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MARIO VARGAS LLOSA, PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE 2010. ENTRETIEN RÉALISÉ APRÈS LE "NON" À LA CONSTITUTION EUROPEENNE. "LA FRANCE, DISAIT-IL, CONNAÎT UN REPLI NATIONALISTE"

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NEWS. NEWS NEWS Mario Vargas Llosa vient d'obtenir le prix Nobel de littérature. L'apprenant, il a déclaré, modestement qu'il s'agissait là d'un hommage à "la littérature latino-américaine".  Ses derniers écrits, "Le langage de la passion. Chronique de la fin du siècle" ont été publiés chez Gallimard en 2005. Il s'agit d'un recueil de textes politiques et polémiques, pour la plupart publiés dans le quotidien Espagnol  "El Pais ". Cet ancien engagé "sartrien", devenu un féroce critique des  thèse socialistes, et un défenseur du libéralisme et des libertés, nous parle du Non " conservateur " de la France à l’Europe, du blocage de la vie politique française, des maisons des jeunes et de la culture de Malraux, et du besoin de carnaval et d'extraordinaire qu’éprouve l’homme depuis toujours.

Rencontre avec le grand écrivain péruvien de passage à Paris, où il a vécu 7 ans. (publié dans Le Monde 2, 08/2005)


BIBLIOGRAPHIE VARGAS LLOSA

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UN ECRIVAIN ENGAGÉ DEVENU UN HOMME POLITIQUE MALHEUREUX

Mario Vargas Llosa, un des plus célèbres écrivains latino-américains, candidat malheureux du mouvement Libertad (centre droit) aux élections présidentielles du Pérou de 1990, tient depuis 15 ans une chronique polémique dans le grand quotidien espagnol El Pais (centre gauche). Les éditions Gallimard viennent de publier celles écrites entre 1992 et 2000 sous le titre " Piedra de toque ", " Pierre de touche ". On y retrouve la plume féroce et les prises de positions tranchées - libérales, humanistes - déjà montrées dans son recueil d’essais Les Enjeux de la liberté (Gallimard, 1997), où il pourfendait tour à tour l’islamisme pur, la corruption en Amérique Latine, les opposants à la mondialisation, et prenait la défense des libéraux anglais dans leur lutte contre le corporatisme syndical et la bureaucratisation des services publics - ce qui lui coûta l’amitié de son vieil ami, et rival en littérature, Gabriel Garcia Marquez, qui n'a jamais rompu avec Fidel Castro. Dans " Piedra de Toque ", Vargas Llosa continue de critiquer, au nom de sa philosophie libérale, mais faits à l’appui, quelques-uns des mythes de la gauche latino-américaine : la guerilla zapatiste du " sous-commandant " Marcos, dont il rappelle certaines exactions auprès des Indiens du Chiapas; ou Hugo Chavez, qu’il traite de caudillo incompétent, ruinant l’économie du pays le plus riche d’Amérique Latine, le Venezuela. Mais l’écrivain s’en prend aussi aux excès de notre société de médias et de " divertissement ", où la " banalisation ludique " devient " la culture dominante ", où les journaux tabloïds et people, traquant les faux-pas privés des politiciens et des personnalités, se comportent comme de " nouvelles inquisitions ".

LA FÊTE AU BOUC

C’est dire que l’auteur de l’inquiétant et irrésistible roman "La fête au bouc" (Gallimard, 2002), qui raconte les derniers jours sanglants du dictateur de Saint Domingue, Trujillo -" J’ai voulu faire le portrait du satrape " dit-il- résiste aux classifications faciles. Quand il m'accueille chez lui, dans un vieil appartement du quartier Saint Germain, il défend avec enthousiasme la loi tout juste votée par les socialistes espagnols qui autorise le mariage homosexuel et l’adoption par des couples gays - mais n’a-t-il pas écrit " Les Cahiers de Don Rigoberto ", un roman défendant la liberté érotique ? L’homme n’a rien d’un conservateur. Au contraire, il se dit " moderne et internationaliste ", reprochant aux pays riches du Nord de fermer l’accès à leur territoire des produits du pays du Sud, et de paralyser ainsi la " véritable mondialisation " du marché. Quant au terme " libéralisme ", cette philosophie politique qu’il a adoptée après avoir été longtemps " marxiste " et " engagé ", il tient à le préciser : "Quand au Pérou on se disait libéral, pendant ma jeunesse, cela signifiait de gauche, contre l'Eglise. Ce courant de pensée a été dénaturé par la gauche totalitaire. Le libéralisme est devenu synonyme de capitalisme sauvage, exploitation, néocolonialisme. Alors qu’il rejette toute forme de monopole, défend la liberté de concurrence." Par contre, si vous lui parlez de l’extrême gauche, ou de Cuba, il rappelle qu’une guérilla sanglante, responsable de quelques 30.000 morts, Le Sentier Lumineux, sévit dans son pays depuis trente ans. Et qu’il a tenté d’analyser et de décrire les rouages de la folie meurtrière des utopies sociales dans son roman " L’histoire de Mayta "

Mario Vargas Llosa, 71 ans, a longtemps vécu à Paris comme Pablo Neruda, Octavio Paz, Julio Cortazar ou Miguel Angel Asturias, il suit de près les rebondissements de la vie artistique et politique française. Nous l’avons rencontré peu de temps après le " Non " au referendum sur la constitution européenne.

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ENTRETIEN AVEC MARIO VARGAS LLOSA

(fait chez lui, à Paris )

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Dans un article consacré à l’identité française - vous avez vécu 7 ans à Paris - vous écrivez : " C’est probablement la France qui a le plus contribuer à créer l’individu souverain et à montrer la tromperie collectiviste sous-jacente des expressions comme " identité française ". ". Aujourd’hui, vous analysez le Non français à l’Europe comme un repli identitaire et nationaliste…

-J’y vois un retour à un vieux sentiment nationaliste, c’est-à-dire une construction politique floue et dangereuse qui réunit toutes les rancunes, les insécurités et les malaises. Ce n’est même pas une idéologie, ce n’est pas la réaction d’une identité menacée - la culture française résiste, et puis quelle identité de la nation française, dans ce pays au bout de l’Europe, où tant de peuples se sont croisés ?-, c’est la nostalgie d’un nationalisme défensif. Cette attitude de repli sur soi, de peur de la modernité et du changement a été responsable des plus graves catastrophes de l’histoire de l’Europe. C’est un réflexe identitaire, ce n’est pas rationnel. D’ailleurs, le Non à l’Europe a donné lieu à d’étranges coalitions. L’extrême gauche, l’extrême droite, les socialistes, la droite plus conservatrice, toutes ces voix se sont retrouvées dans le front du refus à l’Europe. L’alterglobalisation, le régionalisme, les chasseurs, le rejet de l’hégémonie américaine, le désaveu de l’idée anglo-saxonne d’une société qui libèrent les entreprises privées, le refus du marché, toutes ces idées contradictoires se sont coagulées pour défendre la vieille France contre la nouvelle Europe. Il m’est difficile d’expliquer ce retour de flamme du nationalisme. Le Gaullisme peut-être ? Le gaullisme a enraciné une idée héroïque, une sorte de pathos de la nation française, qui ne correspond plus aux réalités d’aujourd’hui, que ce soit la construction européenne, l’internationalisation des grandes entreprises, ou la globalisation des échanges.

Vous ne pensez pas qu’il s’agit d’une crise salutaire, obligeant à réfléchir au modèle européen, comme le disent beaucoup d’acteurs politiques, ou l’écrit The New Economist, un journal tout à fait libéral ?

-L’Europe en sort abîmée au niveau international. Paralysée à l’intérieur. C’est dommage ! L’Europe me semble être le seul grand projet révolutionnaire de la culture démocratique de notre époque. Elle devrait aider le monde à combattre démocratiquement l’hégémonie américaine. Elle devrait être le contrepoids à un monde unipolaire, apporter une concurrence intellectuelle et économique salubre pour la santé de l’humanité. Il n’existe aucun autre projet politique de cette envergure. L’Europe est la dernière utopie réaliste. Jusqu’au referendum, elle arrivait à concilier son extraordinaire diversité dans une entité géographique de grande envergure, grâce à un système politique souple, pluraliste, où chaque pays faisait des concessions afin que tout le monde tienne sa place. Ce système est en panne aujourd’hui. L’Europe prend du retard, elle risque de s’affaiblir. Les raisons de la faillite actuelle viennent, je crois, d’un divorce entre la classe politique dirigeante et la population la plus démunie. Celle-ci ne s’est pas sentie impliquée dans la construction européenne, elle a juste vu les prix augmenter avec le passage à l’euro, les décisions autoritaires venant de Bruxelles. En France, le referendum a été utilisé pour remettre en cause le gouvernement. On n’a pas pensé à l’Europe, à l’alliance. C’est une forme de repli sur soi.

Faut-il vraiment parler de nationalisme ? L’Espagne, que vous connaissez bien, l’Espagne avec son passé conservateur et ses mouvements autonomistes catalans, basques, etc, a voté par un Oui franc et massif à la constitution européenne…

-L’entrée de l’Espagne dans l’Europe a permis d’effacer toute possibilité d’un retour au fascisme. Ensuite, l’Espagne a beaucoup profité des aides européennes, elle a pu développer ses infrastructures, son réseau routier, etc. L’essor économique actuel du pays est largement dû à l’ouverture du grand marché européen. Et puis, le développement européen permet à des régions comme la Catalogne, ou le Pays basque, de se développer au détriment du vieux nationalisme espagnol, héritier de Franco. Il existe des raisons très pragmatiques au Oui espagnol. Autre chose, en Espagne, comme en Angleterre, les partis socialistes ont évolué. Ce sont des pays qui ont fait ce que j’appelle leur " movida libérale ". Les socialistes anglais et espagnols ont compris qu’il ne fallait pas condamner le marché, rejeter la concurrence, refuser les privatisations, maintenir des monopoles. Tony Blair a créé le New Labour. Il se présente comme un socialiste libéral, il innove socialement, il libéralise l’économie, il résiste aux corporatismes des syndicats. Il existe en France une résistance très forte à une " movida libérale ". Cela fait des années que j’attends une circonstance, un événement qui pousse en France vers la création d’un grand mouvement où les libéraux de la droite et de la gauche s’unissent. C’est ce que Blair a fait en Angleterre. Un tel courant permettrait de renouveler la culture politique française. Mais le parti socialiste n’est pas prêt. Il va y avoir des déchirements. J’ai été très déçu de la position de Fabius. C’était de l’opportunisme. Il a réussi son coup, mais il a joué contre l’Europe, contre son parti, et il retarde la modernisation du PS. Ce qui et très mauvais pour le pays.

On voit que vous suivez toujours de près la politique française. Vous passez du temps à Paris ?

-Je passe trois mois par an à Paris. Je vis le reste du temps entre Lima, Londres et Madrid. C’est ma manière d’être un citoyen du monde. Paris est ma mémoire. Dans les années 1960, j’ai vécu 7 ans en France. Une période incroyable commençait à Paris, qui était une fourmilière d’idées. Il y avait le grand dialogue entre Sartre et Camus. On se révolte pour la liberté - mais quelle liberté ?-, ou contre l’absurde ? Tous ces débats ont tant changé aujourd’hui ! J’ai connu Raymond Aron à l’époque. Je lisais sa colonne dans le Figaro. Pourtant, j’étais très à gauche, je pensais comme Sartre. L’idée de " l’engagement " de l’écrivain, d’une littérature morale, était très encourageante pour un jeune auteur venu d’un pays pauvre comme le Pérou. Après, Sartre a perdu l’espoir dans la littérature. Je me souviens de cette interview dans le Monde, où il a dit à peu près "face à un enfant qui meurt de faim, la Nausée ne fait pas le poids". Et il ajoutait, je le cite de mémoire " les écrivains africains doivent arrêter d’écrire pour créer des sociétés où la littérature est possible " ! Là, je n’ai plus voulu le suivre. Si la littérature est un luxe des pays développés, alors je devais me suicider ! Raymond Aron m’a beaucoup aidé à l’époque. Il était très lucide, et il a résisté à la gauche intellectuelle. Il avait raison ! Il a tout de suite compris l’échec du communisme. C’était un vrai démocrate libéral. À l’époque, la vie intellectuelle française passionnait l’intelligentsia mondiale, jusqu’aux universités d’Amérique Latine. Lorsque j’étais étudiant à Lima, tous les débats politiques et civiques français avaient des conséquences instantanées dans les milieux intellectuels. Lorsque je suis arrivé à Paris, j’ai été sidéré par la richesse de la vie littéraire, cinématographique, théâtrale. Des Européens vivaient là… Ionesco … Beckett… C’est en France qu’a commencé le culte de Bertold Brecht. La vie politique aussi, était passionnante. Les discours de Pierre Mendés France étaient formidables, d’une richesse d’idées directement héritée de la grande tradition française ! Ceux de Malraux aussi !

Et aujourd’hui, qu’en dites-vous ?

-La vie intellectuelle en France s’est énormément appauvrie. Aujourd’hui personne ne veut plus être un intellectuel. Les écrivains ne croient pas changer le monde en écrivant des poèmes, des essais et des romans. On lit pour se divertir. Cela produit parfois une littérature cynique et pittoresque, mais sans profondeur. Les écrivains ne veulent plus assumer le rôle de moralistes, de maîtres à penser, de guides civiques. Ils recherchent, comme le disait déjà Tocqueville " le succès bien plus que la gloire ". Ils écrivent une littérature light. Elle est parfois bien faite. Mais elle ne produit pas de chefs d’œuvres. Plus personne aujourd’hui veut passer 10 ans à écrire un grand roman. On veut des sujets qui marchent, gagner au plus vite, obtenir des prix, sacrifier au pittoresque. Nous sommes passés d’une culture de l’écrit, la politique et de la philosophie à celle de l’image. C’est dommage, car la littérature me semble plus permanente, plus profonde... Un grand danger vient de ce que les images sont facilement manipulables, interchangeables, et leur déferlement n’aide pas à réfléchir. Il existe toute une infrastructure derrière les images, un trucage, un montage qui ne sont pas contrôlés par les créateurs et invisibles au public, tandis que toute l’écriture reste entre les mains de l’écrivain. Aujourd’hui, une révolution technologique et scientifique considérable se déroule avec Internet, qui bouscule les civilisations locales, ouvre toutes les frontières, s’appuie sur l’image autant que le texte, et engendre des citoyens pour lesquels la culture traditionnelle ou identitaire ne fonctionne plus. Ce n’est pas une conspiration contre l’écrit ou les identités, c’est une évolution irrésistible.

Elle vous inquiète ? Vous pensez, comme Marschall Mac Luhan ou Jean Baudrillard, que nous sommes sortis de la culture de l’écrit et de la réflexion active, pour un monde d’images pressées et de passivité ?

-La culture généralisée des images, le nombre d’heures passées à regarder la télévision génère des citoyens bien plus passifs, beaucoup moins critiques. Vous recevez les pixels, vous n’y pouvez rien, vous les subissez, votre réaction est bien moins éveillée, créative et réactive que lorsque vous lisez un texte, ou discutez d’une idée. Je pense que la littérature, la philosophie, le débat public, la réflexion de fond demeurent fondamentaux pour la préservation de la liberté et de la citoyenneté. L’éducation devrait refléter ces convictions. L’éducation de citoyens armés pour réfléchir. Ce n’est malheureusement plus le cas. Aujourd’hui, en France, l’éducation traverse une crise sans précédent. Vous ne savez plus quoi faire avec " les humanités ", la " culture générale ", vous les reléguez à quelques sections. Pourtant, il faudrait préserver la curiosité et l’intérêt pour la culture écrite, littéraire, philosophique, dans les nouvelles générations, sinon un appauvrissement intellectuel énorme s’ensuivra. Je ne suis pas aussi pessimiste que Jean Baudrillard, pour qui la réalité et la pensée a disparu dans les écrans. Ce n’est pas encore réalisé. Je crois que tout dépend encore de la politique. Or les choix politiques sont toujours influencés par les actes et les réactions des citoyens. Une grande bataille culturelle commence. Elle n’est pas perdue. Le monde est encore plein de librairies !


Vous vous dites libéral, vous ne croyez pas qu’un état doive intervenir dans la vie culturelle pour, justement, soutenir l’enseignement de la philosophie à l’école, ou se battre pour le prix des livres, ou encore aider le cinéma adulte, ou faire des commandes aux artistes, ou bien aider les travailleurs des festivals qui fleurissent en France chaque été, etc ? Vous ne croyez pas qu’il faut résister aux grands multimédias qui fabriquent essentiellement une culture formatée pour teen-agers ?

-Je ne suis pas contre une participation de l’état dans la vie culturelle. Dans les années 1960, j’ai soutenu le théâtre national populaire. Les maisons de la culture d’André Malraux ont été un projet magnifique. Elles ont vraiment fonctionné, jusque dans les quartiers pauvres. Je ne suis pas contre l’initiative de l’état, je suis contre la protection artificielle de la culture. Je ne crois pas aux artistes qui veulent devenir des fonctionnaires publics. C’est une abdication de la liberté, de l’indépendance d’esprit. C’est accepter d’être instrumentalisé. L’état ne paie pas le talent, mais la soumission. Si vous voulez que l’état résolve vos problèmes, vous deviendrez un instrument de la propagande et des relations publiques de l’état. La protection ne rend jamais service aux artistes. Un créateur doit être libre. Il ne doit pas renoncer à la chose la plus importante que le droit d’être contre, d’être souverain dans ses choix. Demander la protection de l’état, parce qu’il existe la concurrence américaine, ou de la télévision, me semble extrêmement naïf ! Les plus grandes œuvres françaises ont été créées sans la protection de l’état. Prenez le cinéma. En France, les plus grands films ont été réalisés alors que le cinéma n’était pas protégé. Il faut inventer, innover, créer une compétition, ne pas tout attendre de l’état. Aujourd’hui que l’Europe crée un grand marché pour concurrencer les Etats-Unis, il serait temps par exemple de mettre en place un grand circuit de distribution des films européens, pour concurrencer les réseaux du cinéma américain.

Dans votre livre, vous faites une extraordinaire description du Carnaval de Rio, dont vous faites l’éloge, vantant "cette réponse dévergondée, férocement sarcastique aux modèles établis de la morale", "ce refus vociférant des catégories sociales ". Ne craignez-vous pas que l’esprit de carnaval, " ce monde à l’envers ", ces traditions " irrévérentes " comme vous dites, soient menacées par l’esprit de marchandise, la fête payante, le spectacle généralisé ?


-Beaucoup de gens craignent que la mondialisation des échanges, l’arrivée en force de la culture occidentale dans chaque pays, détruisent les cultures régionales, les fêtes populaires, l’originalité des peuples. C’est un préjugé. L’inverse arrive. Partout. Regardez en Europe… En Espagne, jamais les cultures régionales n’ont été aussi fortes, aussi riches, aussi mises en valeur. Les Catalans, les Basques continuent de parler leur langue, ils revalorisent leur passé, construisent des musées, réhabilitent les vieilles villes, font connaître leur cuisine, leur art de vivre, etc. En Angleterre, où je vis parfois, j’assiste aux mêmes phénomènes au Pays de Galles, en Écosse. Les Écossais retrouvent leur passé, leurs musiques, les grandes fêtes d’hier ressuscitent ou continuent de plus belle - et, remarquez, cela ne les empêche pas d’apprécier le rock anglais, ou d’abriter ce mois de juillet le grand concert mondial d’Edimbourg contre la pauvreté. La mondialisation a permis aux habitants des régions de se libérer du nationalisme et de l’étatisme étouffant du siècle dernier. Celui-ci voulait éradiquer toute l’originalité à vivre dans une terre singulière, avec ses coutumes, ses légendes, ses liesses, dans une sorte de culte de la nation unifiée et centralisée. Avec la circulation accélérée des idées politiques et la découverte d’autres manières de penser, de gouverner, avec l’ouverture des frontières et Internet, le nationalisme autoritaire d’hier a reculé. Alors les gens des régions en ont profité pour s’exprimer, retrouver leurs racines, leurs carnavals, etc. C’est un processus extrêmement intéressant et neuf. Il s’agit beaucoup plus d’un mouvement culturel, artistique, festif, que politique. Aujourd’hui, les habitants des régions évitent de plus en plus l’écueil de se replier agressivement sur soi, ou de promouvoir un nationalisme passéiste, ou scissionniste. Ce sont des minorités violentes, très idéologisées, qui le font. Pour l’immense majorité, il s’agit surtout de mieux vivre chez soi, de défendre une qualité de vie, de préserver ce qui semble enrichissant, de faire connaître le meilleur de son pays aux autres, aux visiteurs, aux touristes. En même temps, quand un artiste est dépositaire d’une tradition, d’un savoir-faire, d’un passé riche, il apprécie mieux les œuvres nouvelles, il peut aller à leur rencontre, les assimiler, créer un art véritablement métisse et original.

Dans le carnaval, qu’il se déroule en Amérique Latine, ou dans les Caraïbes, on retrouve aussi une volonté d’échapper, pendant une semaine ou plus, au travail, au sort commun, à la dureté de l’existence. Une société sans " cette apothéose de vie ", " la plus valable des aspirations humaines " comme vous l’écrivez, est-elle longtemps supportable ?

-L’être humain ne peut pas vivre uniquement de travail et d’efforts. Il ne saurait vivre toujours dans la raison et le calcul. Il a besoin d’irrationnel, de fête somptuaire, de moments magiques. Le carnaval vient de très loin, c’est une fête au sens primitif, où le sacré est éprouvé, où le peuple prend la ville, où le jour et la nuit se confondent, où les gens d’en bas deviennent des héros, où les distances sociales s’abolissent, où la danse et la frénésie l’emportent, où la sexualité redevient libre. C’est une catharsis de toute la société, une sorte de crise théâtrale pendant laquelle chacun oublie sa condition sociale, pour se retrouver humain, émerveillé d’exister, jouisseur, danseur. Oui, nous avons besoin de carnaval. Nous avons besoin de rire à gorge déployée de la crise et du malheur. C’est une forme de " potlach ", de grande cérémonie proche des fêtes des premières communautés humaines, quand les hommes n’hésitaient pas à gaspiller des réserves précieuses de nourriture, relâcher la surveillance morale et sociale, faire appel à des musiciens et des acteurs pour s’offrir des réjouissances, et retrouver le goût de vivre. Aujourd’hui dans bien d’endroits, les carnavals, les grandes liesses populaires se perpétuent, ou renaissent, ces traditions retrouvent leur force du fait du recul du nationalisme autoritaire. La mondialisation des échanges, des médias, des voyages les font connaître, attire des étrangers, donne envie de les importer. Voyez en France, la " Fête de la musique ", qui est devenue une manière de carnaval du début de l’été, et cela dans toute l’Europe …

Les œuvres de Mario Vargas Llosa sont publiées en France par les éditions Gallimard.
Conversation dans la cathédrale, 1969
L'Orgie perpétuelle, Gallimard, 1978
La Ville et les Chiens, Gallimard, 1981
La Maison verte, Gallimard, 1981
Tante Julia et le Scribouillard, Gallimard, 1985
La Guerre de la fin du monde, Gallimard, 1987
Qui a tué Palomino Molero, Gallimard, 1989
Pantaléon et les Visiteuses, Gallimard, 1990
L'homme qui parle, Gallimard, 1992
Éloge de la marâtre, Gallimard, 1992
Le Poisson dans l'eau, Gallimard, 1995
Les enjeux de la liberté, Gallimard, 1997
Les cahiers de Don Rigoberto, Gallimard, 1998
Lettres à un jeune romancier; Gallimard, 2000
La fête au bouc, Gallimard, 2002

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