lundi, 30 mai 2005

LE PALACE 1980 : "LE JOUR SE LEVE, J'AI ENVIE DE MOURIR"

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HISTOIRE DE SE REPLONGER DANS L'AMIANCE FESTIVE D'AVANT LE SIDA, LES PETULANTES ANNEES 1975-1985, QUAND PARIS AVAIT DES ALLURES DU SWINGIN'LONDON DES ANNES 1960, QUE DES NOUVEAUX CREATEURS APPARAISSAIENT DANS TOUS LES DOMAINES, DE L'ARCHITECTURE  A LA CUISINE, DE LA MODE AU CINEMA, DE LA PRESSE A LA PUBLICITE, DU DESIGN A L'URBANISME, DE LA MUSIQUE AUX BOÎTES DE NUIT, LES EDITIONS HOEBEKE PUBLIENT UN LIVRE PHOTO SIGNE PAR L'ANCIEN PHOTOGRAPHE ATTITRÉ DU CLUB VEDETTE  "LE PALACE", DONT IL A SAISI LES NUITS EN EBULLITION, GUY MARINEAU, ACCOMPAGNÉ DE TEXTES DE JEAN ROUZAUD, LE CHRONIQUEUR DES PAGES" MOEURS" DU MAGAZINE PHARE DE CES ANNEES-LA, ACTUEL.

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LES ANNÉES 1980 AVANT LE "GREED" ET "L'ARGENT FOU" 

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               ...Nous sommes l’hiver 1981. Laissant derrière vous une petite foule désespérée, refusée d’entrée par les " physionomistes ", vous poussez les larges portes vitrées du Palace. Aussitôt, vous étes comme aspiré par le large couloir en pente douce, avec ses grandes vitrines de verre, son tapis cramoisi et son personnel en veste sur-épaulée habillé par un jeune " créateur " débutant, Thierry Mugler. Vous retrouvez aussitôt l’atmosphère de l’ancien théâtre du faubourg, les banquettes rouges, les velours, le parquet sombre, les lumières basses - tout a été préservé. Vous passez le vestiaire pris d’assaut, vous voilà aux portes battantes de la grande salle, jetant vers vous des cohortes de noctambules à la parade - femmes en chapeau de gangster et bas noirs, types en smoking de fripe, vamps chaloupant sur des plates-formes. À peine vous pénétrez les travées sombres, vous étes pris dans la mêlée, bousculé, emporté - encore des touches invraisemblables, crêtes de punk, perruques brillantes, kilos de strass, couples chics, adolescents en chemise blanche... Ici, le théâtre se vit dans les coursives, la pièce se joue dans la salle. Vous oubliez que dehors deux millions de chômeurs espèrent que Mitterrand et la gauche les tirent d’affaire, Jean Paul Sartre a cassé sa pipe, le général Jarulevski a pris le pouvoir en Pologne, écrasant l’opposition.
" Give me the night " chante Georges Benson...


... Jeunes fauchés stylés et fils à papa allumés, mannequins cabine et stars d’un défilé, musiciens sans contrat et directeurs de label, fausses mondaines et cadres-sups décolettées, débutants en tout, wannabe en tout, rodent, bavardent, s’amusent... L’ambiance est à la rencontre instantanée, la drague au second degré, la discussion de projet fou. Il faut dire que les choses bougent, enfin, 13 ans après Mai 68, dans toute la société... La gauche est au pouvoir, elle vient de lever l’insupportable monopole gaullien sur les ondes, bannir la censure, et s’apprête à lancer un ordinateur grand public, le Minitel. Six chaînes de télévisions sont en chantier, des centaines de radios, des nouveaux journaux, tout devient possible, les idées les plus cinglées d'une génération révoltée, puis devenue adulte, active, circulent, prennent force. Tous les trentenaires des médias, journalistes, animateurs des "radios libres", cinéastes sortis des écoles, réalisateurs des nouvelles techniques vidéo, concepteurs d’émission télé, publicitaires, stylistes en tout genre, discutent passionnément, rêvent de trouver le projet qui va tout casser, amuser la nouvelle génération, la faire rêver, d'inventer un nouveau genre de télévision, de radio, d'ouvrir de nouveaux marchés - tous échangent leurs cartes de visite. Nouveaux médias, nouvelle mode, nouvelle peinture, nouvelle architecture, nouvelle cuisine, nouveaux philosophes, nouvelle gauche capitaliste, on veut faire du " nouveau " en tout - et que cela se sache, convainc le plus grand monde, emporte l'adhésion, transforme la société de l'intérieur, la fasse avancer, transforme les habitudes. C'est fini le "parralléle" comme dans les années 1970, l'avant-garde ou "l'underground" comme le defendaient les anciens magazines "Actuel" ou "Parapluie", fini de préparer "la révolution", construire le socialisme gauchiste, ou le communisme à visage humain - la société planifiée  et totalitaire mène au goulag, à l'étouffement des individus et de l'esprit d'entreprise, à la tragédie sanglante, tous le savent depuis qu'André Glucksman a écrit "La cusinière et le mangeur d'homme". Alors adieu les utopies sociales minoritaires, la nouvelle génération va prendre les places fortes, devenir main stream, grand public, imposer son style libertaire et ses idées tolérantes, ses moeurs érotisées et sa créativité sans tabou à toute la société. C'est le début de la "new wave", en musique, en design, en mode : style, éclectisme, intellectualisme, épure, technologie. "Les années 1980 seront actives, technologiques et gaies" a promis Jean-François Bizot, l'ancien porte-parole de la contre-culture transformé en un jeune patron de presse entreprenant, dans le premier édito d'Actuel nouvelle formule, le journal où tous les "nouveaux" lancent leur idées - Actuel déjà vendu à plus de 100.000 exemplaires.

 UN GRAND SALON DANSANT

Le Palace, avec ses loges sombres, ses fauteuils d’angle, son grand bar grondant du premier étage, se transforme en un grand "salon" dansant, où l’on se retrouve pour refaire le monde. Beaucoup se coupent les cheveux, arrêtent le joint, passent à l'énergique "coke" : place à l'esprit d'entreprise, au projet pratique, au bizness, tout en continuant à vivre et faire la fête. C’est l’époque des " jeunes créateurs " et des " jeunes gens modernes ", l'arrivée de la "new wave" et le retour du dandysme. Ces années-là, Jean Paul Gaultier, Jean Charles de Castelbajac, Montana, Thierry Mugler renouvellent la mode (etnique, graphique, baroque, ultra-féminité, sexe), Philippe Starck revisite le design (tous les objets quotidiens se voient relookés, du presse-oranges à la chaise de cuisine), Jean Paul Goude le graphisme (cross over, naïveté, fauvisme) Jean Nouvel l’architecture (éclectisme), Etienne Chatillez fait des pubs glamour pour le papier-toilette, Libé sort des numéros parfumés, Rita Mitsuko et Téléphone font sonner le rock français, les "radios libres" deviennent des radios grand public, les journalistes d'Actuel racontent la saga de Steve Jobs, l'inventeur de l'ordinateur individuel.
Tous rodent dans les coursives du club, ce sont des inconnus encore. Plus loin, dans la fosse d’orchestre assourdissante, la piste tangue en pleine lumière, grande soucoupe volante envahie par les danseurs, giflée par les projecteurs, magma de corps encerclé par la haute volute des loges en stuc et des balcons du théâtre à l’italienne dessinés par Gérard Garouste, un plasticien prometteur. Cette foule extravagante baigne dans une lumière d’ambre, tandis que démarre " Dirty Mind " la chanson manifeste de Prince, la nouvelle révélation du funk - Prince, alors troublant androgyne aux textes salaces. Il faut dire que le sexy est de mise ici, et le sexe fait partie du jeu. Nous sommes au milieu de la folle décennie 1975-1985, le sida n’a pas encore semé la mort, éteint les projecteurs. La philosophie tolérante et cool sur les questions sexuelles, aimant "s'éclater" avec les psychotropes, séduit jusqu’à la jeune bourgeoisie raide et bcbg, tandis que les homosexuels conquièrent des quartiers entiers, Christopher Street à New York, le Marais à Paris.

 
NUITS DÉBRIDÉES
Au Palace, pour la première fois, les milieux homos et hétéros se mélangent, s’accueillent, courent les mêmes soirées - tous pavanent, s’amusent, se sapent, entre l’élégance et l’iconoclasme. Déguisés en officier ou en femmes fatales, S.M un soir, marin à la Jean Genet un autre, les futurs gays apportent à ces nuits une liberté de mœurs jusque-là inconnue, exhibant leurs muscles, se travestissant, faisant valser les codes virils, l'enfermement "straight" dans un genre rigide. De leur côté, dénudées, maquillées, mêlant l’outrage et le style, les femmes subvertissent un peu plus les règles de la décence publique, surjouent le style et la provocation. C’est au Palace, à cette époque, que les lingeries, les déshabillés, les jupons, les shorts en soie, les habituels dessous féminins deviennent des dessus, insufflant la nouvelle éducation nocturne : désirs contenus, messieurs, mais préparant de sensuelles revanches... L’auteur de " Le Palace, remember ", Jean Rouzaud, alors reporter des sujets " mœurs " au magazine Actuel, analyse bien ce qui se libère alors, comment tout l’esprit hédoniste des années 1960, masqué par le gauchisme austère de l’après 68, ressurgit : " La magie, le carnaval, l’excitation et le culte de la nuit, de la danse… toutes les années 1960 revenaient (…) (L’esprit de) Mary Quant (créatrice de la mini-jupe) et du swinging London, les Mods contre le rockers, Carnaby Street, le psychédélisme dandy. Un mouvement d’expression étouffé sous la chape de plomb des idéologies renaissait ".
C’est Fabrice Emaer, militant de la cause homosexuelle, esprit utopique et entrepreneur éclairé, le propriétaire du Palace, qui provoque ces grands brassages, mélangeant les tribus parisiennes, exigeant l’élégance de tous à la porte, cherchant à créer cette atmosphère de bateau délirant lancé dans la nuit, pour une fête unique rejouée chaque soir. Chacun devient un acteur, la star de la nuit, qu'il va rendre unique par sa folie avec les autres. Jean Rouzaud propose dans son livre cette analyse de " la méthode Palace " : " Le grand art de Fabrice Emaer, c’est le mélange des genres, pour ne pas dire des classes sociales… Les groupes se fascinaient les uns les autres. Quel spectacle pour les aristocrates de croiser des punks, pour des gens de la mode de côtoyer des travestis de Pigalle et des gens du Music Hall, pour des jeunes bohèmes de s’attabler avec la frange huppée de la société (…) ". Roland Barthes, grand décrypteur des mythologies d’époque, qui fréquente les lieux, écrit de son côté dans " Incidents " : "Le Palace n’est pas une simple entreprise, mais une œuvre : ceux qui l’ont conçu peuvent se sentir, à bon droit, des artistes."

PALETTE MUSICALE

N’oublions pas la palette musicale du Palace, éclectique, très riche, toujours dansante, qui séduit tout de suite un public post-soixante-huitard qui jugeait les boîtes de nuit " ringardes ". Les nouvelles générations ont voyagé, écouté des musiques du monde entier, fréquenté les clubs délirants de New York ou de Londres. Ils attendent beaucoup des futures " radios libres " -et des lieux de nuit. Le Palace va les satisfaire en se transformant en salle de spectacle. Dés 1980, les concerts commencent dans la grande salle. Passent Johnny Rotten (le punk), Iggy Pop (le rock), Tina Turner (la soul), Madness (le ska), Prince (le funk), Spandau Ballet (le rock glamour), Grace Jones (la disco), etc. Le vieux théâtre devient une des scènes musicales les plus intéressantes de Paris. Sur la piste aussi, c’est le grand décrassage des oreilles. On entend le son " Mototown " à la James Brown, le " funkadelic " délirant de Georges Clinton et Bootsy Collins, on assiste à l’arrivée massive de la " disco " black - puis glamour. En même temps, la sono crache du punk rock, du reggae électronique façon Dillinger, du planant rythmique, du latino. Le dee jay vedette, Guy Cuevas, un brésilien, n’hésite pas à réveiller la piste à 4 heures du matin avec de l’électro-salsa. Toutes ces explorations musicales se déclinent en soirées à thème, concerts publics et privés, parties after-hours extravagantes, qui attirent les petits milieux de passionnés, chacun avec leurs stars, leurs dégaines. Ainsi, le Palace connut une vogue salsa avec le groupe " King Creole and the Coconuts ", des soirées de légende avec Prince chantant en string dans le restaurant en sous-sol, une longue période " disco " incarnée par Grace Jones reprenant " La vie en rose ", etc. 

ALAIN PACADIS

Un hère magnifique, un dandy en loque, Alain Pacadis, chroniqueur musical à Libération, un des meilleurs connaisseurs de la scène underground rock et littéraire, a raconté ces nuits dans des articles sombres et géniaux. Il était de toutes les soirées, toutes les interviews en coulisses, toutes les parties d’après concert, se nourrissant de zakouskis, posant entre deux vapes des questions métaphysiques aux célébrités -puis il relatait ses dérives dans Libération. Un soir, l’écrivain William Burroughs, invité d’honneur d’une soirée, lui déclare : " New York est une ville extraordinaire mais terriblement dangereuse. J’ai toujours trois armes sur mois ". Un autre, il interviewe Gainsbourg au bar, puis il avoue qu’après il a trop bu, et tout oublié. " L’alcool pourra-t-il un jour étancher ma soif de plaisir ? " se demande alors Pacadis, continuant : " Qui peut savoir le but de ces expériences folles où l’on joue avec ses sens parce qu’on n’a plus d’amis sauf ce verre d’alcool qui réchauffe l’esprit ? "
Un matin, quittant Le Palace, Alain " white flash " Pacadis écrira sans doute le plus pathétique hommage à ces nuits magiques : " Le jour se lève, j’ai envie de mourir. "

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Livres d’époque

L'Esprit des seventies. Alexis Bernier, François Buot. Grasset, 1994, 20 e. Un récit-enquête documenté comprendre ces années libres d'avant le sida. On suit Alain Pacadis en fil rouge, on participe à l’aventure de Libération, on traverse les scènes musicales et les nuits de Paris.

Nightclubbing, chroniques 1973-1986. Alain Pacadis, éd. Denoël X-trème, 2005. 836 p., 28 e. Une série de dérives fatales et extraordinaires, racontées par l’ange noir des nuits parisiennes et le meilleur connaisseur de l’underground rock et littéraire. 
La fin des branchés . Jean Rouzaud. Humanoïdes associés/Métal Hurlant 1983. Bande dessinée moqueuse et bien observée des soirées de l’époque. Des portraits amusants d’Alain Pacadis et Jean François Bizot.

Vingt ans sans dormir. 1968-1983. Paquita Paquin. éd. Denoël, 2005, 206 p., 20e. Le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR), la tribu des Gazolines, Pigalle, les débuts du Palace racontés par l'ancienne physionomiste de ces lieux.

 

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