " avec les nouveaux venus pendant les stages, vendre des livres... Dominique Saint Hilaire, une raélienne déçue, a donné quelques précisions sur cet ordre, en décembre 2002, à une télévision québecquoise – TVA –, rappelant que beaucoup d’" histoires d’anges " avaient mal tourné. Raël l’a attaquée en procès. Il a été débouté. Que dit-elle ? Extraits : " L’Ordre des anges [...], c’est soi-disant un message de Iahvé à Raël. [...] Elles s’engagent à servir le prophète, et surtout les Elohim lorsqu’ils viendront. [...] Mais comme l’Ordre des anges a eu un très gros succès, Raël a créé un autre ordre, les Cordons dorés. Ce sont de jolies jeunes filles généralement, en dessous de 30 ans, 25 ans [...]. Il en repère une, et hop : elle a un cordon doré ! Elle est habilitée à le servir [...]. Quand il y a un repas officiel, vous voyez un tas de jolies filles. Elles ont toutes un petit cordon doré, une, deux ou trois plumes, et elles peuvent le servir de plus près [...]. "
Dans " La possibilité d’une île ", les " anges " font partie du décor. Elles attendent en silence le bon vouloir du " prophète ". Le lecteur ne sait rien de ce qu’elles pensent ; comment elles arrivent là ; jusqu’où elles sont manipulées par la secte. Ce sont des personnages de seconde zone, littérairement, qui font des fellations - dans tous les romans de Houllebecq les scènes de sexe sont des fellations, rien d'autre. Elles rappellent assez les jeunes femmes décoratives de Thaïlande dans "Plateforme", quand le héros, Michel, un autre "observateur acéré", visite des bordels de filles numérotées, ne voit rien de la violence des lieux, rien des proxénètes et des sourires forcés, et faisait jouir les prostituées. Dans "La possibilité d'une île", quelques pages assez " Harlequin Rouge " évoquent les " anges " de la secte : des " jeunes filles [...] de toutes les races de la terre ", vêtues " en tunique transparente " ou en " bustier de latex noir " contemplent le prophète " avec " adoration et désir ". C’est très nunuche et rappelle beaucoup la scène racontée par Raël, quand, sur la planète des Elohim, Yahvé lui offre " trois types de femmes idéaux dans sa race", six femmes clonées – dans le roman, elles sont douze. Juste après cette scène, dans le roman, chaque jeune fille se soumet aux désirs du prophète au premier appel. Le romancier nous décrit peut-être ici le cœur du but recherché par les guides de la secte. Car le mardi midi, juste après le stage d’" éveil ", une organisatrice raélienne bat le rappel. Elle lance, inquiète, devant les " guides " qui font la cour aux nouvelles recrue : " Nous avons eu des plaintes de l’hôtel [...]. Il faut arrêter de se laisser aller à la piscine [...], de se toucher les seins, de se toucher intimement. "
MESSE DE L’AMOUR
Ce vendredi soir, c’est la " soirée sensuelle " – que certains appellent la " messe de l’amour ". La salle de conférences est couverte de draps. Musique lounge, partout, des matelas – et, dessus, des raëliens. Tous se sont faits beaux : chemises blanches, bijoux, robes fendues, grand maquillage. Ils discutent, accroupis, se caressent, se massent. Des couples arrivent, torse nu, portant des serviettes. Ils se posent, assez contents. Une bonne moitié des couples a profité, semble-t-il, de ce stage d’" éveil ". Quelques infidélités ont été commises. Remarquez, ils cotisent pour cela.
Pendant ce temps, à l’entrée de la salle, une vingtaine de nouveaux attendent. Surtout des hommes. De temps en temps, un " ange" en frous frous vient s’asseoir sur leurs genoux, pour leur jeter un regard intense. Elles vont les amener, un à un, vers la petite estrade, sur un grand fauteuil où quelques jeunes femmes vont les fêter d'un flirt tendre. Ensuite, ils se feront un peu masser. C'est mon tour. Je décline gentiment.
Ce soir, ils auront tous droit à leur quart d'heure d'amour.
11:05 Publié dans ENQUÊTES | Lien permanent | Envoyer cette note



