mercredi, 17 septembre 2008

MICHEL HOUELLEBECQ ET LA SECTE RAËL. UNE COMPLICITE TROUBLE, UN ROMAN LABORIEUX, UN TRES MAUVAIS FILM.

(Le prophète Raël, alias Claude Vorilhon, et Michel Houellebecq, invité d'honneur de la secte, décembre 2003)

NEWS NEWS NEWS. 812 entrées le premier jour pour 10 copies, une pluie d'articles accablés par "l'ineptie du scénario" ou "la mise en scène inexistante" :  le film de Michel Houellebecq "La possibilité d'une île", tiré de son quatrième roman (chez Fayard), est sorti mercredi dernier en salle. Cela fait quatre ans que l'écrivain, après avoir été lâché par plusieurs producteurs, courageusement, s'emploie à le mener à terme. Présenté à la mi-août au festival de Locarno, il a aussitôt été étrillé par la presse internationale - et l'est maintenant en France, de l'Express à Libération, en passant par le Monde : "navet", "nul", "défilé d'images monté sans vie, sans rythme, sans vie, sans rien", "ennuyeux à périr", "impossibilité d'un film", les critiques se montrent féroces - et unanimes. Peu d'écrivains ont réussi ce périlleux passage à la mise en scène - excepté, récemment, Yann Moix avec "Podium".
Ayant appris à l'époque de la sortie de "La  possiblité d'une île" (Fayard) que Michel Houellebecq avait été l'invité d'honneur de la secte RAËL (
pour qui les hommes sont des clones des extra-terrestres Elohim venus en soucoupe volante et Raël leur prophète), et lu le livre qui décrit une secte très ressemblante (l'église Elohimite), j'avais infiltré les Raëliens pendant une semaine, pour voir comment l'écrivain passait de la réalité à la fiction. Depuis, Michel Houellebecq a été nommé "grand prètre" des Raëliens pour avoir écrit son roman et soutenu leur appel à cloner des humains et des chiens dans leurs laboratoires - qui s'est révélé une escroquerie.


medium_rael_2.jpgREPORTAGE EN ENVOYE CACHé
(publié dans le Monde 2, septembre 2005)

" Vous avez de la chance ! Demain, vous allez être au premier rang, devant Raël. " Christian, un " guide numéro 3 ", 40 ans, tunique blanche, nous adresse un sourire cheese. Nous sommes quelques nouveaux venus au séminaire d’"éveil de la conscience " organisé par la secte début août, sur la Costa Brava. Nous sommes quelques nouveaux, - Cécile, une française de 25 ans, assez perdue, un grand punk allemand, quelques cadres aux aguets… - qui sortons de la file d’inscription, à l’entrée de la " Cave de l’amour " - en vérité une salle de restaurant avec quatre bureaux improvisés.
Le guide Christian, empressé, nous distribue des flyers : " Tu veux aller plus haut, plus loin, plus fort dans ta vie ? lit-on sur le carton. Alors, viens suivre l’enseignement du messager des Elohim. Viens passer une semaine avec Raël, le dernier des prophètes, le Socrate à l’ère de l’Internet et des biotechnologies. " Le raëlien m’interpelle, embêté, car je ne connais personne : " Tu es arrivé comment ? Tu as été prévenu par qui ? " J’ai un scénario tout prêt, monté depuis Paris.
L’idée d’infiltrer ce séminaire m’est venue après la lecture d’un post facétieux trouvé dans un blog (www.fluctuat.net). On y lisait ceci : " Depuis quelque temps, on voit Michel Houellebecq fricoter avec la secte de Claude Vorilhon, alias Raël. Vous vous demandez pourquoi ? Ne cherchez plus. Voici une brochure pour un de leurs récents tours en Thaïlande. " Sur le prospectus raélien diffusé par le blog, onze jeunes Thaïlandaises en bikini, entourées de guides raëliens bronzés, appellent les fidèles à rejoindre " une plage rêveuse de Pattaya ", haut lieu du tourisme sexuel de masse – et de "Plateforme" (Flammarion), le précédent roman de Houellebecq, très style SAS. Les blogs ont volontiers l’humour potache. Mais l’information est là : Michel Houellebecq a approché la secte de Raël. L’écrivain a rejoint un raout publicitaire raélien en décembre 2003, à l’hôtel du Golf de Crans-Montana en Suisse, pour célébrer le trentième anniversaire de la rencontre entre le "prophète" Raël et les Elohim – des extraterrestres qui auraient cloné les humains il y a 25 000 ans, défiant Darwin et toute la théorie de l’évolution. A l’époque, Houellebebecq a déclaré dans L’Illustré de Lausanne que Raël était un "homme sympa, convivial", les attaques contre la secte un déferlement de " politiquement correct", et qu’il mettait la religion raélienne "sur le même plan que le christianisme". Audacieux. On apprenait aussi qu’il avait été l’invité d’honneur de Raël, et qu’il avait passé deux semaines avec la secte en Europe de l’Est. Difficile de résister à aller sur ses traces, incognito, comme un quidam, et voir la secte en action, de l'intérieur - puis de comparer avec le roman. Cela changerait des critiques littéraires courantes.
Depuis, le roman de Michel Houellebecq "La possibilité d’une île" (Fayard) a été publié, divisant la critique et les médias. L’écrivain est-il comme il l''affirme le sombre prophète d’un monde déliquescent, où les femmes ne savent plus faire jouir les hommes et le clonage vient ?  Ceux qui le détestent refusent-ils de se regarder dans son miroir ? Ou bien Houellebecq ne dépeint-il que les éructations maniaques du "beauf" qu’il serait au fond - comme le sont Bruno, Michel et Daniel, les héros de ses trois derniers romans -  et qui n’aurait comme seul talent que d’étaler complaisamment son cynisme ? Avec l’arrivée de la période des prix littéraires, la polémique a redoublé. En tout cas, "La possibilité d’une île " se présente comme un roman de science-fiction largement inspiré par les loufoqueries de la secte raélienne. Il raconte le clonage de "Daniel 1", le héros, et se déroule en partie dans une secte qui croit aux soucoupes volantes, les " Elohimites ", menée par un prophète" qui prétend cloner les humains. À la fin du livre, Daniel se fait cloner et devient un "immortel", comme le promet Raël à ses fidèles - il a fondé une prétendu laboratoire de clonage. En attendant, les trois quarts du roman se déroulent aujourd’hui, racontés par un auteur comique façon Jean-Marie Bigard – ses sketchs s'appellent " Broute-moi la bande de Gaza (mon gros colon juif) ", " Parachutez des minijupes sur la Palestine " –, qui se présente comme "un observateur acéré de la réalité contemporaine ". Ayant lu " La possibilité d’une île " après mon reportage chez les Raëliens, et quoique n’étant pas critique littéraire - je dirais juste "confus et rasoir" -  je me suis amusé à faire quelques allers-retours entre la réalité factuelle de la secte, ce héros observateur et le roman.

STAGE D’EVEIL

Nous sommes à Santa Susana, l’un des dortoirs à touristes de la Costa Brava. La plage bondée longe le métro grande banlieue, qui longe l’autoroute, où s’alignent les hôtels clapiers. Au milieu, l’Indalo Parc, un quatre étoiles bondé de trois cents lits. Tout le rez-de-chaussée en marbre simili, une salle de conférences de 500 sièges, un restaurant et des dizaines de chambres ont été loués par la secte. Cela ne semble pas aller fort pour les raëliens depuis que s’est dégonflé leur coup de bluff sur la naissance d’Eve, le "premier bébé cloné" - c'était le 26 décembre 2002, nous l’attendons toujours. La France les ayant classés parmi les sectes à surveiller – catégorie escroquerie à la crédulité, registre ufologie (l’étude des soucoupes volantes) –, les raëliens doivent désormais se réunir là où on les accepte, en Espagne dans des hôtels pour congés payés, ou en Europe de l’Est.
Premiers contacts dans la Cave de l’amour, au bar eau minérale. Une cinquantaine de personnes vont et viennent. Des couples de 40 ans, des guides à l'allure baba, des cadres solitaires, une ambiance bon enfant bien décrite par le roman. Mais plus vénale. Un guide, quarante ans, barbiche courte à la mode, se présentant comme un producteur de clips, s’inquiète : " Comment, tu n’as pas lu " Le Message donné par les extraterrestres " ? Achète le tome double. Il raconte la deuxième rencontre de Raël et des Elohim. "
C’est 20 €. Ajoutez 660 € la semaine en single à l’hôtel Indalo Parc, plus 150 € pour le stage d’" éveil " avec Raël. La couverture de l’ouvrage, présenté comme "Le livre qui dit la vérité", montre une horde de clones verdâtres. Elle est barrée d’un gros titre en relief : "Le message donné par les extraterrestres. La science remplace enfin la religion." Non content d’avoir fait plusieurs tours en soucoupe volante et rencontré les clones de Bouddha, Elie, Jésus-Christ et Mahomet sur la planète Elohim – le nom du dieu de la Bible, traduit par " Celui qui est venu du ciel " –, Raël, désigné par Yahvé en personne comme le nouveau messie, est revenu de l’espace transformé. Le voilà investi d’une inquiétante prophétie politico-scientifique. En voici quelques intéressants principes.
"Géniocratie : ne seront éligibles que les individus ayant un coefficient intellectuel supérieur de 50 % à la moyenne et ne pourront être électeurs que ceux dont le coefficient [dépasse de] 10 % la moyenne.
Gouvernement : ni le suffrage universel ni les sondages ne sont valables pour gouverner le monde. Seule est valable la génio-cratie et la démocratie sélective.
Justice : tu n’hésiteras pas un seul instant entre les lois humaines et celles des Créateurs."
Passons sur l’eugénisme rampant et l’"éducation chimique ". Ce fort message devra être répandu à l’humanité par une Eglise nouvelle, athée, menée par un "guide": Raël en personne. Yahvé aurait précisé au nouveau "prophète" : " Le financement sera possible grâce à l’aide que vous obtiendrez de ceux qui croiront en vous, donc en nous, et qui seront sages et intelligents. ". Assez intelligents pour verser, comme tous les affiliés à la secte présents ici, entre 3 % et 7 % de leurs revenus après imposition.
CLONAGE EN DIRECT

Dans le roman de Michel Houellebecq, nous sommes dans une version douce de la secte. Le héros Daniel 1, invité VIP chez les Elohimites, nous décrit d’une plume taquine une communauté florissante, sans idéologie inquiétante, menée par un prophète plus " homme à femmes qu'homme d’argent ", et n’ayant pas de problèmes avec la justice - contrairement à Raël, souvent poursuivi : notamment pour escroquerie à la crédulité (procès Casgha, contre les éditions Laffont en janvier 1991, perdu), et incitation à la pédophilie (novembre 1997, perdu). C’est inattendu de la part de l'"observateur acéré" du roman qui, par ailleurs, au fil des pages, poursuit le monde entier des ses diatribes. Il s'en prend, en vrac, aux droits de l’homme, à plusieurs célébrités du show-business, aux Ford Corvette, à ce "grossier imbécile de Hegel ", à ce "médiocre Nabokov", aux "pétasses", à  André Breton - un curieux inventaire, mais n'attaque jamais la secte.
Le livre pourtant emprunte au " Message donné par les extraterrestres " de Raël plusieurs grosses ficelles pour bâtir son histoire de science-fiction - que j’avoue n' avoir pas totalement comprise. Ainsi, Daniel 1 se fait cloner vingt-quatre fois, exactement comme le patriarche des Elohim selon Raël. Le roman évoque encore une variété du "Conseil des Eternels" décrit pas la secte, appelé "les Futurs " : " Le retour de l’Humide sera le retour de l’avènement des Futurs ", prédit le héros Daniel 24, pas toujours très compréhensible. L’apocalypse et la fin de l’humanité constituent des thèmes récurrents de la secte, Houellebecq joue aussi beaucoup sur cette trouvaille, même si la manière dont l’humanité disparaît reste très floue. Raël promet encore l’éternité à ses fidèles grâce au clonage, rendu possible par une "transmission de plan cellulaire". "La possibilité d'une île" reprend l’idée, son héros se fait cloner, devient éternel, sauf que l’opération s’appelle cette fois le " downloading " du " plan de vie ". Un grand moment poético-mathématique en fin d'ouvrage : "Je reconnaissais des tamis de Sierpinski, des ensembles de Mandelbrot […]. Au moment où j’eus l’impression que l’espace autour de moi se fragmentait en ensembles triadiques de Cantor, la silhouette disparut, le silence se fit total. Je n’entendis même plus ma respiration, et je compris alors que j’étais devenu l’espace ; j’étais l’univers, et j’étais l’existence phénoménale. "
Autre ressemblance : Raël a fait exécuter une petite maquette de la future " ambassade des Elohims ", attendus sur Terre en 2035 : une poêle à frire surmontée d’une piste d’atterrissage pour les soucoupes volantes - dont le poster, à l’Indalo Parc, garnit l’entrée de la Cave de l’amour. Dans le roman, on retrouve cette ambassade pour extraterrestres. Elle apparaît, grandiose, au cours d’un spectacle musical en 3D. Aucun mot, cependant, sur la grotesque arnaque. Car d’après les observatoires sérieux des sectes, Raël et ses guides ont collecté 7 millions d’euros auprès des crédules et des fidèles pour réaliser la maquette en carton de l’ambassade - et recherchent 20 millions d’euros pour commencer les travaux. Cet argent, prétendument versé sur un fonds inviolable, a récemment été délesté de 1,5 million d’euros.

SOIRÉE CONTACT
Hôtel Indalo Parc. La soirée " contacts " s’échauffe. Passe un couple de quinquagénaires d’Orly, chemises blanches, visages épanouis. L’homme m’entreprend aussitôt : " Ah, il faut que tu viennes à nos réunions sur Paris. Nous sommes douze. Et toi que fais-tu ? – Je suis libraire ésotérique. – Il faut que tu vendes nos livres dans ta librairie ! " Une jolie femme à collier d’ange s’approche, me donne une enveloppe. A l’intérieur, six brins de laine et un dépliant bavard. On peut y lire : " La philosophie raélienne prône la liberté et la responsabilité sexuelle. Liberté ne signifie pas pour autant obligation. Il faudra être à l’écoute de toi, de tes désirs. Apprendre à dire “non” sans culpabilité et dire “oui” sans regrets ni blâme intérieur sont des étapes primordiales sur le plan sexuel. " On retrouve beaucoup de cette littérature, un peu réécrite, dans la présentation des " élohimites " du roman, comme dans leurs dialogues. Et voici la signification des brins de laine : " Blanc, tu ne cherches aucune rencontre sexuelle. Rouge, tu es disponible à toutes sollicitations. Vert, tu cherches une rencontre sexuelle avec relation suivie. Rose, tu es homosexuel(le). Violet, tu es bisexuel. Noir, tu es mineure." Cette fois, plus question de soucoupe volante.
"Approchez, approchez !" Un solide rasta torse nu, serré dans un saroual noir, monte sur une estrade. " Allez, les demoiselles. Approchez-vous. Allez, les nouvelles. Montez sur la scène avec nous ! " Quelques jeunes femmes s’approchent. Tout autour et tout amour, les guides numéros 2 et 3 – les numéros 1 sont les proches de Raël – s’empressent. Les raéliennes à collier d’ange les encouragent à faire un petit strip-tease. Les guides se tapent le coude. L’heure est au repérage des nouvelles recrues... C’est alors que passe Brigitte Boisselier, la présidente des sociétés Clonaid et Clonapet ("Clone ton chien", dans le roman de Houellebecq, Daniel 1 fait cloner Fox, son chien). C’est Brigitte Boisselier qui a annoncé en 2002, à Hollywood, la naissance d’Eve, le premier bébé cloné. Sa photo, dans un prétendu laboratoire de biologie, en blouse blanche, le chignon serré, a fait le tour du monde. Une semaine. Bientôt, d’innombrables articles détaillaient le matériel ridicule du laboratoire, le bas niveau scientifique de ses membres. Des experts en biologie, qui s’y étaient présentés, en vain, démontaient l’esbroufe sur Internet. Mais la crédulité est éternelle...

Après deux semaines, Raël se félicitait cyniquement d’avoir obtenu "500 millions de dollars de publicité gratuite ", grâce aux réactions " politiquement correctes " des médias - et cela, " que les annonces du docteur Boisselier soient vraies ou fausses ". "Même si Eve n’est jamais née, c’est “win win” [gagnant gagnant] à tous les coups ", déclara, jovial, Raël à la chaîne américaine NBC. Dans les mois qui ont suivi, on apprenait que Clonaid avait été fondé par Raël en 1997, et que les adresses IP entre la société et la secte communiquaient. Plus inquiétant : un appel à candidatures a circulé auprès des "anges raëliens" pour être les mères porteuses de futurs clones. Les observatoires des sectes ont parlé de "dons d’ovules" par des jeunes femmes. Bientôt, des informations ont filtré, évoquant un couple homosexuel prêt à offrir 2 millions de dollars aux raëliens pour un clonage. Un avocat américain a demandé à Clonaid de faire renaître son fils de 10 mois, décédé. Il aurait payé Brigitte Boisselier 5 000 dollars par mois pour évaluer des échantillons d’ADN de l’enfant. Mais rien n'a suivi. Et pour cause : Brigitte Boisselier travaille dans un laboratoire indigent, où, disent des observateurs acérés, la première pièce n’est même pas stérile. Qu’importe. Elle s’en servira pour filmer une "visite virtuelle" du laboratoire, diffusée aux raëliens de base. Le local sera, finalement, interdit d’accès à Brigitte Boisselier par la justice américaine.

RETOUR AU ROMAN
Dans " La possibilité d’une île " par contre, "Savant", le chercheur responsable du clonage, dispose d’un laboratoire ultramoderne. Mais on peut se demander si le "downloading" du plan de vie de Daniel 1 par la secte n’est pas, ici aussi, une arnaque. Devenu le clone Daniel 25, il tient des propos incohérents qui n’aident pas à la compréhension de l’histoire : "Même si Marie 23, même si l’ensemble des néohumains et moi-même n’étions, comme il m’arrivait de le soupçonner, que des fictions logicielles, la prégnance même de ces fictions démontrait l’existence d’un ou plusieurs IGUS (que leur nature soit biologique, numérique ou intermédiaire). L’existence elle-même d’un IGUS suffisait à établir qu’une décrue s’était produite, à un moment de la durée, au sein du champ des potentialités innombrables." Ha bon ?
Après avoir déclaré vouloir cloner un "mammouth laineux" – un objectif écarté par Houellebecq –, Brigitte Boisselier lance en association avec Raël la société Clonapet – qui n’a jamais cloné le moindre animal.  Un nouveau public crédule est recherché, les amis des bêtes prêts à débourser. N’oublions pas que la petite collégiale raélienne s’est associée, en 1993, avec l’imposante secte Moon et l’Eglise de scientologie pour lever les interdits sur les activités des sectes en France et "assurer la défense de la liberté de conscience et de religion ".
Dans " La possibilité d’une île ", aucun de ces sujets fâcheux n’est abordé. On comprend mal comment cette secte à voitures de sport, entourée de beautés pas farouches, fonctionne. Mais elle réussit un grand coup d’esbroufe, le faux clonage du " prophète ", remplacé par son fils, en direct, pendant un show télévisé. Joies de la science-fiction, le monde entier marche, ébloui par cette première scientifique. Personne ne soupçonne l’arnaque, ou ne s'inquiéte du clonage d'un humain par une secte. Aucune contre-enquête. Aucune réaction des milieux scientifiques. A la fin du roman, l’Eglise élohimite triomphe, nouvelle religion scientiste ridiculisant les vieux mythes chrétiens par son positivisme. Elle recrute " 700 000 membres ", rivalisant bientôt avec l’Eglise catholique elle-même, suite à l’astucieuse idée d’envoyer des prostituées et des " anges " animer les cérémonies. C’est l’" Action Donnez du sexe aux gens’", hélas à peine décrite.
Ce soir là, Brigitte Boisselier porte une courte robe noire. Elle a teint ses cheveux blond platine. Une nouvelle recrue, un gaillard de vingt ans son cadet, hippie bien peigné, l’accompagne partout. Bizarrement, personne ne lui parle. J’apprends que sa cote est à la baisse dans la secte. Un fidèle, trompé, a écrit une lettre ouverte au " prophète " pour que Clonaid délivre le secret du clonage à l’humanité. Raël a répondu : " S’il s’avérait que c’était un canular, cela n’engagerait que la responsabilité et la parole de Brigitte. " (revue raélienne Contact, n° 272, mai 2005). Boisselier la reine du clonage, le fusible ?
RAËL SUR SCÈNE
Dimanche matin. Raël parle d’abondance, cintré dans son éternelle veste de satinette blanche surépaulée, houppette de cheveux dressée – son antenne pour capter les Elohim, " comme le Samson de la Bible ", a-t-il expliqué. 520 personnes l’écoutent gentiment. 520 raéliens européens, pour 459 millions d’habitants, l’Eglise raélienne se révèle une toute petite secte. Raël sourit aux nouvelles recrues placées au premier rang, et lance à la salle : " Vous savez pourquoi vous êtes ici ? " – " Oui, oui. Pour être avec toi ! " lance à mes côtés un dadais de quarante balais, un zélote. "Non. Vous êtes ici pour la quête spirituelle !", s’exclame Raël. Il va tenir la scène une heure, un one-man-show difficile. Il s’exclame plusieurs fois : " Prenez des notes, car c’est puissant ce que je vais vous dire !" Il brode sur le thème " Rien n’arrêtera la Science ", multipliant les blagues didactiques : " Avant la Science, les femmes allaient au lavoir. Entre l’être et le lavoir, il faut choisir, ha ha ha! ". Car il rit de ses bons mots - comme le héros humoriste de Houellebecq.
Dans le roman, le portrait du " prophète " en crooner raté, beauf branché à la recherche d’un coup médiatique, est assez fidèle. D’ailleurs, il lasse vite : à trop décrire des beaufs cyniques dans ses livres, Houellebecq ne leur échappe pas. Dans la réalité, Raël est encore plus nul. Par exemple, lorsqu’il démarre sur l’un de ses sujets favoris,  les réalisations futures de la  "Science" : " Je préférerais accueillir un être mi-araignée mi-homard, qui aurait la conscience d’un Gandhi, que d’accueillir Adolf Hitler, dont l’apparence humaine cache une absence totale de conscience ". Ou encore : " La spiritualité est la façon d’utiliser la petite glande semi-liquide de notre cerveau pour se connecter avec l’environnement et avec l’infini. "
"Bravo Raël. Tu es notre prophète !", s’emporte le zélote à mes côtés. S'ils me découvrent, il faudra se méfier de celui-là.
ET VOICI "SAVANT"

Claude, un "universitaire" canadien, monte alors sur scène – il rappelle tout à fait le " Savant " du roman. L'homme nous prévient avec solennité : il va nous expliquer comment fonctionnent notre conscience et nos désirs, rien que cela. Pour ce faire, il lance un film, un soap caricatural petit budget que nous allons subir pendant trois jours. Voici le scénario : l’héroïne, une photographe mal remise d’une union ratée, fait un reportage sur un mariage. À peine voit-elle les époux, des souvenirs de son échec amoureux l’assaillent. Aussitôt, nous entrons dans son cerveau où une animation mmontre une broussaille de neurones câblant la " pensée négative ". Un savant en blouse blanche, genre pub pour dentifrice, apparaît alors pour dire : " Elle renforce ses circuits neuronaux de souffrance. " Voilà que l’héroïne éprouve, tout d’un coup, du désir pour un inconnu. Vite, des petits bonshommes verts en 3D sautillent autour d’elle. " Ce sont les hormones et les peptides qui mènent nos désirs ", décrypte le savant au sourire cheese.
Ces fadaises sociobiologiques nous occuperont la moitié du stage. Il est amusant de retrouver de larges extraits de ces démonstrations, un peu réécrites, et revendiquées, dans "La possibilité d’une île". Voyez l’exposé idiot de "Savant" sur le "grammage" de la matière vivante au milieu du livre :" L’être humain, c’est de la matière plus de l’information. La composition de cette matière nous est aujourd’hui connue, au gramme près  : il s’agit d’éléments chimiques simples, déjà largement présents dans la nature inanimée. L’information aussi nous est connue, au moins dans son principe : elle repose entièrement sur l’ADN, celui du noyau et des mitochondries. " Nous avons droit à plusieurs pages de ces devoirs de première B dans " La possibilité d'une île" – le polycopié, la fiche technique, le digest, le style "dépliant" constituent une véritable manie chez Houellebecq. En même temps, Daniel 1 le héros apprécie beaucoup les conseils de méthode Coué professés par "Savant" pour désactiver les "circuits négatifs" et " s’ouvrir à la pensée positive" : "Mais, chose encore plus remarquable, un circuit neuronal fréquemment emprunté devenait, par suite de différentes accumulations ioniques, de plus en plus facile à emprunter. Il y avait en somme auto-renforcement progressif, et cela valait pour tout, les idées, les addictions, les humeurs. Le phénomène se vérifiait pour les réactions psychologiques individuelles comme pour les relations sociales." Un biologisme inquiétant, assumé tout au long par le héros. Une constance chez Houellebecq,  tant dans ses interviews sur la clonage humain, qu'il défend mordicus comme étant l'avenir de notre monde surpeuplé, que dans sa préface au "Scum Manifesto" (Mille et Une Nuits) où il explique platement que Simone de Beauvoir est une "aimable conne" pour avoir écrit "On ne nait pas femme on le devient". Déjà dans "Les particules élémentaires" son héros Bruno, un beauf terrorisé par le femmes, passe son temps à damner le plaisir sexuel, décrie comme une malédiction biologique, une sorte de décharge compulsive ou de grosse commission que nous partagerions "avec les rats et les macaques" - sans oublier "les salopes" : les féministes et les soixante-huitardes qui aiment le sexe et la bagatelle, et meurent toutes dans d'affreuses souffrances dans tous ses romans.

LES ANGES DE RAËL

Hôtel Indalo Parc, au quatrième jour. Après la méditation du matin – " Pénétrez au centre de votre cerveau ordinateur, en spirale, dans le sens des aiguilles d’une montre... " –, Raël reprend la parole. Près d’une heure de Science. Ce matin, plusieurs appels ont été lancés en salle aux femmes " intéressées à rejoindre les Anges ".  Dans la Cave de l'Amour, un panneau énigmatique appelle les " Jeunes Femmes Cordons dorés à l’Hôtel Florida ". Une courte visite dans un hôtel adjacent à Info-Secte [banque d’informations canadienne sur les mouvements sectaires] confirme qu’il existe un ordre des anges raéliens, et un sous-ordre des "cordons dorés". Ces femmes signent toutes un contrat de discrétion concernanr les activités du "prophète ". Elles seraient chargées d’activités variées : entourer Raël et ses guides, se montrer " gentilles" avec les nouveaux venus pendant les stages, vendre des livres. Nous le savons par le témoignage de Dominique Saint Hilaire, une raélienne déçue, qui a donné quelques précisions sur cet ordre en décembre 2002 à une télévision québecquoise – TVA. Elle expliquait que beaucoup d’"histoires d’anges " avaient mal tourné. Raël l’a attaquée en procès. Il a été débouté. Que dit-elle ? Extraits : " L’Ordre des anges [...], c’est soi-disant un message de Iahvé à Raël. [...] Elles s’engagent à servir le prophète, et surtout les Elohim lorsqu’ils viendront. [...] Mais comme l’Ordre des anges a eu un très gros succès, Raël a créé un autre ordre, les Cordons dorés. Ce sont de jolies jeunes filles généralement, en dessous de 30 ans, 25 ans [...]. Il en repère une, et hop : elle a un cordon doré ! Elle est habilitée à le servir [...]. Quand il y a un repas officiel, vous voyez un tas de jolies filles. Elles ont toutes un petit cordon doré, une, deux ou trois plumes, et elles peuvent le servir de plus près [...]. "
Dans " La possibilité d’une île ", les " anges " font partie du décor. Elles attendent en silence le bon vouloir du "prophète". Le lecteur ne sait rien de ce qu’elles pensent, comment elles arrivent là, jusqu’où elles sont manipulées par la secte. Ce sont des personnages de seconde zone, qui font des fellations - dans tous les romans de Houllebecq les scènes de sexe consistent essentiellement en fellations. Elles rappellent assez les jeunes femmes décoratives de Thaïlande de "Plateforme", quand le héros, Michel visite des bordels de filles numérotées, ne voit rien de la violence des lieux, rien des proxénètes et des sourires forcés, n'imagine rien de ce qui se passe en coulisses, et prétend faire jouir les prostituées - nous avions publié en 1993 dans Actuel un reportage-photo sur les armes de poing  utilisées par les macs dans ces maisons et les contusions des prostituées; souvent mineures.
Dans "La possibilité d'une île", quelques pages assez "Harlequin Rouge " évoquent les "anges" de la secte : des "jeunes filles [...] de toutes les races de la terre ", vêtues " en tunique transparente " ou en " bustier de latex noir " contemplent le  prophète " avec adoration et désir ". Ces scènes très nunuches rappellent beaucoup l'aventure racontée par Raël quand, sur la planète des Elohim, Yahvé lui offre "trois types de femmes idéaux dans sa race", six femmes clonées - dans le roman, elles sont douze. Mais dans le roman comme chez Yahvé, chaque jeune fille se soumet aux désirs du prophète au premier geste. Le romancier nous décrit peut-être ici, entre les lignes, le vrai but recherché par les guides de la vraie secte. En effet le mardi midi, juste après le stage d’"éveil" à l'hôtel Indalo, une organisatrice raélienne bat le rappel - elle lance, inquiète, devant les " guides " qui font la cour aux nouvelles recrues : " Nous avons eu des plaintes de l’hôtel [...]. Il faut arrêter de se laisser aller à la piscine [...], de se toucher les seins, de se toucher intimement. "
MESSE DE L’AMOUR

Ce vendredi soir, c’est la " soirée sensuelle " – que certains appellent la " messe de l’amour ". La salle de conférences se voit couverte de draps blancs. Musique lounge, partout, des matelas et des raëliens. Tous se sont faits beaux : chemises blanches, bijoux, robes fendues, grand maquillage. Ils discutent, accroupis, s'embrassent, se caressent. Des couples arrivent, torse nu, portant des serviettes. Une bonne moitié des couples a profité de ce stage. Quelques infidélités ont été commises : ne sont-ils pas venus pour ça ?  Cotisent pour cela ? Pendant ce temps, à l’entrée de la salle, une vingtaine de nouveaux attendent. Surtout des hommes. De temps en temps, un "ange" en frous frous vient s’asseoir sur leurs genoux, pour leur jeter un regard intense. Elles vont les amener, un à un, vers une petite estrade, sur un grand fauteuil où quelques jeunes femmes vont les fêter d'un flirt tendre. Ensuite, ils se feront un peu masser.
C'est mon tour. Je décline. Ce soir, ils auront tous droit à leur quart d'heure d'amour. Les Elohim sont grands, et Raël est leur prophète.